A JOSEPH GALLOWAY
Corrwption dans les élections.
Londres, 13 mars 1768.
Cher monsieur,
.... L'ancien Parlement est dissous, ses ennemis se trou-
1 . Plus tard le général Gates et le général Charles Lee dans l'armée américaine.
vent à Taise pour Toutrager. Vous trouverez ci-joint un pamphlet qui a paru au moment même de sa prorogation. Tous les membres sont à présent dans leurs comtés, occupés à enivrer les électeurs. En beaucoup d'endroits, c'est une confusion et un désordre inexprimables , et une profusion d'argent telle qu'on n'en a jamais vue. Le premier exemple de la vénalité des suffrages dont il soit questioa dans le journal du Parlement ne remonte pas au delà du temps de la reine Elisabeth. On regardait alors un siège au Parlement comme une corvée pénible, et naturellement on ne le recherchait pas. Il est dit cependant, dans le journal, qu'un tel, étant un peu ûmple et s'imaginant qu^il y aurait pour lui quelque avantage, donna quatre livres sterling au Maire et à la corporation de sa ville, s'ils voulaient le porter au Parlement.
Depuis ce ten^, le prix s'est monstrueusement accru, aujourd'hui il ne va pas à moins de quatre mille livres sterling î On croit que l'élection prochaine ne coûtera pas moins de deux milliom sterling; mais les gens qui ont l'expérienca des chiffres et qui agissent par calcul disent que la Couronne a, chaque année pour deux milliom de places et de pensions à donner. Il vaut donc la peine de s'engager âtaiH teiXe loterie de sept an$, quoique tous les billets ne gâgnetit pas.
Je suis, mon cher ami, votre affectionné,
 WILLIAM FRANKLIN
Élections de Wilkes — Émeutes à Londres»
Londres, 16 avril 1768.
Cher fils,
Depuis ma dernière lettre du 13 mars, une longue lettre, on ne parle de rien que des élections^ on ne' songe à rien
DE BENJAMIN FRANKUN. 199
qu'aux élections. Partout le royaume il y a eu des luttes terribles : on a dépensé en certains endroits jusqu'à 20 et 30 000 livres sterling pour une seule candidature. On ne peut calculer le mal qu'on fait au peuple, en le débauchant, en le rendant paresseux : je ne parle point du dommage actuel que fait une population ivre, brisant les maisons, les fenêtres^ etc. Il s'est passé des scènes horribles. Londres a été illuminé pendant deux nuits de suite, sur Tordre de la canaille, en réjouissance de Pélection de Wilkes' dans la Middlesex. La seconde nuit surpassa tout ce qu'on avait vu jusqu'ici dans les plus grandes réjouissances : ruelles, allées, cours, tous semblait en feu. Les principales rues do Londres furent illuminées toute la nuit. La populace fit le tour de la ville vers deux heures du matin et obligea ceux qui avaient éteint leurs lampions à les rallumer. En cas de refus on brisait toutes leurs fenêtres. On a calculé que les dommages et les dépenses de chandelles pouvaient s'élever à 50 000 liv. sterling. La dépense a été grande , mais je crois cette évaluation exagérée.
L'agitation n'est point encore tombée. Wilkes a promis qu'il se constituerait prisonnier devant la Cour mercredi prochain. On s'attend donc à quelque nouveau tumulte, et personne ne peut dire comment cela finira. C'est vraiment un événement bien extraordinaire que de voir un contumace, et un fugitif, un homme de mauvaise réputation, et ne possédant pas un farthing, revenir de France, se proposer pour candidat dans la capitale du Royaume, ne manquer d'abord son élection que pour s'être présenté trop tard, et
1. Wilkes , personnage du reste fort peu recommandahley avait été poursuivi pour avoir attaqué le gouvernement dans le numéro 45 d'un journal intitulé le North-Briton, Le Parlement avait ordonné que ce numéro 45 fût brûlé par la main du bourreau* La liberté de la presse était atteinte. Wilkes (Ut quelque temps le héros et le martyr de cette cause; c'est ce qui explique son Jour de popularité.
emporter enfin la majorité des suffrages dans le premier Comté d'Angleterre. La foule, (excitée par une quantité de chansons qu'on chantait, ou, pour mieux dire, qu'on beuglait dans toutes les rues), forçait les gentilshommes et les ladies de tous rangs, à mesure qu'ils passaient dans leur voiture, à crier : « Vive Wilkçs et la Liberté ! » On écrivait les mêmes mots avec de la craie sur toutes les voitures et on inscrivait le numéro 45 sur toutes les portes, dans la ville, le long des routes jusqu'à une grande distance dans la campagne. J'allai, la semaine dernière, à Winchester; sur la route il n'y avait guère de portes ou de volets qui ne fussent numérotés jusqu'au delà de quinze milles; je vis même encore, çà et là de ces numéros jusqu'à Winchester, qui est à soixante-quatre milles de Londres. B, F.