Mme d'Houdetot
DE BBNJAMIN FRANKLIN. 237
Au septième le comte d'Apché :
Pour soutenir cette charte sacrée Qu'Edouard accorda aux Anglais •, Je sens qu'il n'est de chevalier français Qui ne désire employer son épée.
À la fin du diner, la comtesse, accompagnée de toute la compagnie, conduisit le docteur dans le parc, où le jardinier lui présenta un acacia de Virginie que Franklin planta de ses propres mains.
En même temps la comtesse répétait les vers suivants, qu'on avait gravés sur une table de marbre, près du lieu ou le nouvel arbre allait être placé :
Arbre sacré, durable monument Du séjour qu'en ces lieux a daigné faire un sage.
De ces jardins devenu l'ornement
Recevez-y le juste hommage
De nos vœux et de notre encens ;
Et puissiez-vous dans tous les âges, A jamais respecté du temps.
Vivre autant que son nom, ses lois et ses ouvrages.
Au retour on rencontra une bande de musiciens qui accompagna toute la famille, chantant ce qui suit :
Que cet arbre, planté par sa main bienfaisante, Élevant sa tige naissante Au-dessus du stérile ormeau, Par sa fleur odoriférante Parfume l'air de cet heureux hameau.
1. Si le texte est exact^ le comte était meUIeui* chevalier que poète.
238 CORÎŒSPONDANCB
La foudre ne pourra Fatteindre, Elle respectera son faite et ses rameaux; Franklin nous enseigna par ses heureux travaux
A la diriger, à l'éteindre,
Tandis qu'il détruisait des maux
Pour la terre encor plus à plaindre,
La soirée finie, Franklin fut reconduit à sa voiture par toute la compagnie, et la comtesse, hii dit en guise d'adieux, les vers suivants qu'elle avait composés ellemême:
Législateur d'un monde et bienftiîteur des deux, L'homme dans tous les temps te devra ses hommages
Et je m'acquitte dans ses lieux
De la dette de tous les âges.
Certes il y a loin de ces vers à ceux que la Fontaine ou Molière écrivaient pour des fêtes royales; mais, si la poésie est faible, en revanche on sent qu'un nouvel esprit souffle sur la France; c'est la noblesse française, noblesse généreuse et ardente qui salue la liberté dans la personne du républicain et de l'insurgent Franklin.
Au milieu de toutes ses affaires et de tous ses plaisirs, Franklin sentait le poids de l'âge; il avait soixante^ quinze ans; la goutte l'avait fort travaillé dans l'hiver de 1780, et il était las des intrigues de ses ennemis en Amérique. Au commencement de 1781^ il adressa au Président du Congrès, une demande qui ne devait pas être accueillie, car si Franklin avait besoin de repos, les États-Unis avaient bien plus besoin du zèle et de l'esprit de leur vieux et fidèle serviteur.
DE BENJAMIN FRANfeUN. 239
Air PAÉSmENT DU C0N6H£S.
FnÊfkklm demande à se retirer
Passy, 12 mars 1781.
Monsieur^ .
.... Je demande maintenant à parler nn peu de moimême ; c^est xm sujet dont je n'ai pas souyent fatigué Je Congrès. J'ai dépassé ma soixante-quinzième année, }e trouve que le long et fort accès de goutte que j*aî éprouvé cet hiver m*a excessivement ébranlé ; je suis loin d'avoir recouvré les forces corporelles que j'avais auparavant. Je ûe sens pas que mon esprit soit affaibli, peut-être serai-je le dernier à m'en apercevoir, mais je sens qu^il y a une grande diminution dans mon activité, et l'activité est particulièrement nécessaire à un ministre en cette Cour. Je crains donc qu'un jour ou l'autre vos affaires ne souffrent de mon insuffisance. Je trouve aussi que le travail est trop lourd pour moi, et m'oblige à être trop sédentaire. Forcé de rester toujours au logis pour recevoir et accepter vos lettres de change (besogne étrangère à mes fonctions diplomatiques), répondre à des lettres, et autres choses semblables, je ne puis prendre ni air ni exercice , comme je le faisais autrefois dans mes voyages annuels qui contribuaient beaucoup à la conservation de ma santé. Il y a une foule de petits soins que les infirmités de Page rendent nécessaires au bien-être et même à la vie d'un vieillard, et qui ne se concilient pas avec le travail.
IhTrànt le long terme de cinquante années, f ai été en** gagé dans les affaires publiques, et j'ai joui de la confiance publique, sous une forme ou sous une autre : j'ai eu assez d'honneur pour satisfaire une ambition raisonnable; je n'en ai plus d'autre que celle du repos; et j'espère que le Congrès voudra bien m'accorder cette dernière faveur ne
envoyant quelqu'un prendre naa place. En même temps, j'assure le Congrès que ce n*est ni le doute du succès de notre glorieuse cause, ni aucun dégoût reçu au service do mon pays, qui m'engage à décliner mon emploi, ce sont purement et simplement les raisons que je viens de donner. Et, comme à présent je ne pourrais souffrir la fatigue d'une traversée (la dernière a été déjà trop pénible pour moi) et qu'en ce temps de guerre je ne veux pas m'exposer de nouveau au hasard d'une capture et de la prison, je me propose de rester ici jusqu'à la paix, ce sera peut-être jusqu'à la fin de ma vie. Si donc on juge que la science et l'expérience que j'ai acquise en ce pays peut être utile à mon successeur, je les mettrai à son service, et je l'aiderai de toute l'influence qu'on peut me supposer, et de tous les conseils qu'on me demandera.
J'ai encore une requête à adresser au Congrès ; si je l'ai servi à sa satisfaction, j'espère qu'il ne me refusera pas ; c'est qu'il veuille bien prendre sous sa protection, mon petit-fils, William Temple Franklin. Je l'ai élevé depuis son enfance, je l'avais emmené avec moi dans l'intention de le préparer à la profession d'avocat; mais le constant besoin que j'ai eu de ses services, au temps des commissaires, et bien plus encore depuis leur départ, a fait que je l'ai toujours gardé auprès de moi; et de fait n'ayant jamais eu le secrétaire que le Congrès m'avait plusieurs fois promis, il m'eût été impossible de suffire à la besogne sans l'assistance de ce jeune homme. Il a donc laissé passer le temps qu'il eût été nécessaire de consacrer aux études légales. Aussi, je crois qu'il vaudrait mieux pour lui continuer à servir son pays dans la diplomatie ; service auquel il semble' appelé par une sagacité et un jugement au-dessus de son âge, beaucoup de zèle et d'activité, une probité parfaite, une honnête adresse, une grande facilité à parler le fran^ çais, et toute la connaissance des affaires qu'on peut acquérir par quatre années passées dans les fonctions de
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secrétaire, ce qu'on peut bien considérer comme une sorte d'apprentissage.
En faisant la part la plus large à la faiblesse qu'un père a pour son enfant, je ne puis m'empécher de croire qu'avec le temps il fera un ministre fort capable, et sur la fidélité duquel le Congrès pourra se reposer. Mais aujourd'hui, je ' n'en demande pas tant pour lui. Quoiqu'il soit d'âge .suffisant, quelques années d'expérience de plus ne lui seront pas inutiles. En attendant , si le Congrès voulait l'employer comme secrétaire de légation auprès d'une Cour d'Europe, je suis persuadé qu'on sera satisfait de sa conduite, et je considérerai cette nomination comme une faveur qu'on m'aura faite.
.... Avec un grand respect, j'ai l'honneur d'être, etc.