A LORD HOWE
Philadelphie, le 20 juillet 1776.
Mylord,
J'ai reçu les lettres que Votre Excellence a bien voulu me faire passer, et je vous prie d'agréer mes remerdments.
Les dépêches officielles, dont vous me parlez, ne contiennent rien de plus que ce que nous avons vu dans l'acte du parlement, c'est-à-dire, des offres de pardon si nous nous soumettons. J'en suis véritablement fâché : car il doit être pénible pour Votre Seigneurie d'être envoyée si loin pour une mission aussi désespérée.
Offrir un pardon aux colonies, qui sont la partie outragée, c'est, en vérité, montrer qu'on nous croit l'ignorance, la bassesse, l'insensibilité que votre aveugle et orgueilleuse nation s'est longtemps plu à nous supposer. Cette ofi're ne peut avoir d'autre effet que d'accroître nos ressentiments.
U est impossible que nous songions à nous soumettre à «^uvernement qui. avec la plus insigne barbarie et la
plus folle cruauté, a, dans le fort de l'hiver, brûlé nos villes sans défense, excité les sauvages à massacrer nos cultivateurs, nos esclaves à assassiner leurs maîtres, et qui nous envoie en ce moment même des mercenaires étrangers * pour inonder de sang nos établissements.
Ces atrocités ont éteint la dernière étincelle d'affection, que nous avions pour une mère patrie, qui nous fut jadis si chère. Mais quand il nous serait possible d'oublier et de pardonner les injures que nous avons reçues, vous ne pourriez pas, vous Anglais, pardonner au peuple que vous avez si cruellement offensé. Vous ne pourriez jamais vous confier à nous comme à des concitoyens et nous permettre de jouir d'une égale liberté, après nous avoir donné de justes sujets d'inimitié permanente. Si nous rentrions sous votre gouvernement, le souvenir du mal que vous nous avez fait, vous engagerait à nous écraser de la plus cruelle tyrannie, et à empêcher par tous les moyens en votre pouvoir les progrès de notre force et de notre prospérité.
Votre Seigneurie parle de c la sollicitude paternelle du roi, pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les colonies et l'Angleterre. » — Si, par la paix, vous entendez celle qui peut avoir lieu entre la Grande- Bretagne et l'Amérique, comme entre deux États différents, qui sont maintenant en guerre, et si Sa Majesté vous a donné des pouvoirs pour traiter avec nous d'une telle paix, j'oserai vous dire, quoique je n'y sois nullement autorisé, que je crois que ce traité n'est pas impossible à conclure avant que nous n'ayons contracté des alliances étrangères. Mais je suis persuadé que ces pouvoirs, vous ne les avez pas.
Si votre nation punissait les gouverneurs des colonies, qui ont créé et fomenté la discorde, si elle rebâtissait nos
1. L'Angleterre avait acheté et payé au Landgrave de Hessedes régiments allemands qu'elle expédiait en Amérique. Mirabeau eut la gloire de s'élever en Europe contre cette indignité*
126 C0RBB8P0KDANGB
villes brûlées et réparait, le mieu?: qa'il loi soit passible^ les torts qu'elle nous a faits, elle pourrait recouvrer notre estime, profiter beaucoup de notre commerce qui s'accroît sans cesse, et se fortifier encore de notre amitié. Mais je connais trop Texcès de son orgueil et de sa folie pour croire qu'elle veuille prendre des mesures aussi salutaires. Sa passion de conquêtes , comme nation guerrière, son amour de domination, conmie nation ambitieuse, sa soif de richesses et de monopole , comme nation commerçante, toutes ces causes illégitimes se réunissent pour lui oacbsr ses vrais intérêts, et la poussent continuellement h entreprendre ces expéditions lointsûnes et ruineuses, qui lui coûtent tant d'hommes et tant d'argent, et qui, à la fin, lui seront aussi funestes que les croisades l'ont été à la plupart des nations de l'Europe.
Je n'ai point, mylord, la vanité de croire que j'intimi* derai votre nation, en lui prédisant les effets de cette guerre. Je sais, au contraire, que cette prédiction aura le sort de toutes celles que j'ai faites en Angleterre ; on n'y croira qu'après que l'événement l'aura vérifiée.
Longtemps animé d'un zèle sincère et infatigable, je me suis efforcé d'empêcher qu'on ne brisât ce noble et beau vase de porcelaine, l'empire britannique I car je savais qu'une fois brisé, ses différentes parties n'auraient plus la force ni le prix del'ensemble, etqu'on ne les réunirait plus.
