‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 13 sur 32 · LE BARON SGHEFFER ' A MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

LE BARON SGHEFFER ' A MADAME DU DEFFAND

Compiègne, 6 juillet 1751.

J'ai eu, madame, de si grandes preuves de vos bontés dans les occasions les plus intéressantes pour moi, que je regarde comme un devoir, en même temps que je trouve une consolation infinie, de vous faiie part des malheurs affreux qui m'arrivent. M. deChambrier^ est mort à Wesel; la nouvelle «e m'en est parvenue que ce matin. Vous savez comme je pensais pour lui; mais je ne pourrai jamais assez vous dire combien j'avais de raisons pour lui être attaché : c'était la vertu même; la douceur, la sensibilité de son caractère égalaient les lumières de son esprit, et son amitié pour moi était sans bornes. Je plains autant que moi plusieurs pauvres familles à Paris, qui ne subsistaient que par ses charités. Je ne l'ai jamais dit tant qu'il vivait; mais je dois le publier aujourd'hui, ne serait-ce que pour le bien que peut faire un tel exemple. 11 entretenait dans sa maison une femme dont la fidélité lui était connue, et qui n'avait

» ministre qui s'est retiré , un chevalier de l'Ordre et même ambassadeur qui » s'est fait père de l'Oratoire, un fermier général, jeune et se portant bien, • qui a quitté, une dame du palais qui s'est faite Carmélite. » [Mémoires du duc de Luynes, t. XI , p. 303.) (L.)

1 Envoyé de Suède en France depuis 1744. Nommé sénateur, il dut retoui-ner à Stockholm en 1752. Son audience de congé est de mars 1752. (L.)

2 Ministre de Prusse en France depuis vingt ans. Mort le 26 juin à Wesd, où il était allé joindre son souverain. Wesel est à trois lieues de Cologue, sur le Rhin et la Lippe. Le duc de Luynes fait son éloge. (L.)

d'autre fonction que de visiter tous les jouVs les pauvres à qui il faisait des pensions, pour lui rapporter tous leurs besoins, et leur distribuer les secours dont ces mêmes besoins étaient la seule mesure. •

Je vous demande mille pardons, madame, d'entrer dans tous ces détails : vous êtes sensible, et vous connaissez sans doute combien on trouve de plaisir à faire honneur à ses amis. Je souhaite de tout mon cœur que vous ne connaissiez jamais celui de les faire valoir après leur mort. Il me serait bien doux de pouvoir jouir dans ce moment du bonheur de vous voir et de vous entendre; il m'est cependant impossible de m' éloigner d'ici, et je suis réduit à vous offrir seulement mes hommages de loin : je vous supplie de les faire agréer à madame du Ghâtel, et d'être garante de mon respect et de mon admiration pour elle.

J'en appelle, madame, à votre justice surtout ce qui regarde mon inviolable et très -respectueux attachement pour vous.

LE MÊME A LA MEME

Compiègne, 14 juillet 1751.

Vous m'avez écrit, madame, la plus belle lettre du monde, et j'ai l'honneur de vous assurer que, dans mon extrême affliction, j'ai trouvé un grand soulagement à voir avec quelle bonté vous voulez bien vous intéresser à ce qui me regarde. Je ne suis pas encore assez heureux pour pouvoir appliquer à mon mal le grand remède dont vous me dites un mot en passant, mais pour l'usage duquel il faut plus qu'une conviction purement intellectuelle, telle que la mienne. Il ne me reste donc que la ressource de l'amitié ; vous me l'offrez en me permettant d'avoir l'honneur de vous écrire, et je profite de ce secours avec d'autant plus de plaisir, qu'il est bien vrai que vous avez, madame , par les agréments de votre esprit et par la sensibilité de votre cœur, tout ce qui peut satisfaire davantage le goût et les sentiments de ceux que vous voulez bien admettre au nombre de vos amis. Si vous continuez à me trouver digne de vos bontés et de votre confiance, je sens que je me plaindrai infiniment moins de la perte dont j'ai osé vous parler dans la première vivacité de ma douleur. Nous avons vu mourir ici, ce matin, l'ambassadeur

d'Espagne, avec qui nous avons tous dîné avant-hier. Tout le monde est consterné : on accuse, comme à l'ordinaire, les médecins, qui sont, je crois, fort innocents de toutes les morts auxquelles ils contribuent; il y a sans doute un arrangement que leur capacité ou leur ignorance ne peut point changer. Je n'ignore point tout ce qui peut se dire contre cette thèse; mais je sais aussi qu'il y a des choses très-fortes à répondre.

Au reste, madame, je ne vous dirai rien de ce pays-ci, où vous avez des correspondants plus instruits que moi. Vous savez qu'il y a une belle édition des Mémoires de Brandebourg , faite à Berlin, avec une Épitre dédicatoire et une Préface où notre aimable président est nommé d'une manière qui fait tant d'honneur au goût du roi de Prusse ," que je suis persuadé qu'il ne souffrira plus longtemps une maison qui porte le nom de Sans- Souci, ni une société composée de M. d'Argens et de ses pareils. Quand ce grand monarque aura ajouté cette réforme à toutes ses connaissances et à ses talents, il sera sans contredit le plus rare génie de son siècle. Mais, pour revenir aux Mémoires de Brandebourg y tâchez, madame, je vous en supplie, d'avoir la nouvelle édition de Berlin , et faites-moi la grâce de me dire ce que vous pensez des morceaux dont elle est augmentée.

Si vous voyez M. le chevalier d'Aydie, vous aurez bien la bonté de me rappeler à son souvenir. Je ne nomme plus madame la marquise du Châtel que pour vous supplier, une fois pour toutes, de me ménager la continuation de ses bontés. Vous n'accorderez jamais les vôtres, madame, à personne qui soit plus pénétré que moi du respect infini et de tous les sentiments qui vous sont dus.

Cléiac en Agénois, 15 juillet J751.

Vous vous moquez de moi : ce n'est pas le premier président que je crains, c'est le président; ce n'est pas celui qui croit dire tout ce que vous voulez, c'est celui qui dit tout ce qu'il veut. J'aime bien ce que vous dites, que vous n'avez suivi vos compagnes que pour tuer le temps, et que vous n'avez jamais tant trouvé qu'il mérite de l'être. Eh bien, soit, tuons-le; mais je le

connais, il reviendra nous faire enrager. Je suis enchanté que vous ayez fait mon apologie : vous me couvrirez de votre égide , et, ce qui sera singulier, les Grâces y seront peintes. Je vous demande en grâce de me l'envoyer par le premier courrier avec une lettre de vous, s'il se peut.

Le chevalier d'Aydie m'a mandé qu'il avait gagné son procès. Le père bénédictin dont je savais si bien le nom et que j'ai oublié n'avait donc évité des coups de pied dans le ventre que pour tomber dans l'infamie de perdre un procès avec lequel il tuait le temps et le chevalier '. Je vous prie, madame, de vouloir bien parler de moi : c'est au chevalier. Je vous prie de parler aussi de moi à madame du Ghâtel. Je lui sais bon gré de vous avoir inspiré de me communiquer le secret. Mais pourquoi dis-je que je lui sais bon gré de cela ? Je lui sais bon gré de tout. L'abbé Guasco me barbouille toute cette histoire : il me dit que c'est M. de Révol, conseiller au parlement, qui a donné le manuscrit, qui est, dit-il, très-savant. C'est depuis qu'il a une dignité dans le chapitre de Tournai qu'il ne sait ce qu'il dit. Je vous prie, madame, de vouloir bien remercier M. d'Alembert de la mention qu'il a faite de moi dans sa Préface^. Je lui dois encore un remercîment pour avoir fait cette Préface si belle : je la lirai à mon arrivée à Bordeaux. Agréez, je vous prie, etc.

LE BAlioN SCHEFFER A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

18 juillet 1751.

Ma dernière lettre ne vous était donc pas parvenue, madame, lorsque vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 15 de ce mois? Je me flatte cependant qu'elle ne sera pas perdue. Vous me donnez une nouvelle preuve de vos bontés pour moi, en vous intéressant à ce qui vient d'arriver à Stockholm : c'est un désastre affreux et sans exemple ; ma maison est une des huit qui ont été sauvées dans une des plus belles rues de la ville, qui, à ces maisons près, a été entièrement réduite en cendres. L'ambassadeur de France occupe une autre de ces huit maisons. Nous ne pouvons pas douter de la source de tous nos malheurs ;

* Voir aux OEuvres de Montesquieu^ les Lettres au chevalier d'Aydie. (L.) 2 Voir aux OEuvres de d'Âlembert (éd. Bossante, 1821), t. I^r, p. 80. (L.)

gorrespo:ndance complète

mais il y a des choses qu'il faut ig^norer jusqu'au moment où l'on se trouve en état d'en tirer vengeance.

Ma vie ici est très-uniforme et serait assez à mon {joût, si vous étiez ici , madame , et votre société dont on ne trouve pas à se dédomma(]^er dans ce pays-ci, où vous savez qu'il n'y en a aucune. Les habitants de Bellechasse n'ont point été à Paris, comme on vous l'a dit. Je souhaite fort de m'y retrouver; vous avez la meilleure part à ce souhait, et vous jugez trop bien ceux qui ont l'honneur d'être connus de vous, pour en douter.

En apparence, nous n'avons rien ici de nouveau; mais vous croyez bien que dans un pays où il y a tant d'intérêts divers, et où tout lé monde s'occupe de ses intérêts, il y aurait toujours beaucoup à dire, si l'on pouvait tout dire. Ce sera à mon retour à Paris que j'aurai le plaisir de vous prouver cette vérité, et de vous faire part de toutes mes observations. Je vous conjure, madame, de ne me point oublier avec vos amis, et de compter sur mon respect, sur mon attachement les plus inviolables.

24 juillet 1751 K Je ne suis pas assez présomptueux, madame, pour croire que j'aie pu contribuer par mes réflexions à vous rendre plus contente de vous-même et de votre position ; mais je suis charmé de voir que, vous rendant enfin plus de justice, vous ne formerez plus de plans nouveaux, et que vous vous laisserez aller au cours naturel de la vie de Paris et de vos sociétés , dont on ne sent jamais mieux l'agrément intrinsèque et le besoin qu'à une certaine distance, et après un certain temps passé ailleurs. J'avais hasardé une comparaison dans ma lettre précédente, qui me revint dans l'esprit après que la lettre fut partie. Je craignais qu'elle ne fût ignoble et dégoûtante; mais vous me l'avez passée, vous avez eu la bonté même de me la rappeler : cela m'a fait un plaisir que je ne puis vous dire. Il est si aisé à certaines gens et à certains lieux de se rouiller, qu'on est charmé de voir qu'on n'a pas été si sot qu'on l'appréhendait. C'est encore là un avantage de Paris, qui n'est pas médiocre. Quand on y est et qu'on écrit, on n'a qu'à laisser aller sa plume : elle

1 Cette lettre est datée à tort, dans l'édition de 1809, du 24 juillet 1750. (L.)

va toujours bien et intéresse toujours plus ou moins ceux à qui elle parle. A peine ose-t-on se nommer quand on écrit de la province; c'est presque un malheur de n'y être pas par lettre de cachet, le séjour en serait tout excusé, et l'on pourrait y être insolent tout à son aise. L'on pourrait se permettre de gloser sur ce qui se passe et sur ce qui se dit à Paris; mais il'y aurait de l'indécence d'en user de même lorsqu'on est absent par un exil volontaire.

Je vous avais pourtant promis l'avis de nos gens d'esprit sur la Préface de V Encyclopédie : on me l'avait dit arrivée ici; mais on se trompait, et l'on n'avait que le programme. J'espère que le retard ne sera pas long ; car je suis sûr que la pièce est en chemin.

On me mande que la mort de l'ambassadeur d'Espagne * est attribuée à la bonne chère qu'il a faite à Séchelles : je ne crains pas r[ue votre président ait donné dans le panneau; ce qu'il y a pourtant de vrai, c'est que la subtilité de l'air de Séchelles donne un appétit qui peut d'autant plus aisément se tourner en perfidie, que la chère est grande et les honneurs de la table faits avec séduction : j'y étais l'année dernière avec le chevalier de Tencin^, qui ne pensait, peut-être alors, pas plus que moi, qu'il s'en trouverait à cent lieues l'année suivante. Ainsi va le monde. Je souhaite et crains d'apprendre l'événement du procès : je crois que Thiers a raison, et j'aime bien madame du Ghâtel \ Je ne pense pas , comme vous , que les femmes soient des enfants éternels : 1" elles cessent de l'être avant nous, et d'ailleurs elles se retirent bien plus tôt que nous d'une certaine dissipation. Il est aussi commun aux hommes d'avoir des vapeurs qu'aux femmes. Celles de Paris m'ont toujours paru moins frivoles que les hommes, qui pourraient être leur parallèle. Vous ne vous taxez de frivolité, d'enfance, que parce que vous descendez en vous-même, et qu'il peut vous arriver de vous prendre sur le fait. Madame, au nom de Dieu, comparez, et ne vous

1 Don François Pignatelli, mort le mercredi 14 juillet 1751. (V. Mémoires' du duc de Lujnes, t. XI, p. 186, J87, 188.) (L.)

2 Le chevalier, puis bailli de Tencin , ambassadeur de la religion à Rome, venait d'être gratifié d'une bonne commanderie. Il était fils d'un frère de la célèbre^madame de Tencin. (Mém. du duc de Luynes, t. XI, p. 46, 88.) (L.)

