AU MÊME
De l'usage des bœufs en Agriculture. — Mesure de la valeur. — Franklin nommé président de la société philosophique américaine,
Londres, 21 février 1769.
Cher ami,
J'ai reçu votre excellent travail sur la préférence que mérite l'emploi des bœufs en agriculture, et je me suis arrangé pour le communiquer ici au public. En Amérique, j'ai remarqué que les fermiers réussissent mieux dans les pays où l'on se sert de bêtes à cornes, que dans ceux où l'on emploie des chevaux. Les derniers demandent, dit-on, deux fois autant de terre pour leur nourriture, et après tout ne sont pas bons à manger ; du moins nous ne le pensons pas. On perd donc ainsi une terre qui pourrait nourrir au moins autant d'hommes. C'est peut-être pour cette raison que le législateur des Hébreux, ayant promis que les enfants d'Israël seraient aussi nombreux que les sables de la mer, non-seulement prit soin de la santé des individus, en réglant leur régime, de façon à ce qu'ils fussent mieux en état d'avoir des enfants, mais encore leur défendit de se servir de chevaux, parce que ces animaux auraient diminué la subsistance des hommes1. Nous voyons que lorsqu'ils prenaient des chevaux à l'ennemi ils les tuaient; et dans les commandements où il est interdit de faire travail-
1. Ce que dit Franklin n'est pas exact. V. Deutéronome^xvn, 16. Salomon avait un grand nombre de chevaux, Bois, I, en. iv, 26; et depuis ce temps on voit toujours des chevaux dans les armées juives. Mais il est vrai que le pays se prêtait mal à l'élevage et à l'entretien des chevaux.
1er le bœuf ou l'âne, au jour du sabbat, nous voyons qu'il n'est point parlé du cheval, probablement parce qu'il n'y en avait pas. Et les grandes armées levées tout d'un coup sur un si petit territoire, nous prouve qu'il était rempli d'habitants.
La nourriture est toujours nécessaire à tous. La plus grande partie du travail de l'homme est employée à procurer des provisions de bouche. Ce genre de travail n'est-il donc pas l'étalon le mieux choisi pour mesurer la valeur de tous les autres travaux, et par conséquent de toutes les autres choses dont la valeur dépend du travail qu'elles ont coûté? Ne peut-on pas évaluer ainsi même l'or et l'argent? Si le travail du laboureur qui produit un boisseau de blé est égal au travail du mineur qui produit une once d'argent, le boisseau de blé ne sera-t-il pas la juste mesure de la valeur d'une once d'argent? Il faut que le mineur mange; mais le laboureur peut vivre sans l'once d'argent, et ainsi peutêtre a-t-il quelque avantage pour fixer le prix. Mais je vous laisse ces questions; vous êtes plus capable que moi de les traiter; je vous enverrai seulement un petit bout d'écrit que j'ai fait, il y a quelque temps, sur les lois qui prohibent les marchandises étrangères.
Je vous félicite de votre élection comme président de votre société d'Edimbourg. Il me semble que je vous ai dit autrefois en causant avec vous qu'il y avait plus d'une ressemblance dans notre fortune, et notre vie. En voici un nouvel exemple; je reçois des lettres qui m'annoncent que, presqu'au même moment, j'ai été nommé président de notre société philosophique américaine, établie à Philadelphie.
J'ai envoyé par mer, aux soins de M. Alexander, une petite caisse contenant quelques exemplaires de la dernière édition de mes livres, pour mes amis d'Ecosse. Il y en a un qui vous est adressé ; il y en a un autre pour votre société ; veuillez les accepter comme une faible marque de mon res-
pect. Avec l'estime et le respect le plus sincères je suis, mon cher ami, votre très-affectionné, B. F.
P. S. Je suis fâché que ma lettre de 1767, sur la dispute américaine, se soit égarée. Je vous en envoie une copie prise de mon livre. Vous avez probablement vu Y Examen dont j'y fais mention. Chaque jour les choses prennent un plus mauvais aspect, et tendent de plus en plus à une rupture et à une séparation finale.
