‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 19 sur 136 · HENRY LAURENS A B. FRANKLIN · texte numérisé non relu

HENRY LAURENS A B. FRANKLIN

Ostende, 17 mai 1782.

Monsieur,

J'ai eu l'honneur de vous écrire le 30 du mois passé par la poste, et je vous envoie ci-joint un duplicata de ma lettre pour la remplacer en cas qu'elle soit perdue. Je m'en réfère à son contenu.

Ce ne fut que le 10 courant et non plus tôt que votre aimable lettre du 20 me parvint à Londres. Sur le point de

quitter cette ville, je résolus de ne vous répondre qu'à mon arrivée sur le continent. J'arrivai ici hier, trop tard pour vous écrire, et n'ayant que le temps de jeter à la poste une petite lettre qui m'avait été remise, je crois, par le docteur Price.

Je vous remercie sincèrement et cordialement, monsieur, de votre dernière lettre ; mais après de mûres réflexions, et considérant le mauvais état de ma santé, j'ai pris le parti de décliner l'honneur que le Congrès veut me faire, en m'adj oignant à la commission qui doit traiter de la paix avec la Grande-Bretagne. J'éprouve d'autant moins de scrupules à prendre cette détermination, que mon assistance ne me paraît nullement nécessaire, et que je ne pense pas que nos commettants aient jamais entendu que toutes les personnes dénommées dans la commission y prissent une part active. Je compte me rendre auprès de M. Adams, et lui demander si je puis encore être utile pour l'objet dont j'avais d'abord été chargé, c'est-à-dire, pour emprunter de l'argent au nom des États-Unis. S'il me répond affirmativement, j'exécuterai ma mission avec diligence et fidélité , quoique à contre-cœur , ce que notre petite cour n'ignore pas. Au cas contraire, je saisirai la première occasion pour retourner en Amérique ; là-bas je rendrai compte de toute ma conduite depuis plus de deux ans; elle s'est bornée à ne rien faire, sinon à fabriquer un grand nombre de rebelles dans le pays ennemi , et à réconcilier des milliers de gens avec la doctrine de l'indépendance absolue et illimitée. Cette doctrine je l'ai avancée et soutenue aussi librement dans la Tour de Londres que je l'ai jamais fait dans State-House à Philadelphie. Résigné à la perte de mes biens, toujours prêt à sacrifier ma vie pour l'intérêt de notre cause, c'est avec satisfaction que j'ai vu s'accroître journellement le nombre de nos prosélytes. Je ne terminerai pas ce chapitre sans vous assurer que, si vous avez quelques questions à me faire

sur le commerce de l'Amérique ou sur les intérêts de quelques-uns des États en particulier, je vous répondrai avec franchise, et au mieux de mon jugement; mais de ce jugement je vous avoue franchement que j'ai une extrême défiance. Que Dieu fasse prospérer vos travaux pour ce grand œuvre ! Vous serez béni par toutes les âmes reconnaissantes de la génération présente, et votre nom sera célébré par la postérité. J'éprouve une douce satisfaction en songeant que nos opinions coïncident si exactement sur les grandes lignes du traité que nous n'aurons aucun besoin d'être maintenus ni aidés par notre grand et] bon allié. Je me réjouis aussi que vous ayez à négocier sur les préliminaires avec un aussi honnête homme que M. Oswald; je le connais; il est au-dessus de toute chicane, et je suis sûr qu'il ne se souillera jamais d'aucune bassesse.

Je vous charge, Monsieur, de présenter mes humbles respects à M. de Vergennes; de remercier Son Excellence des expressions polies dont elle s'est servie à mon égard, et de dire tout ce que vous jugerez nécessaire pour m'excuser de ne point paraître à la cour.

Lord Cornwallis est venu me voir la veille de mon départ de Londres ; comme vous pouvez le penser, il était fort inquiet de savoir quand il pourrait avoir sa liberté. Veuillez me communiquer vos idées sur cette affaire, en réponse à ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire dernièrement. Je désire que votre lettre soit satisfaisante pour Sa Seigneurie, et que vous m'autorisiez à acquitter une dette qui pèse sur moi et que l'honneur de notre patrie ne peut laisser en souffrance. Je ne crois pas, j'ose dire qu'il est impossible qu'on nous blâme d'avoir fait un acte de justice, et nous pouvons sans crainte engager notre responsabilité.

Sa Seigneurie m'a déclaré qu'il n'avait pas l'intention de retourner en Amérique; qu'il ne désirait que d'être réintégré dans sa patrie avec ses titres législatifs et mili-

BÙ CORRESPONDANCE

taires1. Je pense que, au premier titre, lord Cornwallis nous sera plus ami qu'autre chose ; mais, du reste, si la guerre continue je n'aurais aucun déplaisir à voir Sa Seigneurie retourner à la Cbesapeake.

J'ai mille compliments à vous faire et mille souhaits à vous offrir de la part de vos amis d'Angleterre, hommes et femmes ; vous en avez tant que je laisse à votre mémoire le soin de vous rappeler vos vieilles connaissances.

Demain je compte partir pour Bruxelles, d'où probablement j'irai à la Haye et à Amsterdam. Je ne puis voyager que par eau. La faiblesse de mes jambes ne me laisse pas supporter les cahots du pavé dans les grossières guimbardes de ce pays, et le mauvais état de ma bourse ne me permet pas de me donner le luxe d'une voiture plus commode. Je vous prie, monsieur, de m'adresser votre réponse chez M. Edward Jennings, ou sous le couvert de quelqu'un de vos amis de cette ville, qui voudra bien se donner la peine de chercher un voyageur qui, en tout temps, en tout lieu se dira, avec la plus grande estime, et le plus grand respect, votre, etc.

Henry Laurens.

Je répondis ce qui suit :

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