•^ Il s'agissait d'un procès à l'occasion de la succession de M. du Châtel , entre M. de Gontaut et madame de Stainville, et M. de Thiers, leur oncle, et M. de Béthune, son gendre. M. de Gontaut gagna son procès en août 1751. (V. Mémoires du duc de Luynes, t. XI, p. 141, 206.) (L.)

lassez pas de me répondre. Je ne suis que trop sûr que cela arrivera; mais je suis assez solide pour en écarter l'idée.

LE MÊM£ A LA MEME

Genève, 15 août 1751 ^

Au nom de Dieu, madame, ne vous en prenez qu'à ma grande humilité et à la connaissance que j'ai du mérite de toutes vos relations, si j'ai prévu le cas où vous vous lasseriez d'écrire à un habitant de la plus petite de toutes les républiques. Je ne souhaite rien plus ardemment que de m'étre trompé : la crainte de perdre ce qu'on aime le mieux fait souvent faire des imprudences par excès de précaution et de défiance. Je suis précisément dans ce cas : flatté, comme je le suis, de votre correspondance et enchanté de chacune de vos lettres, je vous défie de pouvoir me prêter avec justice la disposition d'esprit dont vous me parlez; bien loin d'être refroidie par la conjecture que vous aviez faite, j'espère qu'après en avoir reconnu la fausseté, elle vous animera d'un nouveau zèle en ma faveur, et que, sûre de mon attachement et de ma reconnaissance, aussi bien que de ma franchise et de ma discrétion , vous trouverez toujours une sorte de satisfaction à vous ouvrir avec moi sur vos mouvements intérieurs, et à savoir ce que j'en pense. Ne pouvant avoir aucune idée du pays où je suis, je ne vous en parlerai guère; l'amour de Paris et le regret de l'avoir quitté font une partie de mon existence : j'y ai vécu trop longtemps et en trop bonne compagnie, pour ne m'être pas attendu d'avance aux regrets éternels que j'aurais de l'avoir quitté. J'éprouve cependant ce que vous me dites : le désœuvrement est un grand mal ; une vie honnêtement et diversement occupée est par conséquent une sorte de nécessité pour un homme qui n'est pas né paresseux et qui ne s'entend pas aux bagatelles. J'avoue que la plupart des questions sur lesquelles j'ai à donner tous les jours mon avis, ne roulant que sur de petits objets, paraîtraient insoutenables à bien des gens; mais qu'il s'agisse de mille écus ou de cent mille écus quand on juge, je tiens qu'il est plus doux d'être juge dans le premier que dans le second, et sur toutes les matières d'Etat. J'ai vu de si près les mauvais quarts d'heure

ï Datée à tort de 1750 dans l'édition de 1809. (L.)

de nos ministres de Versailles , dont le suffraf^^e n'est jamais que consultatif, et qui ont toujours à se garer des pié(}es qu on leur tend, que je les compare à ceux qui vont en patins sur une (grande mer, tandis que je marche sur un chemin étroit , pavé et tout uni.

Vous (ja(;nerie/ hien votre pari, si vous trouviez quelqu'un avec qui faire la (^^ageure dont vous me parlez. Il y a une différence essentielle de lui à moi; j'ai toujours du plaisir à ce que je fais, je n'ai de peine que par la nécessité de chang^er d'attitude, et à lui c'est toute sa consolation; je me suis toujours trouvé plus heureux que je ne méritais, et il ne se trouve pas bien traité par la Providence ; il est plus flatté des entrées du Louvre que d'être possesseur de tant d'avantages qui le mettent au-dessus des autres : c'est une sage compensation du maître des destinées. Les femmes sont dans une situation particulière : exclues de l'administration extérieure, il fallait que l'inspection de leurs enfants et de leurs domestiques leur servît d'amusement ou de consolation pour tous les âges. Le bon air et l'opulence de Paris ne permettent guère les détails aux femmes de condition, quand elles n'ont point d'enfants à regretter : c'est réellement une privation, mais c'est qu'il faut qu'elles s'en consolent par la considération des mauvais moments qui en sont souvent inséparables. Il faut, pour bien faire, regarder ce monde comme une comédie; et pourvu que le corps ne souffre pas, on ne souffre pas trop à être persuadé qu'on n'a pas tiré un mauvais billet. Il est plus aisé, selon moi, à un homme raisonnable de s'accommoder à la vie des provinces, qu'aux femmes qui ont vécu dans le grand monde; l'article des regrets leur est immanquable : je ne connais que l'impuissance d'aller au bout de l'an dans l'état qu'on a, qui puisse faire un devoir à une femme raisonnable de quitter Paris pour aucune ville de province que ce puisse être.

Je me représente toute l'agitation où le mar(|uis du Gliâtel et les Thiers doivent être, à la veille d'une décision aussi intéressante; j'en ai peur d'ici pour les uns et les autres : il est fâcheux que la minorité des parties n'ait pas permis un accommodement : c'était le cas, ou jamais, de terminer toutes les prétentions par une transaction. Ce que j'y trouve de consolant, c'est qu'il y a assez d'étoffe pour que toutes ces dames, mariées ou à marier, aient été les meilleurs partis de Paris.

Je vois avec peine le tintamarre que cause l'affaire des liôpi-

142 CORRESPO^SDANGE COMPLETE

taux' : si quelque chose pouvait devenir sérieux en France, ce serait celle-là; car de part et d'autre Ton s'est bien avancé et bien aigri; mais quand même cette affaire serait finie, vous en verriez bientôt renaître quelque autre, par le zèle de votre prélat. Il ne suffit pas d'avoir de bonnes mœurs, une bonne doctrine et de bonnes intentions : il y a quelque chose de plus nécessaire que tout cela dans la place importante qu'il occupe, c'est de l'esprit.

Les commencements de VEncyclopëdie ne sont point encore arrivés ici : je vous promets de vous en dire l'avis de nos savants d'ici , qui sont les meilleurs juges qu'il puisse y avoir dans ce genre, et qui ont l'avantage de n'avoir ni intérêt ni prévention. Paris est le lieu du monde où l'on a le moins de liberté sur les ouvrages des gens qui tiennent un certain coin.

J'ai plus manqué de sens que de sentiment en n'écrivant pas à madame Harenc; je savais qu'elle était fort occupée, et je craignis de la fatiguer. J'ai mille grâces à vous rendre d'avoir bien voulu me mettre en état de réparer ma faute.

Je reviens à VEncyclopëdie. Il y a bien de la sévérité à ceux qui ont critiqué l'expression : « qu'Adam était chef du genre humain, selon l'Écriture; » il n'y a, ce me semble , que ceux qui ne croient point à l'Ecriture, et qui voudraient passer pour orthodoxes, qui aient pu prendre ce mot en mauvaise part. Le malheur est que ce livre vient après plusieurs autres dont le mérite n'était pas dans un certain respect pour l'Ecriture, que les gens d'esprit sont facilement suspects de déisme dans l'esprit des dévots, et qu'en gros, l'on ne demande qu'à blâmer. Je n'appréhende pas que nous manquions de livres , mais j'admire bien plus le courage que le savoir de ceux qui en font.

Je souhaite que vous soyez actuellement occupée à voir les illuminations d'un duc de Bourgogne*. Ce souhait vous paraîtra bien bourgeois et d'un homme bien oisif; il est pourtant vrai que j'attache une grande importance à cet événement, et que je le souhaite de tout mon cœur.

1 II s'agit d'un conflit entre le Parlement, l'arclieveque de Paris et la Cour, à l'occasion d'une déclaration du Roi en dix-huit articles, réglant à nouveau l'administration des hôpitaux. Cette affaire, aigrie et envenimée par toutes sortes de rivalités et d'hostilités, passionna longtemps les esprits. (V. Me'mo/res du duc de Luynes, t. XI, p. 193, 313, 315.) Voir surtout le Journal de Barbier, t. V. (L.)

2 Le duc de Bourgogne, frère aîné de Louis XVI, naquit dans la nuit du dimanche au litndi 13 septembre 1751, et motfrut le 22 mars 1761. (L.)

Au reste, n'appelez point vos lettres décousues : la variété n'est rien moins que décousue. Vous ne connaissez vos lettres que par la peine qu'elles vous donnent; celui qui les reçoit en juge autrement, et quand je vous jure en homme d'honneur qu'une de mes craintes était d'en recevoir plus rarement, c'est la meilleure preuve que je ne les trouve que divines, el que je vous aime de tout mon cœur.

LE PRÉSIDENT DE MONTESQUIEU A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

A la Brède, 12 août 17521.

Bon cela : le chevalier de Laurency, je l'adorerais s'il ne venait pas de si bonne heure ; mais je vois que vous êtes arrivée à un tel point de perfection que cela ne vous fait rien. Je suis ravi, madame, d'apprendre que vous avez de la gaieté : vous en aviez assez pour nous. J'ai, je vous assure, un grand désir de vous revoir. Voilà bien des changements de place : ce sont les quatre coins.

J'ai reçu une lettre de madame la duchesse de Mirepoix. J'ai cru quelque temps qu'elle me querellerait de ce qu'elle ne m'avait pas fait réponse. Madame, je voudrais être à Paris, être votre philosophe et ne l'être point, vous chercher, marcher à votre suite et vous voir beaucoup. J'ai l'honneur, madame, de vous présenter mes respects. Montesquieu.

LE MÊME A LA MEME

Au château de la Brède, 12 septembre 1751. Vous dites, madame, que rien n'est heureux, depuis l'ange jusfju' à. l'huître : il faut distinguer. Les séraphins ne sont point heureux, ils sont trop sublimes : ils sont comme Voltaire et Maupertuis, et je suis persuadé qu'ils se font là-haut de mauvaises affaires ; mais vous ne pouvez douter que les chérubins ne soient très-heureux. L'huître n'est pas si malheureuse que nous, on

* C'est ici le lieu de faire remarquer de nouveau avec quelle ignorance sont datées, dans le recueil de 1809, les lettres à madame du Deffand. Tontes celles de Montesquieu notamment, qui sont en réalité de 1751 et 175S, y sont datées de IT^IpI et de J742. A dix ans près, c'est exact. (L.)

IVf CORRESPOINDANCE COMPLETE

Favale sans qu'elle s'en doute; mais pour nous, on vient nous dire que nous allons être avalés, et on nous fait toucher au doig^t et à l'œil que nous serons di^jérés éternellement. Je pourrais parler, à vous qui êtes gourmande, de ces créatures qui ont trois estomacs : ce serait bien le diable si dans ces trois il n'y en avait pas un de bon. Je reviens à l'huître : elle est malheureuse quand quelque longue maladie fait qu'elle devient perle : c'est précisément le bonheur de l'ambition. On n'est pas mieux quand on est huître verte ; ce n'est pas seulement un mauvais fond de teint, c'est un corps mal constitué.

Vous dites que je n'ai point écrit à madame la duchesse de Mirepoix ' ; j'en ai découvert deux raisons : c'est qu'elle est malade, et qu'elle est dans les embarras de la cour. A Tégard de d'Alembert, j'ai plus d'envie que lui, et autant d'envie que vous de le voir de l'Académie; car je suis le chevalier de l'ordre du Mérite. Il est vrai qu'à la dernière élection il y eut quelque espèce de composition faite, qui barbouille un peu l'élection prochaine; mais je vous parlerai de tout cela à mon retour, qiii sera vers le 15 ou la fin de novembre. Je suis pourtant bien ici ; mais les hommes ne quittent-ils pas sans cesse les lieux où ils savent qu'ils sont bien , pour ceux où ils espèrent être mieux? J'irai vous marquer ma reconnaissance des choses charmantes que vous nous dites toujours, et qui nous plaisent toujours plus qu'à vous. Je vous félicite d'être chez madame de Betz^. Nous sommes dans des maisons de même goût; car je me trouve au milieu des bois que j'ai semés et de ceux que j'ai envoyés aux airs. Je vous prie de vouloir bien faire mes compliments aux maîtres de la maison, et d'agréer, madame, le respect et l'amitié la plus tendre. Montesquieu.

LE MÊME A LA MÊME

A la Brède, 13 septembre 1752.

Je commence par votre apostille. Vous dites que vous êtes aveugle! Ne voyez-vous pas que nous étions autrefois, vous et

* Anne-Marguerke-Gabrielle de Beauvau-Craon , née le 28 avril 1707, mariée le 2 janvier 1739, à Pierre-Louis de Lévis , marquis , puis duc de Mirepoix. (L.;

2 Femme de Lallemand de Betz, fermier {général. Intime amie de madame du Deffand, qui en parle dans plusieurs de ses lettres. (L.)

moi, de petits esprits rebelles qui furent condamnés aux ténèbres? Ce qui doit nous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumineux. Je suis bien aise que vous vous accommodiez du savant bailli ' : si vous pouvez ga^mer ce point, que vous ne l'amusiez pas trop, vous êtes bien; et quand cela ira trop loin, vous pourrez l'envoyer à Ghaulnes.

Je ferai sur la place de l'Académie ce que voudront madame de Mirepoix, d'Alembert et vous; mais je ne vous réponds pas de M. de Saint-Maur : car jamais homme n'a tant été à lui, que lui. Je suis bien aise que ma Défense ait plu à M. le Monnier. Je sens que ce qui y plaît est de voir, non pas mettre les vénérables théologiens à terre, mais de les y voir couler doucement.

