‹ CorrespondanceChapitre 43 sur 95 · LÀ BAIE DE LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

LÀ BAIE DE LA MONTAGNE

(On voit un vaisseau qui tire sur son ancre pendant un grand orage; la côte est pleine d*écueils^ des gens armés de haches^ munis de chariots^ se promènent le long du nvage prêts à assommer les matelots^ à piller Pépave^ et à emporter le butin, suivant Vusage.)

PREMIER PILLARD. Ce vaisseau résiste plus longtemps que je ne l'aurais cru; il faut qu'il ait de bons palans.

DEUXIÈME PILLARD. Nous fcrions mlcux de lui envoyer un bateau et de lui persuader de prendre un pilote, qui le ferait ensuite échouer dans l'endroit où nous pourrions le mieux l'atteindre.

TROISIÈME PILLARD. Je uc crois pas qu'un bateau puisse durer sur cette mer ; mais s'il y a quelque brave garçon qui veuille risquer sa peau pour le bien du public, et une double part de butin, qu'il le dise!

1. C'est-à-dire les gens qui font faire naufrage aux vaisseaux pour piller l'épave.

2. C'est une invention de Franklin; il n'est pas difficile de le deviner.

PLUSIEURS PILLARDS. Me voici ! me voici ! me voici ! (Le bateau part^ et arrive à Varrière du vaisseau. UN DES PILLARDS. Oh! oh! du vaisseau! Oh! ehl

LE CAPITAINE DE VAISSEAU. QuC VOUleZ-VOUS?

LE PILLARD. Youlez-vous un pilote?

LE CAPITAINE. Nont non!

LE PILLARD. Il vonte dur, vous êtes en danger.

LE CAPITAINE. JO le Sals.

LE PILLARD. Achotoz douc uu meilleur câble? Nous eu avons un dans ce bateau.

LE CAPITAINE. Combien le vendez- vous?

LE PILLARD. Goupez d'abord le vôtre ; nous ferons ensuite notre prix.

LE CAPITAINE* Je me garderai bien de faire cette folie I Tai vécu chez vous, mes paroissiens, je vous connais trop bien pour me fier à vous. Allez au large et loin de mon câble ; je vois que vous voulez le couper vous-mômes? Si vous approchez, je tire sur vous et je vous coule.

LE PILLARD. G'cst uu sacré câble français tout pourri, qui cassera dans une demi-heure. Que deviendrez-vous alors, capitaine ? Vous feriez mieux d'accepter notre offre,

LE CAPITAINE. Votro offrc, fripons! c'est de la trahison et du mal. Mon câble est bon et fort; il tiendra assez longtemps pour déjouer tous vos projets.

LE PILLARD. Capitaine, vous n'êtes guère poli envers des gens qui ne sont venus ici que pour votre bien!

LE CAPITAINE. Pour uotro bien! oui sans doute; mais, avec la grâce de Dieu , vous n'y toucherez pas. Vous ne nous traiterez pas comme vous avez traité ces pauvres Indiens.

LE PILLARD. Allous, compaguons, au large ; ce gaillard n'est pas si sot que nous croyions,

A DAVID HARTLEY

Prisonniers. ■— Croissance de V Amérique,

Passy, 21 mars 1779.

Cher Monsieur,

J'ai reçu vos lettres du 2 courant. Je suis fâché de tout Tennui que vous a donné Paflfaire des prisonniers. Vous avez été trompé comme moi. Nul vaisseau de cartel n'a paru, il est maintenant évident que ces délais ont été calculés afin d'avoir plus de temps pour séduire nos matelots et les amener par des promesses ou des souffrances à gagner leur liberté en s*engageant contre leur pays. Ceux qui se sont échappés nous disent qu'il y a des gens continuellement occupés à les cajoler et à les menacer. On leur dit que nous les négligeons, que le gouvernement anglais consent à les échanger, que c'est notre faute si l'échange ne se fait pas; que les nouvelles d'Amérique sont mauvaises pour nous; que nous serons conquis et qu'ils seront pendus s'ils n'acceptent pas la grâce qu'on leur offre, à la condition de servir le roi, etc. En attendant leur échange, une grande partie de vos prisonniers sont restés six mois sur un navire en rade de Brest, où je crains qu'ils n'aient pas été aussi bien qu'ils l'auraient été dans une prison française. On a ordonné de les mettre à terre.

