Le ministère Grenville, qui n'était plus au pouvoir
malheurs; l'affection du peuple américain pour ce pays sera détruite, votre commerce diminuera, et la conséquence dernière sera une complète séparation d'intérêts.
C'est ici une opinion courante, mais très-fausse, que les colonies ont été plantées aux frais du Parlement, et que par conséquent le Parlement a le droit de les taxer, etc. La vérité est qu'elles ont été plantées aux frais des premiers émigrants qui partirent avec la permission du roi, donnée par une charte. En recevant cette permission et ces chartes, les émigrants s'engagèrent volontairement à rester sujets du roi, quoique sur une terre étrangère, une terre qui n'avait été conquise ni par un roi ni par un parlement, mais qui était possédée par un peuple libre.
Quand nos planteurs débarquèrent, ils achetèrent les terres des naturels, sans mettre en dépense ni roi ni parlement. Le Parlement n'a jamais eu la main dans leur établissement, n'a jamais été consulté sur leurs constitutions, et n'a commencé à y faire attention que longtemps après leur installation. Je n'excepte que les deux colonies modernes, ou plutôt les deux essais de colonisation, car ces établissements réussissent mal et ne méritent guère le nom de colonie; je veux parler de la Géorgie et de la Nouvelle-Ecosse qui jusqu'à présent n'ont été guère autre chose qu'une spéculation parlementaire. Ainsi toutes les colonies reconnaissent le roi pour leur souverain; les gouverneurs représentent sa personne ; les lois sont faites par l'assemblée, parlement au petit pied ; il y faut l'assentiment du gouverneur, et de plus le roi a le droit de les confirmer ou de les annuler; enfin les procès naissant dans les colonies, ou de colonie à colonie sont décidés par le roi en son conseil. A ce point de vue, on dirait autant de petits Etats séparés, mais sujets du même prince.
La souveraineté du roi est donc quelque chose de fort aisée à comprendre. Mais ici rien n'est plus commun que de parler de la souveraineté du Parlement, et de la souve-
raineté de la nation sur les colonies ; c'est une espèce de souveraineté dont l'idée n'est pas claire, on ne voit pas nettement sur quel fondement elle est établie. D'un autre côté, le bien commun de l'empire semble exiger qu'il y ait quelque part un pouvoir qui règle le commerce général, et ce pouvoir ne peut être mieux placé que dans le Parlement de la Grande-Bretagne; voilà pourquoi les colonies s'y sont toujours soumises, quoique ce pouvoir ait été quelquefois employé avec une grande partialité pour l'Angleterre, et au préjudice des colonies. Dans toutes les provinces, il y a des bureaux de douanes établis en vertu de lois faites ici; les droits sont exactement payés, hormis par quelques contrebandiers, comme il y en a ici même et en tout pays; mais quant aux taxes intérieures décrétées par le Parlement, les colonies résistent et résisteront toujours pour les raisons que vous trouverez dans mon Examen.
En résumé, j'ai vécu en Angleterre une si grande partie de ma vie, j'y ai formé tant d'amitiés, que je l'aime, et que je désire sincèrement sa prospérité; voilà pourquoi je souhaite de voir cette union, qui seule, selon moi, peut garantir cette prospérité. Quant à l'Amérique, les avantages de l'union ne sont pas aussi apparents. Elle peut souffrir aujourd'hui sous le pouvoir arbitraire de la Grande- Bretagne, elle peut souffrir quelque temps en se séparant, mais ce sont des maux passagers et qu'elle surmontera. L"Ecosse et l'Irlande sont dans une autre situation. Confinées par la mer, elles ne peuvent croître en population, en richesse, en force, de façon à l'emporter sur l'Angleterre. Mais l'Amérique, cet immense territoire, favorisé par le climat, le sol, de grandes rivières navigables, des lacs, etc., deviendra forcément un grand pays, populeux et puissant. En moins de temps qu'on ne croit elle sera en état de briser les fers qu'on lui impose, et peut-être de les faire porter à l'oppresseur. En attendant, tout acte d'oppression aigrira les Américains, diminuera grandement, si même il n'anéantit
les profits de votre commerce avec les colonies, et hâtera la révolte finale ; car là-bas on trouve partout les germes de la liberté et rien ne peut les arracher. Et cependant chez ce peuple il y a encore tant de respect, de vénération, d'affection pour la Grande-Bretagne, que rien ne serait plus aisé que de le gouverner pendant des siècles, sans troupes, et sans dépenses, à la seule condition de le traiter avec bonté et de ménager ses privilèges. Mais je ne vois pas ici la sagesse nécessaire pour inspirer une telle conduite, c'est pour moi un grand regret.
