C'est ce que nous appelons un mût de cocagne
Votre compliment de l'or et de la sagesse est très-obligeant pour moi, mais peu aimable pour votre pays. Vous savez qu'en toute partie du monde la valeur de chaque chose est en proportion de l'offre et de la demande. On nous dit qu'au temps de Salomon il y avait une telle abondance d'or et d'argent, qu'ils n'avaient pas plus de valeur en Judée que les pavés des rues. Aujourd'hui vous avez justement cette abondance de sagesse. Il ne faut donc pas blâmer votre peuple s'il n'en désire pas plus qu'il n'en a; et si j'en ai, par hasard, je le porterai en un pays, où sa rareté lui fera trouver sans doute un marché plus avantageux.
Néanmoins je regrette beaucoup de quitter un pays, où j'ai reçu tant d'amitiés, et des amis dont la conversation m'a été si agréable et si instructive. Demeurer désormais si loin d'eux, ce n'est pas, mon cher ami, un faible chagrin pour votre affectionné, B. F.
A MISS MARY STEVENSON
Londres, 7 juin 1762.
Chère Polly,
J'ai reçu votre lettre du 27 passé, et, depuis lors, j'attends l'épître philosophique que vous m'annoncez. Mais vous n'avez pas eu le temps de l'écrire !
... Nos vaisseaux ne partent pas pour l'Amérique aussitôt que je croyais ; il se passera encore cinq ou six semaines, avant de nous embarquer, et de quitter le vieux monde pour le nouveau. J'imagine que je suis un peu comme les saints qui vont mourir. En quittant ceux qu'ils aiment en ce monde, leur consolation est d'espérer un plus parfait bonheur dans l'autre. En Amérique, j'ai les biens les plus chers; et si heureux que j'aie été dans les amitiés que j'ai
contractées ici, celles de là bas me promettent une plus grande et une plus durable félicité. Mais Dieu seul sait si ces promesses seront remplies. Adieu, ma chère bonne fille, croyez-moi toujours votre ami, B. F.
A LA MÊME
Portsmouth, 11 août 1762.
Ma chère Polîy,
Voici le meilleur papier que j'aie pu trouver dans cette misérable auberge, mais il portera ce qui lui est confié aussi bien que le plus beau vélin. Il dira à ma Polly combien son ami est affligé en pensant que, peut-être, il ne reverra jamais celle pour qui il a une affection si sincère jointe à une si parfaite estime, celle qu'un jour il s'est flatté de pouvoir appeler sa fille, doux espoir qui n'est plus permis'. Ce papier vous dira-t-il combien votre ami est affligé? Non, il ne le peut pas.
Adieu, mon enfant bien aimé. Je veux vous appeler ainsi. Pourquoi ne le ferais-je pas puisque je vous aime avec toute la tendresse d'un père ? Adieu. Puisse le Dieu de toute bonté verser sur vous ses plus chères bénédictions, et vous rendre infiniment plus heureuse que cet événement ne pouvait le faire. Et partout où je serai, ma chère Polly, croyez-moi avec une inaltérable affection, votre sincère ami, B. F.
1. Franklin aurait voulu marier son fils William avec miss Stevenson; mais ce projet ne réussit pas. Le 2 septembre 1762, "William Franklin, nommé gouverneur de New-Jersey par la faveur de lord Bute, épousa miss Elisabeth Downes. Parton, Vie de Franklin, p. 431.
A LORD KAMES
Portsmouth, 17 août 1762.
Mon cher lord,
Je n'attends plus qu'un vent qui me porte en Amérique; mais je ne puis quitter sans un extrême regret, cette île heureuse, et les amis que j'y ai, encore bien que j'aille vers un pays et un peuple que j'aime. Je m'en vais du vieux monde dans le nouveau, et j'imagine que je ressens ce qu'éprouvent ceux qui quittent ce monde pour l'autre : chagrin au départ, crainte du passage, espoir en l'avenir. Toutes ces différentes émotions affectent Pâme en même temps : elles m'ont excessivement attendri.
Les mourants ont l'habitude de demander pardon aux survivants, s'ils les ont jamais offensés. Pourrez-vous, milord, me pardonner mon long silence, et le retard que j'ai mis à vous remercier de l'honneur que vous m'avez fait en m'envoyant votre excellent livre? Pouvez-vous être indulgent pour un défaut que vous n'avez jamais connu chez vous, je veux dire la mauvaise habitude de remettre de jour en jour, ce que chaque jour on se promet de faire le lendemain. C'est une habitude qui nous gagne avec les années, notre seule excuse est de ne pas savoir comment nous en corriger.
Si vous êtes disposé à me pardonner, vous considérerez combien l'esprit est pris et distrait par les mille petites affaires qu'il faut régler, avant d'entreprendre un si long voyage, après un si long séjour, et combien dans une pareille situation l'esprit est incapable d'une lecture sérieuse et attentive. C'est ainsi que je voulais lire les Étéments de critique avant de vous écrire; je ne puis maintenant que confesser ma faute et essayer de la réparer. En emballant mes livres j'ai gardé les vôtres pour les lire durant le passage. J'espère donc que je pourrai vous en
écrire aussitôt après mon arrivée. Aujourd'hui je ne puis que vous remercier, et vous dire que ce que j'en ai lu m'a tout à fait charmé et instruit, que je suis convaincu de la vérité de votre thèse, quoiqu'elle soit nouvelle pour moi, à savoir que le bon goût dans les arts contribue aux progrès de la morale, et qu'enfin j'ai la joie d'entendre recommander le livre par tous ceux qui l'ont lu.
Et maintenant, mon cher Monsieur, acceptez mes sincères remercîments pour la bonté que vous m'avez montrée, et recevez mes meilleurs vœux pour votre bonheur et celui des vôtres. Partout où je serai, j'estimerai, comme un des bonheurs de ma vie , l'amitié dont vous m'honorez ; j'essayerai de la cultiver par une correspondance plus ponctuelle, et j'espère avoir souvent des nouvelles de votre santé et de votre prospérité.
Adieu, mon cher ami, et croyez-moi toujours avec une vive affection, votre B. F.