Sparks
P. S. SHl survient des tempêtes^ prenez garde à vous; les événements sont incertains^ et les hommes peuvent être ca* pricieux \
A DAVm HARTLEY.
23 avril 1778.
Je vous remercie de votre sage conseil, mais, tout près d'achever une longue vie, j'attache peu de prix à ce qui en reste. Gomme un drapier à qui l'on marchande une fin de pièce, je suis tout prêt à dire : a C'est le dernier morceau, je ne vous marchanderai pas, prenez-le pour le prix qu'il vous plaira* » Peut-être le meilleur usage qu'on puisse faire d'un vieux honhomme comme moi, c'est d'en faire un martyr. ' B. F.
C'est à ce moment que le vieux bonhomme se fit présenter à un autre vieillard, qui depuis soixante ans tenait le monde attentif à sa voix. Voltaire, âgé de quatre-vingt-quatre ans, venait de rentrer à Paris, après nn exil de vingt-sept ans. Les envoyés américains demandèrent à le saluer. Us le trouvèrent couché, faible, exténué, avec un visage tout ridé, au miliea duquel brillaient, comme deux escarbouckSy ces yeux où la vie s'était retirée. En les voyant entrer, Voltaire se souleva sur sa couche et récita quelques vers de l'ode de Thomson à la liberté.
«r lÀ-bas, au sud, sous un soleil bienfaisant, s'étendent d'heureuses colonies, calme retraite de la pauvreté inuné-
1. David Hartiey craignait qu'un changement de dispositions dans la cour de France ne la décidât & expulser Franklin.
i6li CORRESPONDANCE
rîtée, asile de ceux que des bigots chassent des terres étrangères. Elles ne sont pas fondées sur la rapine, la servitude et la douleur pour devenir un jour la proie de quelque misérable tyran, non, elles s'élèvent fortes et unies entre elles par la liberté. »
Voltaire se mit alors à causer en anglais avec Franklin. Mme Denis, sa nièce, le pria de parler en français, afin que l'assistance pût les entendre. < Je vous demande pardon, dit le mourant, j'ai cédé à la vanité de montrer que je pouvais parler la langue d'un Franklin. » Le docteur lui présenta son petit-fils ; Voltaire leva 803 mains sur la tête du jeune homme et lui dit : « Mon enfant, God and liberty %* rappelez-vous ces deux mots. »
Le 29 avril 1778, il y eut séance à l'Académie des sciences. Voltaire et Franklin y assistaient Tun près de l'autre. Le public se mit à les appeler et à les applaudir; tous deux se saluèrent, tous deux, pour plaire à Tassistance, se donnèrent la main à l'anglaise, c Non I non ! cria le public : // faut s'embrasser à la française, » Les deux vieillards ne se le firent pas répéter, et le lendemain, suivant le style du temps, l'Europe apprit que Solon et Sophocle s'étaient embrassés *. Heureux temps après tout que celui où les héros de l'opinion sont de» hommes qui n'ont jamais cherché qu'à éclairer et affranchir leurs semblables. A côté de cela, qu'est-ce que la gloire sanglante et impure des conquérants ?
Au mois de juillet, Franklin reçut une longue lettre