CHAPITRE III
Retour de Franklin en Amérique, — Voyage dans les colonies du Centre et de l'Est. — Massacre des Indiens dans le comté de Lancastre. — Brochure de Franklin. — Nouvelles disputes entre le gouverneur et l'assemblée. — Franklin choisi comme agent de la Pensylvanie auprès de la cour d'Angleterre. Il retourne à Londres.
Franklin s'embarqua presque aussitôt après avoir écrit la lettre à lord Kames ; il arriva à Philadelphie le 1er novembre 1762, après avoir touché à l'île de Madère. Son absence avait duré plus de cinq ans. Aussitôt qu'il eut débarqué, l'Assemblée lui vota des remercîments pour les services qu'il avait rendus nonseulement à la province de Pensylvanie, mais à l'Amérique, et lui accorda comme indemnité une somme de trois mille livres sterling.
Le rôle considérable qu'il avait joué dans cette querelle entre la colonie et les Propriétaires lui valut des ennemis tenaces qui le poursuivirent de leurs calom-
nies, mais il lui valut aussi la confiance de la Pensylvanie et le désigna à l'Amérique entière comme un habile et courageux défenseur de la liberté.
La patrie ne lui faisait pas oublier les amis qu'il avait laissés en Angleterre. On en peut juger par la lettre suivante :
Philadelphie, 25 mars 1763.
Ma chère Polly,
J'ai sous les yeux votre bonne lettre du 11 novembre dernier. Comme vous le supposez, elle m'a trouvé heureux d'être avec mes amis et au milieu de ma famille, mais elle m'a rendu plus heureux en me montrant que les chers amis que j'ai laissés en Angleterre ne m'ont pas encore oublié. Et, de fait, pourquoi craindrais-je qu'ils m'oublient quand je sens si fortement que je m'en souviendrai toujours.
Rappelez-moi au souvenir de mon bon docteur Hawkesworth et de sa femme. Vous me dites que vous avez eu le plaisir de passer trois jours avec eux chez madame Stanley. C'est une douce société; moi aussi j'ai partagé naguère ce même plaisir, et je ressens ce que vous avez ressenti. Rappelez-moi à M. et à Mme Stanley, et à miss Arlond.
De toutes les choses enviables que possède l'Angleterre, ce que je lui envie le plus, c'est son peuple. D'où vient que cette petite île, qui, en comparaison de l'Amérique, n'est qu'une pierre dans un ruisseau, juste assez au-dessus de l'eau pour qu'on ne se mouille pas les pieds, d'où vient, dis-je, que cette petite île possède, presqu'en chaque village, plus d'hommes intelligents, vertueux, distingués qu'on en rassemblerait chez nous, à courir cent lieues de nos vastes forêts? Mais on dit que les arts aiment à mar-
cher à POuest. Vous nous avez efficacement défendus dans cette glorieuse guerre, et avec le temps vous nous améliorerez. Quand nous en aurons fini avec les nécessités de la vie, nous songerons à ce qui l'embellit. Déjà quelques-uns de nos jeunes talents commencent à bégayer en peinture, en poésie, en musique. Nous avons en ce moment un jeune peintre qui étudie à Rome. Je vous envoie quelques échantillons de notre poésie ; si le goût délicat du docteur Hawkesworth ne peut les approuver, son bon cœur les excusera. La pièce manuscrite est d'un de mes jeunes amis, et elle a été faite à l'occasion de la mort d'un de ses amis. Je vous l'envoie parce que l'auteur est un grand admirateur des compositions musicales de M. Stanley1, et qu'il a adopté ses vers à un air du sixième concerto, air dont le mouvement doux et solennel le transporte. Il a essayé de composer un récitatif, mais il n'est pas capable d'écrire l'accompagnement, et voudrait qu'on lui rendit ce service. Si M. Stanley avait cette bonté, mon jeune ami regarderait cela comme le plus grand honneur, et en serait fort heureux. Vous direz qu'un récitatif n'est qu'un pauvre échantillon de notre musique. C'est le meilleur et le seul que je possède quant à présent; plus tard vous verrez peut-être quelque chose de mieux.
J'espère que les affaires de M. Ralph se sont améliorées, depuis que vous m'avez écrit. Je sais qu'à mon départ, il espérait qu'une main secourable viendrait à lui. Il a du mérite, il semble qu'il ne devrait pas être si malheureux.
