SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES
Née en plein règne de Louis XIV, et , en vertu d'un privilégie de longévité qu'elle partage avec Voltaire et le maréchal de Richelieu, morte sous Louis XVI , au moment où la toile commence à se lever sur la scène de la Révolution , madame du DefFand est , avec Voltaire pour les idées , le maréchal de Richelieu pour les mœurs , un des représentants les plus complets du dix-huitième siècle, un de ses types moraux et littéraires les plus parfaits , un de ses témoins les plus indispensables et les plus agréables à écouter.
Frivole avant d'être sérieuse, galante avant de devenir philosophe, habile à se servir du rouge et des mouches avant de les quitter, et à jouer de l'éventail avant de jouer avec la plume, maîtresse du Régent avant d'être l'amie d'Horace Walpole , ornée de deux beaux yeux qui firent, avant de se retourner à jamais sur les ténèbres de son âme, plus d'une victime et plus d'une dupe, madame du Deffand, par l'expérience comme par l'esprit, peut être considérée, au point de vue de l'histoire de la société française, à une de ses heures les plus brillantes, comme un des meilleurs guides dont l'historien et le moraliste puissent se servir. Quel observateur et quel philosophe de premier ordre qu'une femme qui a vécu, parmi les femmes : avec madame de Parabère, madame d'Aveme, mademoiselle Aïssé, madame de Prie, madame de Staal, madame de Fiamarens, mademoiselle de l'Espinasse, madame d'Aiguillon, madame de Mirepoix, madame de Roufflers, la duchesse du Maine, la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Ghoiseul; — parmi les hommes : avec Voltaire, le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Pont-de-Veyle , M, de Maurepas, le
„ MADAME DU DEFFAND
chevalier d'Aydie, et dont le salon victorieux de la rivalité du cercle de madame Geoffrin, exclusif asile des encyclopédistes et des philosophes, a été, pendant quarante ans, le rendez-vous favori et presque officiel des ambassadeurs de toutes les cours de l'Europe, à une époque où la politique avait encore de l'esprit !
A ses habitués , que madame de Tencin appelait familièrement u ses bêles », il n'a manqué que Jean-Jacques Rousseau, Diderot et Buffon : Jean-Jacques , trop difficile à apprivoiser ; Diderot , trop difficile à retenir; Buffon, trop difficile à rassasier d'attention et d'admiration. Je veux bien voir ime lacune dans cette triple absence. Mais combien elle est compensée, à mon gré, par l'empressement flatteur des étrangers illustres , des voyageurs couronnés, des ambassadeurs d'élite qui n'allaient que chez madame du Deffand , parce que là seulement ils trouvaient une hospitalité complète , la liberté d'esprit qui attire et la courtoisie qui rassure , la hardiesse permise aux idées et les égards dus aux situations, la familiarité qui honore et non celle qui déplaît, enfin la meilleure compagnie à la fois et la meilleure société.
L'importance et l'intérêt du recueil des lettres de madame du Deffand, à ce triple point de vue de l'histoire politique, sociale et morale de son temps, sont incontestables ; la qualité et la variété des modèles relèveraient même une œuvre médiocre. Que sera-ce donc si le peintre est encore supérieur à ses originaux et si le tableau est un chef-d'œuvre? Il faut donc se borner, pour retenir ce groupe de lecteurs délicats, amis aussi précieux que juges difficiles, à constater qu'envisagées exclusivement au point de vue des qualités purement littéraires, la plupart des lettres de madame du Deffand sont des chefs-d'œuvre de naturel, de grâce, de finesse, de malice, de profondeur; qu'elles contiennent des récits dignes de madame de Sévigné et des portraits dignes de Saint-Simon; enfin qu'elles sont écrites dans cette langue à la fois souple et forte, légère et solide, qui rappelle, sans qu'elle ait songé à les imiter, les meilleurs modèles du siècle où l'on a le mieux écrit et du siècle où l'on a le plus pensé.
Dans cette Correspondance , sorte de confession quotidienne d'une âme qui joint à une insatiable curiosité une implacable franchise, cette fine et âpre douairière, dont l'insomnie est agitée des problèmes qui ont tourmenté Pascal, étudie en se jouant et creuse sans s'en douter les plus graves questions de la vie et de la destinée humaines , et elle le fait avec une intensité de pensée, une vigueur d'analyse qu'on admire jusqu'à l'effroi. Rien ne trouble cette mé-
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. m
ditation passionnée, qui n'a d'autre mobile et d'autre but que la soif de se connaître. Et l'on est étonné de la précision des moyens et de la vérité saisissante des résultats, même quand on sait que cette activité de réflexion, réduite aux sujets intérieurs, n'a point de distraction, et que la cécité a couvert de son voile la cage où se meut et palpite ce doute inquiet.
Madame du Dellfand, quand elle se délasse, par l'appréciation des hommes qu'elle a connus ou des ouvrages qu'elle s'est fait, lire, de la fatigue de ces jugements si sévères qu'elle porte sur ellemême, est encore inimitable. Sauf quelques erreurs qui tiennent à des préjugés de temps ou de situation (quoiqu'elle en ait beaucoup perdu, elle en a cependant gardé quelques-uns), il faut citer ces opinions qui entraînent par le sourire et décident par le ridicule , ou qui, par l'unique force du bon sens et de la prévoyance, entrent dans l'esprit à la façon d'un coin , et y gravent une critique nette comme un arrêt, ou un éloge juste comme une maxime.
Rien ne saurait rendre l'attrait de cette originalité morale, de cette verve critique et caustique, tel que nous venons de le goûter, durant un commerce assidu d'une année, et le plaisir parfois douloureux qu'il y a à suivre ces phrases étincelantes , dont les unes éclairent et dont les autres brûlent comme le flambeau approché de trop près.
Madame du Deffand, moins amusante, moins dramatique, moins variée , moins primesautière que madame de Sévigné , dont les lettres sont le chef-d'œuvre d'un temps triomphant, tandis que celles de madame du Deffand sont le chef-d'œuvre d'un temps de décadence, garde sur celle que Walpole appelait Notre-Dame de Livry un remarquable avantage.
Gomme son illustre devancière, elle a concentré sur un sentiment unique , exclusif, absorbant , presque égoïste à force de sacrifices , qu'elle a creusé pendant quarante ans et qui est devenu comme le lit de son existence , toute l'activité de son àme et de son esprit.
Mais le sentiment qui a inspiré madame de Sévigné est un sentiment naturel, élémentaire, domestique, dont je ne voudrais pas dire qu'elle affecte le culte et qu'elle orne trop d'éloquence l'admirable simplicité. Le sentiment qui fut la vie de madame du Deffand est un sentiment à la fois critique et passionné, à la fois plaisir de cœur et attrait d'esprit. C'est cette amitié désespérée, luttant contre tous les obstacles et toutes les déceptions , les incompatibilités de l'âge et les impossibilités de l'absence, et se portant à soç
,v MADAME DD DEFFAND.
objet comme à une proie, pour échapper à la clouble terreur de rennui et de la mort. On se presse alors de réparer le temps perdu. On voudrait aimer une éternité par jour.
On le comprend déjà, cet avantage que je revendique, aux yeux des raffinés, pour madame du Deffand, c'est cet attrait poignant du drame. Il y a un drame , et des plus curieux et des plus terribles, dans ce quotidien effort, dans cette journalière et inutile révolte contre des regrets semblables à des remords et des désirs cruels comme un châtiment .
C'est cet attrait qui manque aux lettres de madame de Sévigné, écrites sous le doux empire de ce sentiment maternel qui n'a point de révolutions ni de désespoirs. Si parfois la note s'attendrit, si ce perpétuel sourire se voile d'une larme, comme l'arc-en-ciel d'une inaltérable espérance succède vite à l'orage ! Les larmes de madame de Sévigné ressemblent à ces pluies d'été, courtes, fines et rares, qui font paraître le ciel plus bleu et l'herbe plus Alerte. Nous l'admirons sans songer à la plaindre. Une seule chose pourrait nous toucher dans cette affection, trop exclusive pour n'avoir pas ses déceptions, et trop égoïste aussi , il faut le dire, pour ne pas recevoir des leçons. Émotion fugitive, intermittente et imperceptible moralité de ces lettres si saines , si joviales , si triomphantes î Les exigences d'une fille plus spirituelle que naïve et plus douce que tendre, ses sécheresses , ses indifférences, ses insuffisances plutôt, telles sont les douleurs secrètes de cette affection maternelle qui ne laisse paraître que ses joies. Mais on devine tout cela plus qu'on ne le sent, et c'est tant pis pour l'effet des lettres de madame de Sévigné, qui est plus littéraire que moral , et dont , bien qu'elles aient aussi leur leçon, on admire trop les beautés pour songer au reste.
Ce reste y cette nécessité absolue, attestée par des exemples si frappants, maintenue par des sanctions si douloureuses, de l'équilibre dans les passions, de l'opportunité dans les sentiments, de l'ordre dans la vie, de l'économie dans ses qualités, de la foi au cœur et de la réserve à l'esprit, voilà le drame, voilà la moralité qui donne aux lettres de madame du Deffand, surtout à celles à Walpole, im si piquant attrait moral, un si poignant intérêt philosophique , et qui unissent constamment , dans l'âme du lecteur, la pitié pour un très-grand malheur à l'admiration pour un talent supérieur.
C'est avec une curiosité haletante , presque égale à celle de l'auteur, que le lecteur suit dans sa naissance, son développement, ses luttes, ses douleurs et son agonie, ce sentiment unique qui sou-
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. v
tient et dévore, qui rongée et anime à la fois la vieillesse inquiète (Fime femme sans ressources contre l'ennui, et qui a trop d'esprit pour parvenir à être dévote.
Quels enseignements, supérieurs au plaisir de l'observation et à l'attrait du style, ne faut-il pas attendre de cette autopsie psychologique, pratiquée intrépidement par madame du Deffand sur son propre cœur vivant et palpitant ! Quel drame et quelle leçon que cette amitié passionnée , disons le mot, que cet amour tardif, punition de tant d'autres précoces , d'une femme de soixante-dix ans pour un homme de quarante-neuf ans, d'une Française et des plus Françaises, pour un Anglais et des plus Anglais, égoïste, hlasé ou plutôt désabusé comme elle, et que la crainte du ridicule tourmente autant qu'elle-même est tourmentée de la crainte de l'ennui !
Il y a dans ce sentiment à la fois si ardent et si sénile , qui mêle ses feux aux glaces de l'âge et qui agite une femme en cheveux blancs pour un homme dont elle pourrait et voudrait être la mère, quelque chose d'étrange et presque d'odieux, un peu de cette fatalité sur le compte de laquelle l'antiquité plaçait les crimes et les malheurs surhumains.
C'est une étude à la fois charmante et navrante que celle de cette liaison qui se heurte perpétuellement aux limites permises , de ce regain de jeunesse en pleine décrépitude, de ce subit printemps du cœur en plein hiver de l'âge, de ce sentiment à la fois naturel et artificiel , volontaire et fatal , ridicule et nécessaire ! Il a réhabilité madame du Deffand, qu'on accusait de sécheresse, en montrant les tendresses cachées de son âme. Mais le cœur qu'elle atteste se montre à nous à la fois dans cette nudité que la vieillesse rend cynique, et dans cette dernière blessure, si saignante et si imprévue.
Voilà, et c'est par là que je me hâte de clore cette esquisse préliminaire, destinée à donner immédiatement au lecteur la clef de son plaisir et comme qui dirait la carte de son voyage , — voilà le double intérêt, le double attrait par lesquels la Correspondance de madame du Deffand mérite d'être lue et même d'être relue. C'est à la fois un drame et une leçon. Jamais l'ennui des vieillesses désabusées et inutiles n'y a été creusé à de telles profondeurs et peint avec des couleurs si justes et si fortes. Et l'étude de l'ennui, de ses causes, de ses symptômes, de ses phénomènes, de ses résultats , est , selon moi , une des recherches les plus salutaires de la pensée moderne , car elle tend à préserver la vie morale de son
VI MADAME DU DEFFAND
plus redoutable ennemi, de son poison le plus dangereux, aux époques critiques et sceptiques comme la nôtre , où faute de modération et de foi, tant d'hommes de quarante-neuf ans ressemblent, moins l'esprit, à Horace AValpole, et tant de femmes de soixante à madame du Deffand, moins le style.
Jamais aussi l'amitié entre homme et femme, aux âges incompatibles avec l'amour, l'amitié d'esprit que tourmentent les derniers soubresauts et les derniers soupirs du cœur, n'a été sentie et exprimée, étudiée et analysée d'une plus pénétrante et d'une plus éloquente façon. Notre histoire littéraire a offert quelques exemples de ce sentiment exceptionnel, mais aucun avec cette vigueur dans les caractères et ce dramatique intérêt dans la lutte qui en est toujours la suite. L'association célèbre de M. de la Rochefoucauld et de madame de la Fayette, cette amitié boudeuse et fidèle entre deux grands mécontents, deux grands désabusés dont il n'est resté que la trace amère des Maximes, est le type qui approche plus, sans l'égaler, de celui que nous allons étudier. Peut-être, si nous avions les lettres de madame Récamier à Benjamin Constant, et surtout à Chateaubriand, y trouverions-nous plus d'un accent à la du Deffand et à la Walpole ; une du Deffand plus tranquille, plus chrétienne, parlant à des Walpole plus puissants et plus inquiets. La liaison quarantenaire de madame d'Houdetot et de Saint-Lambert fut tranquille , sinon heureuse ; et comme elle n'a pas eu de drame, elle n'a pas eu d'histoire. Reste le commerce entre madame de Créqui et Sénac de Meilhan , que nous avons essayé de caractériser ailleurs ' et dont nous ne dirons ici qu'une chose : c'est qu'il peut servir d'exemple (et il est unique) de la sagesse et du bonheur dans ces unions intellectuelles et tardives entre une femme qui n'est plus belle et un homme qui n'est plus jeune.
La différence de ce résultat dans une passion dont les apparences se ressemblent, s'expHque d'un seul mot : madame de Créqui, qui n'avait jamais été galante, eut le bon goût d'être chrétienne avant que l'âge lui en fît un besoin. Rassurée sur elle-même, elle put songer à consoler Sénac de Meilhan de ses disgrâces et de ses dégoûts, bien loin d'avoir besoin de ses consolations. Elle put déployer sans scrupule et afficher sans rougeur ce dévouement maternel qui sied si bien à la sérénité des vieillesses tranquilles.
1 Senac de Meilhan, OEuvres politiques et mo7-ales choisies, publiées avec une Introduction et des Notes. Paris, Poulet-Malassis , 1862. Introduction, p. 19 et suiv.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. vu
Elle put essayer de faire partager à ce matérialiste , à ce sceptique qu'avait empoisonné de bonne heure le mal de son siècle, cette sécurité que donne la foi à ceux qui, comme elle, l'ont en même temps sur les lèvres et dans le cœur. Elle n'y réussit pas, mais Sénaceut au moins en elle une de ces amitiés suprêmes qui donnent tant de tranquillité à la vie sinon à l'âme de celui qui en goûte l'honneur, qui préservent de bien des fautes, si elles ne soulagent pas toutes les douleurs, et donnent tant de majesté, comme le soleil couchant au soir d'un beau jour, aux dernières grâces de la femme.
Nous avons peu de détails sur la première période de la vie de madame du Defifand , la période frivole et galante , et cela se comprend : le premier soin d'une femme d'esprit qui se range, c'est de jeter au feu l'histoire de sa jeunesse; en d'autres termes, d'oublier, ne fût-ce que pour en donner l'exemple aux autres. Grâce à cette précaution, secondée par l'aimable complicité d'un entourage dont la discrétion nous étonne, madame du Deffand a pu se flatter d'arriver intacte à la postérité, après avoir passé sa vie à se ménager, plus par la crainte que par le respect, le silence des sottisiers et des chroniquevirs.
Et c'est là un premier phénomène qui mérite d'être remarqué, que cette inviolabilité si exceptionnelle. Cette jeunesse, qui fut loin d'être sans faute, s'est conservée sans reproches. Le Recueil de Maurepas , si audacieux et si implacable dans ses commérages rimes, ne contient pas un seul couplet contre la marquise du Deffand. Elle est également épargnée, comme à l'envi, par la médisance des Mémoires et des pamphlets. Sans Walpole, qui nous a laissé de cette faiblesse l'unique témoignage , nous saurions , sans pouvoir citer un seul document à l'appui, qu'elle fut quelques jours la maîtresse du Régent. Tout cela s'explique, jusqu'à un certain point, par une grande habileté, un grand art de ménager les apparences , par la double protection de l'amitié de Voltaire et de son propre esprit. Madame du Di^'ffand était fort capable de rendre aux gazetiers et aux chansonniers la monnaie de leur pièce, et ils épargnèrent en elle une femme dont de bonne heure il valut mieux être l'ami que l'ennemi, et dont le salon fut toujours hospitalier aux muses frondeuses et libertines en quête d'un asile.
Ce que l'on comprend moins , c'est que la date et le lieu précis de la naissance de madame du Deffand soient encore incertains,
VIII MADAME DU DEFFAND
malgré de nombreuses et persévérantes recherches, dont le dernier résultat ne nous est pas encore connu. Sur ce point comme sur les autres, il nous est resté d'incessants efforts la satisfaction d'être le biographe qui aura recueilli le plus de renseignements et le plus ajouté au faisceau des faits déjà connus. Mais la gerbe est encore loin d'être ou plutôt de nous paraître complète. Nous touchons à l'abondance, mais non à la satiété, indispensable à l'incubation de toute histoire définitive.
