A JOHN WINTHROP
Les Hessois en Amérique.
Paris, le !•» mai ITîTi Cher monsieur,
J'ai reçu votre bonne lettre du 28 février: elle m'a fait grand plaisir. J'ai envoyé au D» Priée la lettre qui lui était adressée ; il se portait bien, mais ses amis craignaient pour lui quelque violence du Gouvernement, en raison des ex* cellents écrits qu'il a publiés récemment en faveur delà liberté. Je voudrais que tous les amisdelaliberté et de l'humanité sortissent de cette sentinede corruption, et l'abandonnassent à son malheureux sort.
Les habitants de ce pays-ci se sont presque tous pronon* ces en notre faveur. Le Gouvernement a ses raisons pour retarder la guerre ; mais il fait de grands préparatifs, et l'Espagne agit de concert avec la France. En attendant, l'Amérique récolte toutes les prises qu'elle fait sur le commerce britannique : cette espèce de monopole ne laisse pas que d'avoir ses avantages ; car en encourageant la coursOi elle accroît le nombre de nos marins, et, par ce moyeUi augmente notre puissante navale.
La conduite de ces prinees d'Allemagne qui ont' vendu le sang de leur peuple, leur a mérité le mépris et la haine de toute l'Europe. Les recrues du prince d'Anspach se sont mutinées : elles ont refusé de marcher. Ce prince a ét6 forcé de les faire désarmer et enchaîner, et de les conduire lui-môme de la sorte, jusqu'au bord de la mer, à la tête de ses gardes. A son retour, la populace de toutes les villes de Hollande, par lesquelles il a passé, l'a hué publiquement, en lui jetant les épithètes les plus outrageantes. Le roi de Prusse ^ a trouvé plaisant d'obliger ces princes à
1, Frédéric IL
laS CORRESPONDANCE
lui payer, par chaque tète d*homme qu'ils conduisent ainsi à travers ses États, le même droit qu'ils ont coutume de lui payer pour leur bétail, puisqu'ils avaient en effet vendu leurs sujets comme des moutons. La mesure a été généralement approuvée; c'est une juste flétrissure de ces tyrans. Je vous envoie ci-inclus une des nombreuses satires qu'on a publiées à cette occasion.
Je vous souhaite toutes sortes de prospérités, ainsi qu'à mon cher pays, où j'espère bien passer mes dernières années et laisser mes os.
Je suis toujours votre ami très-affectionné,
A DAVID HARTLET.
Cruel traitement des prisonniers américains en Angleterre.
Passy, 14 octobre 1777.
Cher monsieur.
J'ai reçu à sa date votre lettre du 2 mai, renfermant copie d'une lettre que vous m'avez adressée l'année dernière et qui ne m'est point parvenue. Elle a eu le sort de quelques-unes décolles que je vous ai écrites d'Amérique. Quoique nos lettres aient toujours été pleines de bienveillance pour les deux pays, que nous n'ayons pas eu de plus vif désir que d'empêcher leur ruine et de concourir à leur félicité mutuelle, j'ai craint que, si l'on venait à savoir qu'il existât une correspondance entre nous, il n'enrésultât pour vous quelque désagrément. J'ai donc tardé à vous écrire , me défiant de la poste, et ne voyant personne à qui confier mes lettres. Mais certain aujourd'hui d'une voie sûre, je me hasarde à vous écrire, surtout parce que le sujet est tel que vous pouvez recevoir une lettre de moi sans vous attirer de blâme.
Que j'aurais été heureux si l'on eût prêté quelque atten-
DE BENJAMIN FRANKUN. 1/^9
tion aux honnêtes avis que j'avais donnés. On eût évité la fatale séparation d'intérêts et la haine mutuelle que devaient amener les mesures qu'on commençait déjà d'adopter, lorsque j'étais en Angleterre; on eût prévenu les maux horribles d'uce guerre abominable. Je serais encore heureux, si je pouvais rétabUr la paix en ménageant les libertés, la sûreté et l'honneur de l'Amérique. Quant à nous soumettre au gouvernement de la Grande-Bretagne, il est inutile d'y songer. L'Angleterre a exercé sur nous d'innombrables cruautés ; elle a excité les esclaves à tuer leurs maîtres , les sauvages à massacrer les familles des cultivateurs ; elle a eu la bassesse de récompenser l'infidélité des serviteurs, de corrompre la vertu des marins à qui nos biens étaient confiés. Dans le cours de la guerre, comme dans le traitement des prisonniers, elle nous a donné de telles preuves de sa méchanceté, que jamais nous ne lui rendrons la conduite de nos affaires , ni le soin de nos intérêts. Persuader maintenant aux Américains que la guerre était purement ministérielle, comme j'ai longtemps essayé de le faire, leur dire que le peuple anglais a toujours pour eux de la bienveillance, c'est désormais chose impossible. Des milliers d'adresses imprimées dans vos gazettes approuvent la conduite du gouvernement à notre égard; elles l'encouragent à hâter notre destruction de toutes les manières ; la grande majorité du Parlement ne cesse de manifester les mêmes sentiments ; le peuple anglais célèbre par des réjouissances toute nouvelle qui lui apprend le massacre d'un peuple innocent et vertueux, qui ne combat que pour la défense de ses justes droits ; les écrits de vos moralistes, les sermons de vos théologiens les plus célèbres recommandent ces mesures; vos assemblées nationales elles-mêmes les autorisent et y applaudissent. En faut-il davantage pour nous convaincre que vous n'êtes plus cette nation magnanime et éclairée que fious estimions naguère; vous êtes devenus incapables et indignes
de nous gouverner, puisque vous n'êtes plus en état de gouverner vos» propres passions.
