En Espagne, aujourd'hui encore, on brode des vers sur les
jarretières.
j'aurais voulu corriger les lignes, et les faire toutes de même longueur. On dit que c'est ainsi que doivent être les lignes; mais je vois que je ne puis allonger celles qui sont courtes sans les mettre à la torture, et je pense qu'il ne serait pas moins cruel de mutiler celles qui sont longues. D'ailleurs ce qu'il y a de trop dans les unes compense ce qui manque aux autres; ainsi donc, et par un principe de justice, je les laisse dans toute leur longueur, pour que je puisse au moins, dans un sens du mot, vous donner bonne mesure. Adieu, ma chère bonne fille, croyez-moi toujours votre affectionné et fidèle ami. B. F.
A MISTRISS DEBORAH FRANKLIN
Conseils d'économie. — Sur le Mariage de leur fille.
Londres, 22 juin 1767.
Le capitaine Falconer est arrivé; il est venu hier me voir et m'apporter mes lettres. Les vôtres m'ont fait un extrême plaisir, car je n'en avais reçu aucune par le paquebot. Je crois qu'il me faudra rester ici un autre hiver; je dois donc vous laisser le soin de faire ce que vous jugerez le mieux pour le mariage de notre fille. Si vous croyez le parti convenable, je suppose que plus tôt le mariage sera fait, et mieux cela vaudra. En ce cas, je vous conseille de ne faire ni festins coûteux, ni noces somptueuses, mais de ménager toutes choses avec la frugalité et l'économie qui sied à notre condition présente. Depuis que mon association avec M. Hall est terminée, nous avons perdu une grosse part de notre revenu , et si l'on me retire la poste, ce qui est loin d'être improbable, au milieu de tous les changements qui se font ici, nous serons réduits pour vivre à nos rentes et à l'intérêt de notre argent. Cela sera loin de
suffire au train et aux réceptions auxquels nous sommes habitués.
Pour moi, je vis ici aussi simplement qu'on peut le faire sans renoncer aux douceurs de la vie; je ne donne à dîner à personne, et quand je dîne à la maison, je me contente d'un seul plat , et cependant dans ce pays la vie est si chère, en toutes choses, que je suis effrayé de mes dépenses; je vois aussi, par l'argent que vous avez touché en mon absence, que vos dépenses sont très-grandes, et je sens bien que votre situation vous amène naturellement un grand nombre de visiteurs; c'est une dépense qu'il n'est pas facile d'éviter quand depuis longtemps on a été dans l'habitude de recevoir. Mais quand les revenus d'une maison diminuent, il faut en diminuer les frais, ou sinon on arrive à la pauvreté. Si nous étions assez jeunes pour recommencer les affaires, il en serait autrement; mais nous avons passé l'âge, et des affaires mal conduites ruinent plus vite un homme que de ne rien faire. En somme, avec de l'économie et du soin, nous pouvons vivre convenablement de ce que nous avons, et laisser à nos enfants notre bien entier, mais sans ce soin, nous ne mettrons pas les deux bouts; notre bien fondra comme le beurre au soleil, et nous pourrons vivre assez longtemps pour souffrir des suites de notre imprudence.
Je ne sais rien de M. Bâche * et de son caractère, et n'en puis rien savoir dans mon éloignement. J'espère qu'il ne compte pas que ma fille lui apporte grand'choso avant notre mort. Je puis seulement dire que s'il est pour Sally un bon mari, et pour moi un bon fils, il trouvera en moi un père aussi bon que je puis l'être; mais à présent (je suppose que vous serez de mon avis), nous ne pouvons faire plus que de donner à Sally en bons meubles et babits une valeur de
1. Sally épousa M. Richard Bâche le 29 octobre 1767. Elle avait alors 23 ans, étant née le 11 septembre 1744.
cinq cents livres. Pour le reste, ils doivent compter sur leur travail et leur économie, comme nous avons fait vous et moi; car ce que nous garderons en nos mains nous suffira tout juste pour vivre, et ce ne sera pas assez pour eux quand on le partagera à notre mort.
Sally Franklin va bien *. Son père, qui ne l'avait pas vue depuis un an, est venu dernièrement à Londres, et Ta prise chez lui pour quelques semaines afin de lui faire voir ses amies. Il désire beaucoup que j'emmène Sally avec moi en Amérique.
