On était en guem avec la France
d'altitude et d^exposition qu'offrent ses montagnes, y donne tous les climats, de sorte qu'on y produit tous les fruits du nord et du midi, blés, raisin, pommes, pêches, oranges, citrons, bananes, etc. Nous nous y fournîmes de provisions fraîches et de rafraîchissements de toute espèce. Après quelques jours, nous continuâmes notre voyage, courant au sud jusqu'à ce que nous eussions rencontré les vents alises, et alors nous nous laissâmes porter à l'ouest jusque vers les côtes d'Amérique. Le temps était si favorable que presque tous les jours on pouvait se faire visite d'un navire à l'autre, et y dîner ensemble, ou dîner à bord du vaisseau de guerre. Les heures passaient ainsi bien plus agréablement que dans un vaisseau solitaire; c'était comme si l'on voyageait dans un village mobile, avec tous ses voisins autour de soi.
Le !•' novembre (1762), j'arrivai sain et sauf à ma maison, après une absence de près de six années; je trouvai ma femme et ma fille en bonne santé , ma fille devenue presque une femme, avec beaucoup d'aimables talents acquis en mon absence , mes amis aussi tendres et aussi affectueux que jamais; ma maison en fut remplie durant plusieurs jours; tous voulaient me féliciter de mon retour. Durant mon absence, j'avais été élu chaque année par la cité de Philadelphie pour la représenter dans notre Assemblée provinciale et, à mon entrée dans la Chambre, on me vota trois mille livres sterling pour mes services en Angleterre ; le président y joignit les remerciments de l'Assemblée.
En février suivant, mon filB arriva avec ma nouvelle fille ; car, de mon consentement et avec mon approbation, il a épousé, peu après mon départ, une très-agréable créole des Antilles, avec laquelle il est fort heureux. JeFai accompagné dans son gouvernement de la Nouvelle-Jersey. Il a été reçu de la façon la plus aimable par les personnes de tous les rangs, et depuis lors il vit avec son peuple dans
la plus grande harmonie. Entre cette province et la nôtre il n'y a qu'une rivière, et la résidence de mon fils n'est qu'à dix-sept milles de chez moi ; aussi nous voyons-nous souvent.
Au printemps de 1763, j'ai fait une tournée dans les provinces du Nord, afin d'inspecter et de régler le service des postes dans les différentes provinces. J'ai passé tout l'été à faire ce voyage, j'ai parcouru près de seize cents milles, et ne suis rentré à la maison qu'au commencement de novembre. L'Assemblée a été en séance durant cet hiver; elle a eu de chaudes querelles avec le gouverneur, et je me suis trouvé tout à fait eogagé dans les affaires pubÛr ques. Outre mes devoirs de déput(§, j'ai eu une autre fonction à remplir. J'ai été un des commissaires établis par la loi pour disposer de l'argent que le pays consacrait à la levée et à la solde d'une armée destinée à agir contre les Indiens et à défendre les frontières.
En décembre, nous avons eu deux insurrections parmi les habitants de nos frontières. Ils ont massacré vingt pauvres Indiens, qui, depuis le premier établissement de la colonie, vivaient parmi nous sous la protection de notre gouvernement. Cet événement m'a donné fort à faire; les émeutiers nous menaçaient de nouvelles violences, et leurs actes semblaient approuvés par un parti qui ne se lasse jamais; c'est alors que j'ai écrit un pao^p^et intitulé Rédt des derniers massacres^ etc. (Je crois vous l'avoir envoyé.) Je voulais fortifier la main de notre faible gouvernement en rendant impopulaire et odieuse la conduite des agitateurs. Ce pamphlet a eu un bon efi'et; et plus tard, quand un gros d'insurgés a marché en armes sur Philadelphie, au mépris du gouvernement, avec l'intention avouée de mettre à mort cent quarante Indiens convertis, qui étaient sous la protection de l'État, j'ai formé une association militaire, à la demande du gouverneur, pour le défendre lui et les Indiens, car nous n'avions pas de milice. Près
de mille citoyens ont pris les armes; le gouyerneur Penn a fait de ma maison son quartier général, et, durant quelque temps, n'a agi que sur mes conseils. Pendant quarante-huit heures, j'ai été un grand homme, ce qui m'était déjà arriYé quelques années plus tôt, dans un moment de danger public ^
Mais notre aspect guerrier et nos raisonnements (le gou- Temeur et le conseil m'envoyèrent avec trois autres per-^ sonnes pour parler aux insurgés) ayant fait reculer Témeute et rendu le calme à la cité» je devins uti plus pauvre sire que jamais, car cette transaction m'avait fait des ennemis dans la populace; et quant au gouverneur, sans parler des disputes avec sa famille qui me plaçaient sous un jour peu favorable, le service que je venais de lui rendre n'était pas de ceux qui font aimer un homme. Il crut ^occasion favorable pour m'évincer de TÀssemblée, fit agir tous ses partisans et l'emporta sur moi à la dernière élection, par tme majorité de vingt-cinq voix sur quatre mille votants.