J'ai emprunté chez Millar la nouvelle édition de vos Principes d'Equité; j'ai lu, avec grand plaisir le discours préliminaire sur les principes de morale. Je n'ai jamais rencontré rien d'aussi satisfaisant sur le même sujet. Tout en lisant, j'ai fait quelques remarques; elles n'ont pas grande importance, mais je vous les envoie.
Je connais la Dame dont vous parlez (mistriss Montague) ; dans mon dernier séjour en Angleterre je l'ai rencontrée deux ou trois fois chez lord Bath. Je me rappelle que j'ai conçu de cette Dame l'opinion même que vous exprimez. Sur l'appui de votre recommandation, je me propose d'aller prochainement lui présenter mes hommages.
Sans m'en apercevoir, ceci est devenu une longue lettre. Nous parlerons plus tard de ma visite à l'Ecosse et deVart de la vertu. Il est temps de dire, mon cher ami, qu'avec une estime et une affection toujours croissantes, je suis à vous pour toujours. B. F.
A Cadwallader Evans.
Lord Chatham.
Londres, 5 mai 1767.
Cher docteur,
J'ai reçu votre lettre obligeante du 16 mai. Je suis tou-
jours content d'avoir de vos nouvelles, quand vous avez le temps d'écrire, et il ne faut pas vous excuser quand vous n'écrivez pas. Je voudrais que pour toutes les correspondances, on se mit sur le pied d'écrire et de répondre quand on en aurait le loisir ou le goût, sans y mettre les obligations de la cérémonie.
Votre plan d'une bibliothèque médicale pour l'hôpital, me sourit; si vous voulez m' envoyer le catalogue des livres que vous avez, j'imagine que parmi mes amis d'Angleterre, je pourrai vous procurer quelques donations. Je vous adresse le seul livre de ce genre que j'aie en ma possession; je vous prie de le recevoir; c'est un présent de l'auteur. Il n'est pas encore en vente, et n'y sera pas de quelque temps; on attend la seconde partie qui doit l'accompagner.
Je vous remercie de vos remarques sur la goutte. Elles pourront me servir, car j'ai déjà eu quelques atteintes de ce mal. Quant à lord Chatam, on dit que sa constitution est totalement détruite et ruinée, en partie par la violence du mal, en partie par ses remèdes de charlatan. A présent il est impossible d'avoir accès près de lui. On dit qu'il n'est pas plus en état de recevoir que de donner un avis. Mais on a encore pour lui tant de déférence qu'on retarde beaucoup d'affaires, afin que s'il recouvre ses talents et son activité, il puisse les fortifier de son concours, ou qu'il n'ait point à les blâmer. Le ministère ne se considère pas, et n'est considéré par personne comme solidement établi; autre raison de différer tout ce u qui n'est pas immédiatement nécessaire. On attend et Ton craint de nouveaux hommes et de nouvelles mesures; de là des cabales continuelles, des factions, des intrigues parmi ceux qui sont au pouvoir et ceux qui n'y sont pas ; c'est une confusion universelle. Quand la situation s'améliorera-t-elle ? c'est chose fort incertaine. Avec une grande estime, cher ami, je me dis votre affectionné, B. F.
A Joseph Galloway».
Papier-monnaie. — M, Grenville. — M, Townshend. Projets de tirer un revenu des colonies.
Londres, 13 juin 1767.
Cher monsieur,
Dans ma dernière lettre du 20 mai, je vous disais que nous espérions enfin surmonter tous les obstacles, et faire révoquer l'acte qui restreint la circulation du papier-monnaie; aujourd'hui ces espérances sont fort amoindries.
Le ministère avait consenti à la révocation, et quanta l'idée de tirer un revenu du papier-monnaie, en en mettant l'intérêt à la disposition du Parlement, je l'en avais guéri en l'assurant que, dans mon opinion, aucune colonie ne consentirait à se procurer de l'argent à de pareilles conditions, que le commerce anglais perdrait les bénéfices qu'il retire d'une circulation rapide de billets en Amérique, et qu'en définitive, la révocation ne serait qu'illusoire, si l'on ne permettait pas aux assemblées de disposer de l'intérêt à leur gré. J'ajoutai que je ne doutais pas que la couronne n'obtînt des sommes importantes, toutes les fois qu'elle adresserait des réquisitions auxquelles les assemblées feraient droit volontairement, mais que jamais ces législatures n'établiraient un fonds permanent qui permettrait au gouvernement de se passer de leur concours.
