à lOÛOOO francs
II — y
CHAPITBE X.
Arrivée en France* -^ Résideûce à Pass/é »- Réception à Paris. ^ Entrevue avec M. de Vergennes. — Lord Stormont. — Lâfayeite. — Traité d'aluance. — Franklin à la cotii'. (1176-1778.)
A JOHN HANCOCK, PRÉSIDENT DU QOJHQRÈBt
Arrivée en France.
Nantes,. 8 décembre 1776.
Monsieur,
Trente jours après avoir quitté les caps de la Delaware, nous avons jeté Pancre dans la baie de Quiberon. Je restai quatre jours à bord, espérant que le vent changerait et nous ferait entrer en Loire, mais le vent semblait fixé au point opposé. Je débarquai à Auray, et j'arrivai ici avec quelque difficulté, la route n'étant pas pourvue de bons moyens de transport.
Deux jours avant de voir la terre, nous rencontrftme une brigaotine sortie de Bordeaux , qui appartenait au port de Cork, et une autre chargée à Rochefort et appartenant au port de Hull; nous les avons prises toutes les deux. La
CORRESPONDANCE DE PRANKLIN. 131
première avait à bord des douves, du goudron, de la térô* benthine et du vin ; l'autre était chargée d*eau-de-vîô et de graine de lin. Nous ne l^avons trop qu'en faire; elles ne valent guère la peine d^être envoyées en Amérique, et on ne sait paâ encore quelle est l'intention de la cour de France au sujet des prises amenées dans ses ports. En permettre la vente est contraire aux traités avec la Grande- Bretagne, et nous n'avons aucun moyen de juger ceâ priseâ et de les confirmer. Il ne manque pas de gens ici qui achèteraient les prises ; nous avons déjà reçu les offres de quelques personnes qui prendraient à leur compte leë chances d'illégalité. Aussitôt que le capitaine Wickes aura fait des vivres, il croisera dans le canal.
Nos amis de France ont été abattus par le récit que la Gaiette a fait des avantages que les troupes anglaises ont remportés sur nous. Je les ai un peu remontés, en les assurant que nous faisons encore face à l'ennemi, et que nous ne craignons pas que ses armées soient en état de faire leur jonôtion. J'apprends que M. Lee a été dernièrement à PariS) que M. Deane y est encore, et que sous main on obtient du gouvernement un secours de deux cents pièces de bronee, de trente mille fusils, et d'autres fournitures militidres qu'on embarque pour l'Amérique, et qui seront convoyées par un bâtiment de guerre. M. Penet', de qui je tiens ces nouvelles, me dit que la cour d'Angleterre a eu la folie de demander qu'on lui livrât M. Deane ; on a refusé.
Notre voyage n'a pas été long, mais il a été rude, et je m'en sens fort affaibli ; mais les forces me reviennent journellement, et dans quelques jours je serai en état de fali^e le Voyage de Paris. Je n'ai point pris encore de caractère imbllc ; il eàt prudent de Savoir d'abôfd st la dôur est prôtd et disposée àrecevoif des énvoyéd du Congrès; notift hé
1. C'était un négociant dô Nantes qUe lé Congrès avait em« ployé comme agent en France.
voulons ni Tembarrasser, ni nous exposer h un reius désagréable. J'ai dépéché un exprès à M. Deane, avec les lettres que le Comité m'avait remises pour lui, et une copie de nos pouvoirs, afin qu'il puisse faire les démarches convenables et me renseigner. En attendant, je vois qu'en générai on suppose que je viens ici pour négocier, et cette idée fait grand plaisir, si j'en puis juger par toutes les politesses que je reçois des personnes considérables qui m'ont fait l'honneur de venir me voir.
J'ai prié M. Deane de prendre le moyen le plus sûr et le plus prompt de faire connaître à M. Lee sa nomination. J'ai trouvé ici plusieurs vaisseaux prêts à partir et chargés de provisions militaires pour l'Amérique. Il y a grand espoir que nous serons mieux fournis pour la prochaine campagne, et beaucoup plus forts qu'à la dernière. La flotte espagnole a mis à la voile avec sept mille hommes d'infanterie et un certain nombre de chevaux ; sa destination n'est pas connue, on suppose qu'elle va attaquer les Portugais au Brésil. La France et l'Angleterre préparent toutes deux des flottes considérables ; on dit que toutes les puissances de l'Europe se préparent, craignant que la guerre générale ne soit pas fort éloignée. A mon arrivée à Paris, je vous en dirai' davantage. Je vous prie de présenter mes respects au Congrès, et de l'assurer que je ferai tous mes efforts pour le servir. Avec la plus sincère estime, j'ai l'honneur d'être, etc. B. F.
Franklin arriva à Paris le 21 décembre, et descendit rue de l'Université, à l'hôtel de Hambourg. Il y trouva M. Deane, qui l'attendait. M. Lee arriva le lendemain. On pouvait donc agir de suite. Franklin, qui avait afiiedre à Versailles non moins qu'à Paris, se logea à Passy, dans une fort belle maison, appelée l'hôtel de Yalentinois, qui appartenait à M. Leray de Ghau-
DE BENJAMIN FRANKLIN. 13a
monty un grand ami de l'Amérique. Ce fut là qu'il habita durant tout son séjour en France, sans que jamais M. de Gbaumont voulût accepter de loyer.
