‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 110 sur 138 · A M. LE VEILLARD · texte numérisé non relu

A M. LE VEILLARD

Mémoires de Franklin. — Constitution des États-Unis,

Droits de douanes,

Philadelphie, 22 avril 1788.

Mon cher ami,

J*ai reçu, il y a quelques jours seulement, votre lettre du 30 novembre 1787, dans laquelle vous continuez à me presser de finir mes Mémoires. Mes trois ans de service expirent en octobre ; à cette date on nommera un nouveau président. Pour terminer mon œuvre à votre satisfaction, j'avais formé le projet de me retirer en New- Jersey, dans la propriété de mon petit-fils, là oti je n'avais pas à craindre les visites ; car ici, dans la ville, mon temps est tellement mis en pièces par des amis et des étrangers que quelquefois j'envie les prisonniers de la Bastille. Mais en réfléchissant au peu qui me reste de vie, aux accidents qui peuvent survenir d'ici en octobre, et enfin en songeant à votre vif désir, j'ai pris la résolution de me mettre à l'œuvre dès demain, et de travailler journellement jusqu'à ce que j'aie fini ces mémoires, ce qui, si ma santé le permet, pourra avoir lieu dans le cours de l'été prochain. A me* sure que j'avancerai, je ferai faire une copie pour vous; attendejs-vous à recevoir quelques fragments par le prochain paquebot.

Il est très-possible, comme vous le supposez, que certains articles de la nouvelle Constitution soient changés, après la première réunion du Congrès. Je pense comme vous que deux Chambres n'étaient pas nécessaires ; je n'étais point content d'ailleurs de quelques articles qui se trouvent dans le projet, et j'en aurais voulu quelques au-

très qui n'y sont pas ; j'espère néanmoins qu'on l'adoptera, quoique sa mise à exécution ne me touche guères, car j'ai pris la ferme résolution d'abandonner toutes les affaires publiques, en môme temps que ma présidence. A quatre-vingt-trois ans on a certainement le droit d'avoir V ambition du repos.

Nous n'ignorons pas que les droits de douanes payés à l'importation des marchandises étrangères ne soient finalement remboursés par le consommateur ; mais nous les établissons comme le moyen le plus simple d'imposer ces consommateurs. Si notre pays naissant était aussi peuplé que votre vieux pays, nous pourrions aisément percevoir un impôt foncier qui suffirait à tous nos besoins ; mais lorsque des fermes sont à cinq ou six milles les unes des autres, et il en est ainsi dans une grande partie de notre pays, les frais de déplacement et de perception dépasse* raient souvent la somme recueillie par le collecteur. Tels moyens sont praticables en un pays, qui ne le sont point en un autre, parce que les circonstances ne sont pas les mêmes. Du reste, les droits que nous mettons sur les marchandises sont généralement si faibles, qulls tenteront peu la contrebande. Croyez-moi toujours, mon cher ami, votre, etc. B, F.

A JOSN LATHROP*.

Réminiscences. — Progrès de Vhumanité.

Philadelphie; 31 mai 1788.

Révérend monsieur,

Gomme vous le dites, ce serait pour moi un bien grand plaisir que de voir une fois encore ma ville natale, et de

1. Pasteur à Boston, et pendant longues années voisin et ami de mistriss Jane Mecom.

me promener aux lieux où je jouais dans mon enfance ; j'y retrouverais les souvenirs de ces plaisirs innocents, j'y reverrais peut-être quelque vieille connaissance avec qui causer. Mais quand je considère combien je suis agréablement ici, ayant autour de moi tout ce qu'on peut appeler nécessaire ou commode, je n^ose m'exposer aux fatigues et aux incommodités d'un voyage de terre, encore moins aux désagréments d'une traversée; car si j'ai passé huit fois l'Atlantique, et si j'ai fait plus d'un tour en mer, je n'ai jamais été sur l'eau salée sans prendre la ferme résolution de n'y jamais retourner. Et quand j'arriverais à Boston, que pourrait y voir un homme qui ne peut ni marcher, ni supporter les cahots d'une voiture sur le pavé ? Et enfin, combien peu de mes vieux amis y trouverais-je en vie ; moi qui ai quitté Boston il y a soixantecinq ans pour m'établir à Philadelphie. Tout ceci bien considéré, il est probable, je ne dis pas il est certain, que je ne reverrai jamais cet endroit chéri. Mais je jouis de la compagnie et de la conversation de ses habitants, quand un d'entre eux a la bonté de venir me voir, car, sans parler d'un bon sens que j'estime fort, il y a dans les manières des Bostoniens, dans leur tour de phrase, môme dans leur son de voix et dans leur accent quelque chose qui me plait, me ranime et me rajeunit.

