‹ CorrespondanceChapitre 42 sur 95 · A ARTHUR LEE · texte numérisé non relu

A ARTHUR LEE

Passyi 4 avril 1778.

Monsieur,

.... Vous me demandez pourquoi j'agis d'une façon qui s'accorde si peu avec mes devoirs envers le public? C'est une grave accusation, monsieur, je ne l'ai pas méritée. Mais c'est au public que je suis comptable et non pas à vous. Durant ma longue vie j'ai servi plus d'un public , je les ai servis avec fidélité , j'ai été honoré de leur appro« bation. Jamais jusqu'à présent on ne m'a accusé d'agir contrairement à l'intérêt public , ou de manquer à mes devoirs. Quand le Congrès le demandera, je lui rendrai compte du terrible délit que j'ai commis en ne vous disant rien du départ de M. Deane et de M. Gérard. Et je n'ai aucun doute que sa justice m'acquittera.

Il est vrai que j'ai négligé de répondre à quelques-unes de vos lettres, en particulier à vos lettres colères, où avec un ton de magister, vous m*avez réprimandé et morigéné comme si j'étais un de vos domestiques. Je voyais sous le jour le plus fort l'importance de vivre poliment l'un avec l'autre tant que nos grandes ^affaires étaient en suspens* Voilà pourquoi, tout en voyant votre caractère jaloux, soupçonneux, malveillant, querelleur se montrer dans vos rapports avec M. Deane, ou avec quiconque avait affaire à vous, j'ai reçu vos outrages en silence, je n'ai pas répondu à vos lettres furieuses que je me suis contenté de brûler, et je vous ai reçu avec la môme politesse que si vous ne les aviez pas écrites. Peut-être continuerai-je la même conduite , car de toutes choses, ce que je hais le plus, ce sont les disputes.

.... Si vous croyez que nous devons nous communiquer l'un à l'autre le compte de nos dépenses, je n'y fais point d'objection, quoique je n'aie jamais pensé qu'il en dût être

176 CORR£SPONDANCB

ainsi. Je crois que ces dépenses seront fort modérées, je réponds des miennes ; car je m'en suis tenu an nécessairei je n'ai rien acheté si ce n'est V Encyclopédie^ et je n'ai pas envoyé une valeur de six pences à mes amis d'Âméri^e ou à ma famille. J'ai l'honneur d'être votre obéissant serviteur, B. F.

Le Congrès sentit la justesse des observations faites par Franklin et Âdams. M. Âdams fut rappelé en Amérique, M. Lee fut nommé commissaire près de la cour d'Espagne, mais n'y alla point, et Franklin fat nommé ministre plénipotentiaire à la cour de France, le 14 septembre 1778.

A DAVID HARTLEY

En réponse à des propositions de rompre Vàttiance avec

la France.

Passy, 3 février 1779.

Cher Monsieur,

Je reçois à l'instant votre lettre du 23 janvier. Vous me mandez que a l'alliance qui existe entre la France et TA* mérique est la grande pierre d'achoppement qui empêche de faire la paix ; » vous ajoutez : a Quels que soient les engagements qu'ait pris l'Amérique, on peut au moins y renoncer, du consentement des deux parties, afin d'écarter un si grand obstacle à tout traité général. £t si pour faire la paix les parties pouvaient se rencontrer sur un terrain libre et dégagé, vous pensez que cela seul serait une belle avance faite au peuple d'Angleterre, et en soi une proposition équitable. >

L'intérêt constant et solide que vous avez témoigné pour le bonheur de l'Amérique, votre conduite dans le Parlement, me prouvent assez que cette proposition n'émane

pas de vous, elle vous a été suggérée. Votre extrême humanité, votre amour de la paix, la crainte que vous avez de voir tomber sur nous la destruction dont on nous menace, ont jeté sur vos yeux un brouillard, qui vous empêche de voir la malignité et la perfidie d'une pareille proposition. Nous savons que votre roi abhorre les whigs et les presbytériens ; qu'il a soif de notre sang ; que ses ministres, faibles et sans principes, sont prêts à exécuter ses ordres les plus cruels, et son Parlement vénal à les voter. Quelle raison pourrait nous décider à rompre une alliance solide avec Tun des plus aimables comme des plus puissants princes de l'Europe, pour l'espoir d'obtenir des conditions de paix que nous ne connaissons pas, et que nous offrira plus tard un pareil gouvernement^ un gouvernement qui a déjà violé honteusement tous les traités qu'il a faits avec nous. C'est pis que de nous conseiller d'abandonner la chose pour l'ombre. Le chien, après avoir reconnu son erreur, pouvait encore rattraper sa proie ; mais comment jamais espérer que la France, ou toute autre nation sous le ciel, se fiât désormais à nous? Il n'est pas plus nécessaire que nous rompions notre alliance avec la France, avant que vous traitiez avec nous, qu'il ne le serait que vous rompiez votre alliance avec la Hollande, ou votre union avec l'Ecosse avant que nous traitions avec vous. Cette alliance n'est donc pas, comme vous le supposez, un obstacle considérable. Si lord North avait été l'auteur d'une semblable proposition, tout le monde l'eût déclarée insidieuse, faite seulement pour nous tromper, nous séparer de nos amis, et achever notre ruine ; en supposant toutefois que nos craintes nous eussent forcés d'y acquiescer. Mais, grâce à Dieu, nous n'en sommes pas là. Nous savons depuis longtemps à quoi nous en tenir. Le pis que vous puissiez nous faire, si vous réussissez, c'est de confisquer nos biens, de nous ôter la vie , de nous voler, et de nous assassiner ; vous voyez que nous sommes prêts à courir tous ces hasards

II — l-i

plutôt que de rentrer sous votre détestable gouvernement.

Je sens, mon ami, que je m'échaufie un peu. Excusez moi, c'est fini. Permettez-moi seulement de vous donner un conseil. N'acceptez point de venir ici pour nous faire une pareille proposition.

Elle me rappelle une farce intitulée : God-^end ou les Naufrageurs '. Vous l'avez peut-être oubliée; laissezmoi vous la réciter pour vous distraire '.

Page 1