Quand la Chambre se réunit, en obtobre (1764), elle approuva les résolutions prises sous ma présidence, afin de demander à la couronne un changement de gouvernement, et elle me pria de retourner en Angleterre pour suivre cette pétition. J'accent^cette charge et, au commencement de novembre deriHK^ m'embarquai, accompagné jusqu'au Vaisseau , durantseize milles, par une cavalcade de trois cents de mes amis. Leurs souhaits de bonheur ont enflé nos voiles, et je suis arrivé à Londres en trente jours.
Depuis lors je suis engagé dans cette affaire et quelques autres qui concernent l'Amérique ; il est probable qu'elles pèseront sur moi quelque temps encore; mais je vous promets qu'une fois quitte je ne m'engage plus. Aussitôt que
1. Lors de la défaite du général Braddock par les Français^ à Ja bataille de Jfonongaheia. Voyez les mémoires, p. 260 et suiv.
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j'aurai reconquis le loisir et le repos après quoi je soupire, je me rends à votre désir, et je termine mon Art de la vertu.
En attendant, je vous prie de m'excuser en songeant que tous les hommes n'ont pas la môme force d'esprit, et que tout le monde ne peut pas, comme lord Kames, entremêler les lettres et les affaires sans nuire ni aux unes ni aux autres.
Je joins à ma lettre deux ou trois autres pamphlets sur les affaires publiques, que j'ai écrits durant mon court séjour en Amérique ' ; mais je ne vous prie pas de les lire, je sais que vous n'employez jamais votre temps inutilement. B. F.
P. S. Avant de retourner en Amérique, je me promets le plaisir de vous voir, ainsi que mes autres amis d'Ecosse.
A MISTRISS DEBORAH FRANKLIN
Londres, 4 juin 1765.
Ma chère enfant.
J'ai sous les yeux vos lettres; non pas autant de lettres que de dates, car il y en a quelques*uj|gB||a en ont deux
ou ^^V
J'aurais désiré être là pour voir finirnHiisine, car c'est une vraie machine, et comme elle est nouvelle pour vous, je pense que vous ne saurez comment la manœuvrer; on ne vous a pas suffisamment expliqué les différents moyens de vous débarrasser de la vapeur, de l'odeur et de la fumée. Je suppose que le four a été fait suivant les indica*
1. Ce sont sans doute les pamphlets dont nous avons parlé plus haut : Froides réflexionij etc., Préface au discours de Jf. Gai* Uncay, Rginarques sur la proUstation, etc.
tions de ma lettre. Vous ne me dites rien du fourneau. Si on n'a pas mis celui de fer, laissez-le jusqu'à mon retour, j'en apporterai un en cuivre, qui vaudra mieux.
Vous vous étonnez qu'à mon débarquement en Angleterre j'ai pu faire soixante-dix milles dans une courte journée d'hiver, et vous pensez que j'ai pris la diligence. Mais les routes sont si bonnes en ce pays, qu'avec une chaise de poste et des chevaux qu'on change tous les dix ou douze milles, un pareil voyage n'a rien de difficile. Une dame que je connais est venue d'Edimbourg à Londres en trois jours et demi ; il y a quatre cents milles.
J'ai reçu les deux lettres des postes ; mais ce n'est pas seulement de cette sorte de lettres que j'ai besoin, il faut m'envoyer toutes celles qu'on m'adressera.
