‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 107 sur 115 · Peut-être ces provinces éloignées ont-elles été ac · texte numérisé non relu

Peut-être ces provinces éloignées ont-elles été ac

quises, achetées ou conquises par le seul effort des colons ou de leurs ancêtres, sans l'aide de la mère patrie. Si par hasard ces colons augmentaient la force de la mère patrie, toujours croissant en nombre et toujours prêts à l'aider dans ses guerres, s'ils augmentaient son commerce par des demandes toujours croissantes à ses fabriques, s'ils augmentaient sa marine, lui employant de plus en plus ses vaisseaux et ses matelots , peut-être croiraient-ils avoir quelque mérite et même avoir droit à quelque faveur; ayez soin de tout oublier, ou d'en être blessés comme d'une injure qu'ils vous auraient faite. Et si c'étaient des whigs zélés, des amis de la liberté, nourris dans les principes de la Révolution, rappelez-vous tout ceci, mais pour les en punir. Quand une révolution est solidement établie, de pareils principes ne sont pas seulement inutiles ; ils sont odieux et abominables.

4. Vos colonies se soumettent pacifiquement à votre gouvernement, elles ont montré toute l'affection qu'elles portent à vos intérêts, elles ont souffert leurs maux en patience ; il n'importe ! Supposez-les toujours disposées à la révolte, et traitez-les en conséquence. Logez chez elles des soldats, qui par leur insolence provoquent l'émeute, et qui la répriment avec des balles et des baïonnettes. De cette façon vous ferez comme ces bons maris, qui par soupçon maltraitent leurs femmes; avec le temps vos soupçons deviendront des réalités.

5. Aux provinces éloignées, il faut des gouverneurs et des juges qui représentent la personne royale, et exercent partout la part d'autorité qu'il leur a déléguée. Or vous, ministres, vous n'ignorez point que la force du gouvernement dépend beaucoup de l'opinion du peuple, et que cette opinion du peuple dépend beaucoup du choix des gouvernants qu'on lui donne. Si donc, pour les gouverner, vous envoyez aux colons des hommes sages et bons, qui étudient l'intérêt et favorisent la prospérité de la province, les co-

Ions penseront que le roi est sage et bon, et qu'il désire le bien-être de ses sujets. Si, pour les juger, vous leur envoyez des hommes instruits et droits, ils penseront que le roi est un ami de la justice. Gela attachera davantage vos provinces au gouvernement du roi. Faites donc bien attention à ceux que vous recommanderez pour ces fonctions. Si vous pouvez trouver des prodigues qui ont dissipé leur fortune, des joueurs ruinés, des spéculateurs en faillite, cela fera d'excellents gouverneurs, car il est probable qu'ils seront rapaces, et qu'ils irriteront le peuple par leurs extorsions. Des procureurs chicaniers, des légistes ergoteurs, ne feraient pas mal non plus, car ils disputeront et querelleront sans cesse avec leurs petits Parlements. Si de plus ils sont ignorants, entêtés et insolents, tant mieux. Avec des clercs de procureur et des avocats de cour d'assises, vous ferez des juges excellents, surtout s'ils ne gardent leur place qu'à votre bon plaisir. Tous ensemble contribueront à imprimer dans l'esprit des colons cette idée de votre gouvernement qui convient à un peuple dont vous voulez vous débarrasser.

6. Pour confirmer ces impressions et les enfoncer davantage, ayez soin, chaque fois qu'un opprimé vient à la capitale pour se plaindre de mauvaise administration , d'oppression ou d'injustice, ayez soin,dis-je,de punir le plaignant par de longs délais, des frais énormes, et enfin par un jugement rendu en faveur de l'oppresseur . De toute façon, ceci aura un effet admirable. Vous éviterez l'ennui de recevoir de nouvelles plaintes, tandis que vos gouverneurs et vos juges seront encouragés à de nouvelles violences et de nouvelles injustices. Par ià le peuple sera de moins en moins affectionné, et finira par être désespéré.