Marie de Vighy-Ghamrond naquit en 1697, suivant la majorité, presque l'unanimité des biographes ', un an après la mort de cette madame de Sévigné dont elle devait continuer la tradition et répéter la gloire. C'est probablement au château de Chamrond qu'il faut placer le berceau de la future marquise du Deffand. Ce château dominait la paroisse de Saint-Bonnet ou Saint-Julien de Cray, dont MM. de Vichy -Chamrond étaient co- seigneurs. Cette commune fait maintenant partie de l'arrondissement de Charolles (Saône-et-Loire). Le père de Marie de Vichy était Gaspard de Vichy, comte de Chamrond, et sa mère, Anne Brulart, fille du premier président au parlement de Bourgogne, dont la famille devait être surtout illustrée par les deux branches de Puisieux et de Sillery, à laquelle appartenait le mari de madame de Genlis, le spirituel et malheureux Girondin.
Marie de Vichy reçut son prénom au baptême de sa marraine et aïeule maternelle, madame Marie Bouthillier de Chavigny, veuve du président Brulart, et femme d'un second mari, César-Auguste, duc de Choiseul.
«Le duc de Choiseul, las de sa misère, dit Saint-Simon à Tannée 1699, épousa une sœur de l'ancien évêque de Troyes et de la maréchale de Glérembault, fille de Chavigny, secrétaire d'État. Elle était veuve de Brulart, premier président au parlement de Dijon, et fort riche. Quoique vieille, elle voulut tâter de la cour et du tabouret; elle en trouva un à acheter et le prit. »
Marie de Vichy-Chamrond fut élevée au couvent de la Madeleine du Traisnel, rue de Gharonne^ à Paris. Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle des couvents sous le règne de Louis XIV et
^ La Préface de la Correspondance, en 2 volumes (1809), dit seule 1696. — Pour 1697, tiennent la Préface de l'édition des Lettres à Walpole (Londres, 1810), deTédition française des mêmes Lettres, 1811, 1812, 1824, 1827; — la Préfiice de la Correspondance inédite, publiée par M. de Sainte- Aulaire; — M. Sainte-Beuve {Causeries du Lundi, t. I, p. 413); — la Biographie fjéncrale^ Didot; — la Biographie Michaud. — La Biographie Felïer fait "naître madame du Deffand à Auxerre.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ix
de Louis XV. Pour ne parler que des derniers parmi ceux qui auraient leur place dans cette galerie plus profane que dévote, plus galante que mystique, plus amusante qu'édifiante, il faut ranger ce couvent de Montfleury, près de Grenoble, gracieux comme son nom, le type, le modèle accompli du joli couvent au dix-huitième siècle, dont Vert-Vert est le poëme ; l'abbaye de Maubuisson, gouvernée par cette originale Louise-IIollandine , tante de Madame, la spirituelle douairière d'Orléans, laquelle jurait peu canoniquement « par ce ventre » qui avait porté plusieurs bâtards; ce couvent de Ghaillot, où le marquis de Richelieu enleva sa maîtresse, puis sa femme, puis la maîtresse de beaucoup d'autres, trop digne fille de madame de Mazarin ; cet autre, où fut enfermée Florence, cette maîtresse du Régent que voulait épouser le prince de Léon, qui, peu de temps après, enlevait pour se consoler mademoiselle de Roquelaure du couvent des Filles de la Croix, au faubourg Saint- Antoine.
Et cette abbaye de la Joie (bien nommée), près de Nemours, dont l'abbesse, mademoiselle de Reauvilliers, se laissa faire un enfant par le beau Ségur « qui jouait très-bien du luth » , et accoucha scandaleusement en pleine hôtellerie ; et cette abbaye de Gomerfontaine en Picardie, qui, sur les deux sœurs de la Boissière de Séry, en avait élevé une pour le couvent, qui y resta, qui fut une sainte et dont on ne parla point , et cette autre, la plus gracieuse et la plus touchante des pécheresses, dont on devait tant parler, la seule peut-être de ses maîtresses que le Régent ait véritablement aimée !
Citons, citons encore cette abbaye de Montmartre, où la duchesse d'Orléans allait se consoler de temps en temps, en compagnie de la duchesse Sforze, de ses chiens et de ses perroquets, des infidélités d'un volage et aimable mari ; ce couvent des Carmélites, où la duchesse de Berry, sa fille, allait se reposer dans une dévotion de huit jours des mécomptes de l'orgueil et des fatigues de l'amour; et cet autre couvent enfin, à quelques lieues de Paris, où deux jeunes abbés, qui n'étaient autres que le duc de Richelieu et le chevalier de Guéménée, allaient, à la faveur de ce déguisement, passer d'agréables journées à exhorter deux jeunes duchesses, deux sœurs, qui goûtaient fort cette pénitence ' .
C'est sans doute en commémoration de ces aventures galantes, dont l'habit ecclésiastique profané avait servi plus d'une fois l'audace, que le duc de Richelieu avait fait peindre, comme par un ironique défi à ces couvents si mal gardés de son temps et d'un si
^ Correspondance de Madatne, t. I*'', p. 300.
X MADAME DU DEFFAIND.
facile verrou, ses maîtresses en costume de religieuses. Les maréchales de Villars et d'Estrées, dans cette singulière galerie, qu'on a eu un moment l'espoir de retrouver, y souriaient sous le froc des capucines. Mademoiselle de Gharolais était en récollette et parfaitement ressemblante , ce qui faisait dire à Voltaire :
Frère Ange de Gharolais, Dis-moi par quelle aventure Le cordon de saint François Sert à Vénus de ceinture.
De couvent en couvent, d'anecdote en anecdote, nous côtoierions ainsi toute l'histoire intime du dix-huitième siècle, saluant d'un sourire ou d'une larme le théâtre de plus d'ime aventure galante et de plus d'un accident tragique, et aussi le port rigoureux où plus d'une âme naufragée trouva, en vertu d'une lettre de cachet, le salut du repentir. Souvenez-vous, en passant, de ce couvent de Panthémont, où deux jeunes pensionnaires se battaient en duel* pour une rivalité d'amour-propre; de cet autre couvent où, c'est madame du Deffand elle-même qui nous le raconte, une imprudence de quelque espiègle de quinze ans allumait un incendie qui fit de si tristes et de si gracieuses victimes. Et le couvent des Carmélites de Lyon, où, sous le capuchon de sœur Augustine de la Miséricorde, on eût pu reconnaître cette mademoiselle Gautier, comédienne applaudie du Théâtre-Français, d'une force musculaire égale à celle du maréchal de Saxe , d'une tendresse de cœur pareille à celle de la Vallière , et dont on lit au tome X des OEuvres de Duc Los une histoire touchante. Et le couvent de Nancy, où furent tour à tour enfermées, par ordre du mari, madame de Stainville, dont il faut lire dans Lauzun, écrite avec les doubles regrets de l'amitié et de l'amour, la profane et touchante aventure ; et plus tard, cette pénitente héroïque, madame d'Hunolstein, qui, chassée par la Révolution de sa pieuse prison, n'accepta point sa délivrance et voulut mourir sur la cendre en demandant pardon à son iTiari et à Dieu de fautes si noblement expiées. Et le couvent de Pontaux-Dames, où madame du Barry fut reléguée aux premiers jours de sa disgrâce, et, royale Madeleine, ensorcelait les saintes filles chargées de la convertir et de la garder !
Mais nous n'en finirions pas, et il faut pourtant, afin de donner une idée de l'éducation du temps , même en ces pieux asiles , trop dégénérés des anciennes vertus et des anciennes pudeurs et devenus
i Mémoires de la baronne d'Oberkirch.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xi
aussi dangereux que le monde, clore notre énumération ' . Mais ce ne sera pas sans avoir encore jeté un coup d'œil attendri par tant d'aimables et pimpants souvenirs sur ce fameux couvent de Glielles, du temps de cette fille du Régent dont nous avons écrit l'histoire *, sur ce couvent de Chelles où l'on jouait si bien Esther, Athalie et même Andromaque ; où, selon la chronique scandaleuse, Richelieu s'introduisit parfois; ce couvent de Chelles où l'on tirait, les jours de fête , des feux d'artifice au milieu des roses , et où chaque nonne, vouée à la fois au monde et à Dieu, avait une couronne sous son voile et un médaillon à son chapelet.
Un regard aussi à cette abbaye de Saint-Sauveur d'Evreux, et à ce prieuré de Saint-Louis de Rouen, où, au dire de madame de . Staal , qui y fut élevée , l'abbesse était si bonne , les converses si complaisantes 5 les élèves si espiègles, où l'on entendait tant de jappements de chiens et tant de chants d'oiseaux, où l'on riait presque toujours, et où, si l'on pleurait, les larmes mêmes étaient si douces, u qu'on ne savait pas d'où elles étaient parties » .
Tous ces coquets mionastères n'étaient pas plus coquets que ce couvent de Montfleury, où s'épanouissait au sein de la plus patriarcale indulgence toute la jeune aristocratie féminine du Dauphiné. C'est là que la belle et spirituelle chanoinesse qui fut plus tard madame de Tencin manqua, ^elle q,ussi, si joliment son salut.
S'il était possible de mépriser le monde à travers des grilles, on l'eût méprisé sans peine à Montfleury, la plus aimable prison claustrale qu'il soit possible de rêver. Les religieuses , qui presque toutes l'avaient été malgré elles, s'en dédommageaient de leur mieux ; elles y consolaient leurs regrets par tous les raffinements de cette dévotion mystique qui sait si bien amollir sous sa béatitude les épines du désir. La chapelle était parée comme un boudoir, la messe elle-même y ressemblait à un concert. On y priait comme l'on aime, avec toutes sortes d'œillades et de baisers. Et le soir, à ces petites fenêtres de la cellule dominant les murs et plongeant comme autant d'yeux restés ouverts sur la ville voisine, on' aurait pu entrevoir sans doute plus d'une nonne rêveuse, respirant la brise au retour de l'office, avec cet habit blanc décolleté et ce bouquet de grenades sur l'oreille que le président de Brosses vit, non sans étonnement, aux poétiques religieuses de Venise.
1 Voir la Femme au dix-huitième siècle y par Edmond et Jules de Concourt. Didot. 1863.
2 Les Confessions de l'abbesse de Chelles, fille du JRégent. Paris, Dentu, 1863. '7 y » »
XII MADAME DU DEFFAISD
Le couvent de Notre-Dame du Traisnel a, lui aussi , ses galantes légendes, et si les leçons des coquettes religieuses de la rue de Cliaronne furent conformes à leurs exemples, mademoiselle de Vichy put y apprendre à la fois l'amour de Dieu et celui du prochain.
On trouve dans Saint-Simon', dans les Mémoires de Maurepas, de Richelieu, dans les Mélanges de Cois-Jourdain, dans Barbier', dans ]\îarais, à^nslQ?. Mémoires du marquis d'Argenson lui-même, de bien curieux et bien étranges détails sur cette retraite, à la fois dévote et galante, oii le garde des sceaux disgracié, le sombre et spirituel d'Argenson , avait toute une espèce de sérail sous la grille, et où il oublia, bercé par les babillages caressants des novices, l'ambition, le pouvoir, la famille, tout, même la mort, qui bientôt vint l'y surprendre aux genoux de l'aimable, de la sémillante, de l'habile prieure, Gilberte- Françoise Veni d'Arbouze de Yillemont. Cette femme était douée d'une grâce fascinatrice qui fit tour à tour les conquêtes les plus diverses : le beau Descoteaux, le noir d'Argenson, l'acariâtre duchesse d'Orléans, et sa fille elle-même, Tabbesse de Chelles, avant qu'elle se brouillât avec sa mère à propos de cette Gircé du cloître, de cette Armide sous le voile, dont les beaux yeux étaient funestes à la concorde des familles. Le couvent de la Madeleine du Traisnel appartenait à une communauté de bénédictines, fondée au douzième siècle en Champagne, au Traisnel. Les religieuses vinrent s'établir en 1654 à Paris, rue de Charonne (au n» 100 de la rue).
C'est là que mademoiselle de Vichy reçut, sous l'œil indulgent d'une abbesse qu'on accusait d'avoir, avant M. d'Argenson, accordé ses bonnes grâces à un flûtiste célèbre, ce Descoteaux que la Bruyère a peint sous la figure du curieux de tulipes, et même d'avoir mis au monde un fruit de ce scandaleux amour, — une éducation qui dut être des plus tolérantes, si l'on en juge par ses résultats. On trouvera dans sa Correspondance plus d'une plainte et plus d'un regret sur le peu de secours qu'apportent à une vieillesse aux prises avec l'expérience et avec l'ennui, une instruction sans principes et une éducation sans moralité'. Ces frivoles et brillantes
1 Edition Delloye, t. XXXIV, p. 114 Édition Chéruel (Hachette), in-12,
t. XI, p. 310 et 395. ^ y> >
2 Barbier, Journal^ t. ler, p. 42, 43.
'i « On se fait quelquefois la question si l'on voudrait revenir à tel âge? Oh ! je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'être élevée comme je l'ai ete , de ne vivre qu'avec les gens avec qui j'ai vécu, et d'avoir le cenre d'esprit et de caractère que j'ai... »
SA' VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xiir
jeunesses portent de jolies fleurs que tout le monde respire, mais la sève tout entière d'une vie se gaspille en parfums , et l'automne est sans fruits.
C'est ce que déplorait madame du DefPand , à cette heure de maturité stérile, où elle se trouvait sans autres ressources que celles de l'esprit, qui ne suffisent pas contre l'âge, la maladie et la solitude. Elle regrettait cette égoïste insouciance ou ce trop confiant aveuglement de maîtresses qui avaient développé ses qualités sans lui ôter ses défauts. Au lieu de la retenir sur cette pente du scepticisme où elle s'engagea de si bonne heure, au lieu de mettre un frein à cette curiosité précoce, à cette témérité intellectuelle qui la poussait à tout mettre en question, on l'encoiu^agea dans ces petites débauches d'esprit que son âge faisait paraître également inoffensives et innocentes. Quand on vit le mal et qu'on s'effraya à la pensée de l'avenir qui pouvait suivre un tel présent et des revers promis à de tels succès, il n'était plus temps. La jeune fille avait déjà donné à sa nature un pli ineffaçable , et elle était condamnée à être à perpétuité esprit fort et bel esprit. Heureuse si l'indépendance de r esprit en marquait la force et en assurait la tranquillité dans ces matières nécessaires, où l'incertitude punit toute rébellion, et où la soumission seule est sereine ! On a trouvé parmi les papiers de madame du Deffand quelques lettres qui lui furent adressées, entre sa seizième et sa dix-huitième année, par son directeur, qui prétendait la convertir et qu'elle faillit pervertir.
Il n'est pas inutile d'insister sur ces origines et sur ces fausses chaleurs , qui firent fermenter de trop bonne heure une imagination hardie et aigrirent à jamais la destinée de madame du Deffand. Tout son caractère et toute son existence s'expliquent nettement à qui lira les détails suivants :
« Madame du Deffand étant petite fille et an couvent, dit Ghamfort *, y prêchait l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira en disant : « Elle » est charmante. « L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout cela, demanda à l'évêque quel livre il fallait faire lire à cet enfant. Il réfléchit une minute, et il répondit : « Un catéchisme de cinq sous. » On ne put en tirer autre chose. »
Etait-ce dédain, était-ce déjà désespoir de guérir un mal trop précoce pour n'être pas incurable? s'est-on demandé. Ni l'un ni l'autre. A coup sûr Massillon ne pouvait être demeuré indifférent à la surprise de cette enfantine indépendance. Mais quel meilleur
1 Édition Stahl, p. 190.
x,v MADAME DU DEFFAKD.
remède indiquer aux incrédules que le livre des simples et des humbles? Remède malheureusement inefFicace vis-à-vis de ceux qui doutent par orgueil ; ils auraient besoin , pour redevenir croyants , de redevenir simples et humbles.
Madame du Deffand s'est souvenue plus d'une fois de cet épisode de sa jeunesse et de cette leçon, aussi spirituelle qu'inutile, d'un prélat qui a creusé plus profondément que tout autre les abîmes les plus délicats du cœur humain. Elle en parlait souvent à Horace Walpole, celui qui fut, hélas! son unique confesseur. Et c'était de façon à ne pas nous permettre de douter de son impénitence finale , car les vies irrégulières ont de terribles et , il faut le dire , de fatales logiques.
« Ses parents, raconte Walpole, alarmés sur ses sentiments religieux , lui envoyèrent le célèbre Massillon pour s'entretenir avec elle. Elle ne fut ni intimidée par son caractère, ni éblouie par ses raisonnements, mais se défendit avec beaucoup de bon sens ; et le prélat fut plus j&'appé de son esprit et de sa beauté que de son hérésie. »
Madame du Deffand confirme , en termes plus modestes , ce témoignage dans sa lettre à Voltaire du 28 septembre 1765.