Il est très-singulier qu'une dame qui a un mercredi n'ait point de nouvelles. Je m'en passerai. Je suis, ici, accablé d'affaires : mon frère est mort. Je ne lis pas un livre, je me promène beaucoup, je pense souvent à vous, je vous aime, je vous présente mes respects. Montesquieu.

M. d'alembert a m. le marquis d'argens^.

Paris, 16 septembre 1752.

On ne peut être plus sensible, monsieur, que je ne le suis, aux bontés dont le roi m'honore : je n'en avais pas besoin pour lui être tendrement et inviolablement attaché. Le respect et l'admiration que ses actions m'ont inspirés ne suffisent pas à mon cœur ; c'est un sentiment que je partage avec toute l'Europe : un monarque tel que lui est digne d'en inspirer de plus doux, et j'ose dire que je le dispute sur ce point à tous ceux qui ont /

* De Froullay. Louis-Gabriel de Froullay, bailli de l'ordre de Malte, général des galères, ambassadeur de l'Ordre en France. Il mourut à soixantedouze ans, le 26 août 1766. IJ est question de lui dans les Lettres de Voltaire, de madame Aïssé, de madame de Créqui (sa nièce), à Sénac de Meilhan. Il était l'ami intime du chevalier d'Aydie. (L.)

2 ISous avons cru devoir publier cette Correspondance de d'Alembert et du marquis d Argens, parce qu'elle est comprise dans l'édition de J809 de la Correspondance inédite de madame du Deffand y faite sur ses papiers, parce qu'elle honore le caractère de d'AlemIjert en particulier, et en général, la dignité littéraire, à une époque où elle s humilie trop souvent; enfin, parce que d'Alembert, à cette époque, était de la société intime de madame duDetfand, et que ces Lettres jettent du jour sur leur âme et sur leur vie. (L.)

l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je me trouve pouvaient me le permettre ; mais elles ne me laissent que le regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter ma reconnaissance.

Permettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans quelques détails avec voys , et de vous ouvrir mon cœur, comme à un ami digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec vous; tout semble m'y inviter; la lettre pleine de bonté que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire, la générosité de vos procédés envers M. l'abbé de Prades, auquel je m'intéresse très-vivement, et qui se loue, dans toutes ses lettres, de vous plus que de personne ; enfin la réputation dont vous jouissez à si juste titre, par vos lumières, par vos connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probité d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare.

La situation où je suis serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres, de renoncer à leur pays : Ma fortune est au-dessous du médiocre ; dix-sept cents livres de rente font tout mon revenu : entièrement indépendant et maître de mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose; oublié du gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantages sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres , avec plus de profusion que de lumière. Une pension très-modique, qui vraisemblablement me viendra fort tard, et qui à peine un jour me suffira, si j'ai le malheur de parvenir à la vieillesse , est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer : encore cette ressource n'est-elle pas trop certaine, si la Cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée pour moi que celle de Prusse Test favorablement. Malgré tout cela , monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque.

Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce genre m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent; à force de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de fortune avec

d'honnêtes (jens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme les autres hommes, par désirer les places et les richesses ; j'ai fini par y renoncer absolument, et de jour en jour je m'en trouve mieux. La vie retirée et assez obscure que je mène est parfaitement conforme à mon caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être même à un peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les hommes. La retraite ou le régime que me prescrivent mon état et mon goût m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire le premier bien d'un philosophe; enfin j'ai le bonheur de jouir d'un petit nombre d'amis, dont le commerce et la confiance font la consolation et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est possible de renoncer à ces avantages , et de changer un bonheur sûr pour une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce qu'il peut faire pour me rendre agréable mon nouvel état ; mais, malheureusement pour moi, toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste raison : j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de Berlin et de Potsdam , que la nature m'a donné un corps très-faible et qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs , mon ancien état, qui aurait perdu ses premiers charmes. Peut-être même n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y aurais laissés, et à qui je percerais le cœur par mon départ. Je vous avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi. Le roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il connaît l'amitié, il la ressent et il la mérite: qu'il soit lui-même mon juge.

A ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai , au gouvernement de France , dont je crains tout sans en rien espérer; mais je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs , comme vous le savez ,

chargé, conjointement avec M. Diderot, d'un {jrand ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les plus solennels , et pour lequel ma pre'sence est indispensable. Il est absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos yeux , que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert. Vous connaissez trop , monsieur , les détails d'une si grande entreprise pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin (et je vous prie d'être persuadé que je ne cherche point à me parer ici d'une fausse modestie) je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut bien le croire. Livré des mon enfance à des études continuelles, je n'ai que dans la théorie la connaissance des hommes, qui est si nécessaire dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquilhté, et, si je l'ose dire, l'oisiveté du cabinet m'ont renau absolument incapable des détails auxquels le chef d'un corps doit se livrer. D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il en est qui me sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire naturelle, et {plusieurs autres, sur lesquels par conséquent je ne pourrais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi brillante, que celle dont le roi veut m'honorer oblige à une sorte de représentation tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont les entraves d'un homme libre. Je ne parle point de ceux qu'on rend au roi : le mot de devoir n'est pas fait pour lui : les plaisirs qu'on goûte dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus bornée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes, et surtout des gens de lettres, dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de faire des heureux et de récompenser le mérite serait très-sensible pour moi; mais il est fort incertain que je fisse des heureux , et il est infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de nouveaux : j'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures , et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens ne se plaignissent et ne cherchassent à me rendre la

vie désagréable. Selon ma manière de penser, ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et la considération attachées à ma place ne pourraient déraciner.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me résoudre à accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et à venir, pour ainsi dire, à Berlin recueillir sa succession. Il était mon ami. Je ne puis croire, comme on me Fa mandé, qu'il ait cherché, malgré ma recommandation, à nuire à M. l'abbé de Prades; mais, quand j'aurais ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour m'engager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet état, quelque fâcheux qu'il soit, peut durer longtemps, et peut demander qu'on lui donne dès à présent un coadjuteur : en ce cas , ce serait un nouveau motif pour moi de ne pas me déplacer.

Voilà, monsieur, les raisons qui me retiennent dans ma patrie : je serais au désespoir que Sa Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie et ma franchise, bien loin de me nuire auprès du roi, m'affermiront dans son estime. Plein .de confiance en sa bonté, sa sagesse et sa vertu, bien plus chères à mes yeux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je le supplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai de ma vie sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi digne de l'être, aussi fait pour commander aux hommes et pour les éclairer. Je m'attendris en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi que je conserverai toute ma vie pour sa personne l'attachement le plus tendre, le plus fidèle et le plus respectueux, et que je serai toujours son sujet, au moins dans le cœur, puisque c'est la seule façon dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un jour à quitter ma patrie et mes amis, ce sera dans ses Etats que j'irai chercher un asile : je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de lui, libre et pauvre.

Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que, longtemps avant le dessein que le roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans fondement comme tant d'autres, que Sa Majesté songeait à moi pour la place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé que je n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en parle, à répondre de même, parce que, dans ces circonstances , les réponses les plus simples sont les

meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer Sa Majesté que son secret sera inviolable. Je le respecte autant que sa personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice queje leur fais. J'ai l'honneur d'être, etc.

Berlin , 26 septembre 1752.

Je suis parti de Paris , madame , sans avoir eu l'honneur de prendre congé de vous, et j'espère que vous me le pardonnerez ; mes peines étaient si vives et si sincères qu'il me fut impossible de me distraire un seul moment : je ne vous aurais parlé que de ma douleur, et je pensais que par l'intérêt même que vous daignez prendre à moi , je devais vous épargner le chagrin de lire une si triste élégie. Je tâche aujourd'hui de réparer ma faute, en vous envoyant la lettre ci-jointe de M. de Voltaire* ; elle vous amusera, par le charme inséparable de tout ce qu'il écrit, et vous serez plus instruite de ce qui le regarde, que je ne le suis après avoir passé deux jours avec lui ; je ne l'ai vu qu'en la compagnie de gens devant qui il n'aurait pu me parler fort naturellement de sa situation. Si les bontés de son maître ne lui tiennent pas lieu de tout, il me paraît fort à plaindre ; car en vérité, hors le maître, ce pays-ci ne peut pas retenir quelqu'un qui a connu la bonne compagnie du pays où vous êtes. M. de Maupertuis se meurt de la poitrine; il prend le lait d'ânesse , qui commence cependant à lui faire quelque bien. Il se flatte de regagner assez de forces pour entreprendre un voyage en France et pour y passer l'hiver; celui de Berlin le tuera infailliblement, s'il y reste.

A présent, madame, que je vous ai rendu compte de tout ce qui peut vous intéresser dans les lieux d'où j'ai l'honneur de vous écrire, permettez-moi de vous parler un peu de la France : il est bien certain que j'en serai occupé toute ma vie. Je m'imagine que si cette lettre vous trouve encore à Chamron, ce sera du moins à la veille de votre retour à Paris : vous aurez bien la bonté alors de me donner de vos nouvelles et de celles de tous les gens qui ont l'honneur de composer votre société. Je

^ Cette lettre de Voltaire n'a pas été publiée. (L.)

vous supplie de m'écrire sur Stockholm, où je serai dans trois semaines d'ici.

Adieu, madame : vous connaissez mon respect et mon attachement pour vous ; mais vous ne pouvez pas connaître encore ma constance, que j'espère vous prouver en vous demeurant attaché, malgré les espaces immenses qui nous sépareront.

M. LE MARQUIS d'aRGENS A M. d'aLEMRERT.

"" Potsdam, 20 octobre 1752.

J'ai montré , monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, au roi : elle a accru la bonne opinion que Sa Majesté avait de votre caractère, et elle a augmenté, par conséquent, l'envie qu'elle a de vous avoir à son service. Le roi m'a chargé, monsieur, de vous écrire de nouveau de sa part, et de répondre aux difficultés que vous croyez insurmontables, et qui, à vous dire le vrai, ne me paraissent pas aussi grandes que vous le pensez.

La santé de M. de Maupertuis, malgré ce qu'on peut en avoir écrit à Paris, est toujours plus mauvaise. Il veut aller en France ; mais il n'ose partir : car il sent bien qu'il n'aura pas la force d'achever son voyage. Supposons que, par un hasard inespéré, il vnit à se rétablir, vous serez auprès du roi avec douze mille livres de pension , vous aurez un logement dans le château de Potsdam, et vous serez désigné à la présidence de l'Académie. Il n'y a rien dans tout cela à quoi M. de Maupertuis puisse trouver à redire; et c'est, en vérité, porter votre délicatesse trop loin : d'ailleurs le roi m'a assuré que M. de Maupertuis serait charmé de son choix. Quant aux ennemis que vous craignez que votre poste ne vous fasse dans ce pays , soyez persuadé que vous n'y amez que des admirateurs parmi les honnêtes gens; les autres seront trop heureux de dissimuler et de rechercher votre amitié. Les bontés dont le roi vous honorera seront trop marquées pour que vous ayez rien à redouter des cabales, qui d'ailleurs ne font pas fortune ici.

Si vous passiez à Londres ou à Vienne, vous pourriez craindre qu'on ne vous accusât d'avoir manqué à votre patrie; mais vous venez chez le premier et le plus intime allié de votre

152 GORRESPOÏNDANCE COMPLETE

nation, chez un roi qui l'aime, et qui a déjà attiré auprès de lui plusieurs de vos amis et de vos compatriotes.

Vous aiknez la tranquillité, vous la trouverez ici : vous n'êtes obli(^é à aucune représentation; vous verrez le roi comme un philosophe, de qui vous serez chéri et estimé.

Le climat de ce pays-ci n'est pas plus froid que celui de la Bretagne. J'ose vous assurer qu'il est plus beau que celui de Paris, parce qu'il est beaucoup plus serein.

Quant à V Encyclopédie, vous pourriez travailler ici aux articles que vous faites, et laisser la direction de l'ouvrage à M. Diderot; et si, lorsqu'il sera fini, il voulait venir à Berlin, je ne doute pas que le roi ne fût charmé de faire l'acquisition d'un homme de son mérite : tous les gens qui pensent seraient portés à lui rendre service.

Si je suis assez malheureux, monsieur, pour que mes raisons ne vous persuadent pas, j'aurai du moins l'avantage de vous avoir montré que personne ne vous est plus attaché que moi, et que plein d'admiration pour vos lumières et pour votre caractère, je n'ai rien oublié pour procurer à Berlin un homme qui en eût illustré l'Académie.

Gomme tout le monde commence à savoir que le roi a souhaité de vous avoir, je crois que le mystère devient aujourd'hui inutile. Je suis, etc.

M. d'alembert a m. le marquis d'argens.

Paris, 20 novembre 1752.