Je suppose que la chambre bleue est trop bleue ; le bois étant de la même couleur que le papier, cela doit paraître trop sombre. Finissez-la le plus tôt possible, et de cette façon : faites peindre les boiseries en blanc mat ; sur les murs, collez le papier bleu, et mettez la bordure tout juste au-dessous de la corniche. Si une fois collé, le papier n'est pas partout de couleur égale, faites-le mouillera la brosse avec la même couleur, et clouez au milieu de la voûte les figures musicales de papier mâché. Une fois cela fait, je pense que la chambre aura très-bonne mine.
Je suis charmé d'apprendre que Sally garde et augmente le nombre de ses amies. Les meilleurs vœux d'un tendre père la suivent toujours.
Je suis, ma chère Debby, votre mari affectionné.
1. Sally Franklin était la fille de Thomas Franklin, teinturier à Lutterworth dans le Leicestershire. Franklin s'était plu à rechercher les membres de sa famille restés en Angleterre, et il avait notamment retrouvé ce Thomas, petit-fils de John, l'un des frères du grand-père de notre Franklin. La bonne mistriss Stevenson avait pris avec elle cette jeune fille pour lui faire achever son éducation sous les yeux et aux frais du docteur.
A JOSEPH GALLOWAY
Coalition des partis en Angleterre. — Popularité du projet de taxer V Amérique.— Papier-monnaie.
Londres, 8 août 1767.
Cher monsieur,
J'ai devant moi vos lettres des 23 avril, 21 et 26 mai. La confusion règne plus que jamais parmi nos grands hommes. Il est triste de voir qu'au lieu d'employer les loisirs de la paix à étendre notre commerce, à éteindre nos dettes, à nous assurer des alliés, à accroître la force et les ressources de la nation pour supporter une guerre à venir, tout se perd ici en querelles de partis qui se disputent le pouvoir et les places, en intrigues de cour, en cabales, en mutuelles injures.
On a tenté dernièrement de faire un ministère de coalition, mais on a échoué, et le cabinet actuel durera encore quelque temps. Gela ne me déplaît pas, car quelquesuns de ceux qu'on portait aux affaires sont des ennemis déclarés de l'Amérique. C'est là maintenant une marque des partis. Les membres du Parlement qui, dans les deux dernières sessions, ont témoigné quelque disposition à nous favoriser, sont appelés Américains, — c'est un mot de reproche, — tandis que les partisans des Grenville et des Bedford se vantent au contraire d'être restés fidèles aux intérêts de la Grande-Bretagne, d'avoir soutenu avec zèle sa dignité et maintenu sa souveraineté sur les colonies.
On craint que cette distinction de partis ne prenne, à la session prochaine, un caractère encore plus tranché, dans l'intention politique d'influencer les élections. On dit déjà que le consentement donné par l'État de New- York au logement des soldats, est illusoire et insuffisant, la province n'ayant point déclaré agir ainsi par obéissance à l'acte du
Parlement; on ajoute qu'il est grand temps de mettre hors de question le droit et le pouvoir qu'a l'Angleterre de taxer les colonies, en votant une loi d'impôt qu'on mettrait effectivement à exécution, de façon à ce que toutes les colonies soient obligées de reconnaître explicitement le droit de la métropole. Il n'est pas de moyens qu'on n'emploie ici pour rendre populaire l'idée de taxer l'Amérique. On parle continuellement de nos richesses, de notre état florissant, tandis que l'Angleterre, dit-on, est accablée de dettes, contractées en grande partie à cause de nous , que les pauvres succombent sous le nombre et le poids des impôts, etc., etc. On pourra, peut-être, retenir dans nos intérêts les commerçants et les manufacturiers, mais l'idée d'une taxe américaine sourit aux propriétaires. Cette idée, ils l'accueillent volontiers et la répandent partout où ils ont quelque influence.