«Je me souviens, dit-elle, que, dans ma jeunesse, étant au couvent, madame de Luynes m'envoya le Père Massillon. Mon génie étonné trembla devant le sien ; ce ne fut pas à la force de ses raisons que je me soumis , mais à l'importance du raisonneur. »
A plusieurs époques de sa vie , madame du Deffand , par égoïsme plus que par raison, par crainte plus que par foi, essayera de se reprendre à ces illusions si consolantes, si ce sont des illusions. Mais il en est de l'innocence de l'esprit comme de celle du cœur. Une fois perdue, elle ne se retrouve pas. C'est en vain qu'elle désira « de pouvoir devenir dévote, ce qui lui paraissait l'état le plus heureux de cette vie » . C'est en vain qu'elle essaya « de chercher dans les pratiques de la religion ou des consolations ou une ressource contre l'ennui » . C'est en vain enfin qu'elle tenta de faire du P. Boursault, de l'évêque de Mâcon, et plus tard du P. Lenfant, les instruments de sa conversion et ses médiateurs auprès du Ciel , trop méprisé. Elle ne put jamais se résigner à apprendre une seule page de ce catéchisme préservateur qu'on lui faisait lire inutilement tous les matins au couvent. « J'étais, dit-elle, comme Fontenelle ; j'avais à peine dix ans que je commençais à n'y rien comprendre. » Plus tard, déjà aveugle, elle se fait lire, par un dernier effort, les Epîtres de saint Paul , et s'impatientant de ne pas entendre cela
SA TIE, SON SALO^\ SES AMIS, SES LETTRES. xr
couramment comme mie épître de A^oltaire, elle interrompait le lecteur en s'écriant : « Eli mais... est-ce que vous comprenez quelque chose à cela, vous?» Triste et touchante leçon que cette impuissance de l'orgueil à faire ce qui est si facile à la modestie et à l'humilité !
Par une coïncidence qui peut ressembler à une fatalité, mademoiselle de Vichy, jeune, jolie, spirituelle, mais peu riche, entra dans le monde par la porte du mariage , en pleine Régence, c'est-àdire en pleine Fronde des mœurs, émancipées des sévères disciplines de la fin du règne précédent, et prenant gaiement leur revanche de quinze ans de dévotion forcée. Nous avons essayé de démêler, dans notre livre des Maîtresses du Régent , les principaux caractères de cette corruption universelle qui devait monter, monter sans cesse , comme une mer d'ignominie , et engloutir, dans son impur tourbillon, toutes ces antiques vertus sans lesquelles il n'est plus ni famille ni société. C'est le 2 août 1718, au moment où la réaction de la débauche est la plus ardente , au moment où Paris , dans une nudité cynique , cuve le vin des petits soupers et lor de Law ; au moment où le mariage n'est plus qu'une formalité, où la fidélité est ridicule , que mademoiselle de Vichy fut jetée par la sollicitude d'une famille impatiente de lui donner un répondant légal , et rassurée d'ailleurs par les convenances qui garantissent tout, excepté le bonheur , dans les bras d'un mari qu'elle ne connaissait même pas avant le jour où elle lui appartint pour jamais.
« Tout était parfaitement assorti , excepté les caractères, qui ne » se convenaient pas du tout. )>
Examinons un peu, l'étude en vaut la peine, ce milieu social, où va entrer aux bras d'un homme en qui elle n'a aucune confiance, et qui, dès le premier jour, a dû trembler sur sa conquête, cette jeune fille affligée du malheur de ne pas croire aux miracles.
« L'amour dans le mariage n'est plus du tout à la mode et » passerait pour ridicule, » disait Madame dès 1697 .Le 12 juin 1699, ') elle s'écriait, indignée ; « Le mariage est devenu pour moi un objet » d'horreur. »
Le 16 août 1721 , elle ajoutait: «On trouve bien encore parmi » les gens d'une condition inférieure de bons ménages , mais parmi » les gens de qualité, je ne connais pas un seul exemple d'affection » réciproque et de fidélité * . »
* Je n'en sais que trois : celui de madame de Louvois, qui mourut de la
XVI MADAME DQ DEFFAKD.
Une autre fois elle dit : « Aimer sa femme est une chose tout à n fait passée de mode : on n'en trouve ici aucun exemple , c'est » une habitude complètement perdue ; mais à bon chat bon rat : » les femmes en font bien autant pour leurs maris. »
C'était un tohu-bohu universel, un renversement complet des anciennes traditions et des anciennes convenances. La tête avait tourné, dans ce perpétuel bal de l'Opéra qui est la Régence, à tout ie monde , même aux plus graves. C'était le temps où le savant Berryer sortait à demi fou d'une représentation d'Isis; où le recteur de l'Université, M. Petit de Montempuys, allait se faire surprendre , déguisé en femme , à l'Opéra ; où il était de bon ton à un évêque d'avoir des maîtresses ; où le duc d'Aumont et le duc de Mazarin vivaient et mouraient chez des danseuses ; où d'Argenson se composait un sérail à Notre-Dame du Traisnel ; où d'Aguesseau lui-même, l'honnête homme par excellence , le vir uxorius, toujours épris de sa femme, se laissait appeler par la maréchale d'Estrées « mon folichon » .
C'était le temps où il arrivait , d'après Madame , « des choses qui )) montrent, selon moi, dit-elle, que Salomon a eu tort de dire qu'il n n'y avait rien de neuf sous le soleil. »
" C'est ainsi que madame de Polignac a dit à son mari : « Je suis » grosse, vous savez bien que ce n'est pas de vous; mais je ne vous » conseille pas de faire du bruit, car s'il y a procès à cet égard, vous » perdrez, et vous savez bien quelle est la loi dans ce pays-ci : tout » enfant né dans le mariage appartient au mari. Ainsi cet enfant est bien » à vous ; d'ailleurs je vous le donne. »
Et cette madame de Polignac avait une digne rivale dans cette madame de Nesle, avec laquelle elle devait se battre au bois de Boulogne au pistolet , « pour ce grand veau de Soubise »> , comme dit Madame , car cette époque de décadence universelle ne l'est pas moins de la langue et de la politesse que des mœurs.
De concession en concession , d'accommodement en accommodement, de chute en chute enfin, on allait en venir comme Richelieu, comme M. le duc de la Feuillade, comme M. le Duc, à ne pas même vouloir consommer le mariage et à se faire une espèce de gloire de la stérilité de sa femme. D'autres, au bout de quelques jours, ayant tranquillement savouré leur lune de miel, renvoyaient,
petite vérole, prise en soijjnant son mari; celui de la tendre, sensible et fidèle Pénélope du pacha à trois queues l'aventureux Bonneval ; enfin madame de Croissy. (V. notre édition des Lettres de madame du Deffandy t. II, p. 216.) On peut citer aussi, à la rigueur, le ménage Mirepoix, le ménage Beauvau et le ménage Maurepas.
SA VIE, SON SALON, SES AJVIIS, SES LETTRES. xvii
comme le prince Charles, au couvent ou chez leur père leur jeune femme à peine déniaisée. A ceux-ci il ne fallait que des prémices, et ils jetaient la fleur avant le fruit. A ceux-là, il ne fallait, au contraire, que des rebuts. Et jannais la définition si profonde de l'adultère par Aristote : u L'adultère est une curiosité de la volupté d'avitrui, '> n'a été plus à la mode. Voilà le mariage tel que les maris, les femmes et les amants, les Richelieu, les Riom, les d'Alincourt, les Soubise, les Lassay, les ducs de Rourbon, les princes de Gonti , les madame de Retz , de Boufflers , de Gacé , de Parabère, de Sabran, de Phalaris, d'Averne, du Brossay, de Pramenoux, de Polignac, de Nesle, de Prie, de Gourchamp, de Sainte- Maure, de la Vrillière l'avaient fait, ou le devaient faire.
Ghamfort aurait déjà pu dire : » Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence convenue. »
G'est durant cette orgie effrénée qui dura de 1715 à 1725, jusqu'au moment où la corruption ayant creusé son lit corrosif, se régularise et bat en brèche , mais sourdement , tous les fondements sociaux, c'est durant cette halte dans La boue, où toute femme qui n'a pas un amant est plus décriée que si elle en avait dix, et où , en revanche, le sigisbéisme conjugal devient un art des plus délicats et même u un état dans le monde » , que mademoiselle de Vichy épousa, le 2 août 1718, Jean-Baptiste-Jacques de la Lande, marquis du Deffand.
G'est le moment de donner quelques détails sur cette généalogie qui explique les parentés et les relations de madame du Deffand , et qui nous procure comme une première vue sur son cœur et sur son salon.
Nicolas Brulart , premier président du parlement de Bourgogne, père de madame la duchesse de Luynes , dame d'honneur et favorite de Marie Leczinska, femme du duc chroniqueur qui a continué Dangeau et auquel nous devons ces détails , avait une sœur qu'épousa M. de Bizeuil (Amelot).
M. de Bizeuil eut deux filles, dont l'une épousa M. Follin et l'autre M. de la Lande.
Madame de la Lande eut cinq enfants , dont deux garçons, qui sont MM. de la Lande du Deffand. L'aîné a épousé mademoiselle de Chamrond , fille d'une sœur de madame de Luynes ; c'est madame la marquise du Deffand.
Les trois sœurs de MM. de la Lande sont mesdames d'Ampuces, de Gravezon et de la Tournelle. Madame de la Tournelle est mère de M. de la Tournelle, qui mourut il y a environ dix-huit mois, I. b
xviii MADAME DU DEFFAND.
et qui avait épousé madame de Mailly (madame de Ghâteau-
lOUX ) ' ^
Comme on le voit par cet aperçu, dans le mariage de mademoiselle de Cliamrond , fille d'une sœur de madame de Luynes et petite-fille du premier président Brulart, avec M. de la Lande, petitfils d'une sœur du même premier président Brulart, devaient se rejoindre, pour ainsi dire, les deux branches de la même race, et se confondre , mélangé des alliances de deux générations , le môme sang originel.
Les du DefFand sont une excellente maison de l'Orléanais, investie à cette époque, de père en fils, de la lieutenance générale 4e ce pays. Une femme spirituelle et intrigante, favorite de madame de Guise, sœur de mademoiselle de Montpensier et dont il est longuement question dans ses Mémoires, pour lesquels, en raison de cette devancière fort digne d'elle, madame du Deffand avait un faible particulier , avait préparé, par toutes sortes de manèges, les voies à cette famille jusque-là fort inconnue à la cour et dans les emplois.
« On donna, dit Mademoiselle, madame du DefFand à ma sœm- de Guise. C'était une femme du Poitou, fille d'une manière de gentilhomme qui avait été maître d'hôtel du feu comte de Fiesque, mari d'une gouvernante. Elle avait quelque bien. Elle avait épousé M. du DefFand, gentilhomme du Poitou, très-débauché. Elle était séparée d'avec lui. Elle était jolie et avait beaucoup d'esprit. »
Femme intrigante et souple, madame du DefFand s'était glissée, en rampant , de la domesticité de madame la maréchale de la Meilleraye, jusqu'à la faveur qui la mit subitement en lumière.
«Elle était d'une agréable conversation. L'intendant du Poitou, qui était M. de la Villemontier, ne se déplaisait pas avec elle. Lorsque la cour y alla, il l'introduisit auprès de M. le Tellier, qui aimait à la faire causer les soirs avec lui. Elle se vit quelque crédit par les amis qu'elle s'était ménagés. Elle se figura que son savoir-faire ne lui serait pas inutile, si elle allait à Paris. Lorsqu'elle y fnt venue, elle s'introduisit chez madame la duchesse d'Aiguillon. Cette femme avait l'esprit flatteur et insinuant. Elle se mit bien dans le sien, et allait très-souvent avec elle à Saint-Sulpice. Elle dansait le tricotet à Poitiers de façon à être remarquée de la Reine »
Bref, elle fut attachée à la grande-duchesse de Toscane, sœur de Mademoiselle. Elle se fit amie de tout le monde et de madame la grande-duchesse par sa souplesse naturelle...
1 Mémoires du duc de Luynes, juin 1742, t. IV, p. 167. — V. aussi t. XI, avril 1751, p. 101.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xix
« Son jug^oment ne répondait pas au feu qu'elle avait dans l'esprit. Elle ne fut pas longtemps à y faire des fautes, et contribua beaucoup à donner à ma sœur du deçoût de son mari et de son pays. Elle s'entremit de quelques négociations entre eux. Elle poussait ma sœur d'un côté et M. le grand-duc de l'autre... »
Avec tout cela, elle arriva à être dame d'honneur de madame de Guise , et à avoir l'honneur d'entrer dans le carrosse de la Reine et de manger avec elle * .
Le marquis du Deffand, petit-fds delà dame, était né en 1688, et avait par conséquent huit ans seulement de plus que sa femme, c'est-à-dire, en 1718, trente ans et mademoiselle de Vichy vingtdeux ans.
Il venait d'être fait brigadier, son régiment de dragons, acheté par lui en 1705, ayant été réformé en 1713.
Pour achever immédiatement ce qui le concerne , car nous aurons peu à parler de lui dans l'histoire de sa femme , disons que le 28 janvier 1717, il obtint, sur la démission de son père, lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Neuf-Brisach, la lieutenance générale de l'Orléanais.
Son père, mort en 1728, avait eu lui-même cette lieutenance générale sur la démission de son père , mort ancien maréchal de camp en 1699, lequel l'avait achetée.
A la mort du marquis du Deffand, décédé à Paris le 24 juin 1750, son frère le chevalier de la Lande, qui avait été colonel du régiment d'Albigeois-infanterie , depuis réformé, hérita de cette charge de lieutenant général de l'Orléanais. (2 juillet 1750) '\
Après avoir épuisé le tableau de la famille du mari de madame du Deffand, il nous reste à achever le croquis de la sienne.
Elle avait deux frères, dont l'un, son cadet, qui habitait Montrouge, était chanoine trésorier de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris .
Son frère aîné , le comte de Vichy-Ghamrond , quitta le service en 1743, pour cause de santé, avec le grade de maréchal de camp, et se retira dans sa terre de Chamrond , en Briennois , où il épousa une demoiselle d'Albon , appartenant à une des meilleures familles de la province , dont il eut une fdle et deux fds qui prirent le parti des armes.
Enfin , une sœur de madame du Deffand , la marquise d'Aulan ,
1 Mémoires de Mademoiselle. Gollect. Michaud et Poujoulat, t. XXVIII, p. 105 et 106.
2 Mémoires du duc de Luynes , t. X, p. 286, 289.
,x MADAME DU DEFFAIND.
habita à Avignon, où elle mourut en 1769. Nous verrons en 1778 son fils, le marquis d'Aulan, venir un moment, à l'appel de sa tante, demeurer avec elle.
Ainsi, par sa famille ou celle où elle allait entrer, Marie de Vicliy-Ghamrond , marquise du Deffand , devait se trouver riche d'alliances qui lui assuraient une place et même un rang à la cour.
Elle était par exemple , en 1 742 , au milieu de sa vie , nièce de madame la duchesse de Luynes , dame d'honneur de la Reine , parente éloignée du duc de Ghoiseul, issu du second mariage de sa grand'mère, et c'est là l'occasion de ce surnom de grand' maman qu'elle donnera dans ses lettres à la duchesse de Ghoiseul, qui aurait pu être sa petite-fdle. Elle était alliée aux Ghavigny, à la duchesse de Ghâteauroux (la Toumelle) ; enfin l'archevêque de Toulouse , Loménie de Brienne, futur cardinal-ministre, était son arrièreneveu.
Nous voyons, par le contrat de mariage de madame du DefFand, qu'elle avait perdu sa mère de bonne heure , et qu'elle avait pour tuteurs honoraires son aïeule et M. Bouthillier de Ghavigny, son oncle, nommé à l'archevêché de Sens. Nous y voyons aussi que sa fortune, qui devait s'élever plus tard, d'après son propre compte, à trente-cinq mille livres de rente, était alors beaucoup moindre, son mari n'étant pas très-riche , et ne retirant guère plus de cent pistoles de sa charge de lieutenant général de l'Orléanais. La liquidation des reprises dotales établies sur ce contrat ne devait pas, en 1750, s'élever à plus de centmiUe livres.
Nous connaissons maintenant la famille, l'éducation, le caractère et la fortune de madame du Deffand. Nous connaissons aussi les mœurs de son temps ; grâce à ces préliminaires un peu minutieux , mais si instructifs , nous possédons le flambeau qui éclairera tous les mystères de sa vie. Nous n'avons plus besoin que d'en dérouler le tableau. Et après l'avoir vue entrer dans le monde en pleine année 1718, belle, gracieuse, spirituelle, coquette, impatiente de plaire et peut-être de dominer, au bras d'un mari qu'elle connaissait à peine et qu'elle n'aimait guère , nous ne nous étonnerons pas trop de la retrouver bientôt (sans son mari) avec d'autres femmes de grand esprit mais de moyenne vertu , à ces bals de l'Opéra et à ces soupers du Palais-Royal, où le Régent, « qui gâta tout en France » , narguait les Pliilippiques et déployait, comme l'a dit Duclos, "toutes les qualités qui ne sont pas des qualités de prince. »
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxi
Le fait important, moralement parlant, de cette première période de liberté, car alors une jolie femme était émancipée par le mariage, c'est le goût passager, comme tous ses goûts, que madame du Deffand inspira au Régent , à un homme à la fois inconstant par tempérament et par système. Nous retrouvons dans les chroniqueurs contemporains plus d'une trace des relations de madame du Deffand , pendant la Régence , avec madame de Parabère , madame de Prie , surtout madame d'Aveme , et nous ne serions pas étonné qu'elle fût entrée dans l'intimité du Palais-Royal précisément à la suite de madame d'Averne, qui nous paraît avoir été, à ce moment, sa meilleure amie. On sait qu'une rivalité, surtout une rivalité' passagère, n'entraînait entre ces maîtresses » alternatives et consécutives ^ » comme dit Marais, que le Régent avait dressées à l'insouciance du sérail, aucune rupture ni aucun éclat. Quoi qu'il en soit , il nous est impossible de préciser d'une façon authentique le moment de la passagère faveur de madame du Deffand. L'unique témoignage que nous en ayons est celui de Walpole, qui ne pouvait tenir le fait que de madame du Deffand elle-même , ce qui donne une grande autorité à son indiscrétion .