Si j'ai tardé, monsieur, à répondre à votre seconde lettre, ce n'est point par une négligence que les bontés extrêmes de Sa Majesté rendraient inexcusable, c'est parce que ces bontés mêmes semblaient exiger de moi de nouveau que je ne prisse pas trop promptement mon dernier parti dans une circonstance qui sera peut-être, à tous égards, une des plus critiques de ma vie. J'ai donc fait, monsieur, de nouvelles réflexions; mais, soit raison, soit fatalité, elles n'ont pu vaincre la résolution où je suis de ne point renoncer à ma patrie que ma patrie ne renonce à moi. Je pourrais insister sur quelques-unes des objections auxquelles vous avez bien voulu répondre; mais il en est une, la plus puissante de toutes pour moi, et à laquelle vous ne répondez

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 15a

pas : c'est mon attachement pom- mes amis, et j'ajoute pour cette obscurité et cette retraite si précieuses aux sages. J'apprends d'ailleurs que M. de Maupertuis est mieux, et je commence à croire que l'Académie et la Prusse pourront enfin le conserver. La délicatesse dont je vous ai parlé à son égard est aussi une chose sur laquelle je ne pourrais me vaincre, quand même des mofifs encore plus forts ne s'y joindraient pas. Ainsi, monsieur, je supplie Sa Majesté de ne plus penser à moi pour remplir une place que je crois au-dessus de nies forces corporelles , spirituelles et morales ; mais vous ne pouvez lui peindre que faiblement mon respect, mon attachement et ma vive reconnaissance. Si le malheur m'exilait de France, je serais trop heureux d'aller à Berlin pour lui seul, sans aucun motif d'intérêt, pour le voir, l'entendre, l'admirer, et dire ensuite à la Prusse : Viderunt oculi mei salutare tuuni ; mes yeux ont vu votre sauveur.

Si j'avais l'honneur d'être connu de vous, monsieur, vous sentiriez combien cette manière de penser est sincère. Je sais vivre de peu et me passer de tout, excepté d'amis ; mais je sais encore mieux que les princes comme lui ne se trouvent nulle part, et seraient capables de rendre l'amitié incommode, si elle pouvait l'être. Au reste, monsieur, quoiqu'on sache à Berlin la proposition que le roi m'a fait faire, on l'ignore encore à Paris, et certainement on ne le saura jamais par moi. Mais permettezmoi de me féliciter au moins de ce qu'elle m'a procuré l'occasion d'être connu d'une personne que j'estime autant que vous, monsieur, et de lier avec vous un commerce que je désire ardemment de cultiver.

M. d'aLEMBERT a madame la marquise du DEFFAND.

Paris, 4 décembre 1752.

Je serais bien fâché, madame, que vous crussiez m' avoir perdu; mais, malgré toute l'envie que j'ai de vous écrire souvent, il ne m'a pas été possible, depuis deux mois, de satisfaire ce désir aussi souvent que je l'aurais voulu. J'ai été fort occupé à différents ouvrages : j'ai achevé une grande diablerie de géométrie sur le système du monde, à laquelle il ne manque plus que la préface; j'ai fait des articles de mathématiques éteu-

dus et raisonnes, pour V Encyclopédie; j'ai répondu à un homme qui avait attaqué mes Éléments de musique, et ma réponse est sous presse : cela vous ennuiera. Ce qui vous ennuiera peutêtre moins, mais dont je vous supplie très-instamment de ne 'parler à personne, ce sont deux volumes de Mélanges de littératurcy d'histoire et de philosophie que je fais imprimer, et qui paraîtront à la fin de ce mois. Je voudrais que vous m'indiquassiez une occasion pour vous les faire tenir promptement. A la tète de ces Mélanges, est un Avertissement assez philosophique, ensuite viennent le Discours préliminaire de V Encyclopédie, et V Éloge de Vahhé Tcrrasson; celui de Bernouilli est fort augmenté de détails que tout le monde pourra lire ; le second volume est entièrement neuf : il contient des Réflexions et Anecdotes sur la reine Christine, un Essai sur les gens de lettres, les grands et les Mécènes, et la traduction d'une douzaine des plus beaux morceaux de Tacite, qui m'encouragera à traduire le reste, si cette traduction est goûtée. Je viens d'envoyer le reste de mon manuscrit à l'imprimeur, et je n'y pense plus. Je vous supplie encore une fois de me garder un grand secret sur cet ouvrage, et surtout de n'en rien écrire à Paris : très-peu de personnes sont ici dans ma confidence, et je hâte l'impression le plus qu'il m'est possible.

Mais c'est assez et trop vous parler de moi. Je vois, par votre dernière lettre, que Ghamron ne vous a pas guérie : vous me paraissez avoir l'âme triste jusqu'à la mort; et de quoi, madame? Pourquoi craignez-vous de vous retrouver chez vous? Avec votre esprit et votre revenu, pourrez-vous y manquer de connaissances? Je ne vous parle point d'amis, car je sais combien cette denrée-là est rare ; mais je vous parle de connaissances agréables. Avec un bon souper, on a qui on veut, et, si on le juge à propos, on se moque encore après de ses convives. Je dirais presque de votre tristesse ce que Maupertuis disait de la gaieté de madame delà Ferté-Imbault ' , qu'elle n'était fondée sur rien. A propos de Maupertuis, nous ne l'aurons point cet hiver; il est actuellement malade, et accablé de brochures que l'on fait contre lui en Allemagne et en Hollande, au sujet d'un certain Kœnig^, avec qui il vient d'avoir, assez mal à propos, une affaire

ï Fille de madame Geoffrin. (L.)

2 Samuel Kœnijr, mathématicien allemand, né en 1712 à Buedingen (comté d'Isenhourg), mort le 21 août 1757, à Zuilestein (Hollande). Pendant son oéjour à la Haye, où il occupa en 1749 la chaire de philosophie et de droit

désagréable pour tous les deux : cela vous ennuierait, et ne m'amuserait guère à vous conter. Le roi de Prusse est fort occupé à lui chercher un successeur dans la place de président, et c'est encore ici un secret que je vous demande et que je ne vous dirais pas, si je n'avais pas la liberté de le dire aujourd'hui à mes amis. Il y a plus de trois mois que le roi de Prusse m'a fait écrire par le marquis d'Argens, pour m'offrir cette place, de la manière la plus gracieuse : j'ai répondu en remerciant le roi de ses bontés et de sa place. Je voudrais pouvoir vous faire lire ma réponse; elle a touché le roi, et n'a fait qu'augmenter l'envie qu'il avait de m'avoir. M. d'Argens m'a récrit, a répondu tant bien que mal à mes objections : j'ai fait réponse, et j'ai remercié une seconde fois. Voltaire vient d'écrire encore pour cela à madame Denis, mais je persiste et je persisterai dans ma résolution. Ce n'est pas que je sois fort content du ministère, et surtout de l'ami, ou soi-disant tel, de votre président : il s'en faut beaucoup. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il est très-mal disposé pour moi, et j'ignore absolument pour quelle raison : mais que m'importe? Je resterai à Paris, j'y mangerai du pain et des noix, j'y mourrai pauvre, mais aussi j'y vivrai libre. Je vis de jour en jour plus retiré ; je dîne et soupe chez moi, je vais voir mon abbé à l'Opéra, je me couche à neuf heures, et je travaille avec plaisir, quoique sans espérance.

Je vous supplie instamment de ne rien écrire au président, ni à personne, des propositions qu'on me fait de Berlin, quoique M. d'Argens me mande que le secret est à présent inutile; je suis trop reconnaissant des bontés du roi pour me parer de cette petite vanité.

On a eu raison de vous mander beaucoup de bien de Y Apologie de l'abbé dePrades' ; mais je ne sais si elle vous amusera

naturel, il eut avec Maupertuis une querelle qui fit sensation dans le monde savant. On en trouve les détails dans V Appel au public que Kœnig publia en 1752 dans le Maupertuisiana , et dans la revue allemande intitulée Neues Gelehrtes Europa, t. XIII, p. 26-75, et 260-272. (L.)

^ Jean-Martin de Prades, né vers 1720 à Castel-Sarrazin, mort en 1782 à Glogau. Sorti de Saint-Sulpice , il se lia avec les fondateurs de Y Encyclopédie et leur fournit des articles. Une thèse des plus originales et des plus hardies, qu'il soutint en Sorbonne, le 18 novembre 1751, l'ayant exposé à la fois aux anathèmes ecclésiastiques et aux poursuites du Parlement, il se réfugia en Hollande, puis à Berlin (1752), et y publia son Apologie (1752, 3 part., in-8"), à laquelle Diderot ajouta une Réfutation d'vm mandement de l'évêque d'Auxerre. (L.)

beaucoup : la Réponse à l'évêque d'Auxerre est ce qui vous ennuiera le moins , et la fin surtout de cette réponse me paraît un morceau très-éloquent.

J'ai ajouté dans le Discours préliminaire de V Encyclopédie quelques traits à l'éloge du président de Montesquieu, parce qu'il le mérite, et parce qu'il est persécuté. J'ai lu, ces jours-ci, une petite Apologie que Voltaire a faite de milord Bolin^jbroke contre je ne sais quel journaliste : cela est charmant , à deux ou trois mots près; mais cela est fort rare. Je demanderai à madame Denis si elle a envoyé votre lettre. Cette pauvre madame Denis a retiré sa pièce des mains des comédiens, après avoir été ballottée pendant trois mois : elle aurait mieux fait de ne la pas donner.

Que vous dirai-je des sottises des Ghaulnes? Et puis tout cela vous étonne-t-il? On assure que les États ' ont manqué de respect à madame la duchesse, et l'ont taxée à quinze cents liv. : ce n'est pas là une nuit de fille. Duclos s'est un peu barbouillé aussi dans tout cela; j'en suis fâché, car je le crois au fond bon diable : c'est peut-être parce qu'il me fait amitié! Mais de quoi s'aviset-il aussi de vouloir être à la fois courtisan et philosophe? Gela ne saurait aller ensemble. N\)us avons ici, depuis trois mois, des intermèdes italiens dont la musique est excellente : c'est, en vérité, une langue dont nous n'avions pas l'idée, que cette musique! Mais c'est une langue expressive, pleine de vivacité, toujours vraie, et bien plus vivement que la nôtre. Gela est prêt à faire un schisme dans l'Opéra, comme les billets de confession dans l'Église.

Adieu, madame; croyez que le temps ni l'absence ne diminueront rien du respectueux attachement que je vous ai voué pour toute ma vie.

LE MÊME A LA MÊME

Paris , 22 décembre 1752.

Voilà, madame, un bien gros paquet, qui ne vous dédommagera guère de ce qu'il vous coûtera de port; mais puisque vous voulez avoir mes lettres et celles de M. d'Argens sur la proposition que le roi de Prusse m'a faite, les voilà : je vous prie de

* De Bretagne. (L.)

me les renvoyer quand vous n'en aurez plus affaire *. Le bruit commence à se répandre ici que j'ai refusé cette présidence. Une personne que je connais à peine, me dit hier qu'elle en avait reçu la nouvelle par une lettre de Berlin; je lui répondis que je ne savais pas ce qu'elle me voulait dire. Après tout, que cela se répande ou ne se répande pas, je n'en suis ni fâché ni bien aise. Je garderai au roi de Prusse son secret, même lorsqu'il ne l'exige plus, et vous verrez aisément que mes lettres n'ont pas été faites pour être vues du ministère de France ; je suis bien résolu de ne lui pas demander plus de grâces qu'aux ministres du roi de Congo, et je me contenterai que la postérité lise sur mon tombeau : IL fut estimé des honnêtes gens , et est mort pauvre, parce qu'il l'a bien voulu. Voilà, madame, de quelle manière je pense. Je ne veux braver ni aussi flatter les gens qui m'ont fait du mal, ou qui sont dans la disposition de m'en faire ; mais je me conduirai de manière que je les réduirai seulement à ne me pas faire du bien. Vous trouverez dans l'ouvrage que je vous donne des choses vraies et hardies, mais sages ; j'ai surtout évité d'y offenser personne, mais j'ai peint nos ridicules et nos mœurs , surtout celles des Mécènes , avec la franchise

D'un .soldat qui sait mal fardei' la vérité.

Vous recevrez vraisemblablement mes Opuscules vers le 15 du mois prochain; je compte que l'impression sera achevée dans quinze jours , et je ne perdrai point de temps pour vous les faire parvenir par la voie que vous m'indiquez.

Votre lettre m'a fait d'autant plus de plaisir, qu'elle me fait croire que vous vous portez mieux. Il fallait en vérité être bien malade, pour ne pas s'ennuyer à la vie que vous meniez depuis neuf mois, et je commence à croire que vous ne l'êtes plus, puisque cette vie commence à vous déplaire. Vous parlez de votre état passé avec un effroi qui me divertit ; je me flatte qu'au moins cet effroi servira à ne vous y pas replonger. Au reste vous faites très-bien de ne vous en pas vanter, quoiqu'au fond vous n'ayez rien fait que de très-raisonnable. Vous vous déplaisiez à Paris ; vous avez cru que vous vous trouveriez mieux à Ghamron, vous y avez été : cela est naturel; vous vous êtes

1 Voilà comment cette Correspondance ou une copie de cette Correspond dance a été trouvée par l'éditeur de 1809 dans les papiers de madame do Deffand ou plutôt la copie faite par les soins de M. de Beauvau. (L.)

