I. Le thé qui a été détruit sera payé
II. L'acte qui établit un droit sur le thé sera rapporté, et le montant des droits qui ont été payés sera réintégré dans les caisses des diverses provinces où ils ont été perçus.
III. Les actes de navigation seront de nouveau promulgués dans les colonies.
IV* Un officier de marine, nommé par la couronne, résidera dans chaque colonie pour veiller à Pexécution de ces actes.
V. Tous les actes qui empochent rétablissement de manufactures dans les colonies, seront rapportés.
VI. Tous les droits résultant des actes pour régler le commerce avec les colonies, seront affectés au service public de chaque colonie, et seront versés dans la caisse coloniale. Les collecteurs et les officiers des douanes seront
1. A Boston on avait jeté dans la mer des cargaisons entières de thé.
nommés par les gouverneurs, et ne seront pas envoyés d'Angleterre.
VIL En considération de ce que les Américains maintiennent leur gouvernement en temps de paix, et de ce que TAngleterre aura la monopole du commerce avec eux, il ne leur sera fait aucune réquisition en temps de paix.
VUI. Aucun corps militaire n'entrera et ne séjournera dans une colonie, sans le consentement de sa législature.
IX. En temps de guerre, sur la réquisition faite par le roi, avec le consentement du parlement, chaque colonie lèvera un subside dans la proportion suivante. Si l'Angleterre, à cause de la guerre, ajoute trois shillings par livre à l'impôt foncier, les colonies^ajouteront un quart en sus à leur dernière taxe de paix, et moitié en sus, quand la taxe additionnelle s'élèvera en Angleterre à quatre shillings par livre. Le produit de cette taxe additionnelle sera accordé à Sa Majesté, et sera employé à lever des hommes pour le service de terre et de mer, à les salarier, à acheter des provisions, solder des transports ou à tel autre usage que le roi requerra, et ordonnera. Aucune colonie ne pourra payer moins ; mais chacune pourra ajouter tel don gratuit qu'elle voudra.
X. Le château William sera rendu à la province de Massachusetts, et la couronne ne pourra faire construire de forteresse dans aucune province sans le consentement de la législature.
XI. Les derniers actes de Masachusetts et de Québec seront rapportés, et Ton accordera un gouvernement libre au Canada.
XII. Les juges resteront en place tant qu'ils se conduiront bien, et recevront un traitement fixe, qui leur sera payé sur le revenu de la province par ordre des assemblées. Si les juges sont nommés tant que durera le bon plaisir de la couronne , leur traitement leur sera payé tant que durera le bon plaisir des assemblées, comme ci-devant.
.3i fcORRESPONDANCB
XIII. Les gouverneurs seront payés par les assemblées de chaque province.
XIV. Si la Grande-Bretagne renonce au monopole du commerce américain, le subside mentionné art. IX lui sera payé en temps de paix comme en temps de guerre.
XV. L^extension aux colonies de Pacte de Henri VIII sur les trahisons sera formellement désavouée par le parlement.
XVI. Les cours d'amirauté d'Amérique n'y auront que les pouvoirs qui leur sont attribués en Angleterre, et les actes qui les établissent seront de nouveau promulgués en Amérique.
XVII. Le parlement renoncera à tout pouvoir de légis* lation intérieure sur les colonies.
En relisant cet écrit, je donnerai mes raisons à Tappui de chaque article.
Sur le premier^ je fis observer que lorsque le thé avait été détruit, l'Angleterre avait droit k une répara^ tiouy et qu'elle l'aurait certainement obtenue si elle l'avait demandée, comme cela avait eu lieu dans nne occasion semblable, quand l'émeute avait détruit le papier timbré ; qu'elle pouvait aussi avoir le droit de rendre le mal pour le mal, si elle le préférait, mais qu'elle ne pouvait avoir le double droit d'obtenir une réparation et de faire un mai semblable et encore bien moins de faire dix ou vingt fois plus de mal comme elle l'avait fait en fermant le port de Boston. Â mon avis, tout ce surplus de mal devait être réparé par l'Angleterre. Par conséquent, si je consentais au payement du thé, ce n'était que par désir de la paix , par complaisance pour l'opinion qu'ils avaient exprimée à notre première entrevue : que c'était là une condition
DE BENJAMIN t^ANKLIN. 35
sine qud non^ que la dignité de la Grande-Bretagne l'exigeait, et que, si nons y consentions, tout le reste marcherait de soi. On convint que mon raisonnement était juste; mais, néanmoins, on jugea nécessaire de maintenir l'article.
