A JAMES HUTTON
Les Indiens moraves.
Passy, 7 juillet 1782.
Mon vieil et cher ami, La lettre que vous avez écrite à M. Bertin, ministre d'État, et qui contient un récit des abominables assassinats commis par quelques habitants de la frontière sur les pauvres Indiens moraves, m'a fait beaucoup de peine. Les dispensations de Providence en ce bas monde, troublent ma faible raison; je ne puis comprendre comment il peut être permis à des hommes cruels d'égorger leurs semblables. On supposera bien que quelques Indiens avaient commis des péchés ; mais de petits enfants avaient-ils pu commettre une faute qui méritât la mort? Gomment cette Providence a-t-elle permis à un seul homme en Angleterre *, parce qu'il abhorre les Américains, de satisfaire ses mauvais penchants, en salariant des assassins allemands pour massacrer, de concert avec les siens et pendant une longue suite d'années sanglantes, près de cent mille créatures humaines qui, pour la plupart, se rendaient utiles par leurs talents, leurs vertus, leur capacité, toutes qualités auxquelles cet homme n'a aucun droit? C'est loi qui arma les sauvages de haches et de couteaux à scalper, lui qui les excita à fondre sur nos planteurs sans défense, à les égorger avec leurs femmes et leurs enfants, lui qui payajus-
1. Le roi Georges III, qui n'était pas un méchant homme, mais un sot entêté.
qu'aux chevelures des victimes, chevelures dont le nombre, compté en Amérique, s'élève déjà, m'a-t-on dit, à deux mille au moins.
Peut-être les habitants des frontières, exaspérés par les cruautés des Indiens, ont-ils été excités à tuer sans distinction tous les Indiens qui leur tombent dansles mains ; de sorte que ces horribles meurtres de nos pauvres Moraves sont encore à la charge de cet homme. Et cependant il vit; il jouit de toutes les douceurs que ce monde peut offrir; il est entouré de flatteurs qui endorment sa conscience, en lui disant qu'il est le meilleur des princes! Cela m'étonne ; mais je ne puis cependant me détacher de la foi consolante qu'il existe une Providence divine ; et plus le nombre et l'atrocité des crimes me montre l'impossibilité de punir, en cette vie, un scélérat d'une manière proportionnée à ses forfaits, plus je suis convaincu qu'il est une autre vie où toutes les injustices de ce monde se réparent, où tous les torts sont redressés. En gardant cette foi, consolons-nous donc ensemble, mon cher ami, c'est la seule consolation qui soit permise sur cette scène d'horreurs où nous sommes jetés.
Je ne manquerai pas d'écrire au gouvernement d'Amérique et d'insister pour que l'on s'occupe activement de protéger et de sauver le reste de ces malheureux.
Depuis que je vous ai écrit cette lettre, j'ai reçu de Philadelphie un récit un peu différent; quelques circonstances sont alléguées comme excuses ou palliatifs ; mais tout cela est faible et insuffisant. Je vous envoie ci-inclus ce récit. Avec une grande et sincère estime, etc.
B. Franklin.
A DAVID HARTLEY
Le paysan philosophe.
Passy, 10 juillet 1782.
Cher monsieur,
J'ai reçu votre lettre du 26 juin, par M. Young, et je vous dois encore une réponse pour vos précédentes. Je ne sais pas pourquoi la bonne œuvre de la paix avance si lentement de votre côté. Les uns pensent que, depuis les succès de Rodney, vos ministres veulent encore tenter la fortune, avant de terminer la guerre ; les autres croient qu'ils ne s'accordent pas bien entre eux. Ce que je viens d'apprendre semble confirmer cette dernière supposition. On dit que M. Fox se retire. Nous sommes prêts, du côté de l'Amérique, à traiter avec vous, de concert avec nos alliés; et nous sommes disposés à être très-raisonnables; mais si, à chaque proposition, votre plénipotentiaire, qui paraît n'en avoir que le nom, est obligé d'envoyer un courrier et d'attendre une réponse, nous ne verrons pas de sitôt l'heureuse conclusion. On soupçonne aussi que vous attendez l'effet de certaines ouvertures que vous avez fait faire, parle général Garleton pour conclure une paix séparée avec l'Amérique. Un vaisseau qui arrive du Maryland, nous apporte la résolution unanime de l'assemblée de continuer la guerre, à tout hasard, plutôt que de violer la foi donnée à la France. Voilà un échantillon du succès que vous pouvez attendre de pareilles mesures, si en effet vous les avez prises ; ce que j'ai peine à croire.
