‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 44 sur 115 · A CHARLES THOMSON · texte numérisé non relu

A CHARLES THOMSON

Londres, 11 juillet 1765.

Comptez, mon bon voisin, que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour empêcher l'adoption de Pacte du timbre. Personne n'était plus intéressé que moi à s'y opposer sincèrement et de tout cœur. Mais le courant était trop fort pour nous. La nation était irritée par nos réclamations d'indépendance, tous les partis se sont réunis pour résoudre la question contre nous. Il nous eût été moins difficile d'empêcher le soleil de se coucher. Résister, était chose impossible. Maintenant que le soleil est couché, et qu'il se passera longtemps peut-être avant qu'il se lève, tirons de la nuit le meilleur parti. Nous pouvons encore allumer des chandelles. L'économie et le travail nous indemniseront. L'oisiveté et l'orgueil nous taxent plus lourdement que les rois et le Parlement1. Débarrassons-nous des deux premiers, il nous sera facile de nous débarrasser des autres.

Franklin se résignait ; il ne croyait pas à la possibilité d'une résistance. L'Amérique avait trop peu d'habitants. C'était de l'avenir qu'il attendait l'indépendance de sa patrie, ou plutôt l'égalité des droits entre la métropole et les colonies.

En Amérique, on était moins patient; la réponse de Charles Thomson donne un tableau fidèle de l'opinion d'outre -mer :

« 11 est vrai que dans les colonies d'Amérique le soleil

1. On reconnaît ici les maximes du bonhomme Richard. V. les TJssais de morale.

de la liberté décline rapidement, s'il n'est déjà couché. Mais je crains qu'au lieu de chandelles que vous nous dites d'allumer, nous n'ayons bientôt que des œuvres de ténèbres. Les planteurs sont alarmés au dernier degré. Les colonies entendent, et avec raison, qu'on ait égard à leurs libertés et à leurs privilèges, aussi bien qu'à leur commerce. Les colons ont bravé l'horreur du désert, ils ont soutenu l'attaque des sauvages; c'est au grand avantage de l'Angleterre, qu'ils ont planté le pays au prix de leur sang et de leur argent, et après cela l'Angleterre voudrait qu'ils se résignassent à perdre tout ce qu'un Anglais est instruit à chérir? Est-ce raisonnable, est-ce juste? Les colons ne peuvent le croire. Ce n'est pas seulement nos biens que nous défendons. Nos] libertés, nos privilèges les plus essentiels sont atteints du même coup. »

Peu de temps après le vote de l'acte du timbre, M. Grenville, qui désirait adoucir autant que possible l'exécution de la loi, fit appeler les agents des colonies et, par l'intermédiaire de son secrétaire, M. William Whately, leur demanda de désigner comme directeur du timbre en chaque colonie la personne qui leur semblerait la plus agréable aux habitants. Puisque les colons payaient la taxe, c'était bien le moins qu'ils en eussent le profit. Chaque agent colonial nomma un candidat pour sa province. Franklin désigna pour la Pensylvanie M. John Hughes, un de ses vieux amis, ancien négociant, et alors membre de l'Assemblée de Pensylvanie; ce dernier fut choisi par le ministère.

« Aucun de nous, dit Franklin, ne prévoyait ou n'imaginait que notre réponse au ministre pût être interprétée comme une approbation de l'acte, autrement peu

d'entre nous auraient désigné un agent, et, pour ma part, je ne l'aurais pas fait1. »

Cette complaisance de Franklin fut dénaturée par ses ennemis. On imprima quil avait approuvé la mesure ministérielle, et qu'il avait sollicité pour lui-même une place de directeur du timbre. Le docteur Tucker, doyen de Gloucester, reprit cette accusation fâcheuse en 1774, quand la querelle s'envenima de nouveau entre l'Angleterre et les colonies. Tucker n'était pas un homme sans mérite , quoiqu'il eût le tort , pour un ecclésiastique, de s'occuper beaucoup plus d'économie politique que des choses sacrées; ce qui faisait dire malicieusement à Warburton, son évêque : * Le métier du doyen, c'est sa religion, et sa religion est un métier. » Franklin repoussa vivement cette imputation calomnieuse ; mais il faut avouer qu'il y avait eu un peu de légèreté dans son fait. Il eût mieux valu qu'aucun agent' des colonies n'eût pris une part directe ni indirecte à l'exécution d'une loi qui inquiétait l'Amérique. ^

Quand on apprit aux colonies le vote de la loi du timbre, l'émotion fut universelle. Dans tous les Parlements coloniaux (les Assemblées n'étaient pas autre chose), on prit des résolutions, en d'autres termes on protesta contre une mesure inique, oppressive, sans précédent dans le droit britannique. En même temps, on envoya aux agents coloniaux des pétitions qui demandaient au roi et au Parlement le rappel de cette injuste loi.

Tandis que les Assemblées, tout en protestant, gar-

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