Néanmoins, je le répète, je serais heureux de voir la paix rétablie. Si les amis de la liberté et de la vertu qui restent encore en Angleterre, pouvaient en être retirés, je verrais avec moins de peine continuer la guerre jusqu'à la ruine de ce pays ; mais comme ce voeu est chimérique, je ne puis que désirer la paix dans Pintérôt de ces amis aussi bien que de l'humanité et pour arrêter le car^ nage.
Ce désir, quelque impuissant qu'il soit, m'engage à vous dire qu'entre deux nations exaspérées par la guerre, quelques actes de générosité et de bienveillance de la part de l'une d'elles envers les prisonniers , ont parfois adouci le ressentiment, abattu Panimosité d'un adversaire au point d'amener un arrangement. Vous autres Anglais, si vous désirez la paix, vous avez une occasion de nous le prouver, par la manière dont vous traiterez les prisonniers qui sont dans vos cachots. Ils se plaignent d'être maltraités. Us sont loin de leursamis, et de leurs familles, l'hiver approche: ils souffriront beaucoup dans l'état ot on les laisse, mal nourris, sans abri, sans vêtements, sans feu, et privés de la consolation de voir leursamis, ou même ceux de leurs ennemis qui ont quelque humanité et quelque chaJ^té.
Je puis vous affirmer, de science certaine, que vos compatriotes, prisonniers en Amérique, y ont été traités avec beaucoup de douceur; ils ont eu les mômes rations que nos troupes ; on leur a fourni de bons logements; on leur a assigné sur parole des villages salubres pour se promener et s'y distraire. Lorsque vous avez jugé convenabk de passer des contrats pour fournir des secours à vos prisonniers, les fournisseurs ont été protégés et aidés dans leurs ^^' opérations. Quelque acte remarquable de bienveillaitflljf^ envers nofligens laverait la nation anglaise de l'aceusatàiî^ d'inhumanité qui pèse sur elle et la ferait retomber sui^
liBs vrais coupables, sur ceux qui conduisent la guerre d'Amérique. Je vous suggère ces idées paf un reste de bienveillance pour une nation qu'autrefois j'ai sincèrement aimée. Mais au point ot en sont les choses et dans ma disposition d'esprit, ayant peu de goût à être votre obligé, je me contenterai de proposer que le gouvernement anglais nous permette d'envoyer un employé ou commissaire pour prendre soin de ces pauvres gens. Peut-être^ sur vos instances , obtiendrons-nous promptement cette faveur en Angleterre , quoiqu'on nous l'ait refusée fort inhumainement à New-Tork.
Si vous aviez le temps de visiter les prisons où sont renfermés nos prisonniers, et que vous fussiez curieux de vous assurer des traitements qu'ils reçoivent, je désire que vous preniez la peine de distribuer parmi les plus nécessiteux, en raison de leurs besoins, cinq ou six cents livres sterling, pour lesquelles vos traites sur moi seront ici très-exactement honorées. Vous pourriez alors parler pertinemment sur ce point dans le Parlement; et cela pourrait produire de bons effets..
Si vous ne pouvez obtenir pour nous la permission d'envoyer un commissaire , peut-être trouverez-vous , à PI|rmouth et à Portsmouth, des personnes sûres, humaines et discrètes, qui se chargeraient de faire parvenir à nos malheureux soldats, martyrs de la liberté, les secours que nous serons en état de leur procurer. Votre Roi ne vous récompensera point de cette peine, mais Dieu le fera. Je ne vous parle point de la gratitude de TAmérique, vous aurez pour vous, ce qui vaut mieux encore, l'approbation de votre conscience. Nos capitaines ont mis en liberté plus de deux cents de vos gens, faits prisonniers par nos vaisseaux de guerre et amenés en France, sans parler d'un grand nombre d'autres qui ont été débarqués près de vos cdtesi et à qui on a procuré des bâtiments pour les rapatrier* xiependant vous ne nous avez pas rendu un seul homme en
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échange. Si noas avions vendu vos compatriotes aux Maures de Salé, comttie vous avez vendu la plupart des nôtres à vos compagnies d'Afrique et des Indes orientales, auriezvous eu droit de vous plaindre?
En relisant ma lettre, j'y trouve trop dechaleur, je voulais en effacer quelques passages. Je les laisse , ils vous feront faire cette réflexion: c Si un homme froid de son naturel , que la vieillesse glace chaque jour davantage , s'échauffe ainsi à la vue des mauvais traitements que nous faisons souffrir à son pays, combien ses concitoyens ne doivent-ils pas être exaspérés contre nous? Pourquoi par notre barbarie mériter la haine irréconciliable , non-seulement des habitants actuels d'une vaste contrée, mais de leur postérité, qui sera bien plus nombreuse et, qui, de siècle en siècle , maudira le nom anglais^ comme aujourd'hui en Hollande les enfants maudissent le nom d^Albe et celui d^ Espagnol ? > C'est ce qui arrivera cependapt si vous ne changez promptement de conduite ; et si le ressentiment de la nation ne tombe sur les coupables, sur votre ministère , ou plutôt même sur le Roi, dont les ministres ne font que suivre les volontés.
Avec la plus grande estime, la plus sincère affection, et les meilleurs vœux pour votre bonheur, j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre etc. B. F.