11 est un point qu'on a, ce me semble, trop peu considéré dans les traités; c'est le moyen de les rendre durables. Un honnête paysan des montagnes de Provence m'a apporté, l'autre jour, le manuscrit d'un ouvrage qu'il a fait sur ce sujet, et qu'on ne lui permet pas d'imprimer. J'ai cru y voir beaucoup de bon sens ; j'en ai donc fait
tirer quelques copies pour qu'il pût les distribuer; je vous en envoie un exemplaire. Cet homme ne cherche point à retirer de l'argent de sa brochure ou de son projet; il ne demande rien, n'attend rien, et ne désire pas même être connu. Il m'a dit qu'il avait acquis une fortune de cent cinquante écus de rente, qui lui suffisait. Vous jugez bien que cette richesse ne lui a pas permis de venir à Paris en voiture : il a donc fait le voyage à pied. Tel est son zèle pour la paix, et son espoir d'y contribuer et de l'assurer, en communiquant ses idées aux hommes d'État de ce pays. Sa rustique et chétive apparence l'empêche de parvenir jusqu'à eux, ou d'obtenir leur attention ; mais il ne semble pas découragé. J'honore beaucoup le caractère de ce véritable philosophe.
Je vous remercie beaucoup de vos dernières lettres et des Préliminaires que vous proposez. J'aime avoir combien nos sentiments s'accordent sur des points d'importance. Cela rend toute discussion entre nous aussi inutile qu'intempestive. Je suis, mon cher monsieur, etc. B. F.
A RICHARD OSWALD
Démission de if. Fox.
Passy, 12 juillet 1782.
Monsieur,
Je vous envoie une lettre de lord Shelburne, avec quelques autres que je confie aux soins de votre courrier. On peut les jetter à la petite poste. J'ai reçu une note où Ton m'apprend que « l'opposition de Sa Seigneurie au plan qu'avait formé M. Fox de reconnaître, sans équivoque, l'indépendance deV Amérique, a été une des causes de la démission donnée par ce ministre ; » d'après ce que vous m'avez dit, ceci parait peu probable. On ajoute encore que « selon M. Grenville, la retraite de M. Fox sera fatale aux négociations. »
Cette nouvelle n'est peut-être pas plus fondée que l'autre. Le retour du courrier de M. Grenville ne peut manquer d'éclaircir la chose. J'avais compris, par les discours de M. Grenville, qu'on avait résolu de reconnaître notre indépendance, avant d'entamer les négociations. Jusqu'à ce qu'on l'ait fait, et que les négociations soient formellement entamées, toutes propositions et discussions paraissent prématurées. Il m'est d'ailleurs impossible d'entrer dans aucun détail avant le rétablissement de M. Jay, qui est malade de Vinfluenza. Ma lettre à Sa Seigneurie ne contient donc que des compliments sur sa nouvelle dignité *. Je souhaite que vous continuiez à jouir d'une bonne santé dans cette ville de malades. Je suis votre, etc.
P. S. Je vous envoie ci-inclus, les dernières résolutions de l'État de Maryland; vous jugerez par là quelles seraient les dispositions du peuple de l'Amérique au sujet de tout traité proposé par le général Carleton, si par hasard il y en a un, ce que je ne crois pas. B. F.