Il y a longtemps que je partage les sentiments que vous exprimez si bien. Le progrès de la philosophie, de la morale, de la politique, les nouvelles commodités de la vie, rinvention et l'acquisition de nouveaux outils, d'instruments utiles, tout contribue à accroître le bonheur des générations qui s'avancent; aussi ai-jc quelquefois regretté qu'il ne m'ait pas été donné de naître deux ou trois siècles plus tard. Car l'invention et le perfectionnement sont de nature proUfique; ils engendrent de nouveaux perfectionnements tt du m^UN elles inventions. Aujourd'hui le progvès est lapide. Mais d'ici à deux siècles y on fera des

inventions dont on n'a point l'idée aujourd'hui, et si je vivais alors, non-seulement je jouirais de ces avantages, mais ma curiosité serait satisfaite en sachant ce que seront ces inventions. Je vois un peu de folie dans ce que je viens d'écrire, mais j'écris à un ami, qui sourira et me laissera dire quand j'ajouterai une dernière raison pour justifier mon souhait : c'est qu'alors la médecine sera perfectionnée comme les autres arts ; nous éviterons les maladies, et nous vivrons aussi longtemps que les patriarches de la Genèse : ce à quoi, je suppose, nous aurons peu d'objections à faire. Je suis charmé que ma sœur ait un si bon et si aimable voisin. Je soupçonne quelquefois qu'elle hésite à me faire connaître certains cas, oti je pourrais lui être utile. Si vous voyez quelque chose de semblable, dites-lemoi, vous me rendrez un service dont je vous serai reconnaissant. Avec une grande estime, etc.

A M. Li; VElLi;»ÂRD.

Tolérance, ~ Constitution des États-Unis.

Philadelphie, 8 juin 1788.

Mon cher ami,

J'ai reçu il y a quelques jours votre bonne lettre du 3 janvier. V arrêt en faveur des non catholiques fait ici grand plaisir ' ; non-seulement à cause du bien qu'il fait à présent, mais parce que c'est un bon pas vers la tolérance universelle, vers Pabolition de l'esprit de secte chez les chré** tiens, vers la fin de tous les maux qui l'ont trop longtemps accompagné. Grâce à Dieu, le monde devient de plus sage en plus sage , et comme peu à peu les hommes sentent

1. Cet arrêt du Conseil reconnaissait un état civil aux protestants. V; inf. , p. 500, à la note.

mieux la folie des guerres de religion, de conquête et de commerce, le monde deviendra de plus en plus heureux.

Huit États ont accepté la nouvelle Constitution ; il en reste cinq qui ne Pont pas discutée, le temps de leur réunion n'étant pas encore arrivé. Deux d'entre eux se réuniront ce mois-ci, les autres plus tard. Dès qu'un seul de ces États aura accepté la Constitution, on la mettra à exécution. Il est probable que tous ne l'accepteront pas à présent, mais le temps les y amènera ; aussi ne doutons-nous guères qu'elle ne soit universellement adoptée, mais peut* être avec quelques amendements.

Quant à prendre une part dans ce nouveau gouvernement, votre ami n'y songe guères; son âge et ses infirmités le rendent incapable d'affaires, et les affaires ne veu* lent plus de lui. Â l'expiration de sa présidence, ce qui aura lieu dans quelques mois, il est décidé à ne plus s'en* gager dans la vie publique, même quand on l'en prierait; mais ses concitoyens sont trop raisonnables pour l'en prier. Vous n'êtes pas aussi sage, vous êtes un maître un peu exigeant. Vous insistez pour que votre ami écrive sa vie, c'est déjà une longue besogne, et en même temps vous voudriez qu'il allongeât son sujet, quand le temps d'exécuter sa tâche s'abrège si rapidement.

Le général Washington est l'homme sur qui tous les yeux sont fixés pour la présidence; le peu d'influence que je puis avoir est tout à son service. Je suis, etc.

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