‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 34 sur 138 · LE COMTE DE VERGEMMES A 6. FRANKLIN · texte numérisé non relu

LE COMTE DE VERGEMMES A 6. FRANKLIN

Versailles, 15 décembre 1782.

Je suis surpris, monsieur, après Texplication que j'ai eue avec vous, et la promesse que vous m'avez faite de ne point presser l'obtention d'un passe-port anglais pour l'expédition du paquebot le Washington^ que vous me fassiez part que vous avez reçu ce passe-port, et que demain à dix heures du matin votre courrier partira pour porter vos dépêches. Je suis embarrassé, monsieur, d'expliquer votre conduite et celle de vos collègues en cette occasion. Vous avez arrêté vos articles préliminaires sans nous en faire part, quoique les instructions du Congrès vous prescrivissent de ne rien faire sans la participation du roi. Vous allez faire luire un espoir de paix en Amérique, sans même vous informer de l'état de notre négo dation.

Vous êtes sage et prudent, monsieur; vous connaissez les bienséances ; vous avez rempli toute votre vie vos devoirs. Croyez- vous satisfaire à ce que vous devez au roi ? Je ne veux pas pousser plus loin ces réflexions ; je les abandonne à voire honnêteté. Quand vous aurez bien voulu

dissiper mes doates, je prierai le roi de me mettre en étal de répondre à tos demandes.

rai rhoonenr d'être, monsieur, votre, etc.

De YERGfliliES.

A M. LE COICTE DE YERGENKES.

Passy, 17 décembre 1T82.

Monsieur,

J'ai reçu la lettre qne Votre Excellence m'a fait Ilionnear de m'écrire le 15 de ce mois. J'ai accepté d'autant pins volontiers la proposition qu'on m'a faîte de me procurer un passe-port de l'Angleterre, que j'avais l'espoir d'obtenir quelque argent à expédier en Amérique par le Washington, et que le passe-port en aurait rendu le transport beaucoup plus sûr, ainsi que celui de nos dépêches et des vôtres, si vous eussies jugé à propos de profiter de cette occasion. Votre Ezellenoe a paru craindre que les ministres anglais, dans leurs lettres expédiées par le même bâtiment, ne transmissent en Amérique des errances peu fondées. C'est pourquoi je ne pn^osai pas de presser l'obstention d'an passe-port avant que vos préliminaires ne fassent consentis. Les Anglais m'ont expédié le passe-port sans que je l'aie sollicité; ils ne m^ont adressé aucune lettre pour qu'il les couvrit ; vos dépêches et les nôtres préviendront nnconvënient redouté. Dans one conversation subséquente, Votre Excellence m'a parié de l'intention où vous étiez d'envoyer quelques cutters de la marine royale. J'en ai conclu qu'il était inutile de retenir le Washington plus longtemps; et certainement notre devoir nous obligeait de donner, le plus tôt possible, un détail de nos transactions au Congrès, auquel il eût para fort étrange d'en être instruit par une autre voie, sans recevoir un mot de nous. Je Ga néanmoins part à Votre

Excellence de Tintention que nous avions d'expédier ce navire, pour le cas où vous pourriez avoir quelques dépêches à envoyer par cette occasion.

Rien dans les préliminaires n'a été convenu de contraire aux intérêts de la France ; aucune paix ne se fera entre nous et TAngleterre sans que la vôtre ne soit conclue. Votre observation néanmoins, qu'en ne vous consultant pas avant de signer, nous nous sommes rendus coupables de négliger im point dd bienséance est juste en apparence. Mais comme cette négligence ne vient pas d'un manque de respect pour le roi, que nous aimons et honorons tous, nous espérons qu'elle sera excusée, que le grand œuvre qui a jusqu'ici été conduit si heureusement, et porté si près de sa perfection, qui est enfin si glorieux pour son règne, ne sera pas détruit par une indiscrétion de notre part. £t certainement le grand édifice croulerait immédiatement, si, à cause de cela, vous nous refusiez tout secours ultérieur.

Nous n'avons pas encore expédié le vaisseau, et je vous demande la permission de vous présenter mes honmiages vendredi pour recevoir votre réponse.

Il n'est personne qui sente plus vivement que moi ce que

tout Américain doit au roi, ce que je lui dois moi-môme

pour les nombreux bienfaits et les faveurs insignes dont il

'1 nous a comblés. Toutes les lettres que j'ai écrites en Amé-

I rique en sont la preuve ; toutes tendent à laisser dans

; rame de mes compatriotes les mêmes impressions que je

' ressens. Je crois que jamais prince n'a été plus aimé par

ses propres sujets que le roi ne l'est par le peuple des

États-Unis. Les Anglais^ à ce que j apprends à V instant

méme^ se flattent de nous voir divisés. J'espère que ce petit

malentendu demeurera secret et que leurs ^pérances

seront totalement déçues, je suis, etc. B. F.

En même temps qu'il écrivait à Franklin, le comte

de Yergennes adressait au ministre français en Amérique, une lettre où se trouvait le passage suivant :

« Tel est rétat des choses; je crois que bientôt il sera meilleur ; mais quel que soit le résultat, je crois à propos d'informer les membres les plus influents du Congrès de la conduite très-irrégulière que leurs commissaires ont tenue envers nous. Vous n'en parlerez pas sur le ton de la plainte. Je n'accuse personne, je ne blâme personne, non pas môme le docteur Franklin. Il a cédé trop aisément à l'influence de ses collègues ', qui ne daignent pas observer avec nous les règles de la courtoisie. Toutes leurs attentions ont été pour les Anglais qu'ils ont rencontré à Paris. Si nous devons juger de l'avenir par ce qui s'est passé sons nos yeux, nous serons assez mal payés de tout ce que nous avons fait pour assurer aux États-Unis une existence nationale. >

Malgré ce manque d'égards le bon roi Louis XVI accorda un nouveau prêt de six millions aux Américains et persista dans sa fidélité à la cause américaine, c Dans rhistoire de la révolution américaine, a dit noblement le biographe de Franklin, M. Jared Sparks, rien n'est plus facile à démontrer que la bonne loi de la France dans ses rapports avec les États-Unis durant la guerre et au moment de la paix. La France tint avec honneur tous ses engagements; son rôle a été toujours généreux et souvent magnanime ^. »

1. C'est la vérité. M. Jay s'était inquiété du voyage de M. de Kayneval à Londres, et avait supposé plus que gratuitement que la France ne soutenait plus Tintérôt des Ëtats-Unis.

Page 1