AU CHEVALIER DE LA LUZERNE
M, de Maksherbes — Paris.
Passy, 5; mars 1780.
Monsieur,
J'ai reçu avec grand plaisir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Boston. Je me réjouis d'apprendre que vous êtes heureusement arrivé , et que Taccueil que vous avez reçu dans mon pays vous a été agréable. J'espère que l'air vous conviendra, et que tant que vous résiderez chez nous, vous jouirez d'une santé et d'un bonheur constant.
Votre bon frère me fait quelquefois l'honneur de me visiter, et nous causons en anglais qu'il parle très-intelligiblement. Je suppose qu'en ce moment vous en faites autant M. de Malesherbes m'a fait dernièrement le même honneur. Ce grand homme semble n'avoir plus aucun désir de rentrer dans les emplois publics, il s'amuse à planter, et désire obtenir tous les arbres de l'Amérique du Nord qu'on n'a pas encore introduits en France. Je suis persuadé que vous l'obligeriez beaucoup en lui envoyant une boite
1. Le chevalier de la Luzerne remplaçait M. Gérard, comme ministre de France aux États-Unis. C'était le frère de l'abbé, plus tard le cardinal de la Luzerne, dont le nom est resté cher à l'Église de France.
2iU CORRESPONDANCE
de graines. Vous pourrez vous les procurer par mon jeune amiBartram, qui vit près de Philadelphie.
Vous aurez appris que l'Espagne vient d'avoir un petit échec en mer; mais la bravoure avec laquelle ses vaisseaux ont combattu des forces supérieures^ lui a fait grand honneur. Nous sommes impatients d'avoir des nouvelles ; on en attend tous les jours. On fait ici de grands préparatifs pour la campagne prochaine, nous nous flattons qu'elle sera plus active et plus heureuse en Europe que n'a été la dernière.
Un avantage des grands États , c'est que les calamités causées par une guerre étrangère ne tombent que sur une très-petite partie de la communauté , qui se trouve exposée par sa situation. Et ainsi de même qu'il fait toujours beau temps dans nos maisons , on est toujours en paix, à Paris. Chacun continue ses occupations; les théâtres, les opéras, sont aussi régulièrement suivis et par autant de monde que dans les temps de la plus profonde tranquillité ; ce sont les mêmes petites questions qui nous divisent. Depuis quelques semaines, nous sommes tous pour ou contre Janot, un nouvel acteur. Le jeu de cet homme et le mariage du duc de Richelieu tiennent plus de place dans nos conversations que tout ce qui concerne la guerre. C'est là une preuve de la félicité publique»
Mon petit-fils se joint à moi pour vous offrir les vœux les plus vifs pour votre santé et votre bonheur. Il est trèsflatté de votre bon souvenir. Nous désirons aussi que M. de Marbois ' veuille accepter nos assurances d'estime.
J'ai l'honneur d'être avec le plus grand respect, monsieur, etc. B. F.
1. Barbé Marbois, secrétaire de la légation française aux États- Unis. Plus tard déporté de fructidor, ministre de l'Empire et enfin président de la Cour des comptes^ sous la Restauration.