A GEORGE WASHINGTON
Le marquis de Lafayette, — Invitation à venir en Europe.
Passy, 6 mars 1780, Monsieur,
Je n'ai reçu que dernièrement la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, pour me recomman-
1. On suppose que Franklin veut parler ici d'un club qui se réunissait au London Coffee-House.
der le marquis de La Fayette* Sa modestie la lui avait fait garder longtemps entre les mains. Nous avions cependant fait connaissance ensemble depuis Pépoqup de son arrivée à Paris. Son zèle pour l'honneur de notre pays, l'activité qu'il met ici dans nos affaires, l'attachement inviolable qu'il témoigne pour notre cause et pour votre personne, m'ont naturellement inspiré pour lui la môme estime, la même considération qu'aurait fait la lettre de Votre Excellence, si on me l'avait remise immédiatement.
Si, après une ou deux nouvelles campagnes, la paix nous apportait enfin quelque loisir, je serais heureux de voir Votre Excellence en Europe, et de l'accompagner, pour peu que mon âge et mes forces me le permissent, dans la visite qu'elle ferait de quelques-uns des royaumes les plus anciens et les plus célèbres du vieux continent. De ce côté de l'eau, vous jouiriez de la grande réputation que vous avez acquise. Elle serait pure de ces petites ombres que la jalousie et l'envie des concitoyens et des contemporains d'un grand homme s'efforcent toujours de jeter sur le mérite vivant. Vous sauriez ici ce que la postérité dira de Washington, et vous jouiriez de votre «çloire, car mille lieues font à peu près le môme effet que mille années. Le murmure de toutes ces passions rampantes ne saurait franchir le temps ni l'espace. Quant à présent, je jouis de ce plaisir en votre place; car couvent les vieux généraux de ce pays martial qui étudient les cartes d'Amérique, et y marquent toutes vos opérations , parlent devant moi de vos exploits avec une sincère approbation et un grand en-* ihousiasme, ils s'accordent à vous décerner le titre d'un des plus grands capitaines du siècle.
Bientôt il me faudra quitter cette scène du monde ; mais vous vivrez pour voir notre patrie florissante; et elle le sera de façon merveilleuse, la guerre finie. Ainsi un champ de jeune mais, que la sécheresse et le soleil ont affaibli et décoloré, semble menacé d'une destruction totale, lorsqu'au
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milieu de cette faiblesse il est assailli par le tonnerre, le vent, la grêle et la pluie; mais dès que la tempête a cessé, il retrouve sa fraîche verdure, il pousse avec une double vigueur, et charme, non-seulement l'œil du maître, mais aussi celui du voyageur.
Je fais les vœux les plus sincères pour votre santé , votre gloire et votre bonheur, et je suis, etc. B. F.