RALPH IZARD
Passy, 29 janvier 1778.
Cher monsieur,
J'ai reça votre lettre hier soir. Des circonstances que je vous expliquerai quand j'aurai l'honneur de vous voir, m'empêchent de vous donner aujourd'hui une réponse complète. Les raisons que vous alléguez, je les ai pesées depuis longtemps. Mais je dois me résigner à rester quel* ques jours sous le coup de l'opinion que vous paraissez vous être faite, non-seulement de mon peu d'intelligence en ce qui touche les intérêts de Ji'Amérique , mais de mon défaut de sincérité et de politesse k votre endroit et d'at"tention à vos instructions. Je me flatte que tous ces défauts trouveront leur excuse , ou plutôt qu'on verra qu'ils n'ont jamais existé. Vous dites que vous vous sentez blessé. Permettez-moi de vous offrir une maxime, qui m'a servi dans la vie, et qui pourra vous servir pour éviter ces blessures imaginaires: c Au lieu de supposer que vos amis ont tort , jusqu'à ce que vous trouviez qu'ils ont raison^ supposez toujours qu'ils ont raison jusqu'à ce que vous trouviez qu'ils ont tort, » On vous a dit, ou vous avez imaginé tout ce qu'on peut dire ou supposer d'un côlé, mais l'autre côté vous ne l'avez point envisagé. Je n'en suis pas moins avec une sincère estime , cher monsieur, votre très-obéissant et très-humble serviteur. B. F,
1. M. Ralph Izard avait été nommé par le Congrès commissaire près la cour de Toscane. L'état des affaires européennes l'obligea de rester à Paris, et il se plaignit que Franklin ne le consultât pas sur le traité d'alliance avec la France qui était sur le point d'être signé. 11 fut signé en effet le 6 février 1778.
A DAVID HARTLE7
Conduite de la France à l'égard des État^Vnis.
Passy^ 12 février 1778.
Cher monsieur,
Mille remerciments pour votre promptitude & secourir nos pauvres prisonniers , pour les peines que vous avez prises , et l'argent que vous avez avancé. J'ai reçu votre bonne lettre du 3 courant et je vous envoie ci-inclus une traite de cent livres sterling. J'approuve beaucoup la conduite prudente non moins que bienveillante de M. Wren, pour la distribution de cet argent; je désire quUl continue de faire ce qui lui semblera bon, ainsi qu'à vous; je suis persuadé que nos collègues et moi nous en jugerons de môme. Quand vous lui écrirez, assurez-le de ma reconnaissance.
Votre < avis sérieux, votre prière instante, afln^que rien ne persuade à PAmérique de se jeter dans les bras de la France , parce que le temps changera, et qu'un Américain sera toujours un étranger en France, tandis que PAngleterre sera son foyer pendant de longs siècles à venir, » cet avis marque la bonté de votre cœur, votre estime pour nous, votre amour pour votre pays. Mais tandis que votre nation rassemble et paye les coupe-gorges de toute couleur et de tout pays, il est difficile de nous persuader que nous ne devons demander ni accepter le secours d'un pouvoir disposé à nous aider, et cela parce qu'un jour, quand vous n'aurez plus soif de notre sang, quand vous ne nous poursuivrez plus par le fer et le feu, peut-être vous nous traiterez avec quelque bonté. C'est nous demander trop de patience, cela n'est pas dans la nature humaine.
Les Américains sont reçus et traités en France avec une cordialité , un respect, une affection qu'ils n'ont jamais rencontrés en Angleterre) alors môme qu'ils le méritaient
le mieux, et qu'aujourd'hui ils trouveraient moins encore après tant de peines prises pour exaspérer les Anglais contre eux, et les rendre aussi odieux que méprisables. Je ne vois pas pourquoi, en nous alliant à la France, nous ne pourrions pas compter sur la durée de ses bons procédés. Depuis deux cents ans passés, la France a gardé une fidèle amitié à la Suisse, et les Suisses vivent ici sur le même pied que les Français. L'Amérique a été chassée et poussée dans les bras de la France. C'était une fille obéissante et vertueuse. Une cruelle marâtre Ta mise à la porte , Ta diffamée , a cherché à la tuer. Tout le monde reconnaît son innocence, et prend son parti , ses amis espèrent qu'elle sera bientôt mariée honorablement. Jamais ils ne lui conseilleront de retourner sous l'empire d'une ennemie aussi barbare. Une fois heureuse, si elle oublie, si elle pardonne, elle aura fait tout ce qu'on peut lui demander raisonnablement. Je crois qu'elle sera aussi bonne femme qu'elle a été bonne fille, que son mari l'aimera et l'honorera, et que la famille qui l'a si méchamment chassée regrettera longtemps de l'avoir perdue.