Sur le second^ je dis que l'acte du thé devait être rapporté comme n'ayant jamais produit rien de bon, comme la cause des malheurs actuels, et comme inexécutable. Les Américains considéraient cet acte comme inconstitutionnel, comme excédant les pouvoirs du parlement et regardaient les sommes qui avaient été extorquées à ce titre comme une exaction. H y avait donc lieu à restitution, et d'autant plus que cette restitution fournirait un fonds pour payer le thé détruit. Mes deux amis pensèrent que le rapport de l'acte pourrait s'obtenir, mais non la restitution. Us furent d'avis d'effacer cette clause, mais comme je la trouvais juste et équitable, j'insistai pour qu'on la maintînt.
Sur les troisième et quatrième articles, je fis remarquer qu'on nous avait souvent accusés d'avoir en vue l'abolition de l'acte de navigation. Pourtant la vérité était que les dispositions les plus. favorables à la Grande-Bretagne nous étaient aussi agréables qu'aux Anglais, attendu que nous désirions employer nos propres vaisseaux de préférence à ceu:^ des étrangers, et que nous n'avions aucune envie de voir entrer dans nos ports des bâtiments étrangers. A la vérité, l'obligation de décharger en Angleterre certaines marchandises avant de pouvoir les porter sur les marchés étrangers, et la défense de tirer directement des pays étrangers certaines marchandises, nous paraissait une
rigueur qu'il fallait abolir parce qu'il y avait là plus de perte pour nous que de profit pour l'Angleterre, mais, comme TAngleterre avait fait de cette condition l'équivalent de la protection qu'elle nous accordait, nous n'avions jamais demandé de changement à cet égard. Si ces lois devaient continuer d'exister, le mieux à faire (puisque Ton contestait le droit du parlement), c'était de les publier de nouveau dans les colonies, ce qui prouverait leur consentement à cette mesure. Si, comme le proposait l'article YI^ tous les droits étaient perçus par des officiers nommés et salariés par le gouvernement de chaque province, pour le produit en être versé dans la caisse coloniale, j'étais sûr que les lois seraient mieux et plus fidèlement exécutées, à moins de frais ,en même temps qu'on éviterait une grande source de mésintelligence entre les deux pays, c'est-à-dire les calomnies des petits employés venus d'Angleterre, gens qui ne manquent jamais de faire à l'administration de faux rapports contre les habitants des colonies, pour grossir leur zèle et obtenir de l'avancement. Par ce moyen, l'extension de la juridiction de l'amirauté, sujet de tant de plaintes, ne serait plus nécessaire, l'intérêt des colonies serait d'exécuter ces lois, ce qui en serait la meilleure garantie, et le gouvernement serait assuré de leur exécution par les rapports des officiers de marine dont il était parlé en l'article IV. Ces raisons parurent satisfaisantes, et les articles III et IV furent adoptés. Mes deux amis prévirent que le cinquième éprouverait des difficultés. Ils dirent que la restriction des manufactures aux colonies était une idée favorite en Angleterre, et ils demandèrent la suppression de cet arti-
cle, dont la proposition seule jetterait l'alarme et empêcherait qu'on n'en accordât d'autres plus importants. Mais, au nom de l'équité, j'insistai pour qu'il fût permis à tous les sujets du même empire de mettre partout à profit leurs avantages naturels, et alors on désira que > je substituasse au mot rapportés, ceux: pris en nouvelle considérationy et j'y consentis.