Votre Seigneurie se rappellera, peut-être, les larmes de joie qui coulèrent de mes yeux chez votre bonne ecnir, à Londres, lorsque vous me fîtes espérer quMne réoondliation, entre l'Angleterre et les colonies, pourrait bientét avoir lieu. J'ai eu le malheur de voir cet espoir déQU et d'être traité comme l'auteur du mal que je m^efforçais de prévenir. Mais ce qui m'& consolé de cette imputation mal» veillante et sans fondement, c'est que j'ai conservé, en Angleterre, l'amitié de plusieurs hommes sages et vertueux, et l'estime de lord Howe.
La juste estime, et permettex^moi de le dire, raffectî çue j'aurai toujours pour Votre Seigneurie, me Jai^^Ji gretter que vous soyez chargé de faire une gue le grand motif est, comme vous le dites dans vo c la nécessité d'empêcher le commerce américa ser dans des canaux étrangers. > Il me semh l'obtention, ni la conservation d'un commerce, avantageux qu'il soit, ne peut autoriser les honf s'entr'égorger. Le vrai, le plus sûr moyen d'étendre pommercB, c'est la bonté et le bon marché des choses ; jamais le profit d'aucun commerce n'équivaudra aux frais qu'il en coûte , lorsqu'on veut le faire de force, et le maintenir avec des flottes et des armées.
Je considère donc la guerre qu'on nous fait comme injuste et insensée; je suis convaincu que la froide et impartiale postérité condamnera à. l'infamie ceux qui l'ont conseillée, et que le succès même ne sauvera pas d'un certain déshonneur ceux qui volontairement ont accepté de la conduire. Je sais que votre grand motif pour venir ici a été l'espoir d'amener une réconciliation, et je crois que quand vous verres que cela est impossible, aux conditions qu'on vous a chargé de nous proposer, vous laisseres cet odieux commandement, et vous rentreres avec honneur dana la vie privée,
Aveo le plus grand et le plus sincère respect, j'ai l'hon** neur d'être, mylord, le très-obéissant et très-'humble serviteur de Votre Seigneurie. B. F,
A la suite de cette lettre, qui parut un peu vive à lord Howe, l'amiral, désireux de rétablir Taccord entre les deux pays, envoya à Philadelphie le général américain Sullivan son prisonnier, pour demander une conférence; le Congrès nomma trois comluissaires pour se rendre auprès de Sa Seigneurie.
Ces trois commissaires étaient Franklin, John Adams etHutledge. L'entrevue ent lieu à Staten Island, elle n'amena et ne pouvait amener aucun résultat. L'Ame- ^ rique était résolue à maintenir son indépendance, et à ^ ne traiter avec l'Angleterre que sur le pied d'égalité. On n'en était pas là à Londres; il fallut six ans de guerre malheureuse, l'hostilité de la France et de l'Espagne et la crainte d'avoir l'Europe entière sur les bras pour que le roi Georges m se résignât à la paix, aux conditions proposées par Franklin.
Pour résister à la Grande-Bretagne il fallait aux États-Unis de l'argent, des munitions, des alliances. Le moyen d'acquérir ces ressources nécessaires, c'était d'offrir aux étrangers un commerce, dont l'Angleterre avait eu jusque-là le monopole. Ce fut à la France qu'on songea tout d'abord; la paix de 1763 qui nous avait fait sortir de l'Amérique avait été humiliante et douloureuse pour nous, le temps n'avait pas guéri cette blessure; le Congrès pensa que la France ne perdrait pas cette occasion d'humilier sa rivale, et de lui fidre expier le passé. C'était bien raisonner.
Pour négocier avec la France il fallait un homme qui connût l'Europe, et que l'Europe appréciât. On pensa à Franklin. Il avait en France une belle position comme associé de l'Académie des sciences, et de plus il avait souvent vu, en Angleterre, l'agent français M. Gamier, qui lui avait rappelé plus d'une fois que Henri IV avait soutenu les Provinces-Unies dans leur lutte pour l'indépendance, et qu'on pouvait compter sur la France en même occasion. Malgré ses soixantedix ans Franklin accepta cette mission qui n'était pas sans danger, On lui adjoignit Silas Deane, qui était
DE BENJAMIN FRANKUN. 129
déjà en France pour y acheter des munitions et Arthur Lee, qui était en Angleterre. Aussitôt nommé, Fraoklin, 86 mit en mesure de partir, il emmena avec lui deux de ses petits-fils, William Temple Franklin, et Benjamin Franklin Bâche. Le 27 octobre 1776, tous trois s'embarquèrent sur le sloop de guerre Reprisai^ porteur de seize canons et commandé par le capitaine Wickes.
Avant son départ Franklin, réunit tout l'argent dont il pouvait disposer, trois à quatre mille livres sterling % et le mit à la disposition du Congrès, à titre de prêt. Son patriotisme ne s'exhalait pas en vaines paroles; il voulait servir l'Amérique de son argent, de son temps, de sa santé et de sa vie. C'est par ce côté que Franklin est un grand homme ; les gens d'esprit sont rarement aussi simples et aussi dévoués.