Deux milliards de francs
foule des voitures et des chaises est moins grande que chez nous. Les hommes aussi bien que les femmes portent des parapluies qu'ils ouvrent en cas de pluie ou de trop grand soleil. Un homme avec son parapluie n'occupant que neuf pieds carrés de la rue, tandis qu'en voiture il en occuperait deux cent quarante, vous comprendrez aisément que les rues ne soient pas encombrées, quoiqu'elles soient étroites. Elles" sont très-bien pavées> et comme les pierres sont cubiques, on les retourne quand elles sont usées d'un côté , et elles servent comme neuves.
L'accueil que nous trouvons partout nous donne la plus haute idée de la politesse française. C'est ici un point universellement reçu qu'on doit traiter les étrangers avec respect; on a pour un étranger les mêmes égards qu'on a en Angleterre pour une dame. A notre entrée à Paris, les employés delà ferme à Port- Saint-Denis * se préparaient à saisir deux douzaines de bouteilles d'excellent Bordeaux, qu'on nous avait données à Boulogne, et que nous apportions avec nous, mais ils nous les ont rendues aussitôt qu'ils ont connu notre qualité d'étrangers. A l'église Notre- Dame, nous allâmes voir une magnifique illumination avec statues, etc., en l'honneur de la Dauphine qui venait de mourir; la foule était immense, et des soldats la tenaient à distance, mais dès qu'on eut dit à l'officier que nous étions des étrangers venus d'Angleterre, il nous fit entrer, nous accompagna et nous fit tout voir. Pourquoi n'avonsnous pas cette même politesse pour les Français? Et pourquoi les laissons-nous faire mieux que nous en toutes choses?
Il y a ici une exposition de peinture, comme celle de Londres. Tous les jours il y a foule. Je ne suis pas assez connaisseur pour juger laquelle des deux a plus de mérite. Tous les soirs, sans excepter le dimanche , il y a comédie
l. La porte Saint-Denis.
ou opéra; et quoique le temps soit chaud, et les salles pleines, on y est moins incommodé de la chaleur qu'on ne Test chez nous en hiver. Il faut qu'ils aient un moyen, que nous ne connaissons pas, pour renouveler l'air. Je m'en informerai.
Voyager est un moyen d'allonger la vie, au moins en apparence. Il n'y a guère que quinze jours que nous avons quitté Londres, mais la variété des scènes que nous avons traversées fait que ces quinze jours paraissent aussi longs que six mois passés à la même place. Peut-être ai-je plus changé, en ma propre personne, que je ne l'aurais fait en six ans dans mon pays. Je n'étais pas à Paris depuis six jours que déjà mon tailleur et mon perruquier m'avaient métamorphosé en Français. Pensez quelle figure je fais avec une petite perruque à bourse et les oreilles découvertes! On me dit que j'ai rajeuni de vingt ans et que j'ai l'air tout à fait galant.
Cette lettre vous coûtera un schelling. Vous la trouverez bon marché, si vous réfléchissez qu'il m'en a coûté au moins cinquante guinées pour me mettre à même de vous l'écrire. En outre, si j'étais resté à Londres, je vous aurais peut-être gagné deux schellings au cribbage*. Et puisque je parle de cartes, laissez-moi vous dire en passant, que le quadrille n'est plus de mode ici, et qu'à la cour comme à la ville on ne joue plus que le whist anglais.
Et, je vous en prie, ne soyez pas médiocrement fière, qu'au milieu de toutes les splendeurs et de tous les amusements qui m'entourent, je pense à vous, à Doliy et à toutes les chères bonnes gens de Bromley. Il est vrai que je ne puis m'en empêcher; je pense, et je penserai toujours à vous tous avec plaisir.
Ai-je besoin d'ajouter, ma chère bonne amie, que je suis tout particulièrement votre affectionné. B. F.
C'était un jeu de cartes fort à la mode en Angleterre,