Ils objectèrent à l'article septième que tout ce qui |> occupait le gouvernement devait contribuer à son en- h tretien. Je répondis que tout ce qu'on pouvait raison- 'j nablement exiger, c'était que chaque province du domaine royal maintînt en temps de paix son propre gouvernement, que toutes les anciennes * colonies l'avaient fait depuis leur origine, que les taxes qu'elles supportaient à cet effet étaient considérables , que les pays nouveaux avaient beaucoup de dépenses publiques dont les anciens étaient exempts, puisque là les travaux nécessaires avaient été faits depuis longtemps par les mains des ancêtres, notamment les routes, les ponts, les églises, les tribunaux, les forts, les quais, les écoles, les hôpitaux, les hospices, etc., qu'aux colonies, les taxes et les souscriptions volontaires excédaient de beaucoup ce qui était payé en Angleterre pour le même objet, enfin que la Grande-Bretagne avait deux motifs pour n'exiger de nous aucune contribution à ses dépenses publiques en temps de paix : le premier, parce que tout ce qui serait payé par nous sous la forme de taxe, son commerce le perdrait, puisque toutes nos économies allaient en Angleterre
1. Anciennes colonies par opposition au Canada et aux autres colonies récemment enlevées à la France.
par cette voie; le second, parce que le produit de cette taxe tombant entre les mains de ministres accoutumés à prodiguer l'argent du public, ces fonds seraient follement dissipés, sans profit pour la chose publique. J'ajoutai que si nous devions contribuer au maintien du gouvernement en Angleterre j conmie le faisait rÉcosse depuis l'Union , on devait nous accorder les mêmes privilèges commerciaux que l'Ecosse avait obtenus. S'il nous fallait contribuer au fonds d'amortissement ou à la dette publique, on devait en demander autant à l'Irlande, et en ce cas l'Irlande et l'Amérique devaient avoir quelques moyens de surveiller si l'emploi de leurs fonds était conforme aux conditions de leur vote. Mais les ministres anglais n'aimeraient peut-être pas que nous nous mêlassions de semblables affaires , et il en pourrait naître de nouvelles causes de mésintelligence. Tout bien considéré, je croyais qu'il était de l'intérêt des deux parties qu'on n'exigeât ou qu'on n'attendit de nous aucun subside en temps de paix; en temps de guerre, les colonies n'en seraient que plus disposées à donner un large concours et à fairç les plus vigoureux efforts pour en finir promptement. Je dis enfin qu'il n'y avait pas d'argent monnayé aux colonies pour envoyer en Angleterre des subsides en espèces, mais que les colonies pouvaient faire la guerre avec leur papier-monnaie et payer de cette façon des troupes, des vivres, des munitions, des habillements, etc. L'article YH fut adopté sans plus d'objections.
Quant à l'article huitième^ mes amis assurèrent que jamais on ne l'accorderait, car tout le monde serait d'avis de reconnaître au roi, chargé de défendre toutes les parties de son empire, le droit de placer ses troupes
dans l'endroit le plus convenable. Je soutins l'article en m'appuyant sur des principes qui, à mon avis, n'étaient pas moins importants pour l'Angleterre que pour les colonies. Si, sans le consentement de Tassem-* blée locale, le roi pouvait faire entrer dans une partie de ses domaines, des troupes levées dans une autre, il pourrait donc faire débarquer en Angleterre des armées levées en Amérique, et cela sans demander le consentement du Parlement, qui probablement ne verrait pas cette mesure de meilleur œil qu'il. n'avait vu, quelques années auparavant, l'arrivée des Hessois et des Hanovriens, quoique leur introduction fût justifiée par la supposition d'un danger menaçant. Que, s'il y avait jamais nécessité d'envoyer des troupes anglaises en Amérique, il n'y avait nul doute qu'on obtiendrait le consentement des assemblées. J'étais si loin de vouloir renoncer à cet article, que j'en désirais plutôt ajouter un autre, c'est qu'on retirât toutes les troupes envoyées aux colonies avant que l'Amérique consentît à aucune proposition d'arrangement; sans cela, tout ce qu'elle pourrait accorder en ce moment paraîtrait l'effet de la contrainte, et c'était ce dont il fallait éviter même l'apparence; car, lorsqu'on paraît agir librement, on accorde souvent des choses, raisonnables en ellesmêmes, qu'on refuserait aux menaces et à la force. Il était donc nécessaire de retirer les troupes d'Amérique pour faire avec les Américains un traité qui les liât, puisque toute contrainte invaliderait le consentement. Et on ne pouvait s'étonner de nous voir insister sur ce point, que la couronne n'avait pas le droit d'introduire chez nous une armée en temps de paix, puisque nous avions sous les yeux un exemple
ÛO CORRESPONDANCE
frappant de Tabus qu'on en pouvait faire. N'était-ce pas pour forcer les sujets du roi à se soumettre au pouvoir arbitraire, qu'on avait envoyé une armée et une flotte à Boston. Me trouvant inébranlable à cet égard, ils consentirent à ce que Tarlicle restât, mais sans l'approuver. Ils auraient voulu, dirent-ils, que mon plan ne contînt que des choses que tout hommo réfléchi et impartial dût approuver, et qu'il leur fût permis d'appuyer comme Anglais ; ils ne pensaient pas que ce fût le cas de cet article.