Son arrivée à Paris fit grande sensation. Tout ce qu'il y avait de philosophes, de savants, d'amis de la liberté, d'ennemis de l'Angleterre, ou même de curieux, voulait voir Tauteur du Bonhomme Richard^ le patriote, le sage en cheveux blancs. On se disputait rhonneur de causer avec ce vieillard qui avait l'âme d'un Gaton et la finesse d'un Socrate. La simplicité de son costume ajoutait à l'originalité de sa personne ; et l'on vendait partout le portrait de Franklin avec la belle .devise que Turgot lui avait faite :
Eripuit cϔo fulmen sceptrwuque tyrannis,
Silas Deane, son compatriote et son associé, nous dit : « Jamais je n'ai ressenti de plus grande joie qu'en étant témoin de l'honneur que les Français faisaient à Franklin. On plaidait une grande cause devant le parlement de Paris. Le palais et les rues voisines étaient remplis de monde ; à la vue de Franklin les rangs s'ouvrirent de la façon la plus respectueuse ; il alla gagner la place qui lui était réservée, au milieu des acclamations de la foule, honneur qu'on ne rend pas toujours aux princes du sang. Quand il allait à l'Opéra ou au théâtre on le recevait de la même façon, j'avoue que j'en éprouvais une joie pure, un orgueil honnête^ mais non pas désintéressé, car je regardais comme un honneur d'être connu pour un Américain et un ami de Franklin. »
On publia un si grand nombre de portraits du doc-
tetur, qn'un de ses petits-fils a pu en rassembler cent cinquante. Médaillons, médailles, bustes de toute grandeur, de toute forme, de tout style trouvaient aussitôt des acheteurs; c'était vue véritable fglie. U est vrai que ce n'était pas Franklin seulement qu'on saluait, c'était aussi la liberté naissante^ et l'esppir de se yçnger des Anglais,
A lOSTRISS IIÂRT HEWSON.
Paris, }9 12 janviQr 1777,
l{a ehëre, ofaèro Polly,
FigureE-yous un vieil homme qui se promène au milieu des tôtes poudrées de Paris, avec des cheveux gris sortant d'un bonnet fourré. C'est cette figure bizarre qui vous salue avec mille bénédictions pour vous et vos chers petits.
A moi^ arrivée ici, Mademoiselle Pihéron m'a fait grand plaisir en me permettant de lire la lettre q^e vous lui avei écrite, Ty ai vu que vou9 et les vôtres vous étiez tous en bo^ne imté, au mois d'août dernier» «Tai avec moi moa dernier petit-fils, Benjamin Franklin Bâche, un très-boa garçon. Je veui[ lui donner un peu de langue et d'adresse française, puis je l'enverrai présenter ses respects à miss Hev^son. Mon amitié à tous ceux qui vous aiment, et en particulier à la chère DoUy. Je suis toujours, ma chère amie, votre affectionné B. F.
P. S, Temple, qui m'a accompagné, vous présente 9e| respects. Jl fout que je vous décide % venir en Amérique '.
1. Miss Hewson était devenue veuye, vers la fin du séjour de Franklin à Londres. Dans l'intérêt de ses enfants elle se décida plus tard à passer en Amérique, où elle reçut le dernier 9Qupir de son vieil et Qdèle awi*
DE BENJAMIN FRANKLIN. i35
Je veux tirer tous mes amis de ce maudit pays. J^aivu dans le journal sept paragraphes sur moi dont six. sont des mensonges.
Le 28 décembre 1776, les commissaires américains avaient été reçus à Versailles, par Thabile ministre des affaires étrangères, M. le comte de Vergennes. La France n'était pas encore décidée à épouser publiquement la cause des Américains^ c'est-à-dire à déclarer la guerre k l'Angleterre; mais elle était résolue à aider sons main les insurgents. Un million de livres avait été avancé à Beaumarchais pour acheter des munitions, et un bienfaitenr inconnu, qui n'était autre que Louis XYI donnait auge commissaires cinq cent mille livres par trimestre, pour employer en armes et en provisions. De cette amitié & une alliance véritable il n'y avait qu'un pas, Franklin ne douta point un instant que la France ne fût un jour l'amie déclaré des Ëtat-Unis. Q fallait seulement attendre l'heure favorable pour les deux pays.
Les commissaires apprirent bientôt que les Anglais traitaient avec une cruauté coupable les prisonniers faits à la mer ; on forçait les uns de servir dans la marine anglaise et de combattre contre leurs concitoyens; on envoyait les autres dans les établissements anglais, en Asie ou en Afrique. Les commissaires écrivirent à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Stormont, ils lui proposèrent d'échanger à nombre égal des marins anglais qu'un croiseur américain avait amenés enFrance. Lord Stormont ne daigna pas répondre ; une seconde lettre n'obtint que la réplique suivante : « L'ambassadeur du roi ne reçoit aucune communication des rebelles.
à moins qu'ils ne viennent implorer la merci de Sa Majesté. » Franklin renvoya cette lettre insolente, en y joignant les mots suivants : < En réponse à une lettre qui touche aux plus visibles intérêts de Thumanité, et qui concerne deux nations, la Grande-Bretagne et les États-Unis, nous avons reçu cette note inconvenante que nous renvoyons à Votre Seigneurie pour qu'elle fasse de plus mûres réflexions. » Pour être méritée, la leçon n'en était pas moins dure ; ce qui fut plus pénible encore pour l'orgueil anglais, c'est que bientôt le nombre des prisonniers faits par les croiseurs américains força les Anglais k se soumettre à la loi des nations, sinon par humanité, au moins par nécessité K
Ce ne fut pas la seule façon dont Franklin soutint l'opinion. Ses bons mots faisaient le tour de Paris. Un jour on vint lui annoncer que l'ambassadeur anglais disait partout que le général Washington et six bataillons américains avaient déposé les armes devant les Anglais. On lui demanda si c'était la vérité : « Non, monsieur, répondit-il, ce n'est pas la vérité, ce n'est qu'un Stormont. » Une autrefois un curieux impertinent lui dit que l'Amérique présentait un spectacle sublime. « Oui, répliqua Franklin, mais les spectateurs ne payent pas*. »