On voit donc dans une lettre d'Horace Walpole à son ami le poëte Gray, que madame du Deffand fut un moment la maîtresse du Régent. Ailleurs, il ^dirle àe quinze jours. Et la brièveté de cette liaison intime n'a rien d'invraisemblable. Quinze jours doivent être longs comme une éternité, entre un homme qui a pris une maîtresse pour se distraire et une femme qui a pris un amant pour se désennuyer. C'est l'ennui, l'incurable ennui qui avait mis le Régent aux pieds d'une femme qui ne semblait point ennuyeuse. C'est aussi l'ennui, dont madame du Deffand dit plus tard u qu'il a été et sera la cause de toutes ses fautes n , qui l'avait rendue sensible aux hommages d'un homme qui, quoique prince , ne semblait pas un sot. Vrai marché de dupe, dont il fallut bien reconnaître la vanité au bout de quinze jours. Il fallait au Régent, pour l'amuser, une femme jolie et niaise ; il fallait à madame du Deffand, pour la distraire, l'amour d'un aimable imbécile. Mais on se résigne difficilement à des choix aussi désespérés. Et voilà pourquoi, d'expérience en expérience, de déception en déception, le Régent et madame du Deffand, acharnés après leur chimère, s'ennuyèrent toute leur vie.
Au bout de quinze jours donc, on convint, de part et d'aulre.
XXII MADAME DU DEFFAND
avec une bonne foi mutuelle , une réciproque bonne grâce , que l'on ne pouvait pas se convenir ; et la liaison intime se dénoua, avant l'odieux ou le ridicule, par le plus opportun des divorces. Mais le Régent avait trop d'esprit pour renoncer à madame du DcfFand tout entière. De son côté, elle raffolait malgré elle de ce grand sceptique. Tout s'arrangea pour le mieux dans une amitié où il entrait plus de sympathie que d'estime, et où madame du DefFand, qui ne contribuait plus qu'à l'agrément de celui dont elle n'avait pas su faire le bonheur , put essayer , sans qu'il le trouvât mauvais , de le faire contribuer à sa fortune.
Nous la voyons, dès 1721, tendre partout le piège irrésistible de son esprit, de sa gaieté, de ses grâces. Elle prit bien un second amant par habitude ; il n'y a que le premier pas qui coûte dans la crédulité du cœur comme dans celle de l'esprit. Mais nous ne pensons pas que les feux d'une femme qui se déclarait elle-même « sans tempérament ni roman » aient été jamais bien vifs. L'important à ce moment, c'était d'être bien avec la maîtresse régnante, et de profiter de la faveur de celles qui avaient été plus habiles ou plus heureuses qu'elle. C'est ainsi qu'en août 1721, nous voyons madame du Deffand passée à l'état d'inséparable de madame d'Àverne, dont le règne commence, et dont l'étoile vient d'éclipser l'astre pâli de madame de Parabère ; et, ce qui prouve sa finesse , sans se brouiller cependant avec cette dernière.
Les Mémoires de Matthieu Marais ', le chroniqueur naïf et salé de la Régence, vont devenir, sur cette période délicate de la vie de madame du Deffand, notre unique guide, et nous tombons fort bien, car c'est un guide de belle humeur :
« Le Régent a donné une fête magnifique à la maréchale d'Estrëes, dans une maison de Saint-Cloud, qui était autrefois à l'électeur de Bavière 2. Madame d'Averne y était brillante, avec madame du Deffand et une autre dame. Plusieurs autres dames se sont excusées d'y venir, et n'ont point voulu prendre part à cette joie. Il y avait beaucoup d'hommes de la cour du Régent. La fête a duré une partie de la nuit. Les jardins de Saint-Gloud étaient illuminés de plus de vingt mille bougies, qui faisaient avec les cascades et les jets d'eau un effet surprenant. Tous les carrosses de Paris étaient dans le bois de Boulogne, à Passy et àAuteuil, et on voyait de toutes parts les délices de Gaprée *. >.
« Il y avait, dit un autre Jourtial sur \si Régence, celui de l'employé de la Bibliothèque, Buvat, que vient de publier notre éru dit et ingénieux
1 Publiés par nous chez F. Didot; 4 voL in-S», 1862-1864.
Sur la côte, à droite du pont. (Barbier.) 3 Journal et Mémoires de Matthieu Marais, 30 juillet 1721. T. II, p. 181, 182. — Voir aussi Barbier, t. I", p. J44.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxiii
confixn-e M. E. Campardou^, douze hommes et douze femmes pries pour le souper en habits neufs. »
Ces personnes étaient, outre M. le duc d'Orléans, amphitryon, M. de Vendôme, ci-devant grand prieur de France, le duc de Brancas, le maréchal et la maréchale d'Estrées, madame de Flavacourt, madame de Tilly, madame du Deffand, le marquis de Biron, le marquis de la Fare, le marquis de Simiane, le comte de Francey, le comte de Senneterre, le marquis de Lambert, le comte de Melun, le comte de Clermont, M. du Fargis.
« Après le souper, qui fut des plus somptueux, il y eut un bal où se trouvaient un grand nombre de personnes de Paris, en masque, et qui dura jusqu'au lendemain matin. On assurait que cette fcte avait coûté cent mille écus '. "
« Il a paru, ajoute Marais, des vers que l'on a mis dans la bouche de madame d'Averne en donnant un ceinturon au Régent. «
Et ces vers étaient, devinez de qui? De Voltaire, assez mauvais poëte, vraiment, quand il se faisait courtisan.
Depuis OEdipe , Arouet , corrigé par la prison et par la gloire , s'appelait Voltaire. Il avait changé de nom, s'il faut l'en croire, pour ne pas être confondu avec le poëte Roy, très-satirique et son ennemi. Il avait aussi changé de politique. Le poëte imprudent qui avait jeté dans la circulation maint quatrain mordant, mainte insolente épigramme contre le Régent et sa fille, était bien revenu de ses égarements. Il avait, dans la préface à' OEdipe, tout désavoué de ce compromettant bagage; il avait solennellement brûlé ce qu'il avait adoré, et réciproquement. Depuis lors, pensionné, médaillé, il s'était insinué à la cour, entre Richelieu et Brancas, ses deux amis. Il avait reconquis, à force d'esprit, les bonnes grâces du Régent, qui l'avait nommé, en attendant mieux, son ministre secrétaire d'État au département des niaiseries. Il aspirait à mi(eux, en effet, dissimulant, sous ces frivoles dehors, une ambition qui n'allait à rien moins qu'à briguer une mission politique, qu'il sollicitait indirectement en rappelant à Dubois les noms de Néricault, d'Addison et de Prior, moitié littérateurs, moitié diplomates. Rien ne lui coûtait pour ariçiver à son but, surtout ces petites flagorneries rimées qu'il oublia toute sa vie sur la toilette des d'Averne, des de Prie, des Ghàteauroux, des Pompadour et même des du Barry.
* Chez H. Pion, 2 vol. in-8o.
2 Journal de Buvat.
XXIV MADAME DU DEFFAND
C'est une date importante dans la vie intime de madame du Deffand que cette fête galante du mercredi 30 juillet 1721, où elle brave, à côté de madame d'Aveme, la curiosité et le scandale. C'est peut-être à cette fête, dans l'éblouissement de cette illumination féerique, dans l'enivrement de la musique et des vers, qu'elle connut ou du moins qu'elle distingua un homme qui allait jouer un certain rôle dans son existence, ce souple et joyeux Delrieu du Fargis, un des roués de ces soupers du Palais-Royal^ où chacun avait un suraom plus que familier, et où il répondait à celui de V Escarpin ou du Bon enfant. C'est là aussi sans doute que commença avec Voltaire, poétique aide de camp de la favorite à qui elle soufflait son esprit, une amitié qui, en dépit de ces frivoles auspices, devait durer toute leur vie ' .
Madame du Deffand, sceptique depuis qu'elle pensait, et qui savait que dans les sociétés civilisées la fortune aussi est une considération, chercha à se dédommager par quelques profits de ce qui manquait, du côté de l'honneur, à ce rôle équivoque de confidente qu'elle joua dans la comédie amoureuse de madame d'Aveme. De cela comme du reste , elle esquivait l'odieux à force de grâce , et le ridicule à force d'esprit.
Marais a levé im coin du voile qui a dérobé jusqu'ici à l'historien et au moraliste les faiblesses mystérieuses de cette vie où une aube quelque peu troublée précède un midi si brillant.
«Madame du Deflfend, dit-il à la date de septembre 1722, a obtenu six mille livres de rente viagère sur la ville par ses intrigues avec madame d'Aveme et les favoris du Régent. Tantôt bien , tantôt mal avec eux, elle a pris un bon moment et a attrapé ces six mille livres de rente, qui valent mieux que tout le papier qui lui reste. »
C'est à ce moment qu'éclate aussi, dans ce ménage dos à dos, la première révolte du mari, la première et scandaleuse rupture. Le marquis du Deffand , à qui on n'avait pas ménagé les casus belli conjugaux, avait, il faut lui rendre cette justice, répondu par une patience des plus philosophiques à ces provocations d'une première ivresse de liberté. Il avait tout attendu du temps, de la raison, de la lassitude qui succède aux mondaines intempérances. Mais c'était se flatter d'une victoire impossible sur la complicité
1 Voir, sur cette fête de Saint-Cloud, que le Régent croyait donner à madame d'Averne qui l'avait dédiée à Richelieu, qui v cherchait madame de Mouchy, laquelle ne songeait qu'à Riom, sur cette cascade d'illusions, ces ricochets d'infidélités qui rendent la moralité de cette histoire si comique, nos Maîtresses du Régent, 2« édition, p. 362 à 375.
SA VIE, SON SxiLON, SES AMIS, SES LETTRES. xxv
tentatrice d'une époque où tout poussait au vice, et où, la mode aidant, il était devenu honorable de se déshonorer. Madame du Deffand eût peut-être résisté à ces entraînements, si elle n'eût été dominée par l'invincible antipathie que , malgré ses qualités , lui inspirait un mari contre lequel tout tournait fatalement, et qui était « aux petits soins pour déplaire » . Le fin mot de tout cela, c'est que le marquis du Deffand, brave militaire, avait plus de bon sens que d'esprit et plus de bonté que de souplesse. C'était un de ces maris moyens, tempérés, qui ont partout, excepté auprès de leurs femmes, les succès assurés à l'honnête médiocrité. Pour un tel homme, madame du DefFand avait trop d'esprit et trop de nerfs. Il semble qu'elle ait pris un amant plutôt contre son mari que pour lui-même. Le héros de ce choix dédaigneux, où il entra plus d'ennui que d'amour et plus de coquetterie que d'illusions, fut, comme nous venons de le dire, Delrieu du Fargis.
Il n'y avait plus à hésiter. Le mari outragé, dignement, tristement, mit hors de chez lui l'épouse infidèle.
M Son mari l'a renvoyée , dit Matthieu Marais, toujours à la date de septembre 1722 , il n'a pu souffrir davantage ses galanteries avec Fargis, autrement Delrieu, fils du partisan Delrieu, dont on disait qu'il avait tant volé qu'il en avait perdu une aile. Voilà les gens qui ont les faveurs de la cour et nos rentes. Fargis est un des premiers courtisans du Régent et est de ses débauches. »
C'est surtout dans le Recueil de chansons de Maurepas , dans les Correspondances manuscrites du temps , que nous avons trouvé quelques détails sur ce Fargis , qui n'a point d'autre histoire que celle de la médisance et de la frivolité. Une satire de salon, un procès pour son nom , qui du scandale tombe dans le ridicule , les vicissitudes étranges d'une faveur qui va jusqu'à être de toutes les parties du Régent et, malgré l'obstacle d'une basse origine, le confident , et comme qui dirait le chambellan de ses débauches ; faveiu' suivie de disgrâces qui ne vont à rien moins qu'à être jeté dehors par les épaules : tels sont les événements, indignes de l'histoire , de cette vie qui appartient à la chronique et que nous ne lui disputerons pas.
Nous n'essayerons donc pas même d'esquisser le portrait de cet homme sans physionomie. Nous ne le suivrons pas dans les capricieuses évolutions d'une faveur de sérail. Nous nous bornerons à dire que celui que des couplets de 1 709 nous montrent comme alternant, dans les bonnes grâces de l'insatiable duchesse de Gesvres, avec l'Italien Donzi Vergagne , le comte d'Harcourt le sourd , le co-
XXV, MADAME DU DEl FAIND.
médien Baron, et celui qu'on appelait milord Colifichet^ — eut, en 1722, la bonne fortune, fort supérieure à son mérite, d'arrêter un moment le choix de madame du Deffand, qui rajeunit ainsi sa galante renommée , un peu surannée déjà.
A cette liaison si disproportionnée, Fargis gagnait trop pour que madame du Deffand pût ne pas y perdre. Mais je l'ai dit, elle se sauvait déjà, à force d'esprit et de tact, des situations les plus scabreuses. Elle commençait, d'ailleurs, à établir, par ses nombreuses relations, son crédit, et déjà son autorité. Nous la voyons traverser, en y laissant une fine odeur de femme supérieure , les sociétés les plus influentes du temps , et influentes par d'autres prestiges que celui d'une faveur galante. Elle est déjà liée avec tout ce qui, de ce Paris frivole et corrompu de la Régence, deviendra le Paris brillant, puissant et dominant de 1735. Madame du Deffand, qui a du flair et de la prévoyance , a ses amis du présent , ses amis de l'avenir , ses amis de goût et ses amis de nécessité. A la première catégorie appartiennent les maîtresses et les financiers, auxquels elle ne s'attache jamais assez pour tomber avec eux. A la seconde appartiennent les Ferriol , les Tencin , les Bolingbroke , ce petit monde hospitalier et spirituel de la Source où elle est souvent attendue , toujours désirée '. Le Régent ne peut durer longtemps. Ce gouvernement, qui est une insulte à la morale, aura la brièveté de cette vie, qui est un défi à l'apoplexie. Madame du Deffand se range déjà du côté de madame de Prie , qui va gouverner la France comme M. le Duc; mais elle est encore plus aimable pour Voltaire, dont le pouvoir , fondé sur le génie , sera éternel . Elle lui rend , par exemple , tout en satisfaisant son antipathie personnelle pour tout ce qui est exagéré , déclamatoire , le service de ridiculiser ce la Motte , malencontreux rival dont Vlnès de Castro fait insolemment pleurer tout Paris. Madame du Deffand écrit une parodie qui venge, par le rire des admirateurs eux-mêmes de la Motte et surtout de Baron , les sifflets qui ont affligé à la fois dans Voltaire le poète et l'amant , l'amant de mademoiselle de Gorsembleu et l'auteur d'^1 rtémire .
Matthieu Marais , classique acharné et qui abhorre le nouveau goût et la nouvelle mode des sentiments alambiqués , des néologjsmes prétentieux, des sujets empruntés aux littératures étrangères, approuve fort cette exécution maligne A' Inès de Castro , dont le
^ « Je compte que vous y viendrez (à la Source), je me flatte même de l'espérance d'y voir madame du Deffand. .. Lettre de lord Bolingbroke à madame de Fcrriol, 30 décembre 1721. (Lettres, édit. Grimoard, t. III, p. 151.)
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxvii
succès humilie en lui non l'ami de Voltaire , mais l'admirateur de Boileau.
Ce premier épisode de la vie littéraire de madame du Deffand mérite d'être esquissé.
« La Motte, dit Matthieu Marais à la date du 16 mars 1723, n'est pas content de son Romulus. Son génie pour le théâtre le pousse. Il a fait lîiès de Castro, pièce espagnole qu'il fera jouer après Pâques. Il l'a lue au Régent en présence de deux femmes, et on dit qu'ils y ont bien pleuré, et le lecteur lui-même pleurait. Pour moi, je dis qu'il n'y a dans cet homme-là ni le mot pour rire ni le mot pour pleurer. M. de Cambrai a dit, dans Téléjnaque , «« qu'il n'est pas permis de pleurer « ainsi. » L'esprit ne verse pas de larmes, c'est le cœur. »
Le 6 avril, la pièce est jouée à l'applaudissement et attendrissement universel. Le malin chroniqueur mêle à ce concert d'éloges son coup d'ironique sifflet.
«« Le mardi après la Quasimodo, on a joué, à la Comédie française, I?iès de Castro f de la façon de la Motte. Les avis sont partagés; les uns ont pleuré, les autres ont ri de voir pleurer, et la poésie n'a pas plu... »
Le 31 mai, Marais constate que «tout Paris retourne à Inès de Castro n .
« Baron, que l'on croyait mort ou avoir renoncé à la comédie, est remonté sur le théâtre tout de plus belle. Il n'a jamais si bien joué. C'est un prodige que cet homme, en qui l'action ne finit point. Les uns sont scandalisés de son retour, d'autres charmés. Il dit qu'il n'a d'autre métier pour vivre , et qu'il ne fait point de mal en jouant la comédie , qui le nourrit. La Motte est bien content de cette résurrection, qui remet sa pièce en honneur. »
C'est à ce moment que madame du Deffand vient en renfort à la minorité dissidente.