L'article neuvième avait été rédigé sur une réflexion que le docteur Fothergill avait faite lors de notre première entrevue. Le gouvernement ne se contenterait probablement pas de la promesse que les assemhléeslui accorderaient des subsides en temps de guerre, si le chiffre de ces subsides n'était pas fixé. Il serait donc préférable d'en arrêter un qui fût proportionnel aux contributions levées en Angleterre, mais il ne savait comment régler cette proportion, et m'engagea à y réfléchir. On avait dit aussi que le Parlement était devenu jaloux du droit que la couronne prétendait avoir, et qu'elle avait exercé jusqu'alors, de lever de l'argent dans les colonies sans son consentement, et que, puisque nous ne voulions pas payer de taxes imposées par le Parlement, les réquisitions de subsides ne devaient se faire à l'avenir qu'avec son approbation et non autrement. Je m'étonnai que la couronne consentît à renoncer à ce privilège, mais je n'avais pas d'objection à ce qu'elle limitât elle-même son autorité, si cela lui faisait plaisir; c'est pourquoi je rédigeai l'article en ce sens, et j'imaginai de proportionner le subside à la taxe de paix de Tannée précédente. J'aurais préféré que la
DE BENJAMIN FRANKUN. Ui
couronne convoquât un congrès de toutes les provinces pour répondre à ses réquisitions et fixer la proportion des subsides à accorder; mais comme on m'assura que jamais on n'y consentirait, je réservai aux assemblées de chaque colonie le droit d'ajouter un don gratuit à la quotité déterminée. C'était donner à la couronne un motif pour les convoquer et entretenir leur affection, en même temps que c'était ménager aux colonies la satisfaction de prouver leur loyauté et leur zèle pour la cause commune, et l'occasion de manifester leur désapprobation d'une guerre qu'elles ne croiraient pas juste. Mes amis ne firent donc aucune objection à cet article; j'avais encore une autre raison d'y tenir, c'était que la vue de ce que nous aurions à payer en temps de guerre, nous rendrait plus économes en temps de paix.
A l'article dixième^ je représentai l'injustice qu'on avait commise en s'emparant d'une forteresse qui avait été élevée à grands frais, par la province, pour défendre le port contre l'ennemi national, et cela pour en faire une citadelle destinée à terrifier la ville, à gêner son commerce, à bloquer son port, et aussi à la dépouiller de ses privilèges. On avait beaucoup parlé de l'injustice dont Boston s'était rendu coupable en détruisant le thé, mais il s'agissait ici d'une bien plus grande injustice, puisque l'érection de ce fort avait coûté à la province 300 000 livres sterling. Se servir contre les habitants d'une forteresse qu'ils avaient construite eux-mêmes, c'était décourager toutes les colonies d'en jamais élever aucune autre, et les laisser d'autant plus exposées aux insultes de l'ennemi, mais c'était aussi une bonne raison pour que les colons de-
/i2 CORRESPONDANCE
mandassent qne la couronne n'en pût jamais élever sur leur territoire, sans le consentement de leur législature. On n'eut guère d'objections à faire à cet article, mais on crut qu'il passerait difficilement.