158 GORRESPOiNDAINGE GOMPLETE

ennuyée à Ghamron , vous avez essayé de Mâcon , vous ne vous en trouvez guère mieux; vous brûlez de revoir Paris : cela est naturel (voilà la confession de mademoiselle de Glermont) . En vérité , il vous est très-aisé , même en dînant , de mener à Paris une vie agréable : je vous y verrai le plus souvent qu'il me sera possible, mais je n'irai guère dîner avec vous que quand vous ne craindrez pas que je vous ennuie tête à tète; car je suis devenu cent fois plus amoureux de la retraite et de la solitude, que je ne l'étais quand vous avez quitté Paris. Je dîne et soupe chez moi tous les jours , ou presque tous les jours , et je me trouve très-bien de cette manière de vivre. Je vous verrai donc quand vous n'aurez personne, et aux heures où je pourrai espérer de vous trouver seule; dans d'autres temps, j'y rencontrerais votre président, qui m'embarrasserait parce qu'il croirait avoir des reproches à me faire , que je ne crois point en mériter, et que je ne veux pas être dans le cas de le désobliger, en me justifiant auprès de lui'. Ce que vous me demandez pour lui est impossible, et je puis vous assurer qu'il est bien impossible, puisque je ne fais pas cela pour vous. En premier lieu, le Discours préliminaire est imprimé, il y a plus de six semaines : ainsi je ne pourrais pas l'y fourrer aujourd'hui , même quand je le voudrais. En second lieu, pensez-vous de bonne foi, madame , que dans un ouvrage destiné à célébrer les grands génies de la nation et les ouvrages qui ont véritablement contribué aux progrès des lettres et des sciences, je doive parler de V Abrégé chronologique? C'est un ouvrage utile, j'en conviens, et assez commode; mais voilà tout en vérité : c'est là ce que les gens de lettres en pensent, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus : et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas d'avoir donné d'éloges excessifs à personne. Si vous prenez la peine de relire mon Discours préliminaire , vous y verrez que je n'y ai loué Fontenelle que sur la méthode, la clarté et la précision avec laquelle il a su traiter des matières difficiles : et c'est là en effet son vrai talent; Buffon, que sur la noblesse et l'élévation avec laquelle il a écrit les vérités philosophiques : et cela est vrai ; Maupertuis, que sur l'avantage qu'il a d'avoir été le premier sectateur de New^ton en France : et cela est vrai ; Voltaire, que sur son talent éminent pour écrire : et cela est vrai; le président de Montesquieu, que sur le cas qu'on fait dans toute l'Europe, et avec justice, de V Esprit des lois : et cela est vrai.

Rameau, que sur ses symphonies et ses livres : cela est vrai. En un mot, madame, je puis vous assurer qu'en écrivant cet ouvrage j'avais à chaque hgne la postérité devant les yeux , et j'ai tâché de ne porter que des jugements qui fussent ratifiés par elle.

Celui qui fera l'article Chronologie dans V Encyclopédie, est bien le maître de dire ce qu'il voudra du président; mais cela ne me regarde pas , et je n'entreprendrai pas même d'en parler, parce que je n'en pourrais dire autre chose, sinon que son livre est utile, commode, et s'est bien vendu. Je doute que cet éloge le contentât. J'ai d'ailleurs été choqué à l'excès du ressentiment qu'il a eu contre moi à cette occasion. Je lui ai envoyé mon livre sur les Fluides, il n'a pas seulement daigné m'en remercier. C'est à vous, beaucoup plus qu'à lui, que je dois mes entrées à l'Opéra, auxquelles, d'ailleurs, je ne tiens guère, parce qu'on me les a accordées de mauvaise grâce, et qu'on me les a bien fait payer depuis, par la manière dont on s'est conduit dans l'affaire de Y Encyclopédie , et par les discours qu'on a tenus à mon sujet, mais qui ne m'inquiètent guère.

Je n'ai point travaillé à V Apologie de l'abbé de Prades, mais cela n'empêche point l'ouvrage d'être bon : je doute pourtant qu'il vous amuse. La fin de la Réponse à Vévéque d'Auxerre et plusieurs endroits de cette réponse sont autant de chefsd'œuvre d'éloquence et de raisonnement. Les propositions sont très-bien justifiées dans la seconde partie , et la première est une histoire vraie et bien écrite de son affaire , et de toutes les noirceurs qu'on lui a faites. Je doute au reste que cela vous amuse. Vous pouvez lire la préface de la première partie, la fin de la troisième et les péroraisons de la première et de la seconde partie. Il y a un passage de Cicéron qui est très-beau, et que vous vous ferez expliquer, si vous trouvez à Mâcon quelqu'un qui sache le latin. Je pense, comme vous, sur les premières Lettres de Bolingbroke' : le second volume vaut mieux; encore cela est-il trop long. Voltaire vient d'en faire une apologie fort plaisante, sur l'article de la religion : Julien* aura cela et vous l'enverra. Il a fait aussi le Tombeau de Infortune, qui est l'histoire de l'abbé de Prades : cela ne vaut pas VApo-

1 Lettres sur l'histoire, traduites en français en 1752 par M. Barbou du Bour{;, docteur en médecine. (L.)

2 Distributeur de nouvelles à la main et de brochures clandestines, pour les curieux de qualité. (L.)

logie de Bolinghrohe ; mais cela est encore bon. Madame Denis m'a dit qu'elle ne vous avait point fait réponse, parce qu'elle ignorait votre adresse , mais que votre lettre avait été envoyée sur-le-champ. Je lui demanderai un Essai sur le Siècle de Louis XIV, et je tâcherai de vous l'envoyer, avec mes Opuscules, pour qui cet ouvrage sera un bien mauvais voisin.

Vous avez bien raison sur l'abbé de Bernis : j'ai voulu lire ses vers, et le papier m'est tombé des mains. Toute cette galanterie me paraît bien froide : et les Zéphyrs, et l'Amour, et Gythère, et Paphos ! ah! mon Dieu! que tout cela est fade et usé ! Vous pourrez continuer M'. Rollin , dont vous jugez , ce me semble, très-bien. Ses derniers volumes sont à peu près comme les premiers , et d'ailleurs le sujet les rend agréables : c'est l'histoire des Macédoniens et des Grecs. Je vous exhorte à ménager beaucoup vos yeux : c'est un mal réel que d'avoir mauvaise vue; mais ce n'est point un mal, et c'est quelquefois un bien, que de ne pas voir beaucoup de gens. C'en serait en vérité un de ne pas entendre et voir toutes les sottises qui se font ici, et les billets de confession, et l'archevêque, et le Parlement ! Nous avons été fort occupés pendant quinze jours d'une sœur Perpétue, de la communauté de Sainte- Agathe, à , qui le Parlement a voulu faire donner les sacrements , et à qui l'archevêque les refusait. Le temporel de l'archevêque a été saisi vingt-quatre heures. (Pour son spirituel, on aurait été fort embarrassé de le trouver.) Le roi a donné mainlevée de la saisie, et a empêché la convocation des pairs.

La sœur Perpétue se porte mieux : elle a fait dire au Parlement qu'elle n'était plus en danger, qu'elle le remerciait de ses attentions , et tout cela s'est terminé par bien des politesses de part et d'autre. Nous sommes menacés d'un autre schisme sur la musique. On prétend que je suis à la tête de la faction italienne; mais je n'ai point de goût exclusif, et j'approuverai toujours dans la musique française ce qu'elle aura d'agréable : il est vrai que je crois que nous sommes à cent lieues des Italiens sur cet article. Le Parlement veut leur renvoyer leur constitution , il faudrait au moins prendre leur musique en échange. Adieu, madame. Voilà une grande diable de lettre qui vous ennuiera, mais le plaisir de m'entretenir avec vous m'a entraîné plus loin que je ne voulais : ayez soin de votre santé et de vos yeux, et soyez bien persuadée de mon respectueux attachement.

Stockholm, 15 décembre 1752.

Quand je considère, madame, par quel espace immense nous sommes à présent séparés, je suis surpris que vos lettres puissent venir jusqu'à moi; cependant j'ai bien reçu celle que vous m'avez fait la ^ràce de m'écrire le 8 du mois passé. Votre constance à vous passer de Paris me confirme dans l'opinion que j'ai toujours eue de votre caractère. Quand l'esprit est éclairé jusqu'à un certain point, on voit la valeur des choses, en bien ou en mal, avec une si (grande évidence, qu'on les cherche ou qu'on les fuit bien plus déterminément que ne le font les esprits médiocres. Vous avez connu le grand monde mieux que personne , je ne suis pas étonné que vous ayez pris du dégoût pour lui et que vous en ayez plus que personne. Peut-être suis-je plus digne encore que M. l'évéque de Mâcon de vivre avec vous dans les dispositions où vous êtes. Je suis désolé, madame, de n'être pas dans votre voisinage, ainsi que lui. Si cela ne vous dit pas assez ce que je pense de mon nouveau genre de vie, j'ajouterai encore, pour répondre à la question que vous me faites, que chaque jour et chaque moment augmentent mes regrets : je sens que ma perte est très-réelle, et que l'équivalent que je croyais trouver n'est que de la fumée. Vous voyez, madame, que je ne cherche pas à paraître à vos yeux plus courageux ou plus philosophe que je ne le suis. Je sais que vous daignez prendre quelque intérêt à mon sort, et je trouve une consolation infinie à vous avouer combien je suis malheureux; c'est un aveu que vous croyez bien que je ne ferais pas à tout le monde : je prends au contraire sur moi pour cacher ma douleur, en même temps que je me surcharge de travail et d'occupations pour la vaincre. La perte de ma santé est tout ce que j'attends de ces efforts, et, dans ma présente situation , j'y serai peu sensible. Mais en voilà assez et beaucoup trop sur ce sujet. Je vous conjure, madame, de me rendre la pareille : l'article sur vous-même ne saurait être trop long dans vos lettres.

Celle de Voltaire a dû vous amuser; mais quelque art qu'il ait pu mettre dans la peinture qu'il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu'il ne vous a pas persuadée, et vous n'avez pas 1. 11

dû l'être. Je l'ai vu de près, je puis vous assurer que son sort n'est pas digne d'envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par (joût, mais par nécessité; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi ])eaucoup plus que par g^oût. Il sent bien qu'il n'est là qu'à peu près comme les acteurs de l'Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l'ennui qu'il mène. Il est bien certain que vous ne tiendrez pas non plus contre celui de ma lettre, si je ne finis bientôt : ainsi j'ajouterai seulement que vous devez, madame, quelque retour de bontés à mon respect et à mon extrême attachement pour vous.

d'alembert a madame la marquise du deffand.

Paris, 17 janvier 1753.

Eh bien, madame, puisque vous êtes si contente de mes lettres , je vous permets de les garder et de les faire lire à Formont, pourvu que d'autres ne soient pas du secret.

Je crois que vous tenez à présent mon livre , et je serais fort flatté que vous en fussiez aussi contente que vous l'avez été de mes lettres. Depuis huit jours qu'il est en vente, il s'en est déjà enlevé sept à huit cents. Il fait, ce me semble, plusieurs enthousiastes, surtout parmi les gens de lettres et quelqLies frondeurs qui croient que j'ai voulu les peindre, quoique je ne leur aie jamais fait l'honneur de penser à eux.

Tout ce qu'on vous a mandé de Voltaire est très-vrai. Il est on ne peut pas plus mal avec le roi de Prusse. Il a fait contre Maupertuis une brochure injurieuse qui a été brûlée par la main du bourreau, ce qu'on n'avait point vu à Berlin de mémoire d'homme. Il a nié d'en être l'auteur, et ne l'a avoué que lorsque le roi de Prusse l'a menacé d'une amende qui le réduirait à l'aumône.

Je ne vous chasse point, lui a dit le roi, parce que je vous ai appelé; je ne vous ôte point votre pension, parce que je vous l'ai donnée; mais je vous défends de paraître jamais devant moi. Il est actuellement un des plus malheureux hommes de la terre.

Je n'ai aucune part à la brochure en style de prophétie, ni Diderot non plus, quoiqu'on la lui ait attribuée; mais je la

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAjND. 163

trouve, comme vous, très-plaisante. La musique française prend actuellement le dessus sur la musique italienne; car l'opéra nouveau de Mondonville ' (quoique très-médiocre) r éussit beaucoup. Gela changera peut-être la semaine prochaine, car dans ce })ays-ci il ne faut compter sur rien.

.l'ai bien mal interprété votre dernière lettre : j'avais cru y voir une espèce d'effroi de votre état passé; mais j'aime encore mieux que cet état n'ait rien d'effrayant pour vous. Je vis hier Font-de-Veyle à l'Opéra : nous parlâmes beaucoup de vous. Je lui dis que vous n'aviez commencé à être malheureuse que depuis que vous aviez été plus à votre aise, et que cela me faisait grand'peur de devenir riche. Il est vrai que cette peur-là est un peu gratuite ; car ma conduite , mes lettres et mes écrits V mettent bon ordre. Adieu, madame. J'attends votre jugement sur mon ouvraf^e.

LE MÊME A LA MÊME

Paris, 27 janvier 1753.

Je suis, madame, d'autant plus sensible à votre suffrage, qu'en vérité je désirais ardemment de l'obtenir. Votre approbation me flatte infiniment, parce que je vous connais un goût très-sûr et très-juste : je n'ai pas attendu, pour vous le dire, que je fisse des livres et que vous les trouvassiez bons. Vous me rendez justice , en ne trouvant dans mon ouvrage ni malice ni satire. Tout le monde, ici, n'en pense pas de même. On m'assure que lesBissy-Brancas, etc., etc., etc., etc., crient beaucoup contre moi. Ils me feraient beaucoup plus d'honneur de ne pas plus penser à moi que je n'ai pensé à eux. Mais que m'importe, puisque vis-à-vis de moi-même je n'ai rien à me reprocher?

