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bontés que j'ai reçues de mes amis dans la nouvelle Angleterre, j'en suis fort reconnaissant, et j'en garderai toujours la mémoire. y>
Au mois de décembre eut lieu un événement terrible connu dans les annales de la Pensylvanie sous le nom de massacres du comté de Lancastre. Au manoir de Gonestogo vivaient une vingtaine d'Indiens, hommes, femmes et enfants ; ce reste d'une ancienne tribu avait pour chef un vieil Indien qui, soixante ans plus tôt, avait assisté au second traité fait avec William Penn, ce traité, où Ton se promettait de part et d'autre une amitié qui devait durer « aussi longtemps que le soleil luira et que les eaux couleront dans leur lit. » Ces pauvres gens ne pouvaient inquiéter personne; mais il n'en était pas de même des Indiens des frontières, eonemis constants des colons. Dans un moment de fureur, les planteurs des frontières voulurent en finir avec les Indiens, et ils commencèrent par attaquer des innocents. Une cinquantaine de colons à cheval entourèrent le manoir de Gonestogo pour en égorger les habitants. Le hasard voulut qu'il n'y eut que six Indiens au logis ; ils furent massacrés de sang-froid. Le vieux Sachem fut tué dans son lit. Quatorze sauvages prévenus à temps, se réfugièrent dans la ville de Lancastre, on les enferma dans la prison comme lieu de sûreté , mais rien ne les protégea contre leurs ennemis. La prison fut forcée et les Indiens tués en présence des magistrats et du peuple, sans que personne osât défendre l'humanité et les lois outragées.
Outré de cette lâcheté, Franklin publia un pamphlet intitulé : Récit des derniers massacre dans le comté de
Lancastre. Il appela tous les habitants de la province à punir ce crime abominable.
« Levons-nous, y disait-il, rachetons l'honneur de notre province exposée au mépris de nos voisins. Que tous les hommes de bien s'unissent cordialement pour soutenir les lois, pour fortifier les mains du gouvernement. Que justice soit faite, que le méchant soit puni, et l'innocent protégé! Autrement, que notre peuple ne s'attende plus aux bénédictions du ciel. Il n'y aura plus désormais de sécurité pour nos personnes et pour nos biens; l'anarchie et la confusion l'emporteront; la violence seule régnera au mépris des lois. »
On n'est pas habitué à voir Franklin tenir un langage aussi véhément; mais quand le cœur est révolté, il n?y a plus de place pour les finesses de l'esprit. L'honnête homme indigné ne se possédait plus.
Chose triste à dire, ce fut l'émeute et le crime qui eurent raison. Dans toute la province, on menaça les sauvages, et une petite colonie d'Indiens convertis par les Moraves s étant réfugiés au nombre de cent quarante près de Philadelphie, une bande d'insurgés marcha contre la ville pour égorger ces prétendus ennemis.
Franklin, toujours prêt à tous les rôles, reprit son ancien métier de soldat. Il n'y avait pas de milice régulière ; Franklin forma une association militaire, on enrôla un millier de citoyens en neuf compagnies, et on résolut de recevoir l'émeute à coups de fusil.
Les insurgés s'arrêtèrent à Germantown, à six milles de Philadelphie. En apprenant l'accueil qu'on leur préparait, ils jugèrent prudent de ne pas aller plus
loin. Néanmoins, leur nombre était assez grand pour qu'on jugeât à propos de ne pas entamer une guerre civile ; le gouverneur et le conseil chargèrent Franklin et trois autres personnes d'aller au devant des insurgés et de leur faire entendre raison. Franklin accepta cette mission délicate, et il y réussit1. Sa popularité pouvait en souffrir, mais il était de ces hommes qui ne transigent jamais avec la justice, et qui méprisent cette popularité mensongère qu'on n'obtient un moment qu'en servant les passions de la foule.
Il est peu d'hommes qui aient su aussi bien que Franklin, et en toute circonstance, ce qu'il devait et ce qu'il voulait faire. Aussi en est-il peu qui, en toutes choses, se soient exprimés avec la même fermeté. On peut juger de sa décision par la lettre suivante écrite à George Whitefield :
A GEORGE WHITEFIELD.
Confiance dans la divine Bonté.
Philadelphie, 19 juin 1764.
Cher ami,
J'ai reçu vos lettres du 21 dernier et du 3 courant, et j'ai aussitôt envoyé l'incluse à son adresse.
Les vœux répétés que vous m'adressez pour mon bonheur éternel aussi bien que temporel sont fort obligeants; je ne puis que vous remercier, et vous offrir mes vœux en retour. Quant à moi je n'ai aucun doute que j'aurai de ces deux bonheurs la part qui me convient. L'Être qui m'a donné l'existence , qui depuis près de soixante ans a
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continuellement répandu sur moi ses faveurs, et dont les châtiments même ont été pour moi des bienfaits, puis-je douter qu'il m'aime? Et s'il m'aime, puis-je douter qu'il continuera à prendre soin de moi, non-seulement ici-bas, mais ailleurs. Que ceci paraisse de la présomption à certaines personnes, pour moi cela me parait l'espérance la mieux fondée; c'est le passé qui me répond de l'avenir.
