‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 94 sur 115 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La concession Walpole. — Lord Hilsborough remplacé par lord Dartmouth. — Règles pour faire d'un grand empire un petit. — Édit du roi de Prusse.

Après son retour à Londres, Franklin se présenta chez lord Hillsborough et ne fut pas reçu. Sa Seigneurie avait été prise d'un nouveau caprice, ou plutôt une fois de plus l'esprit pratique de Franklin avait soufflé sur les chimères du noble Lord. C'est un crime que les hommes d'État ne pardonnent guère, quand ils sont de la trempe de lord Hillsborough.

Franklin, qui connaissait et aimait si bien l'Amérique, avait vu dès longtemps que le centre de la puissance américaine serait un jour au delà des Alleghanys, dans la vallée de l'Ohio et des autres affluents du Mississipi. Il s'était associé avec un riche banquier de Londres, Thomas Walpole, et quelques autres personnes, pour demander une concession de terres dans l'Ouest. C'est ce qu'on a appelé la concession Walpole.

La pétition de Franklin et de Walpole fut renvoyée au bureau du commerce, présidé par lord Hillsborough. Dès le début, Sa Seigneurie s'opposa à cette mesure, et voici par quels motifs. On verra par là quelle était Téconomie politique d'un secrétaire d'État anglais il y a cent ans :

<c Si ce vaste territoire, disait-il, est accordé à des personnes qui veuillent réellement le peupler et qui le fassent, ils emmèneront un grand nombre d'habitants de la Grande-Bretagne, et je crains que ces émigrants ne forment bientôt un peuple séparé et indépendant ; il aura bientôt ses manufactures, il ne prendra plus les produits de la mère patrie ni des provinces qui l'avoisinent. Placé loin du siège de l'Empire, de nos cours et de nos magistrats , les habitants seront hors de la portée de nos lois et de notre gouvernement. Ce pays deviendra le réceptacle et l'asile des scélérats qui, fuyant devant la justice, iront se cacher dans cette colonie. »

Lord Hillsborough concluait en disant qu'il était sage et politique d'arrêter la colonisation à la crête des Alleghanys. On tenait dans sa main les colonies qui bordaient la mer, on n'aurait aucune action sur les colonies du centre.

Ces solennelles niaiseries furent adoptées par le bureau du oommerce. Franklin répondit à lord Hillsborough dans un mémoire rédigé avec autant de bon sens que de sagacité. Empêcher l'émigration intérieure, c'était chose impossible ; il y avait déjà des milliers de familles installées sur ces terres fertiles. Fallait-il les laisser sans gouvernement et sans lois? Ces nouvelles colonies ne feraient-elles pas barrière contre les Indiens qu'elles repousseraient dans le désert? Ne se-

rait-ee pas un nouveau marché pour le commerce anglais ? Les rivières, partout navigables, n'offraient-elles pas des communications commodes, et les émigrants, en plantant ces solitudes et en les perçant de routes, ne travaillaient-ils pas pour la métropole autant que pour l'Amérique?

En juillet 1772, l'affaire fut portée devant le conseil privé. Convaincu par le travail de Franklin, le conseil se montra favorable à la pétition de Walpole, La révolution arriva avant que le plan fût exécuté ; mais le temps s'est chargé de justifier Franklin. L'Ouest (ouïe jeune géant, comme on l'appelle aujourd'hui) est le noyau et la force de l'Amérique.

Blessé par cette décision, lord Hillsborough quitta le département des affaires d'Amérique, et fut remplacé par lord Dartmouth, le bon lord Dartmouth, comme on l'appelait. Il avait été opposé à l'acte du timbre, et avait autrefois présidé le bureau du commerce avec tant de bienveillance, que Franklin l'avait désigné comme l'homme qui convenait le mieux à l'Amérique, et peut-être n'avait pas été étranger à sa nomination.

A WILLIAM FRANKLIN

Retraite de lord Hillsborough. — Lord Dartmouth.

Londres, 17 août 1772, Cher fils,

Enfin nous voici débarrassés de lord Hillsborough, lord Dartmouth prend sa place, à la grande joie de tous les amis de l'Amérique. On dira chez vous que c'est l'affaire des planteurs de l'Ohio qui l'a perdu ; la vérité est, comme je vous le mandais depuis longtemps, que

tous les ministres ses confrères en étaient las et n'attendaient qu'une occasion favorable pour lui donner un croc en jambe. Voyant donc qu'il s'était fait un point d'honneur de combattre notre plan, ils s'en firent un de le défendre, afin d'humilier leur confrère; ils savaient bien que son orgueil ne supporterait pas une mortification pareille. Je ne prétends pas dire qu'ils en eussent agi de la sorte, s'ils avaient trouvé notre plan vicieux ou l'opposition de lord Hillsborough bien fondée, mais je crois que, s'il n'eût point existé de mésintelligence entre eux, on ne se serait jamais brouillé pour si peu de chose. Il faut dire aussi que le roi était fatigué de l'homme et de son administration ; elle avait diminué l'affection et le respect des colonies pour le gouvernement royal, et (soit dit entre nous) j'ai trouvé de temps en temps le moyen de faire parvenir à Sa Majesté des renseignements et des preuves irrécusables. Je vous en dirai davantage quand je vous verrai.

