‹ Correspondance (volume 4)Chapitre 95 sur 115 · Ce sont des poids ou des boules qu'on élève à bras tendu · texte numérisé non relu

Ce sont des poids ou des boules qu'on élève à bras tendu

une autre fois : on me fit ]a même réponse, quoique je susse qu'il était chez lui, et même tête à tête avec un de mes amis. Je fis encore à ce lord deux nouvelles visites, en laissant Fintervalle d'une semaine entre chacune : toujours même réponse. La dernière fois que je me présentai, c'était un jour de réception; un grand nombre d'équipages étaient arrêtés à la porte de son hôtel. A peine mon cocher était-il descendu de son siège pour m'ouvrir la portière que le suisse, s'apercevant que c'était moi, sortit de l'hôtel et se mit à gronder insolemment mon cocher pour n'avoir pas demandé si Milord était à l'hôtel, avant d'ouvrir la portière; puis, s'adressant à moi, il me dit : « Milord n'est pas chez lui. » Je n'y suis jamais retourné depuis, et nous ne nous sommes querellés que de loin.

Gomme vous le remarquez, il y a un contraste frappant entre sa conversation avec le lord juge et la lettre qu'il vous a écrite au sujet de votre province. Ce lord Hillsborough est le plus grand hypocrite, le fourbe le plus insigne que j'aie rencontré de ma vie. Mais nous en avons fini avec lui , j'espère, et pour jamais. On méditait sa destitution depuis le jour de la mort de la princesse douairière, car je me rappelle que je me plaignais de lui, vers cette époque, auprès d'un de nos amis de la cour, dont vous pouvez aisément deviner le nom, lorsque celui-ci me dit à son tour que lord Hillsborough représentait les Américains comme un peuple remuant, toujours mécontent de tous les ministères; il était vrai, ajouta-t-il, qu'on vous avait donné trop de raisons de ne pas aimer le présent ministère, et il me demanda enfin si je connaissais une personne qui nous convint mieux que lord Hillsborough, en cas qu'il fût destitué. « Oui sans doute, lui répondis-je, c'est lord Dartmouth; nous l'aimions beaucoup alors qu'il était à la tête du bureau de commerce, et probablement nous l'aimerions encore. » Notre entretien en resta là, mais je suis presque sûr qu'il aura été rapporté précisément

où je désirais qu'il le fût, quoique j'ignore s'il a eu quelque effet.

Ma position ici est on ne peut plus agréable, surtout dans l'espérance où je suis que le nouveau ministre me donnera moins d'ennuis. Je suis considéré par les savants; je compte parmi eux beaucoup d'amis et de connaissances avec lesquels j'ai d'agréables relations; ma réputation est assez bien établie pour m'avoir protégé contre les injustices de quelques personnages puissants; je lui suis redevable de la conservation d'une place dont ils voulaient me priver. On recherche ma compagnie au point que je ne dîne que très-rarement chez moi l'hiver, et que je pourrais, si je le voulais, passer tout l'été dans les châteaux de mes amis. Les étrangers de distinction, qui viennent en Angleterre, ne manquent presque jamais de me faire visite, car ma réputation est encore plus grande au dehors qu'ici. Plusieurs ambassadeurs étrangers ont cultivé assidûment ma connaissance, me traitant comme un des leurs, soit parce qu'ils désirent apprendre de temps en temps quelque chose des affaires d'Amérique, objet important aujourd'hui pour les cours étrangères qui commencent à espérer que le pouvoir redoutable de l'Angleterre sera diminué par la défection de ses colonies ; soit quïls cherchent une occasion de me mettre en rapport avec ceux de leurs compatriotes qui le désirent. Dernièrement le roi a parlé de moi avec le plus grand éloge.

Voilà sans doute de quoi flatter ma vanité , mais souvent il me prend un violent désir de retourner dans ma patrie, désir que je ne puis apaiser autrement qu'en me promettant de partir au printemps prochain ou à l'automne, et ainsi de suite. Quant à revenir ici, une fois parti, je n'y songe guère. Je suis trop avancé dans la vie pour avoir l'idée de faire trois voyages encore. J'ai des affaires importantes à régler chez moi, et quand je réfléchis aux doubles dépenses que je fais, tant chez moi qu'ici, je ne

trouve pas que mes traitements m'en dédommagent à beaucoup près. Cependant le dernier changement de ministère pèse dans la balance et me détermine à rester un autre

hiver encore à Londres. B. F.

22 août. A propos, j'ai oublié de vous féliciter sur l'honneur de votre admission dans la Société pour la propagation de l'Évangile. Voici qui va de pair avec l'honneur que j'ai reçu en Hollande. Mais je vous laisse encore loin derrière moi, car j'ai reçu hier une lettre de Paris, dont je vous envoie l'extrait, qui m'apprend ma nomination à la place ^associé étranger de l'Académie des sciences. Cette Académie ne compte, dans toute l'Europe, que huit associés étrangers, choisis parmi les noms les plus distingués de la science. La place que j'ai l'honneur de remplir était vacante par la mort du célèbre Van Swieten de Vienne* Cette marque d'estime que me donne la première Académie du monde, malgré toutes les peines que l'abbé Nollet, un de ses membres, a prises pour la prévenir contre mes doctrines, est une victoire que je remporte sur mon rival, et sans encre versée, car je ne lui ai jamais répondu. On dit qu'à l'Académie il n'a plus qu'un confrère qui soit de son bord. Tous ceux qui se sont mêlés d'électricité sont des FranklinisteSf comme il les appelle. Votre, etc. B, F*

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