Si Ton porte au Parlement une loi pareille, il est difficile de prévoir quel en sera le sort ou quels en seront les effets. Les membres du Parlement qui s'y opposeront seront peut-être assez forts pour la faire rejeter,- mais ils seront stigmatisés du nom d'Américains, de traîtres à la vieille Angleterre, etc.; peut-être alors nos amis seront-ils écartés aux élections, et, nos ennemis les remplaçant, la loi passera infailliblement à la session suivante. Pour prévenir le danger d'une exclusion semblable, peut-être nos amis ne s'opposeront-ils que faiblement au bill ; mais alors il passera de suite. Je ne sais que conseiller en cette situation. Ce que nous pouvons faire de mieux, des deux côtés de la mer, c'est de chercher à diminuer l'impopularité de la cause américaine, c'est de nous concilier l'affection du peuple anglais, c'est d'accroître par tous les moyens possibles le nombre de nos amis et de prendre garde de ne pas affaiblir leurs mains et de fortifier celles de nos ennemis par quelque imprudence dont les résultats fâcheux seraient incalculables. Plusieurs de nos amis ont pensé
que la publication de mon Examen contribuerait à dissiper les préjugés , à réfuter des mensonges, à montrer ce que nous valons pour l'Angleterre. Il est imprimé, et déjà trèsrépandu. Je m'occupe aussi d'une autre pièce qui paraîtra vers l'ouverture du Parlement *, si toutefois les personnes que je consulte jugent que cette publication soit utile.
La prochaine session du Parlement sera probablement courte, à cause des élections prochaines. Quelques-uns de nos grands amis me conseillent d'attendre que les élections soient faites et de ne retourner qu'au printemps en Amérique. Ma présence là -bas est nécessaire pour régler quelques affaires privées, jusqu'à présent ce sont des difficultés imprévues et inévitables qui ont empêché mon retour. Bien que je ne pense pas que mon séjour à Londres ait été tout à fait inutile, peut-être nos amis de l'Assemblée commencent -ils à se fatiguer, et à être las de la dépense? S'il en était ainsi, ne proposez plus à la nouvelle Assemblée de me continuer mes fonctions d'agent de Pensylvanie ; mon zèle à servir la province n'en sera pas diminué.
Je suis bien aise que vous ayez fait un essai de papiermonnaie, sans cours forcé. Le chiffre de vos billets étant peu considérable, on pourra peut-être les maintenir au pair sans ce moyen. Si vous pouvez éviter d'y avoir recours, je ne demanderai pas de sitôt la révocation de l'acte de restriction. Je crains qu'on en fasse un mauvais usage. Le plan de nos ennemis est de rendre inutiles nos Assemblées d'Amérique, et d'obtenir un revenu indépendant du vote de l'Assemblée, qui serve aux frais de défense et de gouvernement des colonies. C'est ce qu'il nous importe de prévenir. Pour les empêcher de se prévaloir du besoin que nous avons de papier-monnaie, et pour qu'ils ne puissent tirer
1. C'est un écrit intitulé: Des causes du mécontentement en Amérique avant 1768.
un revenu de cet article en nous accordant le cours forcé, je voudrais qu'on trouvât un autre moyen de soutenir le crédit de ce papier. Si, par exemple, nous obtenions des négociants, commerçants et principales personnes de la colonie, qu'ils se réunissent pour demander à l'Assemblée une émission modérée de billets, en Rengageant tous à les recevoir au taux fixé par la loi, ne pensez-vous pas qu'un pareil engagement aurait un grand effet, en fixant la valeur et le taux de notre or et de notre argent? Peut-être encore l'établissement d'une banque répondrait-il à tous nos besoins. Je pense comme vous que les marchands anglais qui se sont opposés au cours forcé n'ont point compris leur propre intérêt. Car, si nous continuons à manquer d'argent, il n'est pas douteux que nous prendrons moins de leurs marchandises , que nous nous occuperons davantage de nos manufactures, qu'au lieu de leur demander le nécessaire et le superflu, nous les tirerons bientôt de chez nous. Supposons que nous ne puissions faire de papier-monnaie d'aucune sorte, qu'en résultera-t-il? Le manque d'argent nous forcera au travail et à l'économie. Peu à peu nous deviendrons plus riches, sans commerce avec l'Angleterre, que nous ne pouvons l'être en commerçant avec elle. On gardera dans le pays l'argent comptant qui y entre, et avec le temps on en aura assez pour su.vfire à tous les besoins. Mais notre peuple aura-t-il assez de patience pour attendre? J'en doute.
J'ai reçu les votes imprimés, mais non pas les lois. Je n'ai point entendu parler d'objections faites à aucune de ces lois par les Propriétaires , devant le Bureau de commerce.
Présentez mes respects à l'Assemblée, remerciez-la de ses attentions pour moi, et assurez-la de mon fidèle service. Avec la plus sincère estime et le plus sincère respect, je suis, mon cher ami, votre très-affectionné.