Je ne sais si j'aurais bien fait de mettre Y Essai sur les gens de lettrées en portraits et en maximes , comme vous le voulez. Outre que nous avons déjà bien des livres en ce genre, on aurait encore bien plus pensé à faire des applications. Cette forme n'aurait d'ailleurs convenu ni au ton que je voulais prendre dans cet ouvrage, ni à la liaison que je voulais mettre dans les idées; et il me semble, si j'en crois du moins tous ceux

1 Titon et l'Aurore^ pastorale héroïque en trois actes, avec un prologue, paroles de l'abbé de la Mare, donnée pour la première fois le 9 jatavier 1753. (L.)

qui m'en parlent, que ce ton et cette liaison rendent le morceau plus intéressant encore à une seconde lecture. Les pédants disent le plus de mal qu'ils peuvent de ma traduction de Tacite ; mais je puis vous répondre que leur critique ne m'eftraye pas, et que je voudrais bien les voir à pareille besojjne. Je ne crois pas que l'original perde beaucoup à ma traduction ; mais j'avoue de bonne foi que je le crois au moins aussi beau. Je pense exactement de Tacite ce que j'en ai dit dans mon Aveî'tissement, que je vous prie de lire, si vous ne l'avez pas fait. Quel bomme que ce Tacite ! demandez plutôt à Formont. A propos de lui , je serais bien aise de savoir son avis sur mes deux volumes. Si vous relisez le premier volume, vous trouverez dans V Eloge de Bernouilli des additions que je crois assez intéressantes.

Je viens d'avoir mes entrées à la Comédie française : c'est une galanterie que mademoiselle Clairon m'a faite, sur la lecture de mon livre; car je ne la connaissais que pour lui avoir parlé une fois dans sa loge. Latour a voulu absolument faire mon portrait, et je serai au salon de cette année avec la Chaussée, qu'il a peint aussi, et un des bouffons italiens : je serai là en gaie et triste compagnie.

J'ai déjà eu l'honneur de vous mander que vous pouviez garder mes lettres et les faire lire à Formont , mais à lui seul ; très-peu de personnes les ont vues, et vous seule en avez copie. C'est, de tout ce que j'ai fait en ma vie, la seule chose que je désire qui subsiste quand je ne serai plus.

Je vis, ces jours passés, à l'Opéra, M. de la Croix, qui me donna des nouvelles de votre santé , et avec qui je parlai beaucoup de vous. Il dit que vous vous couchez fort tard. Ce n'est pas là le moyen de dîner quand vous serez à Paris. Au surplus, je crois que vous vous porterez mieux, quelque genre de vie que vous suiviez, pourvu que vous vous observiez sur le manger; car, comme dit Vernage , il ne faut point trop manger.

A propos , quel compliment faut-il vous faire sur la mort de madame la duchesse du Maine? Voilà le moment d'imprimer les Mémoires de madame de Staal. Adieu, madame; soyez persuadée du tendre attachement que je vous ai voué pour toute ma vie.

DE MADAME LA MARQUISE Da DEFFAND. 165

LE MÊME A LA MÊME

Paris, 16 février 17531.

J'attends, madame, avec beaucoup d'impatience les remar- (|ues que vous me promettez : je les crois d'avance fort justes, et je vous réponds de toute ma docilité. Le déchaînement contre moi et contre mon ouvrage est prodijjieux. L'intérêt que vous y prenez suffirait pour m'en consoler, si je n'avais de la philosophie de reste pour supporter patiemment et écouter trèsindift'éremment tout le mal que j'en entends dire; mais ce qui vous surprendra, ce n'est pas tant le mal que j'ai dit des grands, que le bien que j'ai dit de la musique italienne, qui m'a tait une .nuée d'ennemis. Je croyais qu'on pouvait aimer jusqu'aux marionnettes inclusivement, sans que cela fît de tort à personne ; mais je me suis trompé : une faction puissante et redoutable, à la tête de laquelle sont MM. Jélyotte et le président Hénault, va clabaudant de maison en maison contre moi. Jugez de toute l'impression que cela m'a faite, et combien j'aurais besoin, en cette occasion, de mon stoïcisme, si je n'avais cru devoir le garder pour des conjonctures encore plus importantes. M. de forçai quier, dit-on, était aussi fort élevé contre moi : je ne sais par quelle raison. Pour celui-là, il est mort, Dieu merci, et nous n'entendrons plus dire à tout le monde : Comment se porte M. de Forxalquier? comme s'il était question de Turenne ou de Newton! Pour les Bissy et compagnie, je crois que c'est comme grands et comme Mécènes qu'ils m'en veulent, quoiqu'on pût, comme vous dites fort bien, leur disputer ce titre. On dit que le comte de Bissy a pris pour lui le commencement de la page 157 du deuxième volume. Gela ne le regarde pas plus qu'un autre; mais il est vrai que cela lui convient assez. Vous voyez, madame, qu'il n'y a qu'heur et malheur. Vous me savez bon gré d'avoir évité la satire dans mon ouvrage, et on me regarde ici comme le plus satirique des écrivains. Vis-à-vis

^ Cette lettre, postérieure à la publication du Discours préliminaire de V Encyclopédie, qui est de juillet 1752, et contemporaine de la publication de V Essai sur la société des (jens de lettres avec le^ grands, est datée par erreur, croyons-nous, du 10 féviier 1752, dans les OEuvres de d' Aie wbert (iidition Bossan{;e). Los Mélanges de littérature , d'histoire et de philosophie , où se trouve V Essai qui souleva tant de tempêtes, n'ont paru qu'en janvier 1753. (L.)

iCO

de moi-même je n'ai rien à me reprocher; et vivant retiré, sans voir personne, que m'importent tous les discours que l'on tient? Mon ouvragée est public, il s'est un peu vendu, les frais de l'impression sont retirés; les éloges, les critiques et l'argent viendront quand ils voudront. J'ai fait avec mes libraires un assez plat marché : c'est qu'ils feront les frais, et que nous partagerons le profit. Je n'ai encore rien touché. Je vous manderai ce que je gagnerai. Il n'y a pas d'apparence que cela se monte fort haut; il n'y a pas d'apparence non plus que je continue à travailler dans ce genre. Je ferai de la géométrie et je lirai Tacite. Il me semble qu'on a grande envie que je me taise, et en vérité je ne demande pas mieux. Quand ma petite fortune ne suffira plus à ma subsistance , je me retirerai dans quelque endroit où je puisse vivre et mourir à bon marché. Adieu, madame. Estimez, comme moi, les hommes ce qu'ils valent, et il ne vous manquera rien pour être heureuse. On dit Voltaire raccommodé avec le roi de Prusse, et Maupertuis retombé. Ma foi! les hommes sont bien fous, à commencer par les sages.

Stockholm, 9 mars 1753.

Il est bien vrai, madame, que vos lettres contribuent trèsessentiellement à ma consolation. Si je faisais plus de cas des miennes, vous en recevriez plus souvent : je trouve un plaisir extrême à vous faire ma cour. Vous m'avez persuadé que vous avez la bonté de prendre quelque intérêt à ma situation : cette idée redouble l'attachement que je vous avais déjà voué, et donne un nouveau degré de vivacité à ma confiance en vous. Les nouvelles que vous m'avez fait la grâce de me donner de votre santé, et de votre projet de retourner à Paris, sont les plus agréables que je pouvais recevoir. Il n'était donc question absolument que de vapeurs? J'avoue que je croyais ce mal physique accompagné d'un mal moral encore plus difficile à guérir, d'un dégoût du monde qui nourrissait et aigrissait vos vapeurs. Je reconnais mon erreur avec une véritable satisfaction. Dieu veuille que vous ne retombiez plus jamais dans un pareil état !

Les dernières aventures de Voltaire sont sans doute pitoya-

bles; cependant, de la manière dont elles ont tourné, je trouve que Voltaire n'est pas encore celui qui s'est désh^onoré le plus. La Diatribe est, à mon avis, un ouvrage de mauvais goût, qui aurait fait bien plus de tort à la réputation de son auteur, si le roi de Prusse ne l'eût jamais fait brûler. Ces actes, et toutes les suites, donnent de la célébrité à une méchanceté très-plate, dont Voltaire eût été cruellement puni, si elle fût tombée d'abord dans le mépris qu'elle méritait. Ce que vous dites, madame, de la séparation de ce bel esprit d'avec le roi de Prusse, est un trait digne de lui. Il n'a rien dit de mieux dans le temps qu'il avait encore du goût, et qu'il travaillait pour la gloire qu'il a perdue.

Je suis au désespoir de n'avoir pas vu encore l'ouvrage de votre petit ami d'Alembert : je l'attends incessamment, et je suis bien sûr qu'un esprit si sage et une si excellente plume ne peuvent rien produire que de très-bon.

On vient de m' envoyer la Vie de madame de Maintenant qu'on ne lit pas avec le même plaisir que ses Lettres, Quand vous serez de retour à Paris, je vous demanderai la permission de vous parler plus au long de tout ce qui paraîtra de nouveau. En attendant, je vous supplie, madame, d'être persuadée que je ne renonce pas encore au plaisir de vous revoir, et que j'en aurai un bien sensible , lorsque je me retrouverai à portée de vous prouver par mes assiduités, qu'on ne peut vous être plus respectueusement et, si j'ose le dire, plus tendrement attaché que je ne le suis. M. de Bernstorff a toujours sacrifié tout à l'utile, il m'est impossible de ne pas toujours préférer l'agréable.

M. d'alembert a madame la marquise du deffand.

Paris, 10 mars 1753.

Je viens d'apprendre, madame, dans le même moment, votre maladie et votre convalescence. M. de la Croix m'a dit que vous aviez eu un accès de fièvre très-fort qui vous avait fort agitée et fort inquiétée, mais que cet accès n'avait pas eu heureusement de suites fâcheuses.

1 II s'agit ici sans doute de la première et plus ancienne édition de l'ouvrage de La Beaumelle, qui,.pour sonder le goût public ou l'allécher, avait donné (INancy, 1752) un volume de la Vie abrégée et deux volumes de Lettres. (L.)

168 CORRESPOISDAr^CE COMPLETE

Savez-vous bien que Fabbé de Ganaye ', à qui j'ai lu quelquesunes de vos lettres, i affole de vous, de votre esprit et de votre manière de penser? Gela est au point que je ne désespère pas de l'en(ja(Ter à vous voir; et je puis vous assurer que cela serait bientôt fait, sans les obstacles insurmontables que son ^>enre de vie y mettra toujours.

Je vous suis très-obli^jé des remarques que vous m'avez envoyées, et je vous supplie d'en faire mes remercîments à l'auteur. Toutes ces remarques sont certainement d'un homme d'esprit; quelques-unes m'ont paru très-justes : il me semble qu'on pourrait en chicaner quelques autres ; mais, sur cet article, un auteur doit toujours être suspect. J'attends avec impatience le jugement de Formont : ce n'est pas la peine de lui écrire pour cela, et d'ailleurs il vous écrira encore plus librement qu'à moi. Je suis bien surpris que le président lui ait mandé tant de bien de mon livre. Il n'a pas tenu le même lan^jage à tout le monde; mais, au fond, qu'importe? Me voilà claquemuré pour longtemps, et vraisemblablement pour toujours, dans ma triste, mais très-chère et très-paisible géométrie. Je suis fort content de trouver un prétexte pour ne plus rien faire , dans le déchaînement que mon livre a excité contre moi. Je n'ai pourtant ni attaqué personne , ni même désigné qui que ce soit , plus que n'a fait l'auteur du Méchant^, et vingt autres contre lesquels personne ne s'est déchaîné. Mais il n'y a qu'heur et malheur. Je n'ai ]>esoin ni de l'amitié de tous ces gens-là, puisque assurément je ne veux rien leur demander, ni de leur estime, puisque j'ai bien résolu de ne jamais vivre avec eux : aussi je les mets à pis faire.

J'ai déjà tiré de mon livre cinq cents livres de profit net et quitte : cela pourra aller à deux mille livres en tout quand l'ouvrage sera vendu; mais il n'est encore qu'à moitié. Adieu, madame; hâtez votre retour. Que ne savez-vous de la géométrie! qu'avec elle on se passe de bien des choses!

* Etienne, abbé de Canaye, oratorien et savant français, né à Paris, le 7 septembre 1694, mort dans la même ville, le 12 mars 1782. Grand ami de Foncemagne et de d'Alembert. Il était de l'Académie des inscriptions. Il a beaucoup lu et peu écrit. C'était un épicurien d'esprit. (L.)

2 Gresset. (L.)

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. d'aLEMBERT.

Màcon , 22 mars 1753. Si VOUS avez jamais entendu parler du greffier de Vau(][irard, faites-ni'en l'application. Vous vous avisez de me dire que vous avez fait voir de mes lettres à l'abbé de Canaye, et qu'il en a été content. Gomment voulez-vous que je continue à vous écrire? Cela me dérange l'imagination. Mais comme vous ne lui montrerez pas ma lettre, si vous trouvez qu'elle n'en vaut pas la peine, je me dis qu'il ne verra pas celle-ci, et cela me met à mon aise. Je serai ravie si vous pouvez engager cet abbé à faire connaissance avec moi; mais vous n'en viendrez point à, bout : il en sera tout au plus comme de Diderot , qui en a eu assez d'une visite : je n'ai point d'atomes accrocliants.

