A MISTRISS SARAH BACHE
Londres, 29 janvier 1772, Chère Sally,
J'ai rencontré M. Bâche à Preston, j'y suis resté deux ou trois jours, fort aimablement traité par sa mère et ses sœurs qui m'ont beaucoup plu. Il est venu à Londres avec moi, et maintenant il retourne près de vous. Je lui ai conseillé de s'établir à Philadelphie, où il serait toujours avec vous. J'ai toujours pensé que la profession dans laquelle on a été élevé, vaut beaucoup mieux qu'une place qui dépend du bon plaisir d'autrui; on est plus indépendant et plus citoyen; on n'est point exposé aux caprices d'un supérieur. En outre, je crois que s'il ouvrait un magasin, là où vous demeurez, vous pourriez lui être utile, comme votre mère l'a été pour moi, car vous ne manquez pas d'intelligence, et j'espère que vous n'êtes pas trop fière.
Vous pourriez aisément apprendre à tenir les livres et vous pouvez fort bien copier les lettres, ou même les écrire à l'occasion. Avec du travail et de l'économie vous pouvez faire votre chemin dans le monde, car vous êtes jeunes
tous deux. Ce que nous laisserons à notre mort sera un joli supplément, mais ce ne serait pas assez pour maintenir et élever une famille. Pensez-y sérieusement, car vous aurez peut-être beaucoup d'enfants à élever. Jusqu'à mon retour vous n'aurez pas de loyer à payer, car votre mère sera heureuse de vous garder ; c'est en outre votre devoir de la soigner, elle qui devient infirme, et qui prend tant de plaisir à votre compagnie et à celle de l'enfant. Cette économie de loyer vous aidera d'autant ; et pour vous encourager, je puis vous assurer qu'à Philadelphie il n'y a pas aujourd'hui un riche marchand que je n'aie vu commencer dans sa jeunesse avec aussi peu d'argent et moins d'espérances que n'en a M. Bâche.
J'espère que vous ferez grande attention à cette lettre; toutes ces recommandations viennent d'une affection sincère, de mûres réflexions, et de la connaissance que j'ai du monde et de ma situation. Je suis charmé de tous les récits qu'on me fait de votre cher petit garçon. J'espère qu'il continuera d'être une bénédiction pour nous tous. C'est un plaisir pour moi de savoir que les petites choses que je vous ai envoyées vous ont plu. Je suis toujours, ma chère Sally, votre père affectionné. B. F.
A WILLIAM FRANKLIN
Voyage en Irlande. — Lord Hillsborough. — Parlement
dJ Irlande.— Voyage en Ecosse. — M. Bâche. —
Projet de retour.
Londres, 30 janvier 1772.
Mon cher fils,
Dans votre dernière lettre vous me parlez de certaines complaisances de lord Hillsborough, qui montrent chez lui une disposition à vous mieux traiter. La façon dont il mra
accueilli en Irlande a tout a fait le même caractère. Nous nous rencontrâmes d'abord chez le lord lieutenant. On nous avait invités à dîner, M. Jackson et moi, et à notre arrivée on nous fit entrer dans un salon où lord Hillsborough était seul. Il fut extrêmement poli, surtout avec moi que peu de temps auparavant il avait traité devant M. Strahan de factieux, d'homme turbulent ne pensant qu'à mal, de républicain, d'ennemi du gouvernement du Roi et que sais-je? Il se mit à causer très -franchement avec nous, et nous invita tous les deux à nous arrêter chez lui, à Hillsborough, quand nous irions au nord ; il insista de façon si polie que nous ne pûmes refuser de lui dire que si nous prenions cette route, nous irions certainement lui présenter nos respects. Dans ma pensée j'étais décidé à ne pas prendre ce chemin, mais M. Jackson, considérant les obligations de sa place, se crut obligé de faire visite à Sa Seigneurie. Lord Hillsborough dîna avec nous chez le lord lieutenant. Il y avait à table le lord chancelier, le Président de l'assemblée, et tous les grands fonctionnaires. Sa Seigneurie parla de ma santé, et fut infiniment poli. Il quitta Dublin quelques jours avant nous.
Nous allâmes le voir à Hillsboroug où il nous retint quatre jours chez lui... Il ne semblait occupé que de me rendre agréable le séjour de sa maison; il fit monter avec moi dans son phaéton, son fils aîné lord Killwarling, pour que ce dernier me fit faire un tour de quarante milles, afin que je pusse voir le pays, les maisons de campagne, les manufactures, enfin il m'enveloppa lui-même dans son grand manteau, de crainte que je prisse froid. Bref il paraissait fort désireux de me donner à moi, et par moi aux colonies, une bonne opinion de sa personne. Tout cela m' étonnait, car je sais qu'il n'aime ni les colonies, ni moi; ma seule façon d'expliquer sa conduite c'est de supposer qu'il craint l'approche d'un orage, et qu'il veut diminuer d'avance le nombre d'ennemis qu'il s'est fait si imprudem-
ment. Mais s'il ne prend pas des mesures pour retirer les troupes, révoquer les droits, ou abolir les instructions qui nous blessent,] e penserai que toutes ses politesses ne signifient qu'une chose : c'est qu'on caresse et qu'on flatte le cheval pour le rendre plus patient, tandis qu'on lui tient la bride plus serrée, et qu'on lui enfonce l'éperon plus avant dans les flancs.
