A ROBERT MORRIS
Impôt. — Propriété,
Passy, 25 décembre 1783.
Monsieur,
La négligence que notre peuple met à payer les impôts est très-blâmable , la résistance Test bien davantage. Je vois que dans plusieurs réunions, on a fait des remontrances pour refuser au Congrès le droit, comme on dit, de prendre de Vargent dans la poche du peuple. Cependant ces impôts n'ont d'autre objet que de payer l'intérêt et le capital de dettes légitimes. Il y a là une erreur. L'argent qu'un peuple doit justement, appartient à ses créanciers, et non plus à lui. S'il refuse de payer, il faut faire quelque loi qui l'y force.
Toute espèce de propriété, à l'exception de la hutte temporaire du sauvage, de son arc, de sa natte et autres petits objets absolument nécessaires à sa subsistance, toute propriété, dis-je, me semble créée par une convention sociale*. Le public a donc le droit de régler les successions ainsi que toutes les autres transmissions de la propriété; il peut
1. C'était l'opinion régnante au xviu^ siècle, et Franklin partage l'erreur de son temps ; erreur aussi fâcheuse en politique qu'en économie politique, car elle mène au socialisme, et en détruisant l'intérêt du propriétaire et du travailleur, elle affaiblit la propriété et la société. Qui d'ailleurs a jamais pu distinguer où finit le nécessaire, où commence le superflu?
môme en limiter la quantité et l'usage. Toute propriété nécessaire à l'homme pour la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce, est son droit naturel, il n'y aurait aucune justice à l'en priver; mais tout le superflu est lô domaine de la société qui Ta créé par la loi, et qui par conséquent peut en disposer par d'autres lois, si Futilité publique le requiert. Si la société civile ne vous plaît pas à ces conditions, retirez-vous, et allez vivre parmi les sauvages. Celui-là n'a aucun droit aux bienfaits de la société, qui refuse de payer son écot pour la défrayer.
Le marquis de Lafayette, qui aime à être employé dans nos affaires, et nous a souvent rendu de grands services, Tient d'avoir des conversations avec les ministres et les personnes qui s'occupent de régler le commerce entre les deux pays. Ces règlements ne sont pas encore arrêtés. J'ai donc cru bîenfaire de lui communiquer la copie delà lettre où vous présentez des observations si justes et si frappantes sur cet objet. Il en tirera bon parti ; ces observations auront peut-être plus de poids en paraissant venir d'un Français, que si l'on savait qu'elles viennent d'un Américain. Je suis parfaitement d'accord avec vous dans toutes les idées que vous avez exprimées à cette occasion.
Je suis fâché pour le public que vous soyez sur le point de quitter votre emploi; mais personnellement je vous en félicite. Je ne puis concevoir d'homme plus heureux que celui qui, ayant été longtemps chargé de soucis publics, s'en trouve soulagé et jouit du repos dans le sein de ses amis et de sa famille. Je suis votre, etc. B. F.