Marais annonce, à la date du P'juillet 1723, ce secours inespéré :
« Madame du Deffand, qui a de l'esprit et du badinage, s'est avisée de mettre la tragédie à'Inès en mirliton. L'idée est plaisante et tourne tout doucement en ridicule cette pièce tant vantée, qui est plutôt un roman qu'une tragédie. La Motte s'en console en disant qu'on a bien mis V Enéide en vers burlesques ; et il ressemble du moins à Virgile par cet endroit-là. On continue toujours de pleurer à cette pièce, sans s'apercevoir du faux qui y règne partout, et que c'est Baron qui fait pleurer et non les vers, qui ne sont pas des vers, mais une prose cadencée de roman oîi on a mis des rimes, que Baron fait sonner comme les meilleurs vers du monde. »
Enfin Marais se hasarde à aller voir , lui aussi , la pièce dont le succès est si controversé :
XXV MI MADAME DU DEFFAND
« J'ai vu la tragédie d'hiès, qui fait pleurer tout Paris. Je n'y ai point pleure. Les situations sont assez touchantes, mais les vers Lîches, plats, allongés ; il n'y a ni force, ni élégance, ni précision, et c'est à l'action de Baron et de la Duclos qu'est dû le succès. »
Et il enregistre avec un plaisir goguenard ce dernier affront à un succès qui le contrarie.
« Les comédiens italiens représentent une pièce cVAgiiês de ChaiUot, qui est une critique à'Inès de Castro. On y rit autant qu'on a pleuré à l'autre. »
Nous donnons à V Appendice, aux OEuvres diverses de madame duDeffand, cette parodie à' Inès de Castro^ sous la forme, populaire alors, de ces refrains pareils à des grelots appelés mirlitons. Nous n'avons pas pensé que cette lecture fût inutile à la connaissance approfondie du caractère de madame du Deffand et de son esprit. La pièce est loin d'être un chef-d'œuvre. Mais elle est ce qu'elle veut être , amusante et piquante. Gela suffit , et c'est un mérite assez grand pour qu'il ait pu faire l'envie d'une femme aussi spirituelle que madame de Staal ' .
Un autre épisode à noter de la jeunesse de madame du Deffand , c'est sa liaison avec niadame de Prie, maîtresse de M. le Duc ; liaison aussi courte que le pouvoir et que la vie de cette vive , spirituelle et coquette femme , que tuèrent de si bonne heure l'ambition et l'ennui. Cette amitié de madame du Deffand et de madame de Prie a cela de particulier, que bien loin d'être fondée sur l'estime ou même sur la sympathie , elle semble n'avoir eu d'autre mobile qu'une réciproque curiosité et qu'une malignité dont, sous le commode prétexte de franchise, elles ne s'épargnaient pas les traits. Toutes deux fines, railleuses, blasées, elles n'avaient trouvé d'autre remède à leur commun ennui que de passer le prochain, et, à défiiut de victimes, que de se passer elles-mêmes au fil de l'épigramme. Singulier commerce que celui où l'on ne s'embrassait que pour se déchirer, et où deux dilettantes de raillerie , deux raffinées sans illusions , s'entre-becquetaient comme les pies-grièches , de façon à se crever les yeux !
Quand madame de Prie tomba, entraînée dans la chute de son farouche et docile amant, M. le Duc, et dut, à vingt-huit ans , aller s'ensevelir dans une retraite sans honneur, sans amour et sans
* Elle écrivait à madame du Deffand elle-même : « Les facéties ont un succès plus sûr et bien plus général que les choses plus travaillées; mais n'en fait pas qui veut. Il me serait aussi impossible de faire une jolie farce qu'une belle tragédie. »
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxix
espérance , madame du Deffand crut devoir payer aux convenances le tribut d'une marque de dévouement et de fidélité à cette inconsolable exilée dont elle avait partagé la bonne fortune. Elle accompagna donc madame de Prie à cette maison de Gourbépine, en Normandie , où la favorite déchue devait bientôt mourir d'une mort désespérée, qui laisse hésiter entre la maladie et le suicide.
Il nous est demeuré quelques détails caractéristiques sur ce séjour, où madame du Deffand, dans son égoïsme déjà impitoyable, semble être venue plutôt pour se venger de son amie que pour la consoler, et plutôt pour exercer sur elle sa causticité que pour lui témoigner son dévouement.
« Une lettre de cachet, dit Lemontey *, ensevelit la marquise de Prie (juin 1726). Elle y fut accompagnée par madame du Deffand, son émule en beauté, en galanterie et en méchanceté. Ces deux amies s'envoyaient mutuellement chaque matin les couplets satiriques qu'elles composaient l'une contre l'autre. Elles n'avaient rien imaginé de mieux, pour conjurer l'ennui, que cet amusement de vipères. »
Il n'y a pas moyen d'en douter : c'est madame du Deffand ellemême qui nous l'apprend, dans sa lettre à Horace Walpole, du mercredi saint 22 mars 1779.
«Vous n'êtes pas plus gai que moi, mon ami; ce goût pour la retraite, cette aversion pour la société, par l'ennui que vous cause la conversation, me prouvent la vérité d'un vers très-beau et très-harmonieux que je fis, il y a cinquante-quatre ans, étant à Gourbépine avec madame de Prie, qui y était exilée. Le voici; mais il faut vous dire la chanson entière et ce qui l'amena. Nous nous envoyions tous les matins un couplet l'une contre l'autre. J'en avais reçu un sur un air dont le refrain était : Tout va cahin-caha; elle l'appliquait à mon goût. Je lui fis ce couplet, qui est absolument du genre des vers de Chapelain, auteur de la Pucelle, sur l'air : Quand Moïse fit défense :
Quand mon goût au tien contraire.
De Prie, te semble mauvais.
De l'écrevisse et sa mère Tu rappelles le procès.
Pour citer gens plus habiles.
Nous lisons aux Evangiles :
Que paille en l'œil du voisin Choque plus que poutre au sien.
Suard, à son tour, nous a laissé un croquis des conversations que pouvaient avoir entre elles deux personnes qui jouaient ainsi au volant, d'une chambre à l'autre, avec des épigrammes.
* Histoire de la Régence^ t. II, p. 261.
XXV MADAME DU DEFFAND
« Causant un jour avec madame du DefFand, elle se plaignait trèsamèrement de M. d'Alincourt. « Je ne vous conseille pas, lui dit madame ). du Deffand, de donner trop d'éclat à vos plaintes. » — « Pourquoi „ donc? » — « C'est que le public interprète fort mal les plaintes entre ,. gens qui se sont aimes. » — « Comment! est-ce que vous croyez aussi, ,. comme les autres, que j'aie été bien avec M. d'Alincourt? " — « Mais .) sans doute, » répond madame du DefFand. Et voilà madame de Prie à se récrier contre cette calomnie, à donner mille raisons pour s'en justifier. Madame du DefFand écoutait très-froidement cette apologie. « Vous .. n'êtes pas convaincue? » — «* Non. » — « Et sur quoi donc jugez-vous » que M. d'Alincourt a été mon amant? » — « C'est que vous me l'avez » dit. » — « Vraiment ! je l'avais oublié, » répondit tranquillement madame de Prie. «
Dès 1725, nous trouvons des traces des relations entre Voltaire et madame du Defïand , traces surtout multipliées depuis 1732, époque de leurs rencontres fréquentes à Sceaux.
La Correspondance de l'homme auquel, en femme et intellectuellement parlant, madame du Defïand ressembla le plus, nous la montre profitant , en 1 725 , au château de la Rivière-Bourdet , aux environs de Rouen, de l'hospitalité d'une amie de Voltaire, qui fut même pour lui quelque chose de plus, la présidente de Dernières .
a Je m'imagine , écrit-il à la présidente , que vous faites des )) soupers charmants, » et il applique à nos deux spirituelles gourmandes ces vers de Voiture :
Que vous étiez bien plus heureuses Lorsque vous étiez autrefois Je ne veux pas dire amoureuses :
La rime le veut, toutefois.
Il ajoute : « Je préférerais bien votre cour à celle-ci (de Fontai- » nebleau) , surtout depuis qu'elle est ornée de madame du Deffand. . . >j Quand on est avec madame du Deffand et M. l'abbé d'Amfre- » ville, il n'y a personne qu'on ne puisse oublier.
Un jour, avec la liberté un peu impertinente de l'après-dînée , il lui adressait, avec cette inscription atténuante : « Fait chez vous, ce ^janvier, après dîner, » cet impromptu cavalier :
Qui vous voit et qui vous entend Perd bientôt sa philosophie.
Et tout sage avec du DefFand Voudrait en fou passer sa vie.
En 1728, à trente-deux ans, madame du Deffand n'avait encore rien perdu de ce pouvoir fascinateur qui s'appuyait à la fois sur une jolie figure et beaucoup d'esprit. L'un et l'autre lui faisaient des amis qui n'eussent pas mieux demandé que de devenir ses amants.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxi
Mais soudain convertie par le salutaire dég^oût de l'expérience, elle résolut de se ranger, et de profiter du congé qui l'avait débarrassée d'un tiers importun (sans doute toujours Delrieu du Fargis), pour rentrer avec son mari. Mademoiselle Aïssé , une amie qui honore, malgré l'unique faiblesse, madame du Deffand, s'indigne avec trop de rigueur de l'insuccès, facile à prévoir, d'une démarche si raisonnable mais si imprévue, pour qu'on ne pense pas qu'elle l'avait conseillée et inspirée. Elle aimait madame du Deffand, dont sa grâce, ses malheurs , son bon sens délicat , sa naïveté touchante , avaient fondu la glace critique et apprivoisé le cœur, au point de la rendre capable de dévouement. Elle avait poussé la sollicitude , et c'est là un trait des mœurs du temps où tout , même le bien , a sa pointe fatale de corruption, jusqu'à essayer de lui donner un ami (et l'on sait trop ce que veut dire ce mot, d'homme à femme , avant cinquante ans) digne d'elle dans la personne du président Berthier de Sauvigny ' , qui la poursuivait elle-même de flammes platoniques, mais indiscrètes. A l'avantage d'être débarrassée se joignait donc à ses yeux l'avantage de pourvoir convenablement son amie de l'indispensable sigisbé.
« Je suis parvenue, dit la Gircassienne devenue Française et très- Française, à lui faire faire connaissance avec madame du Deffand. Elle est belle, elle a beaucoup de grâces ; il la trouve aimable : j'espère qu'il commencera un roman avec elle qui durera toute la vie ^. «
C'est en décembre 1728 qu'éclata ce nouveau scandale , qui peint au vif madame du Deffand, et qui marqua sa réputation d'une note fâcheuse , que douze années de réserve et de décence n'effacèrent que peu à peu. L'officieuse mademoiselle Aïssé était allée à la quête d'une maison où madame du Deffand pût trouver un appartement convenable ' , et elle se flattait de l'espoir qu'une réconciliation conjugale inaugurerait heureusement cette nouvelle demeure. Elle a raconté sa déception en ces termes :
« Je veux vous parler de madame du Deffand; elle avait un violent désir, pendant longtemps , de se raccommoder avec son mari ; comme elle a de l'esprit, elle appuyait de très-bonnes raisons cette envie; elle agissait dans plusieurs occasions de façon à rendre ce raccommodement désirable et honnête. Sa grand'mère meurt*, et lui laisse quatre mille
* Probablement le président à la cinquième chambre des requêtes, mort en
2 Sans doute « en tout bien tout honneur » , mais on ne le dit pas. Lettres (TAïsaé^ éd. Ravenel, p. 163.
•^ Lettres j p. 185.
^ Elle mourut à Paris, le 11 juin 1728, âgée de quatre-vingt-deux ans.
,xxxii MADAME DU DEFFAIND.
livres do rente; sa fortune devenant meilleure, c'était un moyen d'offrir à son mari un ëtat plus heureux que si elle avait été pauvre. Comme il n'était point riche, elle prétendait rendre moins ridicule son mari de se raccommoder avec elle, devant désirer des héritiers. Gela réussit comme nous l'avions prévu. Elle en reçut des compliments de tout le monde. J'aurais voulu qu'elle ne se pressât pas autant; il fallait encore un noviciat de six mois, son mari devant les passer naturellement chez son père. J'avais mes raisons pour lui conseiller cela; mais comme cette bonne dame mettait de l'esprit, ou, pour mieux dire, de l'imagination au lieu de raison et stabilité, elle emballa la chose de manière que le mari amoureux rompit son voya^^e et vint s'établir chez elle, c'est-à-dire à dîner et souper; car pour habiter ensemble elle ne voulut pas en entendre parler de trois mois, pour éviter tout soupçon injurieux pour elle et son mari. C'était la plus belle amitié du monde pendant six semaines; au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie, et a repris pour son mari une aversion outrée ; et sans lui faire de brusqueries , elle avait un air si désespéré et si triste, qu'il a pris le parti d'aller chez son père. Elle prend toutes les mesures imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement toute l'infamie de ses procédés ; elle a voulu, par instances et par pitié, me toucher et me faire revenir à ses raisons; j'ai tenu bon, j'ai resté trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usage pour que je ne l'abandonnasse pas. Je lui ai dit que le public s'éloignait d'elle comme je m'en éloignais; que je souhaiterais qu'elle prît autant de peine à plaire à ce public qu'à moi; qu'à mon égard, je le respectais trop pour ne lui pas sacrifier mon goût pour elle. Elle pleura beaucoup, je n'en fus point touchée. La fin de cette misérable conduite, c'est qu'elle ne peut vivre avec personne, et qu'un amant qu'elle avait avant son raccommodement avec son mari, excédé d'elle, l'avait quittée; et quand il eut appris qu'elle était bien avec M. du Deffand, il lui a écrit des lettres pleines de reproches; il est revenu, l'amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints. La bonne dame n'a suivi que son penchant, et sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari; elle a obligé ce dernier à abandonner la place. Il n'a pas été parti, que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amies; elle ne sait plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la tête des gens, pour faire croire qu'elle n'est pas abandonnée ; cela ne réussit pas : l'air délibéré et embarrassé règne tour à tour dans sa personne. Voilà où elle en est, et où j'en suis avec elle. »
Madame du Deffand ne semble pas avoir gardé rancune à mademoiselle Aïssé de la sévérité de ses reproches, et c'est ici le lieu d'admirer qu'une personne de son rang et de son caractère ait supporté rhumiliation de s'entendre gourmander par une femme que sa condition dans la maison de Ferriol élevait à peine au-dessus de la haute domesticité, mais qui, par l'esprit et le tact, s'était fait une autorité. Cette autorité, on la subissait naturellement, et par le charme même qu'elle y savait mettre. Sans cette séduction irrésis-
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxni
tible, elle eût pu trouver des rebelles, car elle-même ne s'était pas défendue des faiblesses de son sexe et de son temps. Le chevalier d'Aydie avait fait céder l'orgueil de sa vertu, et la passion avait mêlé ses flammes à sa précoce raison. Aïssé était amante et mère , et cependant les Parabère, les Tencin, les du Deffand , se courbaient avec une sorte de respect sous les arrêts de cette personne étrange , inspirée , angélique , dont une unique faute semblait encore relever la vertu , comme une tache unique fait ressortir la blancheur de l'hermine. Hermine humaine, Aïssé devait mourir du combat de ses principes et de ses désirs, de ses regrets et de ses remords. Elle devait mourir de cette impossibilité d'avouer son amant et sa fille. La maladie qui devait l'emporter précipita sa résolution de déta- 'chement absolu, d'héroïque renoncement, et fit une jeune sainte de cette martyre de l'amour et du devoir. Cette maladie était surtout morale, et voilà pourquoi les médecins n'y comprenaient rien. Elle s'appelle la maladie du sacrifice. La foi seule en peut adoucir les tourments. Aïssé le sentit, et son âme terrestre et profane , sa passion en un mot, semble s'exhaler dans ce dernier regret. « Il m'a n appris (M. Saladin) le mariage de mademoiselle Ducrest avec » M. Pictet. Ah ! le bon pays que vous habitez, où l'on se marie «quand on sait aimer, et quand on s'aime encore. Phlt à Dieu » qu'on en fit autant ici ! » A partir de ce moment , Aïssé n'a plus qu'une âme, la céleste, celle qui aspire uniquement à Dieu. Elle se donne tout entière à des pensées de repentir , de confession , de pénitence, de salut. Et quelles sont les amies dévouées, les ingénieuses complices qui secondent ses projets comme on favorise une évasion , qui la dérobent à l'inquisition de miadame de Ferriol et de madame de Tencin , à la vigilance de leur garde de dévotes , qui arrachent enfin cette belle proie au confesseur moliniste , au confesseur de madame de Ferriol, dont elle est plus occupée que des médecins. C'est, avec le chevalier, madame de Parabère et madame du Deffand. Oui, vraiment, la pétulante et étourdie Parabère, qui s'appelle Madeleine, et qui veut qu'on lui pardonne parce qu'elle a beaucoup aimé, celle à qui le Régent disait: u Tu auras beau 5» faire, tu seras sauvée. » Oui, vraiment, madame du Deffand, cette femme qu'on dit si sèche, si vindicative, si sceptique. Aïssé ellemême ne peut s'empêcher de s'en étonner et d'y voir une sorte de coup de grâce.