A JANE MECOM.
Querelles religieuses.
Londres, 23 février 1769.
Quant à vos disputes politiques, je n'y fais point d'objection, si l'on y garde une certaine décence et si l'on n'y devient pas outrageusement injurieux. Ces disputes font connaître au peuple ses droits et lui en font sentir le prix. Mais quant à vos querelles pour avoir ou non unévêque, je désire qu'elles finissent promptement. Elles sont inutiles, puisqu'ici on a abandonné le projet de vous envoyer un évêque1; et quand on nel'auraitpas abandonnée, il ne me semble pas que l'affaire soit si importante qu'elle doive vous diviser dans un moment où vous n'avez jamais eu plus grand besoin d'être unis. Je ne crois pas que des évoques résidant en Amérique soient un aussi grand avantage pour les épiscopaux, et un aussi grand désavantage pour les anti-épiscopaux, que chacun des partis l'imagine.
Chaque parti insulte l'autre ; les profanes et les infidèles
1. Les évêques de la métropole tenaient beaucoup à cet envoi; les colons y résistaient, craignant les prétentions terrestres et la domination de l'Église anglicane.
croient ce qu'on dit des deux côtés, et s'amusent de ce tapage; la religion en souffre, et ses ennemis sont prêts à dire, non pas comme aux premiers temps : Voyez combien ces chrétiens s'aiment Vun Vautre, mais : Remarquez combien ces chrétiens se haïssent l'un Vautre. Quand les gens religieux se querellent pour la religion, ou quand les gens qui ont faim se querellent pour leur nourriture, cela prouve que, des deux parts, il n'y a beaucoup ni de l'une ni de l'autre.
A SAMUEL COOPER
Querelles avec V Angleterre. — Le roi. — Le Parlement. — Le gouverneur Pownall.
Londres, 27 avril 1769.
Cher monsieur,
J'ai reçu votre honorée du 27 février par le capitaine Garver, et je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de connaître un si grand voyageur ; je serai charmé de pouvoir lui rendre service en ce pays 2.
Le Parlement persiste dans sa résolution de ne point révoquer sa loi d'impôts durant cette session; il se séparera mardi prochain. J'espère que le peuple de mon pays ne persistera pas moins dans ses résolutions de travail et d'économie, jusqu'à ce que ces droits aient été révoqués. Et, si j'en étais sûr, je désirerais presque qu'on ne les révoquât jamais, car je suis persuadé que de la pratique de
1. Samuel Cooper, ministre à Boston, fut l'un des patriotes les plus éclairés et les plus ardents de Massachusetts. Il en est fait un grand éloge dans les mémoires de Mathieu Dumas.
2. Jonathan Garver est célèbre par ses voyages dans l'intérieur de l'Amérique. Ils ont été publiés à Londres en 1778 et traduits en français. Garver, né en 1732, mourut à Londres en 1780, dans un entier dénûment.
ces deux grandes vertus, nous recueillerons des avantages plus solides et plus étendus que nous ne pouvons souffrir de dommage de tous les droits que le Parlement de ce royaume peut lever sur nous. Ils se flattent que nous ne pourrons subsister longtemps sans leurs marchandises. Ils croient que vous n'avez pas assez de vertu pour persister dans le parti que vous avez pris * ; ils imaginent que les colonies ne seront pas longtemps du même avis, qu'elles se tromperont et s'abandonneront Tune l'autre, qu'elles reprendront paisiblement le joug l'une après l'autre, qu'elles retourneront à l'usage du luxe anglais. Ils croient que les hommes se contenteront peut-être des habits que leurs femmes ont filés, mais que les femmes ne résisteront jamais à leur vanité et à leur faiblesse pour les modes, les chiffons anglais. Tout le parti ministériel tient ce langage, et il en est de même chez beaucoup de marchands. Je me suis risqué à assurer qu'ils se trompaient tous, et je compte si bien sur le patriotisme de mon pays que je suis sûr qu'on ne me trouvera pas faux prophète, encore bien qu'on ne me croie pas à présent.