On pensa que l'article onzième soulèverait de grandes objections. On dirait que les anciens colons n'avaient rien à voir dans les affaires du Canada et que leur intervention officieuse n'était faite qu'en vue de troubler le gouvernement. Et d'ailleurs l'administration regardait les lois rendues récemment sur la province de Massachusetts comme une amélioration du gouvernement de cette colonie, notamment les lois relatives la nomination des conseillers, au choix des jurés, à prohibition des réunions publiques. Je répondis que nous avions aidé à conquérir le Canada, avec grand sacrifice de notre sang et de notre argent, et que, par conséquent, nous avions quelque droit à ce qu'on songeât à nous dans l'établissement de cette colonie. L'institution d'un gouvernement arbitraire dans notre voisinage pouvait être un danger pour nous tous; aimant la liberté, nous désirions que ses bienfaits s'étendissent sur tous les hommes, et qu'il n'y eût pas en Amérique un point d'appui pour une servitude future. Quant aux changements introduits dans le gouvernement du Massachusetts, il serait facile de démontrer qu'ils étaient funestes, mais la question n'était pas là; des chartes sont des contrats entre deux parties, le roi et le peuple, personne n'y peut rien changer que d'un commun accord, le changement fût-il pour le mieux. J'ajoutai que toutes nos constitutions étaient devenues incertaines et flottantes, depuis que le Parlement s'attribuait le droit d'altérer des contrats
qui avaient toujours été regardés comme inviolables, si ce n'est en cas de forfaiture, et de modifier des lois faites en conséquence de ces chartes, et qui revêtues de la sanction royale, ne pouvaient dès lors être changées que par les mêmes pouvoirs qui les avaient faites. En réclamant le droit de nous taxer ad libitum^ on nous prenait notre propriété; en s'arrogeant le droit de changer à volonté nos lois et nos chartes, on nous dépouillait de tous nos privilèges et de tous nos droits; nous ne tenions plus rien que du bon plaisir. C'était une situation où il nous était impossible de demeurer; il valait mieux riscpier sa vie et tout au monde, plutôt que de s'y soumettre. L'article resta donc.
J'expliquai le douzième article en apprenant à ces messieurs quelle était naguère la situation des juges dans la plupart des colonies. Ils étaient nommés par la couronne et payés par les assemblées. Révocables suivant le bon plaisir du roi, ils ne recevaient de traitement quêtant que durait le bon plaisir de l'assemblée. Quand on représentait aux assemblées que rendre le juge dépendant de leur volonté pour son salaire, c'était exercer une influence illégitime sur les cours de justice, elles répondaient que rendre le juge dépendant de la couronne pour la continuation de ses fonctions, c'était aussi garder sur ces cours une influence illégitime , que ces deux influences peu légitimes ^e balançaient mutuellement, mais qu'aussitôt que la couronne consentirait à des lois qui maintiendraient le juge en place, tant qu'il se conduirait bien % les assemblées lui accorderaient un traitement fixe. La couronne s'y est constamment
1. During goodhehaviouff c'est l'équivaleût de notre inamovibilité. Le juge ne peut être destitué que pour forfaiture.
refusée. C'était la même proposition qu'on représentait encore 9 les colonies ne pouvant concevoir pourquoi leurs juges ne seraient pas aussi indépendants que ceux d'Angleterre. Tout au contraire la couronne prétendait aujourd'hui faire dépendre les juges coloniaux de son bon pliûsir, pour la durée de leurs traitements ausâ bien que de leurs fonctions. C'était mettre tous les poids dans une des balances de la justice, cela n'était point équitable, et les colonies devaient s'y opposer. Si la couronne persistait à nommer le juge à son bon plaisir, il fallait laisser le traitement au bon plaisir des assemblées. On convint que cet article était raisonnable.