« Vous serez étonnée quand je vous dirai que mes confidentes et » les instruments de ma conversion sont mon amant , mesdames de » Parabère et du Deffand , et que celle dont je me cache le plus ,
xxriv MADAME DU DEFFAND.
» c'est celle que je devrais regarder comme ma mère. Enfin , ma- )) dame de Parabère l'emmène dimanche, et madame du DefFand )j est celle qui m'a indiqué le P. Boursault, dont je ne doute pas que » vous ayez entendu parler. Il a beaucoup d'esprit, bien de la con- » naissance du monde et du cœur humain , il est sag^e, et ne se pique » point d'être un directeur à la mode. Vous êtes surprise, je le vois, )) du choix de mes confidentes; elles sont mes gardes, et surtout » madame de Parabère , qui ne me quitte presque point et a pour » moi une amitié étonnante ; elle m'accable de soins , de bontés et » de présents. Elle , ses gens , tout ce qu'elle possède, j'en dispose » comme elle et plus qu'elle. Elle se renferme chez moi toute seule » et se prive de voir ses amis. Elle me sert sans m'approuver ni » me désapprouver, c'est-à-dire m'a écoutée avec amitié , m'a offert » son carrosse pour envoyer chercher le P. Boursault, et, comme » je vous l'ai dit, emmène madame de Ferriol pour que je puisse » être tranquille. Madame du Deffand , sans savoir ma façon de «penser, m'a proposé d'elle-même son confesseur. Je ne doute M point que ce qui se passe sous leurs yeux ne jette quelque étin- » celle de conversion dans leur âme. Dieu le veuille ' ! »
Le bizarre conflit d'inçompatibihté d'humeur, si sévèrement jugé par mademoiselle Aïssé , finit par une séparation judiciaire et définitive , dont la date est inconnue , entre le mari , la femme et l'amant. M. du Deffand se résigna silencieusement à un veuvage anticipé. M. Delrieu du Fargis chercha et trouva dans madame de Sabran une maîtresse qui eût moins de scrupules ou plutôt moins de caprices , et il noua avec cette femme originale , autre épave de la satiété du Régent , une liaison à laquelle il demeura fidèle jusqu'à sa mort (février 1733). Pour madame du Deffand, fatiguée de ces secousses, désireuse d'achever sa jeunesse dans une cour sans orages, et une passion sans épreuves, Sceaux, sa châtelaine et sa société lui offraient le port le plus désirable après les naufrages de l'intrigue et de l'amour: une princesse spirituelle qui n'était plus rien que par l'esprit et qui se pliait de plus en plus à la nécessité de plaire ; une confidente maligne et discrète, madame de Staal, et un amant sans exigences d'aucune espèce, plus commode et plus sûr qu'un mari, le président Ilénault. Son entrée dans la vie de madame du Deffand, si modeste qu'elle n'a point de date , en marque la seconde phase, celle des relations brillantes, des hospitalités choisies, des amitiés honorables, de l'aisance tranquille , de la réputation croissant avec l'autorité, celle qui prépare le
1 Lettres d' Aïssé, p. 268, 269.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxv
double titre de madame du Deffand à la considération des contemporains et à l'admiration de la postérité, son salon et ses lettres.
C'est à Sceaux que se noua définitivement et se consacra, par une tolérance semblable à de l'estime , ce commerce intime , quasi conjugal, de madame du Deffand et du président Hénault; union fort peu scandaleuse , d'ailleurs , de deux personnes qui avaient les mœurs de leur temps sans en avoir les vices, et qui se rencontrèrent, calmées à la fois par la raison et par l'expérience, à cette heure tempérée de la vie, à cet automne serein , où l'esprit, le cœur et les sens touchent au désirable équilibre , où l'amour n'est qu'une transition à l'amitié, et où la possession de tous les droits semble plutôt destinée à enlever son dernier prétexte à la médisance qu'à le lui fournir: car la médisance se tait là où elle n'a rien ni à deviner, ni à supposer, ni à contrarier.
Nous n'avons à tracer ici ni le tableau de la cour de Sceaux , fort éclaircie par la disgrâce , ni celui de cette vie brillante et tranquille où les jeux du théâtre ont remplacé les hasards de l'intrigue, ni le portrait de la duchesse du Maine et de son président ordinaire , le président Hénault , chez qui une ambition purement littéraire avait déjà remplacé toutes les autres. Quoique celui-ci tienne une grande et durable place dans l'existence de madame du Deffand, et que son^ aimable et spirituelle figure soit de celles qui tentent le crayon, nous nous souviendrons qu'il ne nous appartient que par ses côtés intimes, privés, domestiques en quelque sorte, et laissant de côté le magistrat , l'historien et même le courtisan , nous ne parlerons que de l'homme en tant que sa liaison avec madame du Deffand , ses lettres et son influence le placent directement et en quelque sorte inévitablement sous la portée de notre observation.
Né en 1685, le président Hénault avait, vers 1730, quarantecinq ans, et il était encore plus jeune par le caractère, l'esprit, l'étemel sourire , que cette femme de trente-quatre ans, trop clairvoyante pour être heureuse, dont l'âme avait déjà les rides qu'évita longtemps son visage.
Il avait été , de son propre aveu, fort galant et fort dissipé , et quand on lit la confession anodine de ses Mémoires , et qu'on la compare aux indiscrétions des chroniqueurs et des sottisiers , on trouve qu'il ne s'est peint qu'en buste , et qu'il a mis de la coquetterie dans son repentir.
XXXVI MADAME DU DEFFAND
Donc avec plus d'esprit que de tempérament , le président Hénault , à une époque où il était de bon ton d'avoir des maîtresses , avait suivi de son mieux, d'un pas un peu essoufflé, les prouesses de ces Hercules de l'orgie: les Riom, les Richelieu, les d'Alincourt, les Soubise. Il avait été lui aussi, mais avec tact et avec grâce, un roué. Il avait eu des succès profanes, des bonnes fortunes fort enviables , sauf à se dérober parfois au triomphe et à reculer devant sa victoire. De tout temps, il avait passé pour être plus audacieux que solide et plus heureux que vaillant. Mais cela même ne déplaisait pas, et empêchait les grands seigneurs de s'offenser des avantages d'un robin. Sa gloire était de celles qui font sourire. Il appartenait à ce groupe spirituel , politique , académique , gourmand , de magistrats ambitieux , lettrés et faciles , élite souriante du lourd parlement, brillante avant-garde qui portait avec toute l'élégance de la cour les graves traditions du corps : les Caumartin , les d'Argenson, les Maisons, les Chauvelin, les Fallu, les Brossoré, dignes élèves et favoris du magistrat courtisan par excellence , le premier président de Mesme ' .
Quand on félicitait le Régent sur ses conquêtes et qu'on lui faisait compliment sur ses bonnes fortunes : « Pourquoi n'en aurais-je )) pas , 5) répondait-il à ceux qui lui en faisaient leur cour , avec sa malicieuse bonhomie, « pourquoi n'en aurais-je pas? le président » Hénault et le petit Fallu en ont bien ! » Et il voulait dire par là qu'avec de l'esprit et de la bonne volonté, on triomphe en amour de tous les obstacles, de la figure, de la naissance, de l'état et même de la faiblesse.
« L'un est, dit Marais, qui nous rapporte à la date du 21 juin 1721 cette ironique excuse du Régent, qui ne se défendait guère que par des épigrammes, président des enquêtes, l'autre conseiller au parlement, et ils ont tous deux bien de l'esprit, mais ne sont pas tailles en gens galants. »
Nous trouvons dans les recueils spéciaux plus d'une histoire de nature à confirmer ce mot du Régent ; et plus d'une aventure amoureuse de l'aimable président, plus d'une mésaventure conjugale de sa sœur , maîtresse du prince de Conti , que son mari souffleta un jour publiquement, en pleine église, ont trouvé leur écho dans les commérages rimes où Jonqtiette (madame de Jonsac) et le « bourgeonné président » reçoivent leur petit charivari fescennin.
1 Mais qui inspiraient moins de confiance au pratique Dubois. Voir Mé^ du président Hénault^ p. 61.
moires
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxvn
Nous savons aussi par Marais , malin divulgateur des médisances du banc des anciens au Palais, que le président Hénault fut à son tour l'amant, plus militant et même plus souffrant que triomphant, de cette luxurieuse et robuste maréchale d'Estrées , dont les débordements et les bons mots ont amusé et scandalisé parfois la Régence elle-même. C'est cette même femme , funeste au Parlement , acharnée à pervertir la robe, qui avait tué sous elle le savant et voluptueux avocat général Chauvelin , impuissant à tenir assez égale la balance entre le plaisir et le travail. C'est elle qui appelait familièrement le chancelier d'Aguesseau u mon folichon » , et avait failli faire perdre la tête à ce grand homme. Le président Hénault n'échappa point à ces envies de grosse femme ; mais une heureuse disgrâce, un méprisant congé, rendirent bientôt à la vie et à la liberté cet insuffisant rival d'un comte de Roussillon. C'est la revanche des armes. Cédant togœ armis. Mais écoutons Marais, à la date de juin 1722.
« La maréchale d'Estrées avait pris le président Hénault pour son amant. Elle l'a quitté et a pris à sa place le comte de Roussillon, qui est un jeune seigneur franc-comtois, riche et assez bien fait, quoiqu'on lui trouve les jambee trop grosses et le nez plat. On a dit que la maréchale avait fait tout d'un coup un grand saut de Hainaut en Roussillon. La bonne fortune de la maréchale (si bonne fortune il y a) reste à Roussillon. Le président doit faire une élégie sur cette quitterie. »
Et en attendant, les chansonniers saluaient cette disgrâce et cette retraite d'une salve de couplets narquois , et ces couplets sont tels qu'il est déjà assez compromettant d'en donner l'adresse ' .
Il y aurait peu de charité à insister davantage sur ces antécédents frivoles d'une carrière qui n'a pas été sans gloire et sur ces petites ombres d'une figure qui a eu ses rayons. En 1730, le président Hénault, ami de d'Argenson, ami de Voltaire, se retirait peu à peu du tourbillon profane où il avait vécu, pour se réserver, sans infidélité et sans regret , au meilleur monde d'alors , et il jouissait d'une considération et d'un crédit supérieurs à ce qu'en donnent la fortune et même les charges , et dont le mérite revient surtout en lui à l'homme d'esprit, de tact et de goût.
On peut juger de ses agréments et de ses mérites, que contestèrent
1 Recueil Maurepas, t. XVI, p. 48. Juin 1722. (Biblioth. imp., manusc.)
■ 2 II ne {Tarda de ses anciens péchés mignons que le goût de l'Opéra et des
choses de théâtre, prétexte de fréquents conflits entre madame du Deffand et
lui, qu'elle mit longtemps à lui pardonner, et qui l'exposa maintes fois aux
brocards des pamphlétaires spéciaux. Voir dans Barbier, t. III, p. 9, et t. VIII.
xxxTiii MADAME DU DEFFAND.
seuls le malin Voltaire et le bilieux d'Alembert , par ces deux portraits, écrits à diverses dates, par deux hommes dont le jugement n'était point facile à surprendre, et qui, l'un à force d'être difficile, l'autre à force d'être honnête, ont fait à leurs éloges une autorité particulière.
« Cet ouvrage {V Abrégé chronologique) ^ écrit le duc de Luynes à la date du 24 mai 1744, qui est le fruit d'un travail immense, a été composé par M. le président Hénault, l'un des quarante de l'Académie française. M. le président Hénault, qui a toujours vécu dans la trèsbonne compagnie , et qui a toujours paru se livrer beaucoup aux plaisirs de la société, a cependant infiniment lu, et ayant toujours eu pour objet de travailler à ce qui regarde le droit public et l'histoire depuis grand nombre d'années, il a fait continuellement des extraits qui sont le fondement de l'ouvrage qu'il vient de donner. C'est l'homme du monde qui sait le plus dans presque tous les genres , au moins dans les genres agréables et utiles à la société. La galanterie, les grâces dans l'esprit, les charmes de sa conversation, le talent de paraître s'occuper avec plaisir, même avec passion, de ce qu'il sait plaire à ses amis, celui de savoir choisir dans une histoire les faits intéressants et les plus dignes de curiosité, de beaucoup dire en peu de paroles, l'élégance, l'éloquence, les traits, les portraits, c'est le caractère de M. le président Hénault, et il sera aisé d'en juger par son livre. Il jouit d'un revenu considérable ; il a une jolie maison, qu'il a achetée depuis peu d'années, dans la rue Saint-Honoré. Il donne à souper très-souvent, fait fort bonne chère à grand nombre d'amis, et vit avec tout ce qu'il y a de plus considérable et de plus aimable en hommes et en femmes * . »
Le marquis d'Argenson , frère du meilleur ami du président Hénault, mais qui n'était pas son ami au point de le gâter, en a tracé une autre esquisse, d'un trait plus familier, d'une indiscrétion plus profane et d'une bienveillance quelque peu ironique ' .
« Son caractère, surtout quand il était jeune, paraissait fait pour réussir auprès des dames, car il avait de l'esprit, des grâces, de la délicatesse et de la finesse. Il cultive avec succès la musique, la poésie et la littérature légère. Il n'est jamais ni fort, ni élevé, ni fade, ni plat. Il y a de grandes dames qui lui ont pardonné le défaut de naissance , de beauté et même de vigueur. Il s'est toujours conduit, dans ces occasions, avec modestie, ne prétendant qu'à ce à quoi il pouvait prétendre. On n'a jamais exigé de lui que ce qu'il pouvait aisément faire. "
Voilà bien le président Hénault tel qu'il dut être, à cet automne heureux de sa vie que marque l'année 1 730 , et que vient encore embellir cette liaison suprême avec madame du Deffand , si douce à la fois à l'épicui-ien de mœurs et d'esprit. Ses agréables et super-
^ Mémoires du duc de Luynes ^ t. V, p. 444, 445. 2 T. V, p. 91, 92 (édit. Jonnet.)
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxix
ficiels Mémoires , qui {^lissent sur toutes choses avec une aisance uniforme , donnent l'exacte idée de la conversation et du commerce de cet homme souple et brillant, à qui le besoin et le désir de plaire ont fait comme un souriant génie , et qui glisse si légèrement , si gracieusement à travers les hommes , les femmes et les choses de son temps.
C'est à Sceaux que dut se nouer étroitement cette liaison peu à peu ébauchée en diverses rencontres, et dont la Correspondance de 1 742 , entre madame du Deffand et le président Hénault, marquera l'apogée.
Mais c'est au président lui-même que nous demanderons quelques détails à la fois familiers et discrets sur cette période de sa vie ; c'est lui qui nous dévoilera à demi le tableau de cette seconde jeunesse d'un homme éternellement jeune , que domine la figure de madame du Deffand , à laquelle le château et le parc de Sceaux servent de fond.
En 1730, le président Hénault était de l'Académie française, depuis le 10 août 1723, date de la mort du cardinal Dubois, qu'il y avait remplacé. Il était l'ami de Voltaire, pour lequel il avait sacrifié une paire de manchettes , brûlées au foyer où l'irascible poëte, exaspéré par une plaisanterie de M. de la Paye, avait jeté le manuscrit de la Henriade que lui rendit, non sans s'être quelque peu brûlé, son officieux admirateur. Voilà pour son esprit. En 1727 il avait perdu sa sœur , madame de Jonsac , et en 1 728 sa femme , mademoiselle de Montargis , petite-fille de Mansart, « douce, simple, ') l'aimant uniquement, crédule sur sa conduite, qui était 7in peu V irrégulière , mais dont la crédulité était aidée par le soin extrême " qu'il prenait à l'entretenir , et par l'amitié tendre et véritable ') qu'il lui portait ' . »
Vainement pressé de se remarier , et découragé par un premier échec auprès de madame d'Athys, qui lui préféra le président Ghauvelin, neveu du garde des sceaux de ce nom, le président avait concentré toutes les puissances de son cœur dans une affection obscure et douce, dont il a discrètement entr'ouvert les voiles.
En 1761 , à l'âge de soixante-seize ans, il traçait d'une main émue , et avec une tendresse dont on ne l'aurait point cru capable, le portrait « de cette amie , la plus ancienne et la plus fidèle » qu'il était à la veille de perdre, et dont il faut dire un mot, parce qu'elle nous explique son indifférence apparente dans sa liaison avec ma-
^ Mémoires, p. 134.
XL MADAME DU DEFFAIND
dame du Deffand , qui ne posséda jamais que l'esprit de celui dont madame de Castelmoron avait absorbé le cœur.
« C'est bien ici, dit-il, l'occasion de répandre mon cœur et de faire connaître une personne digne de l'estime et de l'attachement de tous ceux qui font cas de la vertu.