Le dégoût du roi ne fit que fortifier les ministres dans leur résolution de le faire disgracier en mettant à néant son fameux Rapport. Maintenant que la chose est faite, peut-être notre affaire sera-t-elle moins regardée par le cabinet; on la laissera traîner en longueur et peut-être avorter. Gardons-nous donc de laisser entrevoir , soit par nos paroles, soit par nos actions, trop de confiance dans sa réussite, de peur de nous rendre ridicules, si elle venait à échouer. Nous faisons tous nos efforts pour terminer , mais le temps n'est pas favorable, tout le monde est parti ou part pour la campagne, ce qui laisse de la place aux accidents.

Je vous écris par Falconer, et n'ai que le temps de me dire votre père affectionné. B. F.

P. S. Les égards que lord Dartmouth m'a toujours fait l'honneur de me témoigner me font espérer que j'obtien-

drai plus facilement des conditions favorables pour nos colonies, que je n'eusse pu le faire dans ces derniers temps.

A WILLIAM FRANKLIN

De V exercice du corps,

Londres, 19 août 1772, Cher fils,

Votre lettre du li mai m'annonce votre indisposition qui m'a fort inquiété. La résolution que vous avez prise de faire plus d'exercice est très-bonne ; j'espère que vous vous y tiendrez. Il est de la dernière importance de prévenir les maladies, car leur guérison par la médecine est des plus incertaines.

En réfléchissant sur les différentes espèces d'exercices, j'ai trouvé que le quantum de chacun d'eux doit s'évaluer, non par le temps qui s'écoule ou par la distance qu'on parcourt, mais bien par le degré de chaleur qu'il produit dans le corps. Voici les observations que j'ai faites. Quand ayant froid j'entre, le matin, dans une voiture, je puis faire des courses tout le jour sans avoir chaud ; à cheval , s'il m'arrive d'avoir froid aux pieds , il me faut quelques heures avant de réussir à les échauffer; mais , tel froid que j'aie aux pieds, je ne marcherai point une heure, et d'un bon pas, sans brûler de la tête aux pieds, grâce à l'activité de la circulation du sang. En deux mots, je dirais presque (en me servant de chiffres sans égard à la stricte exactitude, mais seulement pour établir un point de comparaison) qu'on fait plus d'exercice , en parcourant un mille à cheval, que cinq dans une voiture, et plus en faisant un mille à pied, que cinq à cheval; j'ajouterai qu'on fait plus d'exercice à monter ou à descendre des escaliers pendant un mille, qu'à parcourir cinq

milles sur un terrain plat. On peut prendre les deux derniers exercices sans sortir de chez soi, quand le temps est mauvais ; le dernier est bon , lorsqu'on est pressé par l'heure , car, en peu de minutes, on se donne infiniment de mouvement. Le Dumbbell ■ est un de ces exercices en abrégé.

Au moyen de ces exercices, j'ai senti, montre en main, les battements de mon pouls monter de soixante à cent par minute, et je suppose que la chaleur augmente d'ordinaire avec la vitesse du pouls. B. F.

A WILLIAM FRANKLIN

Lord Hillsborough. — Son refus de recevoir Franklin. — Franklin nommé associé étranger de r Académie des sciences, à Paris.

Londres, 19 août 1772.

Cher fils ,

J'ai reçu votre lettre du 30 juin; je suis fâché que ma lettre, en date de Glasgow, se soit égarée, non pas tant parce que vous ne l'avez point reçue que parce qu'elle est tombée probablement entre des mains étrangères. Elle contenait quelques détails de ce qui s'est passé en Irlande, que je ne destinais qu'à vous seul.

Lord Hillsborough a vu qu'il ne pouvait rien tirer de moi, et je suppose qu'il m'a rejeté comme une orange qui ne rend pas de jus et qui, par conséquent, ne vaut plus la peine d'être pressée. Quelques jours après mon retour à Londres, je lui rendis visite pour le remercier des politesses qu'il m'avait faites en Irlande, et pour l'entretenir en même temps d'une affaire de la Géorgie. Le concierge me dit qu'il était sorti. Je laissai ma carte, j'y retournai

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