Je ne sais si en Angleterre on désire faire la paix avec nous ; je crois qu'on n'y songerait en ce moment que si nous nous soumettions en demandant pardon ; ce sont là de vieilles et impossibles conditions. Quand vous serez dispesés à faire la paix à des conditions égales et raisonnables, vous trouverez peu de difficultés , si vous commencez par avoir un ministère honnête. Le ministère actuel a agi dans toute cette affaire avec tant de fraude, tant de perfidie, tant d'inhumanité, que notre manque absolu de confiance en de pareilles gens rendra, je crois, impossible tout traité avec le Congrès.
La souscription pour les prisonniers produit un excellent effet en faveur de l'Angleterre et des Anglais. Les souscriptions écossaises pour lever des troupes afin de nous anéantir ont monté à des sommes beaucoup plus considérableS|
mais elles ne feront pas moitié autant de bien à la nation. Si vous en aviez l'occasion , je vous prie d'exprimer notre respectueuse reconnaissance au comité et aux souscripteurs ; leurs bienfaits mettront nos pauvres gens aussi à l'aise que leur situation le permet. Adieu, mon cher ami. Recevez mes remerclments pour les excellents écrits que vous m'avez envoyés. Si vos efforts pour amener la paix n'ont point réussi, ils n'en seront pas moins une consolation pour vous, et un jour , quand cette guerre insensée sera universellement exécrée, ils ajouteront encore à votre réputation. Je suis toujours avec le plus grand estime, etc.
P. S, Un de mes vieux amis, M. Hutton, un des chefs de la communauté des Moraves, qui est souvent au palais de la reine, et à qui le roi parle quelquefois, e^t venu dernièrement à Paris. Il m'a dit n'avoir aucun mandat, tout en me pressant beaucoup d'offrir quelques conditions de paix; je me suis excusé d'en rien faire. Depuis son retour il m'a écrit pour me presser encore, en m'assurant avec quelque confiance que nous pouvions tout obtenir, hormis l'indépendance absolue, etc. Je vous envoie ma réponse toute ouverte, afin que vous puissiez la lire, avant de la remettre, et môme en prendre copie si cela vous fait plaisir. Cette réponse servira à vous montrer plus complètement mes sentiments. Je ne pense pas qu'elle serve à autre chose. B. F.
A THOMAS GUSHIKG.
Traité avec la France,
Passy, 21 février 1778.
Monsieur,
M. Austin m'a remis votre lettre, avec vos agréables
félicitations sur le succès de nos armes dans le nord*. En retour, permettez-moi de vous féliciter du succès de nos négociations en France. Nous venons de signer deux traités avec S. M. Très-Chrétienne ; Tun d'amitié et de commerce sur le plan proposé par le Congrès, avec quelques bonnes additions , l'autre d'alliance et de défense mutuelle, par lequel S. M. Très-Chrétienne convient de faire cause commune avec les États-Unis si l'Angleterre essaye de gêner le commerce des Français avec l'Amôrique, et garantit aux États-Unis leur liberté, leur souveraineté, leur indépendance absolue et illimitée, avec toutes les possessions qu'ils ont maintenant, ou qu'ils pourront avoir à la fin de la guerre. Les États-Unis, en retour, garantissent à S. M. ses possessions des Antilles. Le grand principe des deux traités c'est une égalité et une réciprocité parfaites ; la France ne demande ni avantages, ni privilèges de commerce que les États-Unis ne puissent accorder h toute autre nation.