Ces raisons et quelques autres que je donnai parurent satisfaire les ministres; nous commençâmes donc à croire que tout irait bien; déjà les marchands préparaient leur pétition qui devait servir de motif au rappel de
1. En octobre 1766, Galloway fut nommé président de l'assemblée de Pensylvanie; il garda cette place jusqu'au commencement de la révolution. Les lettres que lui adresse Franklin ont donc un caractère officiel.
la loi. Mais, dans une des dernières séances de la chambre, le chancelier de l'échiquier ' avait à peine fini d'exposer son plan de revenu américain: droits sur le verre, la porcelaine, le papier, le carton, les couleurs, le thé, etc., que M. Grenville se leva en s'écriant que ces impôts n'étaient que des bagatelles. « J'indiquerai, dit-il, à l'honorable membre une source de revenus qui, en Amérique, procurera quelque chose de considérable ; créez un papier-monnaie pour les colonies, prêtez-leur ces billets, prenez-en l'intérêt, et faites-en l'emploi que vous jugerez convenable. y> M. Townshend, voyant que la chambre écoutait cette motion et semblait la goûter, se leya à son tour et dit que l'idée lui appartenait; qu'il avait eu l'intention de faire cette proposition avec les autres, mais que sa mémoire l'avait trahi; que M. Grenville, qui devait avoir entendu parler de ce projet, avait mauvaise grâce à se prévaloir d'un oubli involontaire, et à se faire un mérite d'une proposition qui n'était pas de lui, et comme preuve, M. Townshend assura la chambre qu'un bill avait été déjà préparé à cet effet, et lui serait présenté.
Cet incident effraya tous nos amis , les marchands résolurent de garder leur pétition en portefeuille, jusqu'à ce que les choses prissent une couleur plus favorable, dans la crainte que leurs amis d'Amérique ne les blâmassent d'avoir fourni un prétexte à un acte qui ne pouvait qu'être désagréable aux colonies. .Je trouvai les autres ministres peu satisfaits des procédés du chancelier; mais après sa déclaration, ce n'était pas le moment de nous présenter avec notre projet. Gomme il disait chaque jour qu'il allait se retirer, à cause de la mésintelligence qui régnait entre lui et ses collègues, et comme le Parlement était si fortement prévenu, qu'il n'était pas douteux qu'amis ou ennemis du ministère feraient opposition à toute mesure
1, Charles Townshend.
favorable à l'ensemble des colonies, je proposai à M. Jackson de mettre en avant la Pensylvanie, qui était en bonne odeur, et de demander la faveur pour elle seule. M. Jackson convint que cela pourrait se faire si le chancelier sortait du ministère ; il entreprit de faire porter un bill à cet effet, pourvu toutefois que les marchands de Philadelphie fissent une pétition et qu'il eût cette pétition entre les mains pour la présenter à la chambre à la première occasion favorable. Je m'adressai à nos marchands; je leur envoyai un modèle de pétition à signer; vous en avez ci-joint copie. Ces messieurs parurent approuver la mesure, mais, craignant que les marchands des autres colonies, qui avaient toujours agi de concert avec nous dans les affaires de l'Amérique, ne prissent ombrage de noire action séparée, on trouva juste de convoquer un meeting général pour délibérer sur cette proposition.
A ce meeting j'alléguai, pour justifier ma démarche, que les colonies n'étant pas généralement dans les bonnes grâces de l'Angleterre, le Parlement serait plus disposé à insérer quelque clause fort dure sur le papier-monnaie, dans son bill de révocation, si ce bill concernait toutes les colonies; que la Pensylvanie jouissant de quelque faveur, avait seule la chance d'obtenir une loi plus douce que ne pourraient le faire toutes les autres colonies ensemble, parce que le gouvernement trouverait peut-être de bonne politique de traiter favorablement la colonie qui lui avait obéi; que des conditions avantageuses, obtenues aujourd'hui par la Pensylvanie, pourraient, Tannée suivante , servir de précédent, quand le ressentiment de l'Angleterre serait apaisé , etc. , etc. Mais après une longue discussion , on convint de ne rien précipiter, dans la crainte qu'une pétition ne fournit au chancelier le cheval de bataille dont il avait besoin. Les autres marchands étaient peu satisfaits de voir les marchands de la Pensylvanie s'isoler de la sorte, mais ils dirent que les
Pensylvaniens étaient certainement les maîtres d'agir comme bon leur semblerait. Finalement, les marchands de Pensylvanie résolurent d'attendre, en tenant leur pétition séparée prête à être signée et présentée à la première occasion qui s'offrirait à cette session ; sinon ils se réserveront pour la session prochaine, espérant qu'alors les dispositions et les mesures des ministres auront probablement changé. Gomme la session actuelle va se clore, je commence à croire qu'on ne fera rien cette année.