L'objection qu'on fit à l'article treizième ^ c'est qu'en Angleterre, rien ne paraissait plus raisonnable que de voir le roi payer son gouverneur, afin de le rendre indépendant du peuple; autrement, le peuple pourrait exercer sur lui une influence contraire à son devoir, en lui retirant son traitement. Je répondis que la plupart des gouverneurs envoyés dans les colonies étaient des honmies sans fortune et sans principes, qui n'y venaient que pour s'enrichir, et qui n'avaient aucune affection naturelle pour le pays qu'ils avaient à gouverner. Les rendre indépendants du peuple, c'était les rendre insouciants de leur conduite, qu'elle fût bonne ou mauvaise pour les colonies; c'était lâcher la bride à lenr cupidité et à leur tyrannie. L'influence à laquelle on supposait qu'ils seraient soumis ne pouvait rien produire de préjudiciable au service du roi ou aux intérêts de la Grande-Bretagne, puisque le gouverneur était lié par des instructions particulières qu'il avait donné caution d'observer, et que toutes les lois qu'il sanctionnait
DE BENJAMIN FRANKLIN. /j5
pouvaient être abrogées par la couronne, si elle le jugeait à propos. Le payement de leur traitement par le peuple était plus avantageux même pour les gouverneurs, puisqu'il devait avoir pour conséquence d'amener une bonne intelligence, et de bons offices réciproques entre le gouverneur et les gouvernés; aussi, le plus sage, à mon avis, était-il de renoncer à l'innovation qu'on venait de tenter à Boston et à New-York. On laissa donc l'article subsister.
Mais le quatorzième fut jugé absolument inadmissible. Jamais on n'abandonnerait le monopole du commerce américain ; une pareille proposition blesserait l'opinion sans pouvoir être d'aucune utilité. On me força donc à le rayer entièrement.
L'article quinzième fut de suite accepté.
Quant au seizième, on pensa qu'il aurait peu d'importance, si le montant des droits se versait dans les caisses des colonies.
Enfin, on crut qu'il serait difficile de faire passer le dix-septième^ mais qu'on pouvait l'essayer.
La discussion terminée, on m'engagea à remettre au docteur Fothergill une copie de mon projet. Le docteur m'informa alors qu'ayant journellement occasion de voir lord Dartmouth, des bonnes dispositions duquel il avait la plus haute opinion, il lui conmiuniquerait cette pièce conmie contenant le sentiment de personnes impartiales qui avaient en vue l'avantage des deux pays. « Si je la montrais à lord Hyde, me dit M. Barclay, « y trouveriez-vous quelque inconvénient? C'est un « homme instruit, et quoiqu'il ne soit pas dans le o ministère, h proprement parler, il y est fort consi- « déré. Je le connais un peu, nous causons librement
« ensemble; si je lui faisais lire ces. articles, et lai « communiquais notre conversation, peut-être en ré- « sulterait-il quelque bien. » Le docteur Fothei^l déclara qu'il n'avait point d'objection à faire ; je dis que de mon côté je n'en pouvais avoir aucune. Je connaissais un peu lord Hyde, et j'avais de l'estime pour lui. J'avais fait ce projet à la requête de mes amis, c'était à eux à en faire l'usage qu'ils jugeraient convenable. M. Barclay proposa alors que je lui envoyasse la mise au net; il me la renverrait après en avoir fait prendre une copie pour le docteur Fothergill et une autre pour lui-même.
Vint alors une autre question. Trouverais-je mauvais qu'on dît que j'avais été consulté sur cette affaire? Pour ce qui me concerne personnellement, répondisje, je ne fais aucune objection; mais si vous désirez qu'on fasse quelque attention à ces propositions, il vaut mieux ne pas prononcer mon nom, car les ministres ont des préventions contre moi, et contre tout ce qui vient de moi. Sur cette réflexion, ils jugèrent qu'il était préférable de ne pas me nommer, et la chose fut ainsi arrêtée. Quant à moi, je gardai un profond silence, mais je ne tardai pas à découvrir que de manière ou d'autre, le secret était éventé.
Ayant été fort dérangé le lendemain, je ne pus copier ni envoyer le projet. Le jour suivant, je reçus un billet de M. Barclay, qui me pressait de lui faire passer ce papier avant midi. Je le lui envoyai, et trois jours après je reçus de lui le billet suivant :
a David Barclay présente ses compliments au docteur Franklin et Tinforme qu'ayant appris qu'un libelle, inti-
tulé Adresse amicale, vient d'être mis en circulation, au préjudice de l'Amérique principalement par les soins du doyen de Norwich, il désire que le docteur Franklin lise l'écrit ci-joint qui vient d'arriver d'Amérique; s'il l'approuve il serait bon de le faire réimprimer, car le docteur Barclay désirait le répandre à Norwich. David Barclay a rencontré aujourd'hui une personne qu'il avait vue hier, avant de passer chez le docteur Franklin, il a eu le plaisir de l'accompagner jusqu'à la maison d'un autre noble personnage, pour un rendez-vous relatif à Vaffaire^ et cette personne lui a dit qu'elle y voyait quelque jour, >
Gheapside, 11 décembre.
