‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 52 sur 138 · À WILLIAM STRAHAN · texte numérisé non relu

À WILLIAM STRAHAN

Désordres politiques en Angleterre,

Passy, 16 février 1784.

Cher monsieur,

J'ai reçu et lu avec plaisir votre bonne lettre du 1" courant, elle m'apprend que vous allez bien, vous et les vôtres. Je suis charmé que vous ayez reçu de bonnes nouvelles de votre parente de Philadelphie. Je serais heureux que mes recommandations puissent être de quelque utilité au docteur Ross ou à quelque autre de vos amis qui partirait pour l'Amérique.

Les raisons que vous me donnez pour m'eugager avenir encore une fois en Angleterre sont d'un grand poids. Certes, j'ai grand désir de revoir des amis que j'aime tendrement ; mais il y a des difficultés et des objections

de plus d'une espèce, et pour le moment je ne vois pas comment les surmonter.

Les désordres politiques dont souffre TAngleterre, m'affligent autant que tous. Vos journaux sont pleins de récits étranges sur l'anarchie et la confusion qui troublent l'Amérique, anarchie dont nous n'avons aucune connaissauce, tandis que vos propres affaires sont vraiment dans un état déplorable. Dans mon humble opinion, la racine du mal est moins dans la trop longue durée de votre Parlement, ou dans le choix trop inégal de ceux qui le composent, que dans les traitements énormes, les émoluments excessifs et le patronage de vos grandes fonctions. Vous ne serez jamais tranquilles tant que tous ces abus n'auront point été abolis, tant que chaque place d'honneur, cessant d'être lucrative, ne sera point devenue une dépense et on fardeau.

L'ambition et la cupidité sont isolément deux passions violentes, mais quand elles se trouvent réunies chez la même personne, qu'elles ont un même objet en vue, ni l'esprit public, ni l'amour de la patrie, ne sauraient plus les arrêter ; elles enfantent les factions et les querelles les plus violentes. Il faut donc les isoler et les opposer l'une à l'autre. Ces places (pour parler notre vieux langage, frère Guttembeig) peuvent être fort avantageuses pour la ehapeUe \ mais elles nuisent aux intérêts du maitrej elles font naître des contestations continuelles, et la besogne en soafi^. Par exemple, voici deux mois entiers que TOtre Gouvernement s'occupe à mettre sa forme sou$ presse^ et rien n'est prêt encore ; toute la cùmposition est brouillée et menace de tomber enpdte. Il faut aussi que la fonte soit bien courte, ou que vous manquiez de sortes, puisque vos compositeurs ne peuvent trouver dans leurs causes d'en

1. C'est le nom qu'on donne à Tensemble des ouvriers d'ane imprimerie.

haut ou cPen bas assez de lettres pour composer le mot ad- MiNiSTHATiON. Gepeudaiit pour en revenir au langage ordinaire (quoique peut-être un peu leste), ne vous désespérez pas; il vous reste encore une assez bonne ressource, puisqu'elle peut réunir Tempire. Nous avons quelque reste d'amitié pour vous; et nous serons toujours prêts à vous recevoir et à prendre soin de vous en cas d'accident. Si donc vous n'avez pas assez de sens et de vertu pour vous gouverner vous-mêmes, débarrassez-vous de votre vieille constitution maladive, et envoyez-nous des membres au Congrès.

Vous me direz que mon avis sent le madère ; vous avez raison. Cette lettre folle, n'est qu'un bavardage entre fwus et après la seconde bouteille. Si donc vous la montrez à personne (j'excepte nos indulgents amis Dagge et lady Strahan), gare à vous!

Votre très-affectionné, B. F,

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