A propos des marchands, il circule parmi eux certains bruits qui ne sont pas flatteurs pour nous. Ils disent qu'alors qu'ils s'opposaient à l'acte du timbre, qu'ils s'efforçaient d'en obtenir la révocation, ils ont dépensé près de quinze cents livres sterling tant en meetings et frais de courriers dans les colonies, que pour le vaisseau porteur de bonnes nouvelles qu'ils ont expédié dans l'Amérique du Nord, et les fêtes données ici à nos amis des deux chambres. Eh bien ! ils assurent, qu'excepté la petite colonie de Rhode-Island, ils n'ont pas reçu un grand merci. Au contraire, les marchands de nos diverses colonies n'ont répondu que de façon peu aimable, ou même n'ont pas daigné répondre à leurs lettres circulaires, écrites dans les meilleures intentions et qui contenaient les avis les plus sages et les plus amicaux. Le capitaine du vaisseau qu'ils avaient envoyé tout exprès en Amérique pour y porter la nouvelle, ayant essuyé des malheurs qui l'obligèrent de voyager par terre dans toutes les colonies, depuis le New- Hampshire jusqu'en Pensylvanie, ne reçut sur toute sa route qu'indifférence et mépris au lieu de politesses et d'hospitalité, et nulle part il ne fut plus mal accueilli qu'à Philadelphie. On ne fit pas la moindre attention à lui, quoiqu'il eût remis aux marchands des lettres de créance destinées à le faire connaître, lui et son message. Ces récits m'ont fait honte, j'espère qu'il y a quelque méprise. Je ne vous aurais point ennuyé de cette histoire, mais je pense
que nous avons des obligations infinies à ces marchands, qui sont un corps vraiment respectable, et dont il nous importe de conserver l'amitié, parce qu'elle peut nous être fort utile par la suite. Je désirerais donc que les assemblées des colonies leur donnassent quelques marques de reconnaissance, puisque leurs correspondants ont oublié de le faire. 4
Dans mes dernières lettres, je vous ai dit fort peu de chose touchant les pétitions, parce que j'espérais que cet été j'aurais l'occasion de tout vous dire de vive voix. Il est certains détails que l'on ne peut confier au papier. Quand j'aurai reçu vos prochaines lettres et celles de mes autres amis de Philadelphie, je me déciderai à retourner là-bas ou à rester ici l'hiver prochain.
Nous avons obtenu du chancelier qu'il ne parlerait plus de Timpôt sur le sel. Les marchands qui commercent avec le Portugal et l'Espagne, se sont, dit-il, tant récriés contre l'intention qu'il avait de permettre aux vaisseaux chargés de vins, de fruits ou d'huiles, de passer directement de ces pays en Amérique, qu'il s'est vu forcé de renoncer à son projet. Il parait que nous serons obligés de supporter quelque temps encore les inconvénients de la prohibition.
On assure que le bill qui doit suspendre les législatures de New- York et de la Géorgie, jusqu'à ce qu'elles aient obéi à l'acte du Parlement sur les logements militaires, passera dans le cours de cette session. Je crains qu'on ne commette de part et d'autre des imprudences de nature à produire par degrés les conséquences les plus fâcheuses. On croit ici que cet acte amènera une soumission immédiate. Si le peuple de nos colonies voulait rester tranquille, se contenter des lois qu'il a, et laisser dormir la question jusqu'à ce que le roi ayant besoin de notre argent, et se trouvant aussi gêné que son peuple par cet acte, en fit proposer le rappel par ses ministres, je crois que le
Parlement serait fort désappointé. Les choses pourraient prendre cette tournure; je souhaite qu'il n'arrive rien de pis.
Il est probable que le ministère se maintiendra durant cette session. Mais le désaccord des ministres et l'incapacité totale où se trouve lord Ghatham, à cause de sa maladie, de s'occuper de rien, amèneront sans doute quelques changements avant l'hiver prochain. Je désire qu'ils soient en mieux, mais je crains le contraire.
Présentez mes respects à l'assemblée, et croyez-moi, cher monsieur, vous et le comité, votre très- obéissant, très-fidèle et très-humble serviteur. B. F.
Craven Street, 17 juin 1767.
Nous avons été fort désappointés hier de n'avoir point le plaisir qu'on nous avait promis, la compagnie de notre chère Polly. Votre bonne mère aurait voulu que j'écrivisse quelques lignes en réponse à votre lettre. Une Muse, sachez-le, m'a visité ce matin ! Je vois que vous êtes aussi étonnée que je l'ai été. Je n'avais jamais vu de Muse, et je n'en reverrai jamais, aussi me suis-je emparé de son secours pour vous répondre en vers, étant votre débiteur de quelques vers depuis que vous m'avez envoyé la dernière paire de jarretières *.
Il me parait que la Muse n'était pas une ménagère. Je suppose qu'il y en a peu qui le soient. Elle était habillée (si l'expression est permise) en déshabillé, une espèce de négligé qui n'était ni propre, ni blanc, ni bien fait; c'est de même façon qu'elle a habillé mes vers. En les relisant,