Je compris que la personne que M. Barclay avait ainsi rencontrée et accompagnée était lord Hyde qui se rendait chez lord Dartmouth ou chez lord North, je ne gais lequel.
La semaine suivante, arrivèrent les nouvelles du Congrès, nouvelles longtemps et impatiemment attendues par les amis et par les ennemis de rAmérique.
La pétition du Congrès au roi était sous enveloppe à mon adresse; elle était accompagnée de la lettre suivante adressée par le Président à tous les agents américains à Londres :
A PAUL WENTWORTH, GSq., AD DOCTEUR B. FRANKLIN, A WIL- LIAM BOLLAN, esq., AU DOCTEUR ARTHUR LEE, A THOMAS LIFE, esq., A EDMOND BURKE, CSq., A CHARLES GARTH, CSq.
Philadelphie, 26 octobre 1774.
Messieurs,
En remettant à vos soins les papiers ci-înclus, nous vous donnons la plus forte preuve de notre confiance en votre
zèle pour le bonheur de l'Amérique, en votre attachement & la cause de la liberté.
Nous désirons que vous remettiez la pétition entre les mains de Sa Majesté ; et après qu'elle lui aura été présentée nous désirons que vous la rendiez publique en l'iniprimant avec la liste de nos griefs. Comme nous espérons un grand .secours de l'énergie, de la vertu, de la justice du peuple anglais, c'est notre très-grand désir que le plus tôt possible vous preniez soin de répandre notre adresse au peuple de la Grande-Bretagne, dans toutes les villes commerçanlos et manufacturières du Royaume-rUni.
Nous ne doutons pas que votre bon sens et votre discernement vous fassent rechercher tout l'appui qu'on peut recevoir des avis et de l'amitié de tous les grands esprits, de tous les hommes de bien qui sont disposés à servir la cause de la liberté et de l'humanité.
Il a été proposé de tenir le 10 mai prochain un autre congrès à Philadelphie, mais en attendant nous vous prions, messieurs, de transmettre le plus tôt possible aux présidents des différentes assemblées toutes les nouvelles authentiques que vous pourrez recueillir sur la conduite et les desseins du ministère ou du Parlement, en ce qui touche l'Amérique.
Par ordre du Congrès.
Henry Middleton, président.
La première impression que la conduite du Congrès américain produisit sur le peuple fut grandement en notre faveur. L'administration semblait ébranlée, elle était impatiente de savoir si la Pétition m'était parvenue, et elle prit une route détournée pour s'en assurer, en engageant un marchand, affidé du ministère, ami connu du solliciteur général, h m'écrire une lettre, où il me disait qu'ayant appris que j'avais reçu une péti-
lion à présenter, en compagnie des marchands, il me priait de lui faire connaître le jour de la réunion, afin qu'il ne manquât pas de se joindre à moi dans une occasion si importante, jpour rendre témoignage à une si bonne œuvre. Mais, dès avant qu'on reçût les nouvelles du Congrès, on avait annoncé qu'on ne recevrait pas la pétition, attendu qu'elle venait d'un corps illégalement assemblé. Cependant le secrétaire d'Etat, après l'avoir gardée un jour entier (pendant lequel on tint un conseil), nous dit que la pétition était décente et convenable, et qu'il se chargeait volontiers de la présenter à Sa Majesté. Il nous assura plus tard que le roi avait daigné la recevoir gracieusement, et qu'on la mettrait sous les yeux de ses deux chambres du Parlement, aussitôt leur réunion. Nous eûmes alors quelque raison de croire qu'on voulait se servir de cette pétition pour changer de mesures; mais s'il y eut un tel projet, il fut de courte durée. ^
Vers ce temps, je reçus de M. Barclay, qui était alors à Norwich, une lettre datée du 18 décembre. Il me disait que, suivant lui, pour assembler les marchands et leur faire présenter une pétition, il valait mieux attendre jusqu'après les fêtes de Noël, afin de laisser aux actes du Congrès le temps d'agir sur l'opinion. Il ajoutait : « Je pense aussi que ce délai donnera à nos maîtres le temps de la réflexion; peutêtre apercevront- ils l'utilité du plan qu'ils ont entre les mains. Lord Hyde m'a écrit quelques lignes pour me dire qu'il souhaite du fond du cœur qu'il puisse résulter de ce plan tout ce qui pourra être utile et avantageux à la mère patrie et aux colonies. »
Le 22, M. Barclay était de retour à Londres. Je dînai
50 GORRESPONDANGE
avec lui, j'appris que lord HydQ trouvait nos proposi^ tions trop dures.