« Madame de Castelmoron a été, depuis quarante ans, l'objet principal de ma vie. Elle a éprouvé toutes les différentes situations où je me suis trouvé par le sentiment de la plus sincère amitié. Elle a ressenti mes joies, elle a partagé mes peines, elle a été mon asile dans mon ennui, dans mes chagrins ; elle a adouci mes douleurs dans des maladies aiguës que j'ai éprouvées; je serais seul, sans elle, dans le monde. Je n'ai point connu d'âme plus raisonnable, d'esprit plus solide, de jugement plus sain; son cœur ne respire que pour ses amis; aussi n'en a-t-elle point qui l'aime médiocrement. Elle se compte pour rien et ignore l'exigence; sans envie, sans jalousie, sans prétention, elle ne vit que pour les autres. Jamais je n'ai pris de parti sans son conseil; ou, si j'ai manqué de la consulter, je m'en suis repenti. Sa santé délicate m'inquiète à tous moments ; mais si son corps est faible , son âme est courageuse. Tous les genres de malheurs elle les a éprouvés, toujours sans se plaindre et avec une patience qui tromperait tout autre que ses véritables amis. Ah! mon Dieu, quand j'écrivais ce portrait, qui m'aurait dit que j'étais si près du plus grand malheur de ma vie? Madame de Castelmoron est morte le 3 novembre, jour de saint Marcel 1761. Je l'avais quittée la veille, à minuit; je venais d'envoyer savoir des nouvelles à neuf heures du matin; elle m'avait fait dire qu'elle se trouvait assez bien. Elle venait de dicter une lettre fort gaie à sa fille, l'abbesse de Caen *.
» Lorsque tout à coup, vers les onze heures, on vint me chercher, en me disant qu'elle avait perdu connaissance. J'y cours , je la trouve sans
espérance ; nul signe de vie, nul sentiment Elle vécut jusqu'à
onze heures du soir. Elle avait fait ses dévotions la veille. Son confesseur, le curé de Saint-Roch, qui ne la quitta point, me dit qu'il allait prier Dieu pour elle , ou plutôt lui demander son intercession , car il la regardait comme une sainte. Tout est fini pour moi, il ne me reste plus qu'à mourir^. »
Un homme qui trouvait une telle éloquence de désespoir pour écrire l'oraison funèbre d'une femme qui n'était pas madame du Deffand, devait être pour elle le plus médiocre des amants, et même, de plus en plus, le plus médiocre des amis. Aussi verronsnous se dénouer, dans une de ces indifférences progressives qui sont la punition des passions égoïstes , cette liaison qui , sur la fin , ne
* C'est cette abbesse qui fut plus tard l'amie de Charlotte Corday. Elle était tante de ce jeune et heau colonel de Belzunce, une des premières victimes des fureius populaires. On a prétendu que le désespoir de cette mort prématurée avait mis à la main de Charlotte Corday, dont le cœur avait été attendri par la {{race et les manières de M. de Belzunce, le poignard vengeur qui perça dans Marat l'instigateur des fureurs révoludonnaires.
2 Mémoires y p. 156.
SA VIE, .S0^^ SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xu
tenait plus que par un reste d'habitude. Mais nous sommes en 1730 ; nous sommes à Sceaux, nous sommes aux dernières illusions de la dernière jeunesse. Revenons bien vite aux débuts heureux et charmants de ce commerce intime, dont il nous aura suffi, pour le caractériser, de raconter, par la plus utile des anticipations, la fin si terne et si lang^uissante.
Madame du Deffand , à qui l'esprit avait déjà commencé une sorte de popularité plus enviable alors que la réputation , fut, parmi les dernières hôtesses de Sceaux, la plus attirée, la plus caressée , la plus choyée, la plus désirée. La duchesse du Maine, pour s'assurer ses faveurs, descendit jusqu'à la flatterie, et ce qui est bien plus difficile, jusqu'à la complaisance, humiliant son égoïsmeet son esprit devant un esprit et un égoïsme supérieurs.
«' Madame du Deffand n'avait point d'autre maison, dit le président Hénault', que celle de Sceaux, où elle passait toute l'année; et elle n'en sortit qu'après la mort de M. et madame du Maine. L'hiver, elle le passait dans une petite maison, dans la rue de Beaune, avec peu de compagnie. Dès qu'elle fut à elle-même, elle eut bientôt fait des connaissances; le nombre s'en aug^menta, et de proche en proche, à force
d'être connue, sa maison n'y put suffire. On y soupait tous les soirs
Jamais femme n'a eu plus d'amis ni n'en a tant mérité. L'amitié était en elle une passion qui faisait qu'on lui pardonnait d'y mettre trop de délicatesse. La médiocrité de sa fortune, dans les commencements, ne rendait pas sa maison solitaire. Bientôt il s'y rassembla la meilleure compagnie et la plus brillante ; et tout s'y assujettissait à elle. Son cœur était noble , droit et généreux : combien de personnes , et de personnes considérables, pourraient le dire! >»
Les autres traits de ce portrait appartiennent aux derniers temps et nous les réservons pour plus tard , de mênfie que ceux qui , dans le portrait suivant du président Hénault par madame du Deffand elle-même, ne sont pas de sa vive et brillante maturité, et ne sauraient convenir qu'à sa physionomie définitive.
« Pourquoi ne parlerais-je pas de moi? dit le président lui-même. Voici mon portrait en beau et trop beau par madame du Deffand. Je le donne d'autant plus volontiers qu'on y entrevoit une critique assez fine et qui ne me fait pas plus d'honneur que de raison. »
Voici donc ce portrait, qui a eu la bonne fortune d'être trouvé également ressemblant par l'auteur et par le modèle :
« Toutes les qualités de M. le président Hénault et même tous ses défauts sont à davantage de la société ; sa vanité lui donne un
* Mémoires , p. 112.
xMi MADAME BU DEFFAND.
extrême désir de plaire , sa facilité lui concilie tous les différents caractères, et sa faiblesse semble noter à ses vertus que ce quelles ont de rude et de saitvage dans les autres.
« Ses sentiments sont fins et délicats ; mais son esprit vient trop souvent à leur secours pour les expliquer et les démêler ; et comme rarement le cœur a besoin d'interprète , on serait tenté quelquefois de croire qu'il 7ie ferait que penser ce quils'imacjine sentir. Il paraît démentir M. de la Rochefoucauld , et il lui ferait peut-être dire aujourd'hui que le|cœur est souvent la dupe de l'esprit.
)i Tout concourt à le rendre l'homme du monde le plus aimable : il plaît aux uns par ses bonnes qualités, et à beaucoup d'autres par ses défauts.
n II est impétueux dans toutes ses actions, dans ses disputes, dans ses approbations. Il paraît vivement affecté des objets qu'il voit et des sujets qu'il traite ; mais il passe si subitement de la plus grande véhémence à la plus grande indifférence, qu'il est aisé de démêler que si son âme s'émeut aisément, elle est bien rarement affectée. Cette impétuosité, qui serait un défaut en tout autre, est presque une bonne qualité en lui : elle donne à toutes ses actions un air de sentiment et de passion qui plaît infiniment au commun du monde ; chacun croit lui inspirer un intérêt fort vif, et il a acquis autant d'amis par cette qualité que par celles qui sont vraiment aimables et estimables en lui. On peut lui reprocher d'être trop sensible à cette sorte de succès ; on voudrait que son empressement pour plaire fut moins général et plus soumis à son discernement.
» Il est exempt des passions qui troublent le plus la paix de l'âme. L'ambition , l'intérêt, l'envie lui sont inconnus : ce sont des passions plus douces qui l'agitent; son humeur est naturellement gaie et égale...
» Il joint à beaucoup d'esprit toute la grâce, la facilité, la finesse imaginables ; il est de la meilleure compagnie du monde ; sa plaisanterie est vive et douce ; sa conversation est remphe de traits ingénieux et agréables qui jamais ne dégénèrent en jeux de mots ni en épigrammes qui puissent embarrasser personne...
» Le voilà tel qu'il était en 1730. »
C'est bien cela, et voilà un portrait qui, à l'avantage d'être exact, joint celui d'être daté , c'est-à-dire d'indiquer le moment où il l'était le plus. Nous connaissons maintenant les deux principaux acteurs de notre comédie. Il ne nous reste plus qu'à introduire tour à tour sur la scène les divers personnages secondaires qui doivent la remplir de 1730 à 1764. Le Recueil de la Correspondance inédite de madame du Deffand , publié en 1809 , contient la galerie de ces portraits que nous n'avons plus qu'à évoquer et à faire successivement descendre de leurs cadres. Passons donc la revue des amis de madame du Deffand , de sa société particulière , de ce groupe dont elle fut l'âme aux jours de sa brillante maturité, et dont les survivants, ralliés par l'attrait irrésistible d'un esprit qui faisait tout pardonner au caractère, composèrent le salon du couvent
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xlih
(Je Saint-Joseph, le salon dominant et triomphant du dix-huitième siècle. Cette histoire empruntera à la variété des figures, à la diversité des caractères , un intérêt que ne lui donneraient pas les événements. De bonne heure la vie de madame du Deffand est tout intérieure. De bonne heure elle s'isole et s'immobilise, comme par un pressentiment de sa future cécité. Et avant d'arriver à la fin de cette Étude ^ par l'vmique puissance du détail nécessaire, nous aurons la figure définitive, prématurément fixée, cette pâle et fine figure , pareille à un marbre, qu'animeront d'un subit mouvement, d'une vie imprévue , les deux grands événements de cette biographie presque exclusivement psychologique. La querelle avec mademoiselle de Lespinasse et l'amitié ou plutôt l'amour pour Horace Walpole, voilà les deux événements qui feront battre de si puissants et de si éloquents battements ce cœur qui semblait insensible. Hors ces deux épisodes , toute l'histoire de madame du Deffand va être dans ses lettres, et c'est dans son âme que le drame va se jouer.
Jusqu'à la mort de la duchesse du Maine, en 1753, madame du Deffand, nous l'avons dit, a son centre à Sceaux, dont elle fait, avec son amie madame de Staal , les derniers beaux jours , et où elle trouve à analyser l'ennui subtil et profond de cette princesse si consciencieusement frivole, a qui ne pouvait se passer des choses dont elle ne se souciait pas » , d'uniques bonnes fortunes d'observation et de conversation. Mais le malheur est que l'ennui est une maladie contagieuse, même pour ceux qui en rient. Et c'est là que madame du Deffand prit en effet ce mal de l'ennui et cette humeur épigrammatique et caustique qui put seule plus tard lui fournir une distraction et une vengeance. C'est dans l'histoire du salon de Sceaux que commence donc l'histoirer du futur salon du couvent de Saint-Joseph , de celui que remphront tous ces aimables conteurs, toutes ces belles médisantes échappées des galères du bel esprit.
Parlons donc un moment de Sceaux, de sa société et de la vie qu'on y menait ' au temps où le président Hénault , habitué de la maison depuis 1723 , y connut madame du Deffand, qui y vint un peu plus tard.
^ M. le comte de Seilhac a sous presse ^n ce moment, chez Amyot, un travail sur Sceaux et sa cour, écrit d'après d'heureuses recherches et d'heureuses découvertes dans l'inédit, qui lèvera tous les voiles et satisfera toutes les curiosités.
xLiv MADAME DU DEFFAISD.
A ce moment , u les temps étaient bien changés , dit le président » Hénault ; mais si la cour était moins brillante , elle n'en était pas 1» moins agréable ; des personnes de considération et d'esprit la » composaient. »
Il faut citer parmi ces habitués de Sceaux dans sa seconde splendeur : madame de Gharost, depuis duchesse de Luynes; la marquise de Lambert, la première femme qui eut à Paris un salon, la devancière des Geoffrin, des Tencin, des Dupin, des d'Épinay, des duDeffand, des Necker , dès Helvétius , des Marchais ; la spirituelle et mordante madame de Staal; M. de Sainte-Aulaire , qu'une gloire faite de quelques vers avait porté à l'Académie; d'Advisard, ancien avocat général au parlement de Toulouse, bilieux visionnaire qui s'était attaché à la fortune du duc du Maine, et ne se pardonnait pas d'avoir lâché la proie pour l'ombre; la présidente Dreuillet, son amie , qui faisait des chansons comme une fontaine verse de l'eau ; le cardinal de Polignac , « le plus beau parleur de son temps ' » ; madame d'Estaing , la duchesse de Saint-Pierre, la duchesse d'Estrées, l'abbé de Vaubrun, son frère ; le marquis de Glermont-Gliatte, galant homme qui avait eu tour à tour les faveurs de la belle et grande princesse de Gonti, fdle de Louis XIV, de mademoiselle Ghouin , la Maintenon du grand Dauphin, et de madame de Parabère.
Ge n'était plus le temps des fastueuses frivolités et des ruineuses magnificences, le temps des grandes nuits, de cette troupe de théâtre et de musique où l'on comptait Baron, la Beauval, RoselU, etc. Les divertissements de Sceaux, de 1730 à 1750, sont plus tranquilles, plus modestes, plus sages. Mais sauf la perpétuelle contrainte d'une hospitalité qu'il fallait acquitter par une entière soumission à une princesse capricieuse, despotique, jalouse et insatiable de petits vers, les derniers courtisans de Ludovise étaient heureux, et passaient fort agréablement leur temps. L'esprit, en ce temps-là, sauvait de tout et faisait passer sur tout.
Les amusements les plus habituels étaient, outre la table et la conversation, des promenades sur l'eau, des haltes sous les vieux arbres, dont plus d'un a abrité des cercles conteurs et rieurs semblables à ceux du Décaméron, des réveillons terminés par le couplet obligé , où chacun payait de bonne grâce son écot de gaieté et de malignité , des réunions soleifnelles et plaisantes de cet ordre de la Mouche à miel, devenu inoffensif'; enfin la comédie, sur ce
^ Mémoires du président Hénault, p. 116.
2 Depuis que la découveite de la conspiration de Cellamare avait émoussé un aiguillon qui n'eût pas mieux demandé que d'être piquant et venimeux.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xlv
petit théâtre qui avait survécu comme inviolable à toutes les vicissitudes et à toutes les décadences.
«J'y ai passé plus de vingt ans, dit le président Hénault, et, suivant ma destinée , j'y ai éprouvé des liants et des bas , des contradictions , des contraintes. J'espère que Dieu me pardonnera tojites les fadeurs prodiguées dans de médiocres poésies. Si j'étais assez malheureux pour (jue ces misères me survécussent, on croirait que la duchesse du Maine était la beauté même ; c'était la Véiuis flottant sur le canal, et on prendrait pour la figure ce qui n'était donné qu'aux charmes de la conversation. Madame la duchesse du Maine était l'oracle de cette petite cour. Impossible d'avoir plus d'esprit, plus d'éloquence, plus de badinage , plus de véritable politesse ; mais en même temps on ne saurait être plus injuste, plus avantageuse, ni plus tyrannique, »
Madame la duchesse du Maine avait pour madame du Deffand une amitié particulière, si on peut appliquer ce mot à un sentiment qui n'eut jamais rien de la confiance ni du dévouement, et on s'explique ce goût, qui ira jusqu'à la jalousie, quand on lit cette vivante esquisse du portrait de madame du Deffand, à ce moment de brillant et définitif épanouissement de sa grâce et de son esprit, tracé par la main de madame de Staal.
««Nous avions à Sceaux, dans ce temps-là, dit-elle, madame du Deffand... Elle me prévint avec des grâces auxquelles on ne résiste pas. Personne n'a plus d'esprit, et ne l'a si naturel. Le feu pétillant qui l'anime pénètre au fond de chaque objet, le fait sortir de lui-même, et donne du relief aux simples linéaments. Elle possède au suprême degré le talent de peindre les caractères, et ses portraits, plus vivants que leurs originaux, les font mieux connaître que le plus intime commerce avec eux. Elle me donna une idée toute nouvelle de ce genre d'écrire, en me montrant plusieurs portraits qu'elle avait faits '. »
Mais Sceaux n'absorbait pas la vie, encore ondoyante et variée, de cette femme curieuse et ennuyée , qui ne s'arrêtera que lorsque la cécité l'aura clouée dans son fauteuil. Il y avait d'abord ce long interrègne de l'hiver, pendant lequel madame du Deffand habitait la rue de Beaune , et y recevait ses amis particuliers avec une liberté et une familiarité que la contrainte de Sceaux lui rendait plus douce encore. Il y avait la diversion des voyages de plaisir, d'affaires ou de santé à Forges , par exemple, durant lesquels madame du Deffand, par le charme irrésistible de son esprit et de sa conversation, attirait autour d'elle et y retenait chaque jour des admirations et des
Le président Hénault y célébra un jour par des couplets galants la réception de madame du Deffand. Voir les Divertissements de Sceaux bliée en 1725.
* OEuvres complètes , t. II, p. 86.
xLvi MADAME DU DEFFAND.
amitiés nouvelles. C'est de ce petit monde intime et familier, plus tard élargi par la présence de tout ambassadeur d'esprit et de tout voyageur de mérite, jusqu'aux proportions d'un salon dominant, régulateur du goût et de la mode littéraire , qu'il faut maintenant faire le tour , excursion agréable et facile , grâce aux nombreuses indiscrétions du président Hénault et de madame du Deffand, mais surtout de ce Recueil de correspondance de 1809, si important pour l'histoire morale de madame du Deffand et de son salon , précisément parce que c'est elle qui y prend le plus rarement la parole, et qu'elle y reçoit la lumière au lieu de l'y distribuer.
De 1739 à 1754, nous voyons autour de madame du Deffand et de ce triumvirat composé de Hénault, M. de Formont, Pontde-Veyle, où le président seul représente l'amour, mais l'amour à ce déclin où il ressemble à la simple galanterie et éteint peu à peu dans l'amitié et dans l'habitude ses feux épuisés, nous voyons, dis-je, se grouper autour de madame du Deffand toute une famille intellectuelle, tout un cercle de relations choisies.
