‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 59 sur 115 · A WILLIAM FRANKLIN, GOUVERNEUR DE NEW JERSEY · texte numérisé non relu

A WILLIAM FRANKLIN, GOUVERNEUR DE NEW JERSEY

Conversation entre lord Shelburne et le général Conway1. — M. Durand. —Projet d'une visite à Paris.

Londres, 28 août 1767.

Cher fils,

Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis ma dernière, où je répondais à toutes les précédentes.

La semaine passée, j'ai dîné chez lord Shelburne; nous étions seuls avec M. Conway et nous eûmes un long entretien sur la réduction des dépenses d'Amérique. Leur idée est de remettre le ménagement des affaires indiennes aux provinces frontières afin de faire supporter aux colonies les frais de traités, etc., ils pensent qu'on y mettrait plus d'économie; la trésorerie est fatiguée des sommes immenses que tirent sur elle les surintendants. J'ai saisi cette occasion de leur proposer, comme un sûr moyen d'épargner la dépense des postes avancés, de fonder une colonie dans le pays des Illinois. Je m'étendis sur les nombreux avantages de cet établissement : provisions fournies aux garnisons à meilleur marché, sûreté du pays, maintien du commerce, création d'une force qui pourrait dans une guerre à venir, descendre du Mississipi dans la Louisiane et le golfe du Mexique, pour être employée contre Cuba et le Mexique lui-même. Je parlai de votre plan, je dis que sir William Johnson l'avait approuvé, je vantai les talents et l'activité des personnes qui se proposaient de le mettre à exécution, avec une très-petite dépense pour la couronne. Je parvins à persuader les deux ministres ; reste un dernier obstacle, c'est le Bureau du commerce. Il faut

1. Il étaient tous deux secrétaires d'État, ou ministres en ce moment.

le décider en particulier, avant que l'affaire lui soit officiellement renvoyée. Dans le cas où Ton mettrait les surintendants de côté, on a pensé aune place pour indemniser Sir William Johnson.

Nous parlâmes encore de bien d'autres affaires américaines, et en particulier du papier-monnaie. Lord Shelburne déclara que la réponse que j'avais faite au rapport du Bureau de commerce l'avait totalement convaincu qu'il fallait abolir la loi de restriction. Le général Conway n'avait pas vu cette réponse , il désira la lire; je la lui envoyai le lendemain matin. Ils m'ont fait espérer que la loi pourrait être révoquée à la prochaine session , lord Clare s'étant rendu, mais ils disent qu'il y a quelques difficultés avec les autres membres du Bureau qui ont signé le rapport. Il y a une bonne part de vérité dans ce que Soamen Jenyns disait en riant chaque fois qu'on lui demandait de s'associer à quelque mesure, « Je n'ai pas la moindre ce objection, pourvu que nous n'ayons déjà rien signé de « contraire» »

Dans cette conversation je n'ai point oublié notre grosse affaire de Pensylvanie, et je crois que je l'ai un peu avancée, mais pas beaucoup. Les deux secrétaires paraissent entièrement occupés à préparer de la besogne pour le prochain parlement : ce qui me fait penser que le changement de ministère, dont on parlait dernièrement encore, n'aura pas lieu et que les ministres comptent rester en place. Mais en feront-ils beaucoup ou peu, c'est ce que je ne puis vous dire.

De Guerchy, l'ambassadeur français, est retourné dans son pays; M. Durand le remplace comme Ministre plénipotentiaire. Ce dernier est extrêmement curieux de connaître les affaires de l'Amérique ; il prétend avoir pour moi une grande estime à cause du talent dont j'ai fait preuve dans mon Examen, il désire avoir tous mes écrits politiques, enfin, il m'invite à diner, m'accable de ques-

tions, me comble de politesses, me fait des visites, etc. J'imagine que cette nation intrigante1 ne serait pas fâchée de se mêler de nos affaires et de souffler le feu entre la Grande-Bretagne et ses colonies, mais j'espère que nous ne lui en donnerons pas l'occasion.

Je vous écris à la hâte, car je pars dans une heure pour un autre voyage, avec mon solide et bon ami sir Jones Pringle. Nous nous proposons de visiter Paris. Durand m'a donné des lettres de recommandation, Dieu sait auprès de qui. Il m'assure qu'on me traitera là -bas avec beaucoup d'égards, mais, les vents sont sujets à changer, et peut-être sera-ce tout aussi bien si on n'y fait pas attention à moi. Nous serons absents six semaines. J'ai une petite affaire particulière à traiter; je vous en dirai plus long une autre fois.

