A MISTRISS PATIENCE WRIGHT
Les figures de cire.
Passy, 4 mai 1779.
Chère Madame,
J*ai reçu votre lettre du 14 mars dernier. Si vous persistez à retourner en Amérique en passant par la France,
1. Mistriss Patience Wright, nièce du célèbre John Wesley, naquit à Philadelphie, où ses parents s'étaient établis. Elle possédait l'art de modeler en cire. Pendant la guerre d'Amérique, elle sut tirer un très-grand parti de son talent en faveur de son pays. Elle se rendit en Angleterre^ sous le prétexte de faire voir ses ouvrages. En relation avec un grand nombre de personnes, elle se procurait ainsi beaucoup de renseignements importants qu'elle communiquait, soit à Franklin, soit à d'autres Américains, avec lesquels elle entretenait une correspondance suivie. Qu'on nommât un général, qu'on équipât une escadre, la bonne dame trouvait toujours moyen de savoir et de faire savoir le nombre exact des troupes anglaises et le lieu de leur destination. Lord Chatham l'honora de ses visites : elle fit son buste en cire, que l'on voit encore à l'abbaye de Westminster» Mistriss Wright mourut en février 1786, dans un Age fort avancé.
DE BENJAMIN PRANKUN. 187
je vous rendrai certainement tous les petits services qui seront en mon pouvoir ; mais on éprouve aujourd'hui, dans ce pays-ci, tant de difficultés pour se procurer des passages, et surtout des passages qui soient sûrs pour une femme, que je vous conseille de rester tranquille jusqu'à ce que le temps soit plus calme, et que les communications soient plus fréquentes.
Quant à exercer votre art à Paris, je doute que le succès réponde à votre attente. On compte déjà deux ou trois personnes ici qui professent le môme art, et qui font voir leurs ouvrages sur les boulevards ; mais les gens à la mode n'ont point de goût pour faire faire leurs bustes par ces artistes ; et, à Paris, les loyers et la vie sont fort chers.
J'ai pensé que l'amitié exigeait que je vous fisse connaître ces détails; après quoi vous agirez comme vous le jugerez à propos.
Je suis, etc. B. F.
P. S. Mon petit-fils, que vous pouvez vous rappeler comme un petit écolier turbulent, et qui est en ce moment mon secrétaire, m'a beaucoup amusé par ses réflexions. Il dit qu'on ne saurait emballer vos figures de cire sans qu'elles courent le risque d'être endommagées par tout ce qu'on mettrait dans les caisses pour les empêcher de remuer. Il pense que vous devriez les placer deux à deux dans des chaises de poste : à la vérité cela ferait un assez long cortège sur la route, et semblable transport ne sera pas bon marché ; mais comme vos figures ne dîneront pas dans les auberges, vous pourrez supporter cette dépense. Ces figures sont tellement vivantes et naturelles, qu'à votre arrivée à Douvres, le maître du paquebot ne voudra pas les recevoir sans passe-ports. Mon petit-fils croit donc qu'avant de quitter Londres , vous feriez bien d'aller en prendre dans les bureaux du ministre : ils ne vous coûteront chacun que le modique prix de deux guinëes et
six pences ; et vous payerez sans murmurer, bien convaincue que cet argent ne sera jamais employé f entre votre pays. U faudra en outre, ajoute-t-il, cinq ou six de ces grandes diligences françaises, en osier, pour les conduire de Calais à Paris, et enfin un bâtiment bien équipé pour les transporter en Amérique, où tout le monde admirera votre clémence envers lord North, puisqu'étant maltresse de le pendre ou de renvoyer sur les pontons, vous avez eu la générosité de commuer sa peine en celle de la transportation.