‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 9 sur 136 · JOHN ADAMS A B." FRANKLIN · texte numérisé non relu

JOHN ADAMS A B." FRANKLIN

Amsterdam, 16 avril 1782.

Monsieur,

Hier, après midi, M. William Vaughan, de Londres, est venu chez moi avec M. Laurens, le fils du président1. 11 était porteur d'un billet du président qui se trouvait, m'at-il dit, à Harlem, et désirait me voir. Je suis parti pour Harlem, et j'ai trouvé mon vieil ami au Lion fîor.

Le président m'a dit qu'il était venu, en partie pour sa santé et pour le plaisir de me voir, en partie, pour causer avec moi, et voir s'il avait une juste idée de l'état des choses. Il désirait savoir si nous étions d'accord, plusieurs membres du nouveau ministère Payant prié de faire cette démarche.

ce Je lui demandai s'il était en pleine liberté; il me répondit que non; qu'il était toujours prisonnier sur parole, mais libre de s'exprimer avec moi sans réserve. Je lui dis que sa qualité de prisonnier m'empêchait de lui communiquer même ses propres instructions, et de conférer avec lui comme avec un de nos collègues ; qu'en conséquence, notre entretien serait de particulier à particulier, et que je me réservais, dans tous les cas, d'en faire part à nos collègues et à nos alliés.

M. Laurens me dit que lord Shelburne et les nouveaux ministres désiraient ardemment savoir s'il y avait quelque part des pleins pouvoirs pour traiter d'uni3 paix séparée et s'il était possible de conclure à d'autres conditions que celles de notre indépendance. Il ajouta qu'il leur avait toujours répondu que, dans son opinion, nous n'accepterions jamais que la reconnaissance formelle ou tacite de

1. Henry Laurens avait été le second président du Congrès de l'Indépendance. Le nom de président lui en était resté.

notre indépendance, et que nous ne voudrions ni ne pourrions jamais traiter séparément de la France. Il m'a demandé s'il avait eu raison de répondre ainsi : je lui ai répondu que j'étais entièrement de son avis.

Il ajouta que les nouveaux ministres avaient reçu le rapport de Digges1, mais que c'était un homme d'une réputation telle qu'ils n'avaient pas voulu se fier à lui, et qu'une personne appelée, je crois, Oswald, était partie d'Angleterre en même temps que lui, Laurens, pour vous voir à Paris.

Je le priai de considérer, entre nous et sans en rien dire au ministère, si nous pouvions avoir une paix réelle, tant que le Canada et la Nouvelle-Ecosse resteraient entre les mains des Anglais, et si nous ne devrions pas exiger au moins la stipulation formelle que l'Angleterre n'aurait, sur ces frontières, ni armée permanente, ni troupes réglées, ni fortifications. Je lui fis observer qu'à présent rien ne nous pressait de faire la paix, et que, si la peuple anglais n'était pas encore prêt à nous accorder des conditions honorables, nous pouvions attendre patiemment.

Je trouvai que le vieux gentleman avait des idées politiques parfaitement saines. Il a une très-mince idée de l'intégrité et des talents du nouveau ministère, et ne l'estime guère plus que l'ancien. « Ces gens-là, dit-il, ne savent ce qu'ils veulent; c'est toujours le même manque de sincérité ; même duplicité, même fausseté, même corruption. Lord Shelburne flatte encore le roi de l'idée d'une réconciliation, d'une paix séparée, etc.; cependant la nation et les plus honnêtes gens désirent une paix générale, et la reconnaissance expresse de l'indépendance américaine : beaucoup des plus sages sont pour l'abandon du Canada et de la Nouvelle-Ecosse. »

1. Ce Digges était un intrigant et pis encore qui s'était offert aux ministres anglais pour négocier la paix. Voy. siqi., p. 133.

Il me parût que M. Laurens voulait surtout savoir jusqu'à quel point le rapport de Digges était vrai. Après une heure ou deux de conversation, je retournai à Amsterdam, et il repartit pour Londres.