Ce que je sais de vos derniers travaux me fait croire que le voyage vous a rendu la santé; cela me fait plaisir. Mistriss Franklin vous présente son respect cordial, recevez-en autant de votre affectionné et humble serviteur,
P. S. Nous espérons que les cancans qu'on fait à Boston sur la prétendue insalubrité de Philadelphie ne vous détourneront pas de venir visiter les amis que vous avez en ce pays.
Le bon accord entre la famille Penn et la colonie ne fut pas de longue durée. Les désordres qui avaient suivi le massacre des Indiens de Lancastre avaient convaincu le gouverneur (c'était alors John Penn) et rassemblée de la nécessité d'organiser une milice qui protégeât les personnes et les biens contre une émeute imprévue. Franklin fut membre du comité chargé de préparer la loi sur la milice. On prit pour modèle la loi que Franklin avait proposée et fait passer au moment de la guerre contre le Canada. Les compagnies proposaient au gouverneur trois candidats pour chaque place de capitaine, lieutenant et enseigne. Et de même façon, les officiers des compagnies proposaient trois candidats pour chacun des grades supérieurs. Il y avait des amendes pour punir les délits militaires, et les dé-
lînquants étaient justiciables des juges et jurés; en d'autres termes, la juridiction était civile.
Le gouverneur John Penn refusa d'accepter cette loi. Il voulait avoir seul la nomination des officiers; il élevait le taux des amendes, demandait des cours martiales et punissait de mort certains délits.
L'Assemblée ne voulut pas même écouter des prétentions aussi dangereuses pour la liberté. Mettre entre les mains du gouverneur la fortune et la vie des officiers, c'était changer toute la nature du gouvernement. Le bill ne fut donc pas amendé, et John Penn le rejeta. Franklin écrivit à ce sujet des Remarques sur le bill de la milice, adressées aux citoyens de Pensylvanie Elle parurent au mois de septembre 1764, avec la signature Veritas. Elles ne contiennent rien de plus que l'exposé des faits ; mais la façon dont l'auteur insistait sur le privilège des Anglais de n'être jugés que par un jury indigna les amis du gouvernement et valut à l'Assemblée des calomnies que là bassesse seule ose inventer, disait Franklin, et que la faiblesse et l'ignorance seules peuvent croire. C'est encore là, par malheur, une trop belle majorité en tout pays.
Après la question des milices vint la question d'argent. Nous avons vu que Franklin avait fait décider en Angleterre que les terres des Propriétaires seraient soumises à l'impôt commun. Mais il y avait une clause assez obscure en ce qui touchait les terres non encore cultivées, et, sur ce point, les héritiers de Penn équivoquèrent pour rejeter autant que possible le fardeau des taxes sur la colonie. Ces vexations épuisèrent la patience de l'Assemblée. Convaincue qu'il faudrait toujours lutter contre les intérêts particuliers des lords-
propriétaires, l'Assemblée déclara que « la province ne pourrait jamais avoir de paix ni de bonheur, si le gouvernement n'était placé entre les mains du roi1. »
Après cette déclaration solennelle, l'Assemblée s'ajourna avec l'intention avouée de consulter les électeurs sur l'opportunité d'adresser une pétition au roi pour le prier de se charger lui-même du gouvernement de la colonie, en indemnisant toutefois les Propriétaires.
Pendant cet ajournement, Franklin écrivit un pamphlet intitulé : Froides réflexions sur la situation des affaires publiques. Il s'y prononçait contre le gouvernement des Propriétaires et contre cet insolent veto qui intervient à chaque vote de l'Assemblée pour déclarer que si Von ne satisfait pas un intérêt particulier^ rien ne sera fait. Les pouvoirs des Propriétaires sont pour lui des ressorts et des mouvements inutiles qui ne peuvent produire que des désordres dans la machine. Ce pamphlet éclaira et échauffa l'opinion. Quand l'Assemblée se réunit, elle reçut des pétitions signées de plus de trois mille habitants de la province. Toutes ces pétitions demandaient le gouvernement du roi.
Encouragée et soutenue par cette démonstration populaire, l'Assemblée résolut de s'adresser au roi. Ce fut Franklin qui rédigea la pétition. Les débats furent animés, mais le vote n'était pas douteux. Aussi le président, M. Norris, craignant de se compromettre, donria-t-il sa démission; il fut remplacé par Franklin, qui signa, comme président, la pétition qu'il avait rédigée comme député.