Ne dites rien à personne du contenu de cette lettre, sinon à notre ami Galloway et en particulier. Je suis votre père affectionné. B. F.

A MISS MARY STEVENSON

Voyage à Paris et à Versailles.

Paris, 14 septembre 1767.

Chère Polly,

Une lettre de vous me fait toujours plaisir, je me flatte que vous avez aussi quelquefois du plaisir à en recevoir une de moi, même quand elle a aussi peu d'intérêt que celle-ci qui ne contient que quelques remarques faites ici, et dans le cours de mon voyage.

Presqu' aussitôt après vous avoir laissée dans l'agréable société de Bromley, je pris la résolution de faire un tour

1. Franklin a mieux jugé notre pays, quand l'Amérique a eu besoin de nos armes et de notre argent.

en France, avec sir John Pringle. Nous sommes partis le 28 du mois dernier. Tout le long du chemin jusqu'à Douvres on nous fournit des chaises de postes, chargées tellement en avant que la capote nous tombait sur les yeux comme un capuchon ; on eût dit qu'on voulait nous empêcher de voir le pays. Gomme c'est un de mes grands plaisirs, j'ai été en querelle perpétuelle avec les aubergistes, valets d'écurie et postillons ; je voulais qu'on serrât les courroies d'un ou deux trous, et qu'on chargeât la voiture en arrière aussi bien qu'en avant ; ils prétendaient que lorsque la chaise penche en avant, cela soulage les chevaux, et que le contraire les tuerait. Je suppose qu'une chaise qui penche en avant leur fait l'effet de vouloir marcher, et que lorsqu'elle penche en arrière, cela leur fait l'effet d'une résistance. Ils ajoutèrent d'autres raisons, qui n'étaient pas du tout des raisons, et en cette occasion comme en cent autres on me fit souhaiter que l'humanité n'eût pas été douée d'une faculté raisonneuse, puisque les hommes savent si peu s'en servir, ou n'en usent que pour s'égarer. N'eût-il pas mieux valu qu'au lieu de raison, on les fournît d'un bon gros instinct naturel.

A Douvres, le lendemain matin, nous embarquâmes pour Calais un certain nombre de passagers, qui n'avaient jamais été en mer. Avant de partir ils voulurent faire un bon déjeuner, car si le vent manquait, nous ne devions arriver qu'à l'heure du souper. Sans doute ils pensaient que quand on a payé son déjeuner on y a droit, et qu'une fois qu'on l'a avalé, on en est sûr. Mais, au bout d'une demiheure la mer commença à le réclamer, et ils furent obligés de le rendre. Ce qui semble prouver qu'il y a des incertitudes qui vont au delà de la coupe et des lèvres. Si jamais vous allez en mer, suivez mon avis ; mangez peu les deux jours qui précèdent. Le mal de mer, s'il vient, sera plus léger, et plus tôt parti.

Nous arrivâmes le soir à Calais. Des deux côtés de l'eau,

il nous fallut souffrir les exactions des bateliers, porteurs et autres espèces semblables. Je ne sais quels sont les plus rapaces des Anglais et des Français, mais avec toutes leurs coquineries ces derniers ont plus de politesse.

Les routes sont aussi bonnes que les nôtres en Angleterre; en certains endroits et pendant plusieurs milles elles sont, comme nos nouvelles rues, pavées de pierres unies ; il y a une rangée d'arbres de chaque côté, et il n'y a point de barrières. Mais les pauvres paysans se sont plaints fortement à nous que pendant deux mois de l'année ils étaient obligés de travailler aux routes, sans être payés de leur peine. Est-ce la vérité, ou comme les Anglais, les Français aiment-ils à grogner , qu'il y ait une cause ou qu'il n'y en ait pas, c'est ce que je n'ai pu complètement vérifier par moi-même.

Les femmes que nous avons vues à Calais, sur la route, à Boulogne, dans les auberges et dans les villages avaient généralement le teint brun , mais en arrivant à Abbeville nous trouvâmes un changement subit; il y avait là une multitude de femmes et d'hommes dont le teint était remarquablement blanc. Doit-on attribuer cela à une petite colonie de fileurs, peigneurs de laines et tisserands qu'on a fait venir de Hollande, il y a soixante ans avec la manufacture de laine, ou la cause de cette blancheur ne seraitelle pas due simplement à ce que ces gens sont moins exposés au soleil, leur besogne les retenant à la maison, c'est ce que j'ignore. Peut-être, comme en d'autres cas, y a-t-il plusieurs causes qui se réunissent pour produire l'effet, mais l'effet lui-même est certain. Jamais je n'ai été dans un endroit où l'on travaillât davantage ; rouets et métiers marchaient en chaque maison.

