‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 41 sur 115 · C'est un quartier de Londres · texte numérisé non relu

C'est un quartier de Londres

Supposons que leur : Nous apprenons que.... dont ils se servent pour nous annoncer le prochain voyage de tel ou tel, grand personnage, soit une pure invention. Encore est-ce un plaisir innocent qu'ils nous offrent quand nous lisons, et un utile sujet de conservation quand nous sommes en train de causer.

Les Anglais, monsieur, sont trop disposés à se taire quand ils n'ont rien à dire, trop disposés à s'ennuyer quand ils se taisent, et trop disposés à se pendre quand ils s'ennuient. Par ces mots : Nous apprenons que.. ..on nous fournit d'abondantes ressources pour causer. Nous discutons le motif de ces voyages, la chance qu'ils ont d'être entrepris, la possibilité de leur exécution. Là nous déployons notre jugement politique, notre connaissance des intérêts des princes, notre science géographique, et (quand nous en avons) notre dextérité dans l'argumentation. Cependant on tue les heures d'ennui , nous rentrons à la maison charmés des applaudissements que nous avons reçus, ou tout au moins de ceux que nous nous sommes donnés à nous-mêmes; nous dormons solidement, et nous continuons de vivre au grand profit de nos familles.

Mais, monsieur, j'ose dire que toutes les nouvelles qui paraissent improbables ne sont pas de pures inventions. Quelques-unes sont de sérieuses vérités, je l'affirme, foi de voyageur. Et à ce propos, laissons M. le Spectateur de Pimlico, et permettez-moi de vous citer les différents récits que, dans leur zèle méritoire pour le bien-être de la pauvre vieille Angleterre, messieurs les journalistes nous ont fait des manufactures qui s'établissent dans les colonies au préjudice de celles du royaume. Des lecteurs superficiels, qui ont le front de prétendre qu'ils connaissent ces pays, nous disent que l'établissement de ces manufactures n'est pas seulement improbable, mais qu'il est impossible, parce que leurs moutons ont si peu de laine qu'on n'y ferait pas à l'année une paire de bas pour chaque habitant; ils ajoutent

que la main-d'œuvre est si chère, qu'à l'exception de quelques produits grossiers, on n'y peut travailler avec avantage ni le fer ni tout autre matière première.

Cher monsieur, ne nous laissons pas amuser par ces puériles objections. La queue seule des moutons américains est tellement chargée de laine, qu'on est obligé de la faire porter sur un petit chariot ou wagon à quatre petites roues, afin qu'elle ne traîne point par terre. Si la laine n'était pas si abondante et à bas prix, est-ce qu'on en ferait de l'étoupe à calfater les navires, ou de la litière pour les chevaux? Et que signifie la cherté du travail lorsqu'un shilling anglais y est reçu pour vingt-cinq? Quand on a annoncé qu'en une seule semaine on avait engagé ici trois cents tordeurs de soie pour New- York, cela a été traité de fable, parce que là-bas il n'y a pas de soie à tordre. Ceux qui font cette objection ignorent peut-être qu'au même moment les agents du roi d'Espagne traitaient à Québec de la fourniture de mille pièces de canon, destinées aux fortifications de Mexico, qu'en même temps ils achetaient à New- York tous les tapis de laine dont ils ont besoin pour leurs maisons des Antilles, et qu'enfin des agents de l'empereur de Chine négociaient un échange de soie brute contre de la laine que les pirogues chinoises doivent emporter par le détroit de Magellan.

Et cependant tout cela est aussi certainement vrai que la nouvelle de Québec, que j'ai lue dans les journaux de la semaine derrière. On nous y apprend que les habitants du Canada se préparent à pêcher la morue et la baleine, cet été, dans les grands lacs. Des ignorants viendront nous dire que les grands lacs sont de l'eau douce, tandis que la morue et la baleine sont des poissons d'eau salée; apprenez-leur, monsieur, que la morue, comme tout autre poisson attaqué par l'ennemi, se sauve où elle peut, que les baleines, quand elles ont dans l'esprit de manger de la morue, la poursuivent partout où elle fuit, et que dans cette

chasse, le grand saut de la baleine par-dessus les chutes du Niagara, est regardé, par tous ceux qui Pont vu, comme un des plus beaux spectacles de la nature.

Vraiment, Monsieur, le monde est devenu trop incrédule. Il est, comme le pendule, oscillant toujours d'un extrême à l'autre, Naguères on croyait tout ce qui était imprimé, parce que c'était imprimé. Aujourd'hui on n'y croit plus, et par la même raison. Les sages s'étonnent des progrès que fait l'infidélité. Quand ils ont appris au peuple à douter de l'autorité des journaux et de la vérité des almanachs, ils auraient dû réfléchir qu'on en arriverait bientôt à ne plus croire aux récits authentiques des spectres et des sorcières, et à douter même des vérités du Credo.

Voilà ce que j'ai cru nécessaire de dire en faveur d'une honnête classe d'écrivains, qui ne peut vivre à l'aise qu'en fournissant aux imprimeurs des nouvelles au bas prix de six pences la pièce, et qui témoigne toujours son respect pour la vérité, en contredisant dans un autre article ce qu'elle a dit d'erroné, toujours au prix de six pences, à la grande joie et instruction de nous autres qui étudions au café l'histoire et la politique, ainsi que de tous les futurs Tite-Lives, Rapins, Robertsons, Humes et Macaulay1 qui auraient l'intention sérieuse de fournir au monde ce rara avis, une histoire véritable.

Je suis, monsieur, votre humble serviteur,

Un voyageur.

On peut trouver la plaisanterie un peu lourde. Franklin y met ordinairement plus de finesse, mais il ne faut pas oublier qu'à cette époque l'Angleterre avait la folie de la prohibition. Pitt, qui défendait courageu-

1. L'histoire d'Angleterre de mistriss Macaulay était assez célèbre pour que Mirabeau en donnât la traduction.

sèment la liberté politique des colonies, déclarait de sa voix la plus solennelle que, si l'Amérique osait fabriquer un fer de cheval, il lui ferait sentir tout le poids de la puissance britannique. Quand on voit un si grand politique soutenir de pareilles énormités, on se prend à admirer doublement Franklin, ce bonhomme ingénieux et malin qui rend Terreur ridicule pour mettre la vanité et l'intérêt au service de la vérité.

Si Ton avait contre soi les marchands anglais, on avait à craindre, et plus encore, les idées fiscales du gouvernement. Tirer un revenu des colonies, c'était alors le projet favori des politiques, et, par malheur pour les colonies, M. Grenville, le chef du ministère, était un de ces esprits inquiets qui croient qu'un gouvernement est fait, non pas tant pour maintenir la justice et la paix que pour remuer les hommes et les choses. Quicta non movere était la devise de Robert Walpole; c'était aussi celle des marchands français, qui répondaient à un ministre trop bienveillant : « Si vous voulez faire quelque chose pour nous, monseigneur, laissez-nous tranquilles. » Sage parole qui devrait servir de leçon aux hommes d'État.

L'histoire de M. Grenville et de ses projets malencontreux nous est racontée par Franklin, dans une lettre que nous placerons ici avant sa date, parce qu'elle a trait aux événements des années 1763-1766.

(JG CORRESPONDANCE

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