A THOMAS CUSHING
Pétition contre les gouverneurs présentée à lord Dartmouth, Duel de M. Temple et de M. Whately.
Londres, 5 janvier 1774.
Monsieur,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 octobre, avec les procès-verbaux de la Chambre, et le sermon prononcé par M. Tarner à l'occasion des élections.
Je me suis rendu chez lord Dartmouth à son retour en ville, j'ai appris qu'il a présenté à Sa Majesté notre pétition pour le rappel des gouverneurs. On n'y a pas donné suite, mais Sa Seigneurie a dit que le Roi en renverrait probablementl'examen à un comité du Conseil, et que j'en serais prévenu afin qu'on pût m'entendre à l'appui de la pétition.
D'après le tour de sa conversation, quoiqu'il n'ait rien dit d'explicite, je crains que la. pétition ne soit pas accueillie : c'est ce que nous verrons. Sa Seigneurie s'est montrée
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comme à son ordinaire fort affligée de nos discussions et fort désireuse qu'elles puissent s'arranger ; des souhaits, c'est peut-être là que se borne tout son pouvoir.
Les fameuses lettres ayant malheureusement provoqué entre M. Temple et M. Whately un duel qui a été interrompu, mais qui se -serait probablement renouvelé, j'ai cru de mon devoir de prévenir, autant qu'il était en moi, tout nouveau malheur, en déclarant publiquement la part que j'avais dans l'affaire do ces lettres; j'ai voula en môme temps, laver l'honnenv de M. Temple d'une imputation imméritée et sans fondement; il n'est pas vrai qu'il ait pris ces lettres à M. Whately, et par abus de confiance.
J'ai fait cette démarche avec d'autant plus de plaisir, que je regarde M. Temple comme un ami sincère de notre pays. On me dit qu'il est fort imprudent à moi d'avoir avoué que j'avais obtenu et envoyé ces lettres, parce que le Gouvernement en aura du ressentiment. Je ne le crains guère ; mais si cela arrive, o'est à moi d'en supporter les conséquences. J'espère seulement que cela n'occasionnera de désagréments à aucun ami de votre côté de l'Océan, car je n'ai jamais dit à qui j'ai envoyé ces lettres.
Une de oelles que je vous ai écrites (et qui a été imprimée dans une Galette de Boston), vient d'être réimprimée ici, f pour prouveri dit l'éditeur, que je suis un des plus cruels ennemis du bien-être et de la prospérité de VAngle^ terre* » Dans l'opinion de certaines gens, un homme qui désire le bonheur de tout V empire peut ôtre cependant un ennemi de la Grande-Bretagne, s'il ne désire pas son bonheur à Vexolusion de celui de toutes les ProvinoeSt et s'il ne veut pas que sa prospérité soit fondée sur leur servitude* Je suis certainement un de ces ennemis-là. Mais il me semble qu'on a tort d'imprimer à Boston des lettres de moi, qui donnent lieu à de semblables réflexions.
Je continuerai à faire, cet hiver, tout ce que je pourrai pour arranger nos différends, mais j'ai peu d'espoir. La
DE BENJAMIN FRANKUN. 7
Providence aveugle d'abord la puissance qu'elle veut
perdre.
J'ai l'honneur d'être, avec une haute estime, monsieur,
votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Cette déclaration de Franklin souleva contre lui une clameur universelle. Les amis de M. Whately se plaignirent que le coupable n'eût pas parlé plus tôt et prévenu le duel ; mais cette rencontre, Franklin l'ignorait. Le ministère ne fut pas moing irrité ; Franklin s'y attendait. « A mesure que je vieillis^ écrivait-il à son fils, je deviens moins sensible au blâme, quand je crois avoii* fait mon devoir. * D'ailleurs il avait pris la résolution de renoncer k la vie publique, même en Amérique, et il préparait son prochain retour pour vieillir paisiblement auprès de son foyer. Qu'on n'oublie pas qu'il avait soixante-huit ans.
Mais le parti de la cour qui, depuis longtemps, détestait et craignait Franklin, et qui ne lui pardonnait ni ses pamphlets ni ses sarcasmes, crut l'occasion favorable pour frapper un ennemi politique et le perdre dans l'opinion. Le samedi 8 janvier, quinze jours après la note publiée dans le Public Advertiserj Franklin reçut l'avis pffiûiel que les lords du comité pour les plantations se réuniraient le mardi suivant à midi, pour prendre en considération la pétition de rassemblée du Massachusetts, qui demandait le rappel du gouverneur Hutchinson et du lieutenant gouverneur Olivier. Le même avis requérait la présence de l'agent de l'assemblée coloniale. Franklin soupçonna un piège. L'accueil fait à la pétition était trop prompt, le délai trop court et la sommation trop péremptoire, pour
ne pas éveiller de soupçon. Néanmoins, Franklin n'était pas de ces hommes qu'on prend au dépourvu, il se présenta résolument devant le comité, fort de sa conscience et de son devoir accompli.
Que se passa-t-il devant le comité? Je laisse la parole à Franklin.