7. Quand ces gouverneurs auront rempli leurs coffres, et se seront rendus si odieux aux colonies qu'ils n'y pourront plus rester en sûreté , rappelez-les et récompensez-les avec des pensions. Vous pouvez même les faire baron-

nets, si ce corps respectable n'en prend pas d'ombrage. Tout cela encouragera les nouveaux gouverneurs à suivre les mêmes pratiques, et fera détester le gouvernement du roi.

8. Si, tandis que vous êtes engagés dans une guerre, vos colonies rivalisent à qui vous fournira le plus d'hommes et le plus d'argent, sur votre simple réquisition, si elles donnent au delà même de leurs forces, réfléchissez qu'un penny que vous leur prenez d'autorité est plus honorable pour vous qu'une livre sterling quelles vous offrent par amitié ; méprisez donc leurs dons volontaires, et prenez le parti de les harasser par des taxes nouvelles. 11 est probable que les colonies se plaindront à votre Parlement d'être taxées par un corps où elles n'ont pas de représentants. « Gela, diront-elles, est contraire au droit commun. » Elles pétitionneront pour obtenir justice. Que le Parlement insulte à leurs plaintes, qu'il rejette leurs pétitions, qu'il refuse même d'en entendre la lecture, qu'il traite les pétitionnaires avec le dernier mépris. Pour produire la séparation désirée, rien ne peut avoir un meilleur effet; on pardonne l'injure, on ne pardonne pas le mépris.

9. En établissant ces taxes, ne faites jamais attention aux lourdes charges qui pèsent déjà sur ce peuple, obligé de défendre des frontières, de défrayer son gouvernement provincial, d'ouvrir des routes, de bâtir des ponts, des églises et d'autres édifices publics , toutes choses que vos ancêtres ont faites pour vous, mais qui saignent à blanc la bourse d'un peuple nouveau. Oubliez les restrictions que vous avez mises sur leur commerce, dans votre seul intérêt, oubliez les avantages que ce monopole donne à vos marchands exigeants. Ne faites pas attention à la richesse que vos marchands et vos manufacturiers acquièrent par le commerce colonial , à la facilité que cette richesse leur donne pour payer des taxes à l'intérieur; ne voyez pas qu'ils mettent le plus fort de la taxe dans le prix de leurs

articles, et qu'ils le font ainsi payer par le consommateur; tout cela, et ces milliers de vos pauvres qu'emploient et que soutiennent les colons, oubliez-les complètement; il le faut. Mais n'oubliez pas de rendre vos taxes arbitraires encore plus pénibles pour vos provinces, en déclarant hautement que votre droit de les taxer n'a pas de limites, de telle sorte que, lorsque vous leur prenez un shilling par livre, vous avez un droit évident sur les dix-neuf qui restent. 11 est probable que vous affaiblirez ainsi toute idée de sécurité, et que vous convaincrez les colons que sous un tel gouvernement ils n'ont rien qu'ils puissent appeler leur propriété : ce qui ne peut manquer de produire les plus heureuses conséquences !

10. Il est possible que quelques-uns de ces colons se fassent encore illusion et disent : <t Si notre propriété n'est plus à nous, du moins il nous reste encore quelque chose qui a son prix ; nous avons la liberté constitutionnelle, liberté de la personne et de la conscience. Ce roi, ces lords, ces communes, qui semblent trop loin de nous pour nous connaître et pour s'inquiéter de nous, ne peuvent nous enlever notre droit à'Habeas corpus, notre droit d'être jugés par un jury de notre voisinage ; ils ne peuvent nous priver de l'exercice de notre religion, ni changer notre constitution ecclésiastique, ni nous forcer d'être, suivant leur bon plaisir, ou papistes ou mahométans . »