J'en suis réduit à maudire de loin M. Smith, qui n'a pas mis la maison en état de vous recevoir, qui n'a pas fait placer les haies, ni su rien finir. Le puits aurait dû être creusé cet hiver ou de bonne heure au printemps ; vous ne m'en dites rien. Il aurait fallu travailler au jardin longtemps avant la date de votre dernière lettre , mais peut-être les décombres n'étaient-ils pas enlevés. Je suis fort obligé à mes bons vieux amis qui m'ont fait l'honneur de se souvenir de moi dans une cuisine qui n'est pas finie. J'espère boire bientôt aveceux dans le parloir.
Je suis biefl^^^aissant aux bonnes dames qui m'envoient leurs sc^^pRr Présentez tous mes respects à toutes celles que vou^E^vez nommées. Je suis heureux d'apprendre que votis êtes moins souvent prise de votre migraine et de cette douleur dans le côté. Quant à moi, je suis aussi en parfaite santé. Dieu est vraiment bon pour nous deux, à bien des égards. Jouissons de ses faveurs avec un cœur reconnaissant et joyeux, et, puisque nous ne pouvons rien faire pour lui directement, montrons-lui combien nous sentons sa bonté en continuant de faire du bien à nos frères, sans égard à la façon dont ils nous payeront,
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soit en bien, soit en mal. Qu'ils soient ou non nos ennemis, tous les hommes n'en sont pas moins les enfants de Dieu. Les amitiés de ce monde sont chose changeante, incertaine, passagère, mais la grâce de Dieu, si nous pouvons l'obtenir, est un héritage étemel.
Je suis, ma chère Debby, votre mari qui vous aime toujours, B. F.
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CHiPlTRE IV.
Jalousie du commerce anglais. — Origine de VActe du Timbre, — Opposition de Franklin. — Effet de l'acte du timbre en Amérique. — Examen de Franklin devant le Parlement d'Angleterre. — Rappel de l'acte du timbre. — Voyage en Allemagne et en France.
Nous voici arrivés à une époque qui date dans la vie de Franklin. A cinquante-neuf ans, à Tftge où tant d'hommes se reposent, il allait entrer dans une nouvelle carrière politique sur un plus grand théâtre d'action . Ce n'est plus l'obscur agent d'une petite colonie que nous allons voir, mais le représentant de TÂmérique ; et ce rôle, Franklin le jouera pendant vingt ans, aux applaudissements de tous les amis de la liberté.
En faisant sortir la France du Canada, en laissant les Anglais seuls maîtres de TAmérique, la paix de 1763 avait à la fois rendu les colons plus difficiles à gouverner et l'Angleterre plus exigeante. Longtemps maintenus dans Tobéissance par la crainte qu'ils avaient
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des Français et le besoin d'être soutenus par la métropole, les colons s'étaient soumis patiemment au monopole oommercial de l'Angleterre, et, de son cAté, l'Angleterre atait ménagé les libertés intérieures des colonies, car sans parler du Marché avantageux que lui offrait l'Amérique, les milices coloniales étaient sa meilleure défense contre les Français. Mais après 1763, les fabricants et armateurs anglais commencèrent à se plaindre de la prétendue concarrence que leur faisait l'Amérique. Sur ce point, Tégoîsme acceptait les contes les plus ridicules. De son c6té| le gouvernement anglais songeait à tirer un revenu des colonies et à réduire leur indépendance politique. Dès son arrivée à Londres, Franklin eut à lutter contre cet esprit de vertige qui devait amener l'indépendance des colonies et Thumiliation de l'Angleterre.
▲ L'ÉDinuR d'un journal.
Sur Iw nouvelles que dorment les joumauœ.
Lundi, 70 mai 1765.
Monsieur,
Bans votre numéro de mercredi dernier, un ingénieux correspondant, qui sHntituIe le Spectateur et qui date de Pimlico^ témoigne en apparence son bon vouloir aux journalistes, qu'il appelle un corps utile de cette grande dté; mais, suivant moi, c'est un artifice pour les rendre ridicules, eux et leurs écrits ; et s*il parvenait à ses fins il en résulterait un grand dommage pour le public aussi bien que pour ces bonnes gens.