Le 24, je reçus le billet âuivaut d'un des premiers marchauds de la cité :
« M, William Neate présente ses compliments respec* oc tueux au docteur Franklin. Gomme le bruit s'est répandu ce hier soir que, grâce à son crédit sur lord Korth, et à ses a efforts, tous les différends existant entre la Grande^Bre" a tagne et les colonies américaines, étaieut arrangés à (c Pamiable, conformément aux désirs et aux voeux du con- « grès, William Neate prie le docteur Franklin d'avoir la « bonté de lui écrire un mot par le porteur, pour lui. dire a si on peut ajouter foi à cette nouvelle. »
Saint-Mary-Hill, ^^ décembre IT74.
Je répondis que je serais fort heureux de pouvoir lui dire que ce bruit avait quelque fondement , mais que je pouvais seulement l'assurer que je n'avais aucune connaissance de l'affaire. Gela n'empêcha pas que ces bruits ne fussent reçus avec confiance et ne fissent hausser les fonds qui étaient tombés de trois ou quatre pour cent.
Le soir de Noël, je fis visite à mistriss Hov\re. Dès qu'elle m'aperçut, elle me dit que lord Howe, son irère, désirait faire ma connaissance , que c'était un excellent homme, et qu'elle était sûre que nous nous conviendrions. Je lui répondis que j'avais toujours entendu parler avec éloges de lord Howe, et que je serais fier d'avoir l'honneur d'être connu de lui. « Il est à deux pas d'ici, me dit^elle. Me permettrez-vous de l'envoyer chercher? — Bien volontiers, madame, si vous le trouvez
DE BENJAMIN FMNKLIN. 5i
à propos. » Elle sonna un domestique, écrivit un billet, et lord Howe arriva au bout de quelques minutes.
Après quelques phrases d'exquise politesse sur les motifs généraux qui lui faisaient désirer de me connaître, il me dit qu'il en avait un tout particulier m ce moment, c'était la situation alarmante d^ uos iiffaires avec TAmérique. Il ajouta qu'il était convaincu quft personne ne connaissait la question mieux que moi j que plusieurs de ses amis pensaient que j'étais l'homme le plus en état de réconcilier les deux pays, si je voulais m'en charger; qu'il savait que j'avais été fort mal traité par le ministère, mais qu'il espérait que dans l'état actuel des choses je n'y ferais aucune attention; que pour lui, quoiqu'il ne fût pas dans l'opposition, il avait fort désapprouvé la conduite des ministres envers moi; qu'il était certain que quelques-uns d'entre eux en rougissaient, et regrettaient ce qui s'était passé; qu'il supposait que cela suffisait pour éteindre tout ressentiment dans xme âme noble et généreuse ; que s'il était membre de l'administration, il serait disposé k me faire une ample réparation, et qu'il était persuadé que je l'obtiendrais tôt ou tard; qu'il n'avait d'autres rapporta avec les ministres que quelques liaisons d'amitié personnelle, mais qu'il était ami du gouvernement, qu'il désirait ardemment le bien général de l'empire, et qu'il avait une affection particulière pour la Nouvelle-Angleterre, où Ton avait témoigné tant d'égards à sa famille^; qu'il n'était qu'un membre indépendant du parlement, souhaitant faire tout le bien qui lui était possible, en se conformant aux devoirs de sa place;