J'ai écrit à Formont qu'il vous mandât lui-même son avis sur vos ouvrages. Il pense à peu près comme moi : il trouve votre Essai sur les grands , les Mécènes, etc., traité un pevi trop longuement; mais il est enclianté du style : il prétend que le genre de la Bruyère aurait été plus convenalde; il convient que vous n'avez pas eu tort de ne le point suivre, parce que trop de gens s'en sont mêlés. Il serait désespéré , ainsi que moi , que vous vous claquemurassiez dans votre géométrie : c'est tout ce que les prétendus beaux esprits et les petits auteurs désirent, et à f[uoi ils cberchent à parvenir, en déclamant contre vous. Soyez pliilosophe jusqu'au point de ne vous pas soucier de le paraître; que votre mépris pour les hommes soit assez sincère pour pouvoir leur ôter les moyens et l'espérance de vous offenser.

Je compte vous revoir bientôt, c'est-à-dire, plus tôt que je ne le prévoyais, à moins qu'il ne me survienne quelque accident que je ne saurais prévoir. Je serai à Paris dans le courant du mois de juin; je serai fort fâchée si, en y arrivant, j'apprends que vous soyez à la campagne. J'ai une véritable impatience de vous voir, de causer avec vous; la vie que je mènerai vous conviendra, à ce que j'espère; nous dînerons souvent ensemble, tête à tête, et nous nous confirmerons l'un et l'autre dans la résolution de ne faire dépendre notre bonheur que de nous-mêmes ; je vous apprendrai peut-être à supporter les hommes, et vous, vous m'apprendrez à m'en passer. Cherchez-moi quelque secret contre l'ennui, et je vous aurai plus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophale. Ma santé n'est pas

CORRESPOINDANCE COMPLETE

absolument mauvaise, mais je deviens aveugle. Je compte aller la semaine prochaine à Lyon; j'y verrai le cardinal. Je doute que la pourpre qui l'environne le rende aussi heureux que F est dans son tonneau un certain neveu qu'il a par le monde. Que ce voyage que je vous annonce ne vous empêche pas de m' écrire ; il sera fort court, et je recevrai également vos lettres. Adieu. Travaillez de votre mieux auprès de l'abbé de Ganaye pour l'engager à faire connaissance avec moi : je ne sais d'où vient que sa nièce et lui m'ont toujours donné l'idée de Thérèse philosophe ' . Vous ne connaissez peut-être pas ce livre-là : si vous vous en informez, n'allez pas dire que c'est parce que je vous en parle.

LE PRÉSIDENT HÉNAULT A MADAME LA MARQUISE Dl DEFFAND.

Paris, 5 aviil 1753.

J'attendais votre lettre de Lyon avec une grande impatience, et je prévoyais que tout ce que vous m'en écririez me serait agréable. J'avoue que je ne concevais pas les obstacles que l'on voulait y mettre, et que les scrupules de Pont-de-Veyle me semblaient trop délicats; enfin, tout cela a disparu, et ce qui devait être a été. Vous me recommandez de vous écrire encore à Lyon, et en même temps vous me mandez que vous en repartez samedi! Jamais ma lettre n'aurait eu le temps d'arriver; elle aurait peut-être couru risque d'être perdue : ainsi je prends le parti de vous écrire à Ghamron.

Mon rhume est toujours dans le même état, et me défend des sollicitations fréquentes d'aller à la cour qui m'est devenue à charge, sans qu'assurément aucune des raisons qui m'y attiraient ait changé; mais les choses qui ne font que flatter n'ont pas assez de ressort, et il n'appartient qu'aux passions de l'emporter sur la paresse et les commodités journalières. M. d'Argenson m'a répété les mêmes choses, il ne vous trompe point, mais sa volonté n'est pas en proportion avec son pouvoir; nous en dirons davantage à votre retour. Votre cardinal a au moins

* u C'était, dit Barbier, une brochure qui a paru sous le titre de Thérèse » philosophe , qui contient l'histoire du père Girard, jésuite, et de la demoi- « selle la Cadière, à Aix en Provence, qui a fait tant de bruit. Dans ce livre, » qui est charmant, très-bien écrit, il y a des conversations sur la religion >) naturelle, de la dernière force et très-dangereuses. » {Journal de Barbier^ t. IV, p. 378). Ce livre, attribué à Diderot, était de Montigny. (L.)

autant de considération qu'il en a eu, si c'était le temps de la considération ; mais elle est réunie dans un seul point , et au delà tout est compliments, bonté, puissance, désirs inutiles : voilà le beau; et puis cabales, intrigues, entreprises, etc.

Je ne crois pas que l'on puisse être heureux en province quand on a passé sa vie à Paris ; mais heureux qui n'a jamais connu Paris, et qui n'ajoute pas nécessairement à cette vie les maux chimériques, qui sont les plus (jrands ! car on peut guérir un seigneur qui gémit de ce qu'il a été grêlé, en lui faisant voir qu'il se trompe, et que sa vigne est couverte de raisin; mais la grêle métaphysique ne peut être combattue. La nature, ou la Providence, n'est pas si injuste qu'on le veut dire; n'y mettons rien du nôtre , et nous serons moins à plaindre : et puis regardons le terme qui approche , le marteau qui va frapper l'heure, et pensons que tout cela va disparaître.

Ah! l'inconcevable Pont-de-Veyle ! il vient de donner une" parade chez M. le duc d'Orléans : cette scène que vous connaissez du vendeur d'orviétan. Au lieu du Forcalquier, c'était le petit Gauffin qui faisait le Gilles; et Pont-de-Veyle a distribué au moins deux cents boîtes avec un couplet pour tout le monde : il est plus jeune que quand vous l'avez vu la première fois; il s'amuse de tout, n'aime rien, et n'a conservé de la mémoire de la défunte que la haine pour la musique française.

Madame du Ghâtel est véritablement une excellente compagnie : je l'ai vue souvent à l'occasion de la maladie de sa fille. Elle a bien de l'esprit; mais elle sera toujours malheureuse, pendant que madame d'Aubercourt et madame d'Armenonville ne le sont pas. Pour d'Ussé, il est plus d'Ussé qu'il ne l'a jamais été, /et moins lui, de beaucoup, que quand vous l'accusiez de ne l'être pas. Gaylus vient de donner un bien bel ouvrage; c'est un recueil d'antiquités : cela est curieux , philosophique et savant. Vous ne me dites pas ce que la mission de M. de Mâcon a fait sur vous. Adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur.

M. d'aLEMBERT a madame la marquise du DEFFAND.

Paris, 14 avril 1753.

Quoique je vous croie à Lyon, madame, je vous adresse cette lettre à Màcon, parce que j'espère qu'elle vous sera envoyée, et qu'ainsi vous ne l'aurez guère plus tard.

L'a])bé de Ganaye trouve que vous ne ressemblez point du tout au greffier de Vaugirard ; il est enchanté de vos lettres, et de votre manière d'envisager et de rendre tout; et en vérité il faudrait qu'il fût bien difficile. Vous me demandez une recette contre l'ennui, je vous répondrai d'écrire toujours des lettres quand vous n'aurez rien de mieux à faire ; car on ne peut pas s'ennuyer quand on écrit de la sorte.

Eh bien ! vous ne voulez donc pas, ni Formont non plus, que je me claquemure dans ma géométrie? J'en suis pourtant bien tenté. Si vous saviez combien cette géométrie est une retraite douce à la paresse ! et puis les sots ne vous lisent point , et par conséquent ne vous blâmentnine vous louent : et comptez-vous cet avantage-là pour rien? En tout cas, j'ai de la géométrie pour un an, tout au moins. Ah! que je fais à présent de belles choses que personne ne lira !

- J'ai bien quelques morceaux de littérature à traiter, qui seraient peut-être assez agréables ; mais je chasse tout cela de ma tète, comme mauvais train. La géométrie est ma femme, et je me suis remis en ménage.

Je ne tirerai pas grand argent de mon livre, et cela ne me fait encore rien. J'avais compté (comme vous savez que je compte) sur deux mille écus environ, que j'étais bien honteux de gagner, car je n'en saurais que faire, et je n'en ai touché encore que cinq cents livres, pas même tout à fait : avec cela, j'ai plus d'argent devant moi que je n'en puis dépenser. Ma foi, on est bien fou de se tant tourmenter pour des choses qui ne rendent pas plus heureux. On a bien plus tôt fait de dire : Ne pourrais-je pas me passer de cela? Et c'est la recette dont j'use depuis longtemps.

J'attends avec impatience le mois de juin, où vous m'annoncez votre retour. Je serais enchanté de vous mener l'abbé; mais je doute qu'il puiss'e obtenir un congé de Thérèse philosophe. Je lui disais, il y a quelque temps, que je l'avais été recommander aux religieux de la Merci pour la rédemption des captifs. Il y en a à Maroc et à Tunis de moins esclaves que lui : avec cela il est content, se moque de tout, est fou à lier, et a près de soixante ans. Je mourrais de passer un jour comme il passe l'année.

Adieu , madame : avec mon abbé , ou sans lui , je serai toujours enchanté de vous revoir.

DE MADAME LA MAIiQUISE DU DEFFASD. 173

30 avril 1753.

Je vous demande mille pardons, madame, si je réponds si tard à la dernière lettre dont vous m'avez honoré , mais , outre que j'ai passé plusieurs jours à la campagne, j'ai été si occupé du funeste accident qui nous a enlevé ce pauvre lord Hide, qu'il ne m'a pas été possible d'écrire plus tôt. Vous aurez sûrement appris sa chute de cheval et même sa mort. Rien n'a pu le sauver : on lui a trouvé-la table intérieure du crâne fêlée ; il en sortait même des esquilles et un épanchement de sang caillé sur le devant de la tête, dont il se plaignait le plus dans sa maladie, mais bien confusément, car il n'a presque point eu de connaissance, et il est mort sans souffrir, fort tranquillement. Je ne saurais vous exprimer à quel point j'en suis touché, et je le regretterai toute ma vie. Quelle cruelle destinée, madame, pour un homme de tant de mérite , de candeur et de toutes les vertus sociales! Personne ne pensait plus noblement, et ses talents étaient bien supérieurs à l'usage qu'il en a fait; mais la malheureuse qualité de son sang le rendait distrait et inquiet; il n'a jamais été heureux quatre heures de si^iite, et s'il avait vécu, il serait sûrement tombé dans le malheur de sa famille, par la seule crainte qu'il en avait. Voilà donc les Glarendon éteints! Belle leçon pour les ambitieux et pour ceux qui travaillent pour leur postérité. Mais quittons un si triste sujet, pour parler de vous, madame. J'espère que vous êtes bien rétablie de l'incommodité que vous avez eue à Lyon , et que les beaux jours vous mettront en état de faire gaiement le voyage de Paris, où vous êtes bien désirée. Je suis encore dans mon couvent, mais le mois d'octobre m'en chassera. Dieu sait où je pourrai me mettre à couvert : mais je serais très-fâché de quitter ce quartier, où sont presque toutes mes connaissances et où j'ai la commodité de vous faire plus souvent ma cour. Partout où je serai, ce sera pour moi l'objet le plus agréable, et de vous prouver de plus en plus, madame, le sincère respect et attachement avec lesquels j'ai l'honneur de vous être dévoué toute ma vie.

• Stockholm , 6 juin 1753.

J'admire, madame, l'industrie des hommes, et je suis prêt à élever une statue à l'inventeur des postes, en recevant aujourd'hui votre lettre de Mâcon, au fond d'une province de Suède, oii je suis venu passer une quinzaine de jours dans des terres que je n'avais pas vues depuis vingt ans. Je trouve réellement admirable qu'on puisse se parler de si loin avec une certitude entière d'être entendu, et qu'au moyen de cette merveilleuse invention, tous les vivants soient devenus le même peuple, ainsi que les anciens sont devenus nos contemporains par l'imprimerie. Vous pardonnerez cette réflexion assez commune à la joie extrême que j'ai eue de recevoir dans ma solitude une marque de votre souvenir, et de lire la belle lettre dont vous m'avez honoré. Elle est, madame, si pleine de vérité et de la meillcLue philosophie, que, loin de dissiper ce qu'il vous plaît appeler illusion dans mon attachement et dans mon admiration pour vous, elle augmente et fortifie encore tous ces sentiments que personne n'a jamais mérités autant que vous, par la réunion de tout ce qui les inspire. J'espère que vous aurez trouvé, à votre retour à Paris , plus de satisfaction que vous n'y en avez attendu. H y a certainement beaucoup de faux airs dans ce pays-là, et une grande ivresse de toutes sortes de passions incommodes et insupportables pour ceux qui n'en ont aucune; mais il y a aussi de la raison pour ceux qui en ont, et des gens vraiment aimables, au milieu de tant d'autres qui n'en ont pas seulement l'apparence. Vous avez, madame, des amis d'un mérite si rare, si reconnu et si distingué, que Paris doit être pour vous un séjour délicieux. Les personnes dont l'attachement faible et passager a pu vous donner des sujets de plainte et de dégoût, seront pour vous comme si elles n'existaient point, si ce n'est qu'elles vous donneront peut-être de nouveaux sujets de consolation, supposé que vous en ayez besoin encore. Après cela, que votre santé soit bonne, et je m'imagine que vous ne regretterez plus la campagne, image de la simplicité et de l'innocence, qui ne peut pas avoir de grands attraits pour nous, qui ne sommes plus malheureusement ni simples ni innocents. D'ailleurs, madame, il me semble que l'intérêt que l'on prend

à nous est une des sources les plus abondantes du bonheur, et en ce cas vous serez plus heureuse à Paris qu'en province. Vos amis seront plus à portée de vous marquer cet intérêt, vousmême vous en jouirez plus pleinement. Hélas! que ne suis-je au nombre de ceux qui contribueront à vous faire connaître la vérité de ce que j'avance!