Tout ceci n'est qu'un manège pour faire hausser les fonds publics; si vous connaissiez un moyen d'y mettre ordre, j'y concourrai avec plaisir. On sait maintenant que notre commission a pour objet de traiter d'une paix générale avec des personnes munies d'un égal pouvoir. Si vous le trouvez bon, je ne recevrai aucun autre messager, qu'il n'ait qualité de plénipotentiaire.

On compte que la septième province, celle de Gueldres, reconnaîtra aujourd'hui l'indépendance américaine. Je crois que notre situation est telle, que nous ne devons plus nous contenter d'une trêve ni d'aucun arrangement qui ne serait pas la reconnaissance formelle de la souve* raineté des États-Unis. Je serais cependant charmé de connaître vos sentiments sur ce point.

J'ai l'honneur, etc. J. Adams.

Je répondis immédiatement :

« A JOHN ADAMS

Passy, 20 avril 1782.

« Je reçois votre lettre, datée du 16 courant, par laquelle vous m'informez de l'entrevue qui a eu lieu entre votre Excellence et M. Laurens. J'apprends avec joie que ses sentiments politiques s'accordent avec les nôtres, et que l'on serait disposé, en Angleterre, à nous abandonner le Canada et la Nouvelle-Ecosse.

« J'aime votre idée de ne plus recevoir de messager qui ne soit plénipotentiaire; je ne puis cependant refuser de revoir M. Oswald. Le ministre français a considéré la lettre

que lord Shelburne m'a adressée comme une sorte de caractère officiel donné à cet envoyé, il compte que M. Oswald à son retour, nous apportera des propositions explicites. Je vous aviserai de tout ce qui se passera.

« Le dernier acte du Parlement relatif à l'échange des Américains comme prisonniers de guerre, conformément aux droits des gens, et nonobstant les termes de leur écrou, me semble une renonciation à leur prétention déjuger nos concitoyens comme des sujets coupables de haute trahison ; c'est une reconnaissance tacite de notre indépendance. Après ce premier pas, il leur sera moins difficile de la reconnaître expressément. On prépare en Angleterre les transports qui doivent rapatrier les prisonniers. J'ai expédié hier les passe-ports qu'on m'a demandés.

« Sir Georges Grand m'a fait voir une lettre de M. Fizeaux, où il dit : Que si nous savons profiter de l'enthousiasme qui règne actuellement en faveur de l'Amérique, nous obtiendrons aisément en Hollande un emprunt de cinq ou six millions de florins ; et que, si sa maison reçoit l'autorisation d'ouvrir cet emprunt, il ne doute pas du" succès ; mais qu'il n'y a pas de temps à perdre. Je vous recommande fortement cet objet, comme d'une nécessité absolue pour les opérations de notre financier M. Morris. Il ne sait pas que la plus grande partie des cinq derniers millions a été employée à acheter des articles d'Europe, etc.; il m'avise en conséquence de traites considérables qu'il sera forcé de tirer sur moi cet été.

« La cour de France nous a alloué six millions de livres tournois pour l'année courante ; mais cette somme est bien au-dessous de nos besoins. Nous avons à faire honneur à des traites importantes , et près de deux millions et demi à payer à M. Beaumarchais, sans compter les intérêts, les billets , etc. , etc. La maison Fizeau et Grand vient de recevoir sa nomination de banquier de France, par commission spéciale du roi. Sous ce rapport, comme

sous plusieurs autres, elle est celle que je crois la plus convenable pour notre opération. Votre Excellence étant sur les lieux, jugera mieux des conditions, etc.; elle peut régler toute l'affaire avec cette maison; je serais heureux de n'avoir à m'occuper de ces messieurs, que lorsque nous aurons besoin de leur secours pour solder ces terribles lettres de change. Je suis, etc. B. F. »

En réponse M. Adams m'écrivit ce qui suit :

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