Aussitôt sortis d'Abbeville, les teints bruns ont reparu. Je parle en général, car il y a dans Paris quelques femmes blanches, qui, à ce que je crois, ne sont pas blanches par artifice. Quant au rouge, en le mettant elles ne prétendent

nullement imiter la nature. Il n'y a pas de diminution graduelle dans la couleur, depuis le teint foncé du milieu de la joue, jusqu'à la teinte rosée des côtés, et le rouge ne change pas suivant les figures. Je n'ai pas eu l'honneur d'assister à la toilette d'une dame pour voir comment elle met son rouge, mais j'imagine que je puis vous dire comment la chose se fait ou doit se faire. Dans un morceau de papier taillez un trou qui ait trois pouces de diamètre ; placez ce papier sur une de vos joues, de façon que le haut du trou soit juste sous l'œil ; puis avec un pinceau trempé dans la couleur peignez tout, figure et papier, lfc tout ensemble. Quand vous ôterez le papier il restera un rond de rouge qui aura la forme exacte du trou. Depuis les actrices jusqu'aux princesses du sang, c'est la mode , mais elle s'arrête là; la reine ne met point de rouge. La sérénité, la paix et la bonté qui brillent sur son visage, ou plutôt en toute sa personne, lui donnent assez de beauté, quoique ce soit maintenant une vieille femme, pour qu'elle soit trèsbien sans rouge.

Vous voyez que je parle de la reine comme si je l'avais vue, et en effet je l'ai vue, car vous saurez que j'ai été à la cour. Nous allâmes à Versailles x dimanche dernier et nous eûmes l'honneur d'être présentés au roi. Il nous parla à tous deux avec beaucoup de grâce et de bonne humeur; C'est un bel homme, il a l'air vif et paraît plus jeune qu'il n'est. Le soir nous étions au Grand Couvert, où la famille soupe en public. La table était en fer à cheval, le service était d'or. Quand le Roi ou la Reine faisait un signe pour boire, le mot était donné par un des serviteurs : A boire pour le roi! ou à boire pour la reine! Alors deux personnes approchaient, l'une avec du vin, l'autre avec de l'eau dans des carafes; chacune d'elles buvait un petit verre de ce qu'elle apportait, puis elle mettait les carafes avec un verre sur un plateau et le leur présentait. La distance de l'un à l'autre était telle qu'on aurait pu mettre une chaise entre

deux. Un officier de la cour nous fit passer au travers de la foule des spectateurs, et plaça sir John de façon à ce qu'il fût debout entre la reine et Mme Victoire. Le roi parla beaucoup à sir John, et lui fit plusieurs questions sur notre famille royale ; il me fit aussi l'honneur de faire quelque attention à ma personne; mais silence! je ne voudrais pas que vous me croyiez tellement charmé de ce roi et de cette reine, que j'aie rien perdu de mon respect pour les nôtres. Il n'est pas de Français qui aille plus loin que moi dans la pensée que mon roi et ma reine sont les meilleurs du monde et les plus aimables.

Versailles a coûté des sommes énormes pour le construire et y amener de Peau. On dit que les dépenses ont dépassé quatre-vingts millions sterling *. L'étendue des bâtiments est immense, la façade du jardin est magnifique, toute en pierre de taille; on ne peut s'imaginer ce qu'il y a de statues, de bustes, de vases, etc., en marbre, en bronze d'un travail exquis. Mais les jets d'eau sont délabrés, et la façade qui regarde la ville, avec ses murs de brique en mauvais état, et ses fenêtres brisées a une aussi triste apparence que les maisons de Durham-Yard. En deux mots, à Versailles comme à Paris, il y a un prodigieux mélange de magnificence et de négligence, avec toutes les élégances, hormis celles de la propreté , et de ce que nous appelons la bonne tenue.

Je dois cependant rendre à Paris cette justice, qu'en deux points de propreté, les Français nous dépassent. L'eau qu'ils boivent vient de la rivière , mais en la filtrant dans des citernes remplies de sable, ils la rendent aussi pure que la meilleure source; et quoiqu'il n'y ait point de trottoirs, on marche commodément dans les rues qui sont sans cesse balayées. Aussi à toute heure voit- on des gens bien mis qui vont à pied. Pour la même raison, la

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