Ce que vous me faites l'honneur de me dire du cardinal de Tencin me fait beaucoup de plaisir ; j'aime à en entendre dire du bien, par la reconnaissance que je conserve de l'amitié qu'il m'a toujours témoignée. S'il ne regrette pas le sacrifice qu'il a fait, il est sans doute heureux; s'il fait seulement semblant de ne le pas regretter, il jouit du moins de la considération que donne cette indifférence apparente : celle qu'il avait acquise par sa retraite ne pouvait être altérée que par le repentir.

L'aventure de milord Hide m'a pénétré de douleur. J'estimais infiniment ses talents et ses vertus; j'aimais sa douceur, sa simplicité, sa modestie. C'était, en vérité, un homme d'un rare mérite et comme on en trouve peu dans le monde. Sa fin si tragique, si prématurée, m'a fait faire bien des réflexions sur le néant de tous les avantages de ce monde; mais, sans un miracle de la grâce, ces avantages conservent pourtant toujours leur prix aux yeux de ceux qui les ont ou qui croient pouvoir les acquérir. Je finis à regret cette lettre déjà si longue, et qui contient cependant si peu. Vous aurez quelque indulgence en faveur d'un pays où il n'y a nul événement. Vous n'aurez pas, madame , cette plainte à faire dans celui où vous êtes ; la fermentation y a été grande tout ce temps-ci : peut-être au moment que j'ai l'honneur de vous écrire , avez-vous déjà vu les plus remarquables changements ; tout , en effet , y est sujet , excepté mon tendre et respectueux attachement pour vous.

LE MÊME A LA MEME

Stockholm, 24 août 1753.

La bonté que vous avez, madame, d'approuver et de louer même mes lettres, me fait, je l'avoue, un plaisir infini. J'ai toujours désiré de vous plaire, j'ai ambitionné votre suffrage, que j'ai toujours vu dicté par le goût le plus sûr et le jugement le plus exquis ; il ne pouvait donc me rien arriver qui me flattât

176 GORRESPO?sDA]NCE COMPLETE

davantage, que d'en recevoir l'assurance de votre propre bouche. Cependant il est vrai que ce bonheur a aussi ses peines. Je crains aujourd'hui de ne pas savoir conserver ce que j'ai acquis; je ne suis point sûr de mon fait, je tremble presque en vous écrivant. Malgré cela, j'écrirai toujours, tant que vous ne me défendrez pas bien expressément de vous offrir ces faibles marques de ma reconnaissance et du plaisir sensible que je trouve à vous rendre hommage.

Je vous ai paru plus philosophe dans ma dernière lettre que dans les précédentes, et vous en concluez, madame, que je commence à regretter un peu moins la France. Plût à Dieu que ce fût là le fondement de ma philosophie ! Mais non , je suis encore bien loin d'être si raisonnable. Je regrette la France comme le jour même que j'en suis parti; et pour vous peindre au juste ma situation , la partie intellectuelle de mon âme (pardonnez ce terme de l'école!) est ici fort occupée à des objets même fort satisfaisants; mais la partie sensible serait réduite au néant, si elle n'existait pas sur le souvenir du passé. Je dois cependant vous avouer aussi que les liaisons d'amitié que j'ai eu le bonheur de former en France sont aujourd'hui celles qui m'affectent le plus : vous savez que ce sont celles qui souffrent le moins par l'absence, et elles se fortifient même à mesure que les autres s'évanouissent. Je me flatte que cet aveu vous engagera à ne me point abandonner, à m' honorer de votre souvenir et de vos nouvelles, et à compter sur mon attachement, qui, en vérité, n'aura de bornes que celles de ma vie.

Votre goût pour Voltaire , que je connais et que je trouve fort juste, m'a fait souvent regretter, pendant tout ce temps passé, de n'être pas à portée de causer avec vous sur les cruelles persécutions qu'il a essuyées. Je mandai, il y a huit jours, à M. le président Hénault ', qu'il avait été enlevé et conduit dans une forteresse du roi de Prusse. Cette nouvelle ne s'est pas trouvée vraie, et j'en suis enchanté ; nous aurions perdu toutes les bonnes choses qu'il nous donnera sans doute, s'il conserve sa liberté. Le voilà guéri de la folie d'avoir des cordons et des clefs de chambellan, de souper avec les rois et de se croire un seigneur de leur cour; il saura apprécier aujourd'hui la tranquillité et le bonheur d'un homme de lettres, et ses ouvrages n'en vaudront que mieux. Je vous supplie, madame, de me

1 On trouve une lettre de M. Scheffor au président Hénault, datée du 15 mai 1753, dans les Mémoires du duc de Luynes, t. XII, p. 465. (L.)

DE MADxVME LA MARQUISE DU DEFFAND. 177

(lire quelles nouvelles vous en avez à présent : écrivez-moi seulement deux mots, afin que je sois autorisé à vous faire réponse. Je désire vivement que notre correspondance soit un peu plus animée. Je n'ose cependant pas donner le ton, c'est à moi à le recevoir; mais la conversation ne lan(}uira pas })ar ma faute, si tant est que vous me permettiez d'en avoir une suivie avec vous.

Vos affaires publiques m'afflig^ent beaucoup. J'aime la gloire de la France ; mon amour pour la nation me fait penser souvent que je suis Français, et je souffre d'entendre les raisonnements que l'on fait sur tout ce qui se passe chez vous. Ou l'autorité royale est respectée en France, ou elle ne l'est pas : si elle l'est, (ju'on l'emploie à rétablir les anciennes formes, ou à en établir de nouvelles qui soient reçues. Si, au contraire, l'autorité royale est bornée par des lois et par des usagées , qu'elle se contente donc de les observer ; la France n'en sera ni moins puissante, ni son roi moins considéré en Europe. Adieu, madame. Je vous aime, vous respecte et vous suis attaché plus que personne au monde.

LE MÊME A LA MÊME

Blanc-Ménil, 3 septembre.

Il m'a été impossible, madame, d'avoir l'honneur de vous voir à Paris, quelque envie que j'en eusse; car je suis parti mercredi matin pour Blanc-Ménil, où je suis à présent. Je suis trèssensible à toutes vos bontés et à tout ce que vous avez dit pour

moi à M. d'Arg ; mais je vous supplie de ne point penser à

la place de secrétaire de l'Académie*. Quand cette place serait aussi facile à obtenir qu'elle l'est peu, je n'en serais pas plus disposé à faire aucune démarche pour y parvenir :j'y suis beaucoup moins propre que vous ne l'imaginez. Elle demande beaucoup de sujétion et d'exactitude, et vous me connaissez assez pour savoir que ma liberté est ce que j'aime le mieux; elle demande d'ailleurs beaucoup de connaissances de chimie, d'anatomie, de botanique, etc.. que je n'ai point, et que je n'ai guère d'empressement d'acquérir; elle met dans le cas de louer sou-

1 D'Alembert ne fut secrétaire perpétuel qu'en 1772. Il s'agit i<:i , sans doute, de la place de secrétaire de l'Académie des Sciences. (L.)

178 GORRESPOKDANCE COMPLETE

vent des choses et des personnes fort médiocres, et je ne sais comment on peut se résoudre à loyer ce qui ne mérite pas de l'être, ni comment on en vient à bout; cette besogne-là est trop difficile pour moi. Le public, d'ailleurs, est accoutumé, depuis M. de Fontenelle, à voir faire cette besogne d'une certaine manière qui ne serait pas du tout la mienne , et il y aurait trop de risque à vouloir lui faire changer d'allure quand une fois il en a pris une, bonne ou mauvaise. Ainsi je vous supplie, madame, d'oublier les vues que vous avez sur moi pour remplir cette place, et que M. de Saint-Marc vous a inspirées, à mon grand regret. Si j'ai quelque talent pour écrire, il me sera fort aisé de l'exercer sans être secrétaire de l'Académie, et j'en aurai plus de temps pour la géométrie , à laquelle je serais bien fâché de renoncer; c'est une ressource sûre : avec elle on ne s'ennuie guère; on ne fait pas grand bruit, mais on a peu d'ennemis. La place que je tiens dans le monde n'est pas grande, et je travaille tous les jours à la rétrécir. Le moyen d'être heureux est de ne se trouver sur le chemin de personne. Je n'en suis pas moins sensible à tout ce que vous voulez faire pour moi; mais M. de

Maur * et madame de Tenc...^ m'ont appris à me passer de

place, de fortune et de considération.

Je reviendrai à Paris vers le 12, et, si vous y êtes, j'aurai l'honneur de vous voir.

Blanc-Ménil, il octobre 17533.

J'avais appris, madame, par M. Duché, une partie de votre conversation avec M. de Paulmy, Je trouve tout simple que sa cousine sollicite pour l'abbé de Gondillac, pour qui, en cas de besoin, je solliciterais moi-même ; mais je trouve un peu extraordinaire qu'elle aille disant que je suis assez jeune pour attendre; ma conduite avec elle lui prouvera du moins que je ne suis pas assez jeune pour attendre longtemps.

Vous ne me mandez point que vous avez dormi quatorze

1 Maurepas.

2 Tencin.

3 Cette lettre est datée d'Anet, mercredi 13 décembre 1747, dans l'absurde édition de 1809. (L.)

heures en arrivant à Nanteau^; cette nouvelle-là en valait cependant bien une autre : c'est reste à huit heures sur les vin(^t-deux que vous voudriez dormir par jour, et peut-être que ces huit heures-là viendront. Je vous les souhaite, pourvu que vous me permettiez de passer avec vous les deux autres. Vous avez mandé à M. de Mâcon que vous étiez fort contente de ce que vous aviez vu, et que vous n'aviez rien vu encore : je crois cette recette-là fort bonne de ne rien regarder, pour être satisfait de ce qu'on voit.

Nous sommes à Blanc-Ménil, Duché et moi, depuis hier, et nous retournons ce soir à Paris.

U Encyclopédie paraît d'hier : ainsi vous pouvez faire lire V Avertissement à qui vous voudrez. Priez Dieu pour nous, qui allons peut-être bien faire crier les hommes, et qui ne nous en soucions guère. J'ai lu à Duché votre lettre et l'endroit qui le regarde surtout; il vous aime à la folie, et je pense qu'il a bien raison. Le chevalier de Laurency est venu me voir; il faut absolunîent que je vous le présente cet hiver : il meurt d'envie de faire connaissance avec vous, et vous n'en auriez guère moins, si vous saviez comme il pense sur votre compte.

La reine a fait promettre à Hardion sa voix pour Bougain ville, et elle a fait écrire Hardion à l'abbé Sallier. Nous soupçonnons. Duché et moi, quelqu'un de votre connaissance d'être du complot. Franchement, il ne peut nous souffrir; et pourquoi se dissimuler cela, quand cela n'empêche ni de dormir ni de digérer? Je lui ai envoyé mon Avertissement : si vous aviez été à Paris, il ne l'aurait reçu que par vous. J'ai une confession à vous faire : j'ai parlé de lui dans Y Encyclopédie, non pas à Chronologie, car cela est pour Newton, Petau et Scaîiger, mais à Chronologique. J'y dis que nous avons , en notre langue, plusieurs bons Abrégés chronologiques : le sien, un autre qui vaut pour le moins autant, et un troisième qui vaut mieux. Gela n'est pas dit si crûment, ainsi ne vous fâchez pas. 11 trouvera la louange bien mince, surtout la partageant avec d'autres; mais Dieu et vous, et même vous toute seule, ne me feraient pas changer de langage.

Nous irons certainement à Fontainebleau, et certainement aussi au Boulay \ Dites, je vous prie, bien des choses pour moi

* Cliez M. Bénigne-Jérôme du Trousset d'Héricourt, marquis du Boulay, intendant de la marine à Marseille, puis à Toulon. Il est connu par la Cwrespondauce de madame de Simiane, pctitc-fiUe de madame de Séyi(;ué, et

180 CORRESPONDAISCE COMPLÈTE

à madame d'Héricomt, et assiirQ;i-la bien de l'impatience que j'ai de lui faire ma cour chez elle. Je pourrai bien voir Quesnay à Fontainebleau ; je lui parlerai de votre affaire, certainement. Si madame de Pompadour veut me voir, je lui ferai dire que je crains de l'importuner encore pour l'affaire de l'abbé Si(>orgne ' , dont je sais qu'elle ne veut point se mêler, quoiqu'elle m'eût promis le contraire. Voilà comme it faut traiter ces fjens-là. On n'est point de l'Académie, mais on est quaker, et on passe le chapeau sur la tète devant l'Académie et devant ceux qui en sont. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles. Je ne crois pas que nous partions pour Fontainebleau que vers le temps des fêtes, c'est-à-dire vers le 22 ou le 23. Ce n'est pas que nous nous soucions de ces fêtes-là, que peut-être nous ne verrons pas ; mais nous sommes tentés d'aller braver la musique française jusque sur le trône, soit en l'écoutant, soit en ne l'écoutant pas. A propos, dites-moi ce que vous pensez du père mat, et de son confrère, qui doit s'appeler le père échec. Je vais écrire à Maupertuis; je laisse un peu de place à Duché, pour qu'il vous dise lui-même tout ce qu'il sent pour vous.

Page 1