Je ne m'étonne pas de la conduite du docteur S. envers moi, car il y a longtemps que je le connais à fond. J'ai fait de cet homme mon ennemi, en étant trop bon pour
1. Stanley, qui eut une certaine vogue en Angleterre, était un musicien et compositeur qui était devenu aveugle à l'âge de deux ans.
lui. C'est le plus honnête moyen, d'acquérir uu ennemi, et puisqu'il est bon d'en avoir au moins un qui, par sa promptitude à nous injurier en toute occasion, nous tienne en éveil sur notre propre conduite, je garderai le docteur pour cet emploi, et je suivrai l'avis que me donnait votre bonne mère de ne plus jamais le recevoir comme un ami. Votre mère admirait un jour l'esprit de bienveillance que respiraient les sermons de cet homme. Ile verra maintenant la justesse des vers que votre poëte lauréat Whitehead adressait à ses confrères et que je lui adresse aujourd'hui.
ce Plus d'un gnome hargneux, envieux, calomniateur, est dans ses écrits la bienveillance en personne. Son cœur bat pour toute l'humanité, qu'il ne connaît pas ; il injurie seulement ceux près desquels il vit. Lisez-moi donc l'homme lui-même : La vérité guide-t-elle ses actions? Est-il exempt de pétulance, exempt d'orgueil? Son cœur est-il fidèle aux devoirs de société? Est-ce un fils, un père, un mari, un frère, un ami? Ceux qui le connaissent, Vaiment-ïls? S'il en est ainsi, vous avez ma permission, vous pouvez l'aimer aussi. »
Rien ne peut me faire plus de plaisir que de voir vos progrès philosophiques, quand vous aurez le temps de me les faire connaître. Sur ce sujet je vous dois une longue lettre, et je m'acquitterai. Je suis contrarié que M. James ait autant tardé avec Varmonica* de M. Madison. J'ai été malheureux dans le choix des deux personnes à qui j'ai
i. Franklin avait vu à Londres un instrument composé de morceaux de verre, sur lequel on pouvait jouer des airs en passant un doigt mouillé sur les bords. La douceur des sons l'avait séduit; Franklin perfectionna l'invention en plaçant sur une tige de fer des hémisphères de verre qui allaient en diminuant progressivement et donnaient ainsi les sons de la gamme. Une roue faisait tourner la tige et les verres, que le musicien ton-
permis de faire ces instruments. Le premier était un rêveur et ne pouvait rien faire de bien, parce qu'il avait toujours en tête quelque nouveau et inutile perfectionnement. Quant au second, je crois qu'il ne fait absolument rien. Je lui en ai commandé d'ici un certain nombre; mais il faut que je m'arrête.
Adieu, ma chère Polly, etc. B. F.
P. S. — Mes amitiés à mistriss Tickell et à mistriss Rooke, et à Pitty quand vous lui écrirez. Mistriss Franklin et Sally désirent que je les rappelle affectueusement à votre souvenir. Je vois que la poésie imprimée que je comptais enfermer dans cette lettre forme un trop gros volume ; je vous l'enverrai par un vaisseau qui partira d'ici prochainement.
Après une si longue absence, Franklin avait à s'occuper de ses affaires. En outre, il lui fallait reprendre
chait au passage avec un doigt mouillé. Franklin appela ce nouvel instrument harmonica en l'honneur ciu langage musical des Italiens, comme il l'explique à Beccaria.
L'armonica eut un moment de vogue. Une miss Davies le promena dans toute l'Europe, et eut l'honneur d'en jouer en présence de la cour de Vienne, lors du mariage du duc de Parme et de Parchiduchesse d'Autriche. A cette occasion Métastase composa une cantate qui fut mise en musique par Hasse, surnommé le Saxon, chantée par une des sœurs Davies dite VInglesina ou Y Anglaise, et accompagnée par l'autre sœur, sonatrice delnuovo instrumente di musica, chiamato Harmonica, inventatodal célèbre dottore Franklin.
Ardir germana; a'tuoi sonori adatta
Volubili cristalli L'esperta mano ; e ne risveglia il raro Concento seduttor. Col canto anch'io
Tentero d'imitarne
L'amoroso ténor.
ses fonctions de maître-général des postes, un des grands intérêts de sa vie. Dans Tannée 1763, il passa cinq mois à inspecter les bureaux de poste dans les colonies du Nord. Ce fut un voyage de près de seize cents milles. Sa fille raccompagnait. Ils étaient tous deux dans une voiture légère que Franklin conduisait lui-même. Un cheval de selle faisait partie de l'équipage ; il était destiné à Sally, qui fit ainsi presque toute la route de Rhode-Island à Philadelphie. A Boston, à Rhode-Island, à New-York, Franklin trouva* de vieux amis et un accueil cordial. A New- York, le général Amherst, commandant en chef des forces britanniques, le reçut avec une politesse dont Franklin fut vivement touché.
Il était obligé de voyager lentement ; il avait été pris de vives douleurs dans la poitrine, et il fit deux chutes, dans Tune desquelles il eut l'épaule démise1. Mais ni maladies ni accident n'affaiblirent sa vivacité et sa gaieté.
Revenu à Philadelphie, il écrit à Jeanne Mecoin, sa sœur, le 5 novembre 1763 :
« Je suis à peu près débarrassé de mes souffrances, aussi ai-je enfin cessé les bains froids. Il me reste un peu de faiblesse dans l'épaule, mais je suis beaucoup plus fort qu'à mon départ de Boston, et je vais de mieux en mieux. Je suis fort heureux de me trouver à la maison; on me permet de savoir quand j'ai assez mangé, ou assez bu, quand j'ai assez chaud, si je suis assis à mon aise, etc., et personne ne prétend savoir mieux que moi ce que je sens. N'imaginez pas que j'en sois moins sensible à toutes les