‹ CorrespondanceChapitre 32 sur 95 · En octobre · texte numérisé non relu

En octobre

laissée depuis deux ou trois mois pour tenir compagnie au gouverneur Tryon et à d'autres Tories^ k bord de VAsié, un des vaisseaux du roi, alors en rade ; et, pendant tout ce temps, ce vilain homme ne s'était pas rendu une seule fois à terre pour voir sa femme. Nos troupes se répandaient dans la ville, mistriss Barrow faisait ses paquets pour partir ; sa maison étant très-vaste, elle craignait qu'on ne la forçât à loger des officiers. Gomme elle paraissait fort embarrassée, ne sachant trop où aller, je lui conseillai de rester chez elle ; j'allai trouver les officiers supérieurs qui commandaient dans la ville, je les priai de prendre cette dame sous leur protection : ce qu'ils me promirent, et ils ont tenu parole.

A nioB retour du Canada, où j'avais été une espèce de gouverneur (et un fort bon, par parenthèse) durant quinze jours, et où je serais peut-être encore en cette qualité, si votre maudite armée, ennemie de tous bon gouvernement, n'était venue m'en chasser les armes à la main, je trouvai mistriss Barrow en tranquille possession de sa maison. Je lui demandai de quelle manière nos gens s'étaient conduits envers elle. Elle me parla avec les plus grands éloges des attentions délicates qu'on avait eues pour elle, de la sécurité et du repos dont elle avait joui. Je lui dis que j'en étais charmé et que si les Américains l'avaient maltraitée, je me serais fait Tory, a En ce cas, dit-elle avec cette aimable gaieté qui lui est naturelle, je souhaiterais quHîs m*eussent mal traitée. > Car il faut vous avouer qu'elle est tout aussi Tory que vous, et qu'elle a aussitôt fait de crier au rebelle. Nous primes le thé ensemble, et causâmes amicalement de vous et de nos autres amis les Wilkes, dont elle n'avait point reçu de nouvelles. Mais depuis lors qu'est devenue mistriss Barrow? Je l'ignore. La rue où elle demeurait a été, ^elques mois après presque entièrement brûlée; mais comme la ville était

lors, comme elle est encore, au pouvoir des troupes du

illO CORRESPONDANCE

roi, je n'ai pu trouver Toccasion de savoir si elle avait ou non souffert de Pincendie. J'espère que non, car, autremeni, j ^aurais à regretter de Tavoir engagée à rester chez elle.

Je suis fort aise d'apprendre que cette malheureuse, mais digne famille des Wilkes ait entrepris un commerce qui puisse la faire vivre. Dieu les bénisse et puissent-ils voir de meilleurs jours! Je suis enchanté des bonnes fortunes de M. Cheap et du docteur H***, — Apprenez, je vous prie, si vous ne le savez pas encore, à vous réjouir des plaisirs de votre prochain, à vous rendre heureuse de son bonheur, quand le bonheur vous oublie. Peut-être alors ne vous fatiguerez-vous plus si vite de l'endroit oîi le sort pourra vous placer, et ne serez vous plus si pressée de courir pour vous délivrer de votre ennui. Je crois que vous avez deviné la véritable cause de l'ennui que vous donne Saint-Omer : c'est que vous êtes un peu de mauvaise humeur; effet ordinaire d'une vie trop douce et de Foisivetë. Un mois à. Bridewell, un seul mois à battra le chanvre, au pain et à. Peau, vous rendrait la santé et la gaieté, et ferait que vous seriez contente en toute situation. Je vous prescris ce régime, ma chère, par pure bonté, et sans rien demander pour l'ordonnance. £t permettez-moi de vous dire que si vous ne prenez pas sur vous, ni Lille, ni Bruxelles ne vous plairont. Je ne connais pas le prix de la vie dans ces deux villes; mais ce dont je suis sûr, c'est qu'avec un peu d'économie, une femme seule peut vivre très-bien partout avec 200 livres sterling de rente, se chargeât elle de moi par-dessus le marché. Cependant gardez- vous de prendre la chose au sérieux, et de m'inviter à aller vivre avec vous ; car mon poste est ici; votre proposition ne pourrait me convenir, et je ne sais si j'aurais le courage de vous refuser.

Présentez mes respects à Mmes Payne et Heathcoat. Je n'ai pas l'honneur de les connaître; mais, puisque vous

dites qu'elles sont dévouées à la cause américaine,- il faut que ce soient des femmes de bon sens. Je sais que vous désirez me voir; mais, comme cela ne se peut pas, je vais vous faire une .description de ma personne. Figurez- vous d'abord que je suis aussi gai, aussi fort, aussi dispos qu'autrefois, seulement un peu plus vieux de quelques années; je me mets le plus simplement du monde; je porte mes cheveux qui sont gris, longs et clair-semés; ils sortent d'un beau bonnet fourré qui compose toute ma coiffure^ et descend, sur le front, presque jusqu'à mes lunettes. Concevez quelle figure je dois faire parmi les têtes poudrées de Paris ! Je voudrais, pour beaucoup, que toutes les belles dames et tous les gentilshommes de France eussent la bonté d'adopter ma mode, de se coiffer comme je le fais, de congédier leurs friseurs^ et de me compter, à moi, la moitié de ce qu'ils paient à ces messieurs. Ce ne serait pas trop exiger du beau monde; j'enrôlerais alors tous ces pemtquiers, qui sont au nombre de cent mille au moins; avec l'argent je les entretiendrais et j'irais avec eux faire une visite en Angleterre pour y arranger la tête de vos ministres et de vos conseillers privés qui, si je ne me trompe, sont en ce moment un peu dérangées. Adieu, tête folle ; croyez-moi toujours votre affectionné serviteur,

P. S. Ne soyez pas fière de la longueur de ma lettre. Un accès de goutte, qui me retient chez moi depuis cinq jours, et me fait refuser ma porte à tout le monde, me laisse le loisir de vous écrire ces bagatelles : autrement ma lettre eût été plus courte. Les visites et les affaires m'auraient interrompu; et peut-être dites-vous comme mistriss Barrow : Je le voudrais.

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