Pour dissiper cette illusion, commencez par embarrasser leur commerce, avec des règlements infinis, impossibles à retenir et à observer ; faites saisir leurs propriétés à chaque infraction ; ôtez au jury le jugement de ces propriétés, remettez-le à l'arbitraire déjuges nommés par vous, tarés dans le pays, payés et avantagés sur ces condamnations, et révocables à votre bon plaisir. Ensuite, faites déclarer formellement par les deux Chambres que toute opposition à vos édits est une trahison, que tout colon, suspect de trahison, sera saisi suivant une loi tombée en

désuétude, et transporté dans la métropole de l'Empire pour y être jugé. Rendez une loi afin que ceux qu'on accuse de certains autres délits soient chargés de chaînes et envoyés loin de leurs amis et de leur pays, pour être jugés de la même façon, comme coupables de félonie. Érigez alors dans les colonies une nouvelle cour d'inquisition, soutenez-la par une force armée, et donnez -lui pour instruction de transporter tous les suspects, afin qu'ils soient ruinés par les frais, s'ils font venir des témoins de leur innocence, et, s'ils n'en peuvent faire venir, qu'ils soient jugés coupables et pendus *.

Et de peur qu'on ne croie que vous ne pouvez pas aller plus loin, promulguez une autre déclaration solennelle, affirmant « que le roi, les lords, les communes ont de droit, et doivent avoir pleine puissance et autorité de faire des statuts de force et de validité suffisantes pour lier, dans tous les cas quelconques, ces provinces qui ne sont point représentées. » Ceci comprendra le spirituel avec le temporel, et le tout ensemble servira merveilleusement votre projet. Vous convaincrez ainsi les colons qu'ils sont à présent sous un pouvoir qui ressemble à celui dont il est question dans les Écritures, qui peut non- seulement tuer leurs corps, mais damner leurs âmes pour toute l'é ternité, en les forçant, s'il lui plaît, d'adorer le Diable.

11. Afin de rendre vos taxes plus odieuses, et mieux faites pour amener une résistance, envoyez de la capitale un bureau d'agents chargés de surveiller la levée de l'impôt; composez ce bureau des hommes les plus indiscretst les plus mal élevés, et les plus insolents que vous pourrez trouver. Sur ce revenu extorqué, assignez-leur de larges salaires ; qu'ils vivent, dans un luxe insultant, sur la sueur

î . Toutes ces suppositions font allusion à des lois trop réelles, votées par le Parlement pour écraser l'Amérique. La Cour d'inquisition est la Cour d'amirauté.

et le sang d'un peuple laborieux; ce peuple, qu'ils le fatiguent sans cesse par des poursuites mal fondées et coûteuses, portées devant ces juges arbitraires; que tous les frais soient à la charge de la partie poursuivie, fût-elle innocente. Le roi ne paye pas de frais. Ces commissaires, exemptez-les de toutes les taxes et de toutes les charges de la province, quoique les lois de la province protègent leurs personnes et leurs biens. Si quelque officier de douane est suspect de pitié pour le peuple, cassez-le. Si quelque autre donne lieu à de justes plaintes, protégez-le, récompensez-le. Si quelque agent subalterne provoque le peuple de façon à se faire rosser , faites-le monter en grade ; cela encouragera les autres à se faire donner quelqu'une de ces volées profitables, en multipliant, en aggravant ces provocations ; tout servira à vous mener au but où vous tendrez.

12. Une autre façon de rendre vos taxes odieuses, c'est d'en mal appliquer le produit. Si à l'origine elles ont été affectées à la défense des provinces, au soutien du gouvernement, à l'administration de la justice , n'en affectez plus rien à la défense ; employez cet argent à augmenter sans nécessité le salaire ou la pension de tout gouverneur qui se distingue par son inimitié envers le peuple, et par les calomnies qu'il adresse au souverain*. Vous ferez ainsi que le peuple paiera avec répugnance, et sera tout prêt à se quereller avec ceux qui lèvent l'impôt et ceux qui l'ont imposé ; ceux-ci se querelleront à leur tour avec le peuple, et tout cela contribuera comme vous le désirez , à ce que ce peuple se lasse de votre gouvernement.

13. Si, dans quelques-unes de ces provinces, le peuple a été accoutumé à payer lui-même ses gouverneurs et ses juges, à la satisfaction commune, vous avez à craindre que ces gouverneurs et ces juges ne soient influencés par ce

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