A Dublin nous avons été reçus par les deux partis, les courtisans et les patriotes. Les derniers m'ont traité avec un respect particulier. On nous a fait asseoir parmi les membres de la Chambre des Communes, M. Jackson, comme membre du Parlement anglais, et moi comme membre d'un Parlement anglais en Amérique. Le président proposa qu'on me fît cet honneur, en y joignant des paroles très-obligeantes pour ma personne. La Chambre répondit par un oui unanime ; deux des membres vinrent me prendre, me conduisirent au milieu d'eux, et me donnèrent une place aussi honorable que commode. J'espère que nos assemblées ne resteront pas en arrière, et que si quelque membre du Parlement irlandais se trouve dans notre pays, elles lui feront la même politesse.
En Ecosse, j'ai passé cinq jours avec lord Kames, à sa résidence, Blair Drummond près de Stirling; j'ai passé deux ou trois jours à Glasgow, deux jours aux forges de Garron, et le reste du mois à Edimbourg ou aux environs, logé chez David Hume qui ne m'a pas traité avec moins de bonté que ne l'ont fait lord et lady Kames. Toutes nos anciennes connaissances m'ont demandé affectueusement de vos nouvelles, sir Alexandre Dick et sa femme, M. Mac Gowan, les docteurs Robertson, Gullen, Black, Ferguson, Russel, etc. J'ai été absent trois mois, ce voyage a fait grand bien à ma santé.
M. Bâche avait quelque désir d'obtenir une place en Amérique; je l'ai dissuadé d'en faire la demande; je ne pouvais l'appuyer, et j'aime mieux voir les miens dans
une situation indépendante, et vivant de leur travail. Je lui ai donc conseillé d'employer en marchandises l'argent qu'il avait apporté et d'aller s'établir à Philadelphie, en ne vendant qu'au comptant. De cette façon je crois qu'en renouvelant souvent son fonds, il peut faire son chemin dans le monde. Il eût été mal à Sally de quitter sa mère, sans parler des dépenses d'un si long voyage.
La résolution que le Bureau de commerce a prise de ne plus recevoir à l'avenir d'agents que ceux qui seront nommés par le concours de toute la législature, mettra fin aux agences, je suppose. Les assemblées craindront que ces nouveaux agents, nommés par l'influence ministérielle, ne puissent être de grand secours aux colonies. Pour moi je pense que les agents nommés comme ils le sont aujourd'hui, ne sont pas moins utiles au gouvernement anglais qu'aux colonies qui les envoient. Ils ont souvent empêché de fausses mesures, prises par ignorance, et qui auraient été fort préjudiciables au gouvernement. Si on les avait écoutés ils en auraient prévenu bien davantage, témoin l'acte du timbre, et l'acte des droits de douanes. Laissons donc à ses propres inventions ce ministre infaillible et qui sait tout ; ne faisons pas la dépense d'envoyer ici un agent que le ministère peut révoquer, en faisant rappeler l'acte qui le nomme. Certes je ne voudrais pas être agent dans cette fausse position, et je refuserais d'accepter une nomination de cette espèce
.... Je suis en grand débat avec moi-même pour savoir si je dois rester plus longtemps en ce pays. Le mal du pays me prend, me voici dans ma soixante septième année, et je crains que l'âge n'amène quelque infirmité qui rende mon retour impraticable. J'ai aussi quelques affaires importantes qu'il me faut régler avant ma mort, que je ne puis plus regarder comme fort éloignée. Le Parlement ne me paraît plus en disposition de se mêler quant à présent des affaires d' Amérique; soit pour imposer de nouveaux
droits, soit pour révoquer les anciens ; me fallût-il revenir ici, je pourrais donc m' absenter un an sans compromettre les affaires où je suis engagé, quoi qu'il soit peu probable qu'une fois chez moi je revoie jamais l'Angleterre. J'ai ici tant de bons et aimables amis que je passerais volontiers avec eux le reste de ma vie, si ce n'étaient les liens qui me rappellent en Amérique, et l'indélébile affection que je garde à ma chère patrie, dont je suis exilé depuis si longtemps. Mes tendresses à Betsey. Je suis toujours votre père affectionné. B. F.