En deux mots le roi nous a traités de façon généreuse et magnanime ; il n'a point pris avantage de nos difficultés présentes pour exiger des conditions que nous n'accorderions pas volontiers, si nous étions en pleine indépendance et pleine prospérité. J'ajoute qu'il a agi sagement en désirant que l'amitié, contractée par ces traités, soit durable y ce qui probablement ne pourrait avoir lieu s'il avait suivi d'autres errements.
Quelques vaisseaux américains, avec des provisions pour le Congrès, sont prêts à mettre à la voile, sous le convoi d'une escadre française. L'Angleterre est dans une grande consternation, et le 17 courant, le ministère a avoué que toutes ses mesures avaient été mauvaises, et que la
1. M. Âustin avait été envoyé à Franklin pour lui annoncer que le général Burgoyne, avec toute Tarmée anglaise qui venait du Canada, avait été obligé de se rendre au général Gates à Saratoga.
paix était nécessaire ; en conséquence il a proposé deux bills pour apaiser l'Amérique ; mais ces lois sont pleines d'artifices et de fraude , je suis sûr qu'elles seront traitées comme elles le méritent par notre pays. B. F.
P. 8. Les traités ont été signés le 6 février par les plénipotentiaires des deux parties, mais il y a quelques raisons qui les font tenir secrets, quoiqu'on doive bientôt les publier. On croit que l'Espagne y accédera prochainement. Les traités sont expédiés au Congrès par ce convoi.
Le 20 mars 1778ylesconiini9saires américains furent présentés au roi à Versailles, et prirent rang à la cour comme envoyés d'un État indépendant. Cette présentation fut un triomphe pour Franklin. Son âge, sa fignre vénérable S la simplicité de son costume (il n'avait ni épée au côté, ni chapeau sous le bras), ses cheveux blancs, le désignaient à Tattention ; on se le montrait du doigt, on l'applaudissait comme un sage, un patriote, un savant. Et puis, il faut le dire, la liberté germait en France dans tous les cœurs, applaudir Franklin, le représentant de TAmérique ré*publicaine, c'était une façon de protester en faveur de la liberté française. On n'a pas assez étudié Tin-
1. Suivant une tradition qui ne paraît pas très-sûre/ Franklin , pour obéir à Tétlquette , s'était résigné à mettre une perrraque ayant de paraître à Versailles. On lui apporta cette coiffure dont il avait perdu l'habitude; mais malgré toute son habileté le coiffeur ne put faire entrer la perruque sur la tête do Franklin. « Cette perruque est trop étroite, dit Franklin. — Non, monsieur, s'écria l'artiste, cette perruque est parfaite; c'est votre tète qui est trop grosse. » Du reste, on voit par le buste de Houdon que Franklin avait une forte tête; et c'était un commun dicton, à Paris, que le docteur avait une grosse tête et une grande tête, (Parton, t. II, p. 311.)
fluence de la révolution américaine sur la révolution française ; elle a été plus grande qu'on ne pourrait le supposer; mais par malheur si, nous avons emprunté à rÀmérique ses comités de salut public et ses conventions, nous ne lui avons pas emprunté son libre et sage gouvernement et surtout ses grands patriotes : il nous a manqué un Washington et un Franklin.
Un journal américain du temps (\e New-York jour^ nal du 6 juillet 1778), prétend qu'une fois en présence du roi Louis XVI, Franklin, qui voyait dans Talliance de la France le salut de son pays, se mit à pleurer. M. de Yergennes le présenta de suite au roi avec ses collègues Silas Deane, Arthur Lee, William Lee et Ralph Izard. « Messieurs, leur dit le roi Louis XVI ayec un accent de sincérité, je vous prie d'assurer le Congrès de mon amitié. J'ajoute qu'en mon particulier, je suis excessivement satisfait de votre conduite depuis que vous êtes dans mon royaume. » Le soir, les envoyés reçurent une invitation pour assister au jeu de la reine; Marie-Antoinette, toute dévouée à la cause des insurgents, fît placer Franklin auprès d'elle, et ne perdit pas une occasion de lui parler avec sa grftce ordinaire.
Disons que jamais l'Amérique ne fut ingrate, et qu'au milieu même de la Révolution, elle conserva toujours un souvenir de reconnaissance pour le malheureux roi, pour l'aimable princesse qui leur avaient tendu une main secourable, quand de la France seule l'Amérique pouvait attendre son salut *•