J'espère que rien de ce qui est arrivé ou de ce qui peut arriver, ne diminuera notre loyauté envers notre souverain, ni notre affection pour le peuple anglais. Je ne saurais imaginer un roi qui ait de meilleures dispositions, des vertus plus exemplaires, ni qui désire plus sincèrement le bonheur de tous ses sujets 2. Nous avons connu la bonté de cette famille dans les deux règnes précédents, et le bon caractère de nos jeunes princes, autant qu'on en peut juger, nous promet la continuation de cette félicité. Le peuple
1. On se rappelle que les Américains s'associaient pour ne plus acheter de marchandises anglaises.
2. Franklin se trompe en un point; le roi George était sans doute un fort honnête homme, mais c'était un esprit entêté des privilèges de la royauté, et il eut la plus grande part dans les mesures qui amenèrent la révolution d'Amérique.
aussi est d'une bonne et généreuse nature, il aime et il honore l'esprit de liberté, il hait le pouvoir arbitraire de toute sorte. Nous y avons beaucoup, beaucoup d'amis.
Quant au Parlement, je serais porté à excuser celui qui a fait les lois dont nous souffrons, il a été surpris et égaré; mais il n'en saurait être de même du Parlement actuel qui a résolu de maintenir ces lois, tout en ayant la pleine conviction qu3 la mesure est mauvaise. Dans vos journaux, il est fort bien de parler comme vous faites de la sagesse et de la justice du Parlement, mais aujourd'hui que la question est bien comprise, si ce nouveau Parlement avait été vraiment sage, il n'aurait pas refusé de recevoir une pétition contre ces lois, et s'il avait été juste, il les aurait révoquées et aurait rendu l'argent. Peut-être sera-t-il plus sage et plus juste une autre année ; mais il n'y faut pas compter.
Si , au milieu de toutes les insultes et de toutes les vexations auxquelles vous êtes exposés, vous [pouvez continuer votre conduite prudente, rester tranquilles, éviter des tumultes, tout en maintenant résolument vos réclamations et en affirmant vos droits, vous finirez par avoir gain de cause; ce nuage militaire qui gronde sur vos têtes, passera sans faire plus de mal que le tonnerre et l'averse un jour d'été. Mais votre persévérance dans le travail et l'économie vous assurera de grands et durables avantages. Vous payerez vos dettes ; vos terres améliorées vous donneront un plus gros revenu ; votre richesse réelle s'accroîtra d'une foule de produits domestiques, vous aurez toutes les véritables jouissances de la vie alors même que le commerce étranger vous sera interdit, et cette nation d'ouvriers et de boutiquiers apprendra, à ses dépens, à traiter plus poliment ses pratiques.
Votre dernier gouverneur, M. Pôwnall, paraît être un ami cordial de l'Amérique. La semaine dernière il a proposé à la Chambre de révoquer ces lois, il a été soutenu par le général Conway, sir George Saville, M. Jackson,
M. Trecothick et quelques autres, mais il n'a pas réussi. Un ami m'a donné des notes prises pendant le discours de M. Pownall *, je vous les envoie, pensant que vous et quelques-uns de nos amis aurez du plaisir à les lire. Vous remarquerez en quelques passages le langage qu'un membre du Parlement est obligé de tenir, s'il veut être écouté de la Chambre, quand il parle de l'Amérique. M. Pownall a annoncé qu'il renouvellerait cette motion à la prochaine session, et à chaque session suivante. Toute l'Irlande est fortement prononcée en faveur de la cause américaine. Ils ont raison de sympathiser avec nous. Je vous envoie quatre brochures écrites en Irlande, ou par des Irlandais, vous y trouverez d'excellentes choses bien dites. Avec la plus grande estime, je suis, mon cher ami, etc. 2,