Sachant avec quelle ardeur et quelle persévérance vous désirez la paix, je ne puis finir cette lettre sans toucher un mot de ce sujet pour vous dire que mes vœux sont toujours d'accord avec les vôtres. Après les barbaries que votre nation a exercées contre nous, je rougis presque d'avouer que quelquefois je souffre de ses malheurs et de ses folies. Vos veines sont ouvertes; votre meilleur sang coule à flot. Vous avez débarqué une petite armée en Géorgie, et vous triomphez de ce succès. Espérez- vous jamais revoir cette

armée ? Je ne sais pas ce que le général Lincoln, ou le général Thompson pourront faire contre vos soldats; mais si vos troupes passent Tété sous ce climat il y a un certain général^ du nom de la Fièvre, qui je le crains en aura trop facilement raison. Peut-être vous consolez- vous en songeant que nous perdons autant de sang que vous. Mais, comme disent les médecins, entre un vieux corps et un jeune, il y a une grande différence dans la facilité de réparation. Chaque année l'Amérique compte cent cinquante mille âmes de plus. Elle croit donc plus vite que vous ne pouvez Taffaiblir, et elle surmontera tout le mal que vous lui pouvez faire. Avez- vous la même perspective? Mais il est inutile que je vous représente ou que vous me représentiez les maux que la guerre cause à chacune des deux nations ; tous deux nous ne voyons que trop clairement la folie de la continuer ; le difficile est de trouver quelque part assez de bon sens pour la finir* Adieu, mon cher ami, croyez-moi, etc. B. P.

A josiàh quincy.

Caractère du peuple français, — Le luxe américain»

Passy, 22 avril 1779 Cher Monsieur^

J'ai reçu votre bonne lettre par M. Bradford; il me parait un jeune homme aimable et sensible ; j'aurais grand plaisir à lui rendre tous les services en mon pouvoir, et à faire honneur à votre recommandation, mais j'apprends qu'il repart immédiatement.

C'est du fond du cœur que je me joins à vous pour reconnaître et admirer les bontés de la Providence à notre égard. Que l'Amérique soit reconnaissante et qu'elle persévère, Dieu finira son œuvre, il assurera l'indépendance

américaine; et de tous les coins de TEarope, aussitôt que la paix sera rétablie, les amis de la liberté accourront avec leur fortune pour jouir avec nous de cette liberté.

Je suis fort charmé de ce que vous me dites de la politesse et de l'urbanité françaises, qu'on a remarquées chez les officiers et les marins de la flotte. Il est certain qu'à cet égard, les Français sont de plusieurs degrés en ayant des Anglais. Je trouve que c'est la nation avec laquelle il est le plus agréable de vivre. L'opinion commune suppose que les Espagnols sont cruels, les Anglais fiers, les Écossais insolents, les Hollandais avares, etc. ; mais je ne crois pas qu'il y ait de vice national attribué aux Français. Ils sont un peu frivoles, mais cette frivolité ne fait de mal à personne. Se coiffer de façon à ce qu'un chapeau ne puisse tenir sur la tête, se barbouiller le nez de tabac, ce sont là des folies peut-être, mais ce ne sont pas des vices. C'est simplement Peffet de la tyrannie de la mode. En deux mots il ne manque aux Français rien de ce qui appartient à l'homme aimable et au galant homme. Il y a seulement quelques bagatelles de surplus , ou qu'on pourrait épargner.

Tandis que je rends justice aux Français, permettez-moi une petite critique à l'endroit de nos compatriotes, critique faite à bonne intention, car je voudrais en supprimer la cause. Vous savez quel besoin nous avons des secours de l'Europe, et quelle est la difficulté de faire des retours. Avec nos traites on achèterait beaucoup d'armes, de munitions, d'habillements, de voiles et autres objets de défense. Quand on me présente ces traites à l'acceptation, je demande à quoi on emploiera l'argent, et je trouve que la plus grande part se dépense en superfluités ; plus de la moitié s'emploie à acheter du thé. Qu'il est malheureux que la folie de notre peuple et l'avidité de nos marchands concourre ainsi à affaiblir et à appauvrir notre pays ! J'ai calculé autrefois qu'avant la guerre nous dépensions cinq

cent mille livres sterling par an pour ce seul article du thé. Quand nous en suspendîmes l'usage, une grande partie de cette somme fut économisée. J'honorai la vertueuse résolution de nos femmes qui renonçaient à cette petite jouissance, je regrette que cette vertu ait duré si peu de temps. Cinq cent mille livres sterling employées annuellement à nous défendre, ou à inquiéter Penhemi, auraient un grand effet. De quel front demandons-nous des secours et des subsides à nos amis, quand nous gaspillons notre propre richesse avec une telle prodigalité ! Avec une grande et sincère estime, j'ai Phonneur d'être, cher monsieur, etc.

A SAMXJEL COUPER.

Sur la dépréciation du papier-monnaie d'Amérique,

Passy, 22 avril 1779.

