Jared Sparks. p
Parmi ceux qui, sans être partisans des Propriétaires, s'effrayaient d'un changement radical, se trouvait un homme d'un grand talent, mais d'un esprit timide, et qui plus tard, après avoir joué un rôle important au début de la révolution, devait aussi refuser de signer la déclaration d'indépendance : c'était le quaker John Dickinson. Il avait prononcé un discours véhément qui fut publié avec une préface, écrite par une main étrangère. Dans cette préface, on ménageait peu Franklin. Un des chefs du parti populaire, Galloway1, publia à son tour le discours qu'il avait prononcé en réponse à celui de Dickinson. Franklin y mit une longue préface. C'est une des choses les plus piquantes et les plus fortes qu'il ait écrites. On en jugera par quelques extraits.
A propos du singulier abus que les Propriétaires faisaient de leur droit souverain pour obtenir que l'Assemblée leur votât de l'argent, Franklin s'écrie :
<r Bon lecteur, ne va pas te fâcher contre notre Constitution à cause de ce système de ventes et marchés législatifs. Heureux pays que celui où l'on peut avoir, moyennant argent comptant, la justice, et même ce qui nous appartient déjà! C'est une addition nouvelle à la valeur de l'argent, et naturellement un nouvel aiguillon pour le travail. Tout pays n'a pas le même bonheur. Il est des contrées où le prince se dit propriétaire de toutes les terres, où quand on vous prend ce qui vous appartient, on garde du même coup l'argent que vous avez payé pour qu'on vous rende votre bien, où l'offre même que vous faites, étant un signe de richesse, on vous pille ce qui vous reste. Nous n'en sommes
1. C'est le seul membre du Congrès qui,, à la révolution, abandonna le parti de la liberté et passa à l'Angleterre.
pas encore là. Nos propriétaires ont toujours été assez raisonnables pour nous demander seulement de combattre en faveur de leur propriété, et de payer les frais de la guerre par-dessus le marché, ou, si leurs propriétés doivent être taxées (doivent, hélas!), tout ce qu'ils demandent c'est que leurs meilleures terres ne soient pas taxées plus haut que nos plus mauvaises*. »
Franklin prend ensuite la défense des pétitionnaires et se moque de son adversaire avec une ironie que Pascal n'eût pas désavouée.
« L'homme à la Préface nous dit que ces pétionnaires, qui demandent un changement, sont « une foule téméraire, « ignorante, sans réflexion » et, en général, de basse condition. Certes, ce ne sont pas les agents des Propriétaires, ceux qui en tiennent ou qui en attendent quelque chose; voilà les grands personnages, chez nous! mais, du reste, ces pétitionnaires sont en général les plus riches propriétaires de la province, et des gens de bonne renommée. L'Assemblée leur a rendu ce témoignage, et on peut croire que des députés venus de toutes les parties du pays connaissent les pétitionnaires au moins autant que peut le faire l'homme à la Préface. Mais qu'est-ce que le témoignage de l'Assemblée qui n'est ni moins téméraire, ni moins ignorante, ni moins inconsidérée que les pétitionnaires, toujours suivant l'homme à la Préface! Et s'il a raison, combien les trois cent mille électeurs2 de Pensylvanie ont-ils agi avec imprudence depuis vingt ans, et que de fois ils ont violé la charte qui leur ordonne de choisir