Mon cher ami,

J'ai reçu votre précieuse lettre par le marquis de Lafayelte ; j'en ai reçu une autre par M. Bradford. Je ne puis en ce moment vous écrire que quelques mots en réponse à la seconde, n'ayant pas la première sous la main. La dépréciation de notre papier-monnaie doit, cotnme vous le dites, affecter fortement les employés, les veuves et les orphelins. Ce malheur mérite l'attention des différentes Assemblées ; on devrait, s'il était possible, y remédier par quelque loi équitable adaptée à la situation. J'ai fait ce que j'ai pu dans le Congrès pour éviter cette dépréciation, en proposant d'abord que les billets portassent intérêt : cet avis fut rejeté, on les émit tels que vous les voyez. Après la première émission, je proposai de nous arrêter, de ne plus faire de billets,- mais d'emprunter à intérêt ceux qui étaient en circulation. Cette proposition ne fut pas adoptée, et, de nouveau, Ton émit des billets.

Dès qu'ils commencèrent à se déprécier, en raison de leur trop grande quantité, on convint d'emprunter à intérêt, je proposai, pour fixer la valeur du capital, que l'intérêt fût promis en argent comptant. On regarda cela comme impraticable ; mais je persiste à croire qu'en expédiant des bâtiments qui auraient rapporté le prix de leur cargaison en argent, nous aurions pu importer assez de numéraire pour cet objet, comme nous avons eu assez de poudre, etc., etc. Quand même l'essai eût été coûteux, la perte qui en serait résultée aurait été un moindre mal que le discrédit des billets, discrédit qui menace de nous ôter des mains le grand instrument de notre défense.

Le Congrès en vint enfin à proposer de payer l'intérêt en argent. Mais quand toute la masse était dépréciée, la force de la chute était trop grande pour être arrêtée par un moyen qui, à l'origine, aurait suffi pour prévenir la mise en mouvement. Le seul remède maintenant semble être une diminution de la quantité des billets, par une vigoureuse imposition de grosses sommes nominales^ que le peuple peut aisément payer en raison même de la dépréciation des billets ; et notre seule consolation dans ce malheur, c'est que la dette publique diminue dans la proportion même de la dépréciation ; et cela, par une espèce de taxe insensible, chacun en ayant payé une portion parla perte de valeur qu'ont éprouvée les sommes qu'il a eues entre les mains, pendant le temps qui s'est écoulé entre la recette et la dépense. Car il faut toujours se rappeler que l'intention première était d'amortir les billets par des taxes qui auraient éteint aussi effectivement la dette qu'un rachat actuel.

Cet effet du papier-monnaie n'est pas compris ,àe ce côté-ci de l'eau. Dans le fait, c'est un mystère même pour les politiques, que nous ayons pu faire la guerre pendant quatre ans sans argent, et payer avec du papier pour le rachat duquel on n'avait pas établi à l'avance un fonds

spécial. Ce papier, par la manière dont nous nous en servons, est une machine prodigieuse. Lors de rémission, il remplit sa fonction ; il paye et habille les troupes, procura des vivres et des munitions ; et quand nous en sommes réduits à faire une émission excessive, il s'amortit par sa propre dépréciation.

Nos affaires sont vues d'un œil favorable dans toute l'Europe. Notre cause est universellement approuvée. Nos Constitutions ont été traduites et imprimées dans presque toutes les langues; on admire tellement l'esprit de liberté qui y règne, que l'on croit en général qu'après la guerre, tontes les parties de l'ancien continent, et particulièrement les lies Britanniques, nous fourniront une forte augmentation de richesses. Nous n'avons, pour cela, qu'à persévérer et à réussir. Votre, etc. B, F.

A THOMAS VINY.

Passy, 4 mai 1779.

Cher Monsieur,

Votre bonne lettre m*a fait grand plaisir ; elle m'apprend que mon hôte et ami vit encore, et que le temps n'a point altéré son amitié pour moi.

Nous avons eu une terrible lutte à soutenir, mais le Tout-Puissant a favorisé la cause de la justice ; je me joins de tout cœur à vos prières, pour qu'il achève son ouvrage et qu'il établisse la liberté dans le nouveau monde, comme dans un asile ouvert à ceux de l'ancien monde qui méritent d'y être reçus. Un grand nombre de familles honorables et riches du ce continent sont décidées à émigrer en Amérique aussitôt que la paix rendra le passage sûr. Je joins aussi da tout mon cœur mes prières aux vôtres, pour que cette paix nous soit accordée. Je regarde cette guerre comme détestable, et ] ' souffre des maux et des misères

qu'elle occasionne ; ma seule consolation est d'avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour F empêcher.

Quand tout ce fracas sera passé, si le peu de vie qui me reste me permet de retourner dans ma patrie, quel plaisir j'aurai de revoir mon vieil ami et ses enfants établis là-bas. J'espère qu'il y trouvera pour chacun d'eux une vigne et un figuier, à l'ombre desquels nous pourrons nous asseoir et converser ensemble, au sein de la paix et de l'abondance, jouissant d'un bon gouvernement, de bonnes lois, et de la liberté sans laquelle les hommes perdent la moitié de leur valeur.

Je suis, cher ami, avec une grande estime, votre» etc.

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