Madame de Vintimille, madame de Rochefort, madame de Ghaulnes, madame du Çhàtelet, madame de Luynes, M. et madame de Mirepoix, M. et madame de Forcalquier, la maréchale de Brancas , la maréchale de Luxembourg , le duc de Richelieu , M. et madame de Maurepas, M. et madame de Vaujour, M. et madame du Ghâtel, M. d'Argenson, M. de Montesquieu, le chevalier d'Aydie, M. d'Ussé, d'Alembert, M. Saladin, M. Scheffer, M. de Bernstorff, lord Bath, M. desAUeurs, le chevalier de Macdonald, et enfin lesGlioiseul, les Broglie, lesBeauvau, les Brienne, noyau du salon triomphant et dominant ; voilà, avant le coup d'Iitat usurpateur de mademoiselle de Lespinasse et l'anarchie des causeurs dispersés, la galerie de portraits que notre devoir d'historien moraliste nous oblige d'esquisser en leur donnant parfois, en raison de leur importance, une place et même un cabinet à part. C'est ainsi qu'aux angles de notre galerie générale il faudra ménager les cabinets ou plutôt les chapelles vouées aux cultes inspirateurs , aux influences dominantes, aux diverses religions de madame du Deffand : le président Hénault, en vertu des droits d'une longue et complète intimité; Voltaire, Horace Walpole , l'un le maître de l'esprit, l'autre le maître et même le tyran du cœur.
Par sa date comme par sa nature, la courte correspondance de madame de Vintimille avec madame du Deffand mérite de nous
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xlvu
arrêter. Elle témoigne de l'irrésistible ascendant que la supériorité intellectuelle de madame du Deffand lui donnait sur ceux qui étaient capables de la sentir. Les lettres de madame de Vintimille sont d'une vivacité, d'une grâce, d'une enthousiaste câlinerie, qui nous peignent à merveille le caractère et l'attrait, et l'influence bientôt victorieuse et triomphante de cette maîtresse in petto de Louis XV, qui fut l'âme , l'inspiration , la vie d'une liaison étrange oii le Roi faisait, entre les deux sœurs intimement unies, une sorte de ménage à trois dont le mystère n'a jamais été pénétré.
Selon les uns , en effet , madame de Vintimille, plus agréable que jolie, plus ambitieuse que lascive, et qui trouvait dans le duc d'Ayen et dans le comte de Forcalquier (deux amants qu'on lui a prêtés sans invraisemblance) des dédommagements, se serait bornée, dans cette situation singulière où elle demeure l'amie de sa sœur tout en paraissant sa rivale, à relever par l'esprit, par la gaieté, l'à-propos, les grâces purement physiques de madame de Mailly, qui ne savait qu'aimer et dont les monotones attraits n'eussent point, sans ce ragoût heureux, retenu le Roi. Quoi qu'il en soit, lorsque Pauline-Félicité, la seconde des cinq filles du marquis de Nesle, dont la famille entière devait servir de proie au minotaure des royales amours, écrivait à madame du Deffand ces lettres, à la fois vives et languissantes où semble se glisser déjà le mélancolique pressentiment d'une fin précoce, elle était depuis quinze jours la femme de nom, mais non de cœur, du comte de Vintimille, neveu de l'archevêque de Paris. Née en août 1712, elle devait mourir, emportée par une fièvre mifiaire, en septembre 1741 , à vingt-neuf ans, pleurée à la fois par le Roi et par sa sœur, et peu regrettée des courtisans ambitieux et des ministres en disponibilité comme d'Argenson, qui redoutait en elle un caractère emporté et entreprenant, «un esprit dur, fort et étendu » et capable de domination , comme bientôt allait le miontrer l'impérieuse duchesse de Châteauroux ' .
En juillet 1742, madame du Deffand va aux eaux de Forges pour une tumeur. Elle écrit au président Hénault avec l'impatience et l'abondance d'un ennui que sa compagne de voyage , l'extravagante madame de Pecquigny, plus tard duchesse de Ghaulnes, est bien
^ Voir sur madame de Vintimille le Journal de Barbiei., t. III, p. 309, — et l'excellente édition des Mémoires de d'Argenson, donnée par M. Rathery pour la Société de l'histoire de France, t. II, p. 272, 392, et t. III, p. 286, 366, 369, 385. — V. les Mémoires du duc de Luynes , t. X, p. 99. — V. aussi Les m.aîtresses de Louis XIV, par MM. Edmond et Jules de Goncourt, 2 vol. in-8o, Didot.
XLviu MADAME DU DEFFAND.
capable de porter à l'exaspération . C'est dans ces lettres essentiellement confidentielles (du moins certaines indiscrétions un peu crues font penser qu'elles étaient considérées comme telles) que nous trouverons les dernières lumières sur l'esprit et le caractère de madame du Deffand, tels qu'ils vont sortir de l'expérience, trempés et comme aiguisés dans l'amertume de bien des déceptions. La deinière de ces déceptions fut évidemment le président Ilénault, cet homme égoïste et fugace, si aimable pour tout le monde qu'il ne lui restait pas grand'chose pour l'intimité, de cet esprit et de ce cœur qu'il dépensait si gracieusement en petite monnaie. Madame du Deffand, qui crut avoir trouvé en lui l'homme digne de son dernier sentiment, de sa dernière espérance, dut être cruellement désabusée. Le président Ilénault, bien loin d'être un amant parfait , c'est-à-dire aussi dévoué que désintéressé, trouve à peine le temps et la force d'être un ami supportable. Il faut sans cesse l'exciter, le gourmander, le rappeler aux devoirs (au moins les cpistolaires\ de cette intimité quasi conjugale acceptée par les mœurs du temps et comme consacrée par l'habitude.
De son côté, convenons-en, madame du Deffand, exigeante, impérieuse, médisante, même jalouse, et dans un état physique qui portait jusqu'à la crispation ces défauts de son commerce, n'était pas, il faut en convenir, la plus complaisante et la plus désirable des maîtresses, malgré sa grâce, son esprit et l'habileté avec laquelle elle savait rendre agréables, en les guérissant, jusqu'aux blessures que faisait sa malice.
Cette correspondance de Forges (de juillet 1742) mérite l'analyse, tant par les lumières qu'elle répand sur le caractère de madame du Deffand et du président Hénault , et la valeur morale de leur intimité , que par les nombreux détails qu'elle contient sur la première société et comme qui dirait le premier salon , encore indécis et errant, qui ne se fixera qu'au couvent de Saint-Joseph.
C'est dans les lettres du président Hénault, à ne les envisager qu'à ce premier point de vue de la nature et de la qualité de sa liaison avec madame du Deffand, qu'on trouve les éléments d'une appréciation définitive sur cet hymen artificiel qui réunit plutôt qu'il n'unit deux natures essentiellement disparates , et que l'attrait seul de ce contraste même a pu un moment aveugler. Le président , nous le savons d'ailleurs , avait placé à gros intérêts d'indulgence et de dévouement, dans l'amitié profonde, pure et désintéressée de madame de Gastelmoron, tout ce qui lui restait de forces de cœur et de ressources d'affection. Il n'apportait, on ne le voit que
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xlix
trop, que des restes à madame du Deffand, et, comme eût dit l'énergique Madame, que "la rinçure de son verre» .
Rien de plus détaché , de plus dégagé , de plus désabusé , sous des formes aimables , que le ton de cette correspondance où le président ne semble avoir d'autre souci que d'esquiver les rancunières épigrammes de sa trop clairvoyante et trop nerveuse compagne. Dès la première lettre du président , on le sent heureux d'être seul , d'être libre , naïvement épris et impertinemment enivré de sa passagère indépendance. Il respire enfin à pleins poumons. Il y a quelque chose de malicieusement enfantin dans cet hosannah intérieur, qui perce à travers les galantes précautions de cette épître où rayonne comme un soleil d'école buissonnière :
« Nous partîmes donc, d'Ussé et moi, sur les six heures; je m'imaginais être à l'année 1698, et que je m'en allais en vendange. D'abord nous parlâmes de vous, et nous n'en dîmes pas, à beaucoup près, autant de mal que vous en dites vous-même. »
Toute cette lettre est caractéristique. Elle est d'une sorte d'ivresse folâtre. Le président trouve tout bon. Il rit à gorge déployée des espiègleries de madame de Forcalquier , qui lui jette son chapeau du haut en bas de la terrasse ; il s'apitoie sur le sort de madame de la Vallière, qu'on néglige : « Pour moi , je l'ai priée » pour vendredi, elle me fait amitié, et j'aime cela. »
S'il est impatient d'avoir des nouvelles de madame du Defftmd, s'il gourmande les lenteurs de la poste, c'est impatience d'esprit, non de cœur , pure curiosité de désœuvré , de raffiné , qui pousse l'épicurisme jusqu'à rire avec délices, même à ses dépens. Enfin, et pour tout dire d'un mot de ces premières lettres , il y a beaucoup plus de faits que d'idées, et beaucoup plus de nouvelles que de sentiments.
Madame du Deffand, qui connaît son homme de longue date, ne s'y trompe pas; mais, pour ne pas le heurter d'abord, elle épanche sa mauvaise humeur sur sa compagne de voyage, madame de Pecquigny, qu'elle passe impitoyablement au fil d'une plaisanterie acérée. Elle l'égorgille à coups d'épigrammes. On voit qu'elle se fait la main. Une rencontre imprévue, une malice du hasard, lui fournit l'occasion propice pour l'offensive. Elle a cru reconnaître M. du Deffand dans un hôte nouveau de Forges. Elle jette le mari à travers les jambes de l'amant. Que dira-t-il de cette surprise, de cette bonne fortune conjugale? Si l'impossible allait la tenter , si elle allait , par curiosité , faire des avances à cet époux disgracié ,
Liv MADAME DU DEFFAND.
» sion , qu'il est le seul sur qui elle compte pour la distraire n , madame du Deffand , enfin , " qui s'ennuierait à la mort si elle » n'avait pas l'occupation d'écrire à son ami , précisément comme » Caylus , qui grave pour ne pas se pendre » , se retranche dans l'incurable scepticisme, et paye au correspondant devenu langoureux « ses gages en air de méfiance » .
Enfin , elle finit par lâcher ce mot terrible qui compromettra longtemps madame du Deffand dans la postérité , et qui assure le beau rôle à l'homme qu'elle a brutalisé d'un aveu déshonorant : « Je nai ni tempérament ni roman » . Aveu cynique sur lequel , comme sur une nudité , il faut jeter un voile, et qui nous laisse »^ peine la force de dire avec le président Hénault, tout étourdi de ce brusque dénoûment où la toile tombe comme une tuile :
« Vous n'avez ni tempérament ni roman ! Je vous en plains beaucoup, et vous savez comme une autre le prix de cette perte ; car je crois vous en avoir entendu parler * . »
Il faut finir notre analyse sur ce mot qui lui donne la valeur d'une confession , et qui nous laisse sous cette pénible impression que donnent les tristes vérités et les humiliantes certitudes. Moralement, et jusqu'à sa douloureuse expiation qui la réhabilitera, et dont Walpole, un autre incrédule , mais un incrédule à l'anglaise , sans réticence et sans ménagement , retournera le fer dans «a blessure, de façon à lui faire enfin reconnaître qu'elle a un cœur, madame du Deffand baisse à nos yeux, et perd de ce prestige dont son esprit a entretenu l'illusion. Mais si elle perd en valeur morale et même en dignité, et si le biographe doit être peu satisfait de cette déchéance, le philosophe doit être content; car le beau, pour lui, c'est le vrai, et désormais, nous pouvons le dire, nous tenons, nous voyons la vraie du Deffand , égoïste et sceptique , au point de nous faire paraître, par la force du contraste, sensible et naïf, un homme qui, après tout, ne fut guère ni l'un ni l'autre, comme nous le verrons. Mais il eut l'habileté de le paraître, et c'est là le secret de sa popularité mondaine , que la postérité n'a pas confirmée par
1 C'est en vain que madame du Deffand cherche à rattrapei- son indiscréfion? à replâtrer, à raccommoder p. 65, 73, le coup est porté, l'impression est indélébile, et tout ce qu'elle peut dire do juste, de raisonnable, de décent pour s'expliquer, se justifier, n'a que la valeur d'une circonstance atténuante. Il y a des aveux qui apportent avec eux une lumière saisissante, et toute l'eau de la mer, toutes les ténèbres de la nuit n'effaceraient point cette tache sanjrlante et n'obscurciraient point les rayons tenaces de ces mots qui ouvrent comme une clef une vie et un caractère.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lv
la gloire. Car la popularité appartient aux qualités qu'on semble avoir, mais la g^loire est le privilège de celles qu'on a.
Nous connaissons maintenant nos héros à fond, durant cette période intermédiaire de leur vie et de leur liaison. Nous y reviendrons pour raconter la décente et instructive agonie d'un sentiment qui semble avoir commencé de mourir dès le premier jour de son existence. Nous passons maintenant aux deux amis de madame du Deffand qui complètent le triumvirat, et nous ferons ensuite le tour de sa société, toujours de 1730 à 1760.
M. de Pont-de-Veyle semble avoir été le plus ancien ami de madame du Deffand. C'est lui qu'elle a connu le premier à la Source ^ sans doute, où nous la voyons attendue dès 1721 , et c'est celui qui l'a quittée le dernier. Une chose à remarquer tout d'abord, c'est que madame du Deffand ne parle jamais de madame de Tencin. Il est impossible cependant qu'elle ne l'ait pas connue, ayant vécu avec M. l'abbé de Tencin, madame de Ferriol, Pontde-Veyle, d'Argental, mademoiselle Aïssé, le chevalier d'Aydie, madame de Villette, Bolingbroke, dans tout ce petit monde gourmand , galant , intrigant , agioteur , d'où sortiront le convertisseur de Law , la maîtresse du cardinal Dubois , le plénipotentiaire de Voltaire, l'exécuteur testamentaire de mademoiselle Lecouvreur. Mais il est permis de croire qu'une antipathie profonde, peut-être même une haine sourde , qui semble respirer dans ce silence opiniâtre, réduisirent au plus strict nécessaire les rapports de ces deux femmes belles , souples , subtiles , ambitieuses , qui toutes deux ont passé par la couche du Régent pour arriver au fauteuil d'un salon magistral , qui toutes deux ont manié l'éventail avant de manier la plume , qui toutes deux enfin sont arrivées au talent par l'expérience , à la raison par la galanterie , à la gloire littéraire par le scandale des mœurs. Les rencontres parfois inopportunes d'un rôle plein de rivalités ont dû créer plus d'un conflit entre ces femmes électriques , et c'est sans doute à quelque histoire de ce genre , demeurée mystérieuse, que nous devons ce silence implacable de madame du Deffand, qui ressemble à une vengeance. Quoiqu'il en soit, c'est Pont-de-Veyle qui, dans la famille de Ferriol et de Tencin, concentre de bonne heure sur lui et accapare, pour ainsi dire, l'affection de madame du Deffand , dont il devient de son côté mie sorte de compagnon obligé, de pendant habituel , de vis-à-vis inébranlable. C'est une curieuse figure que celle de cet original conservé imperturbablement gai et bien portant dans le plus complaisant des
tvi MADAME DU DEFFAND.
cgoîsmes et la plus inoffensive des malices, de ce bonhomme spirituel à qui personne ne fut nécessaire , et qui sut se rendre ag^réable à tout le monde; un des chefs, un des maîtres, une des gloires de cette société du dix-huitième siècle, où il fallait prodigieusement de ressources pour n'être jamais ni monotone ni banal, pour plaire à la fois aux femmes, aux maris et aux gens de lettres. Ce rôle de perpétuel équilibre d'humeur, de perpétuel succès d'esprit, de perpétuelle popularité de salon, Pont-de-Veyle l'a joué triomphalement pendant cinquante ans , à la satisfaction et à l'étonnement universels. Il a trouvé moyen d'amuser tout le monde et de s'amuser lui-même durant ce long espace de temps ; et il a été sincèrement regretté, quoiqu'on n'ait point sans doute osé beaucoup pleurer un homme dont le visage et la vie ne furent qu'un long et froid sourire. On comprend qu'un homme qui de bonne heure n'eut pas d'autre ambition que cette souveraineté frivole , que cette futile supériorité , ne dut pas s'embarrasser de passions ni d'affections, et, comme Fontenelle, dut mettre son cœur en cerveau. Aussi n'est-ce ni d'un amant (il n'en eut pas le temps) ni d'un ami (il n'en eut pas la force) de madame du Deffand que nous voulons parler. Pont-de-Veyle, auprès d'elle, représente cet homme inutile et nécessaire dans la vie des femmes d'esprit, pour lequel on n'a point d'estime ni de secrets, et qui tient à la fois du mari, de l'amant et de l'ami, sans être ni l'un ni l'autre. Mais ce que fut surtout Pont-de-Veyle, et c'est par là que son portrait nous revient, c'est un homme d'esprit, un brillant causeur, un dramaturge de salon , un des représentants de cette grâce française qui, au dix-huitième siècle, enchante le monde.
Antoine de Ferriol, comte de Pont-de-Veyle, né le 17 octobre 1697, était le fils aîné de M. de Ferriol, président à mortier du parlement de Metz, et d'Angélique, sœur cadette de madame de Tencin, galante et intrigante comme elle, maîtresse du vieux maréchal d'Huxelles dont Rousseau a, tout en protestant contre une si maligne interprétation , flagellé les avares et infidèles amours. M. de Ferriol était le frère de cet ambassadeur à Gonstantinople , que le souvenir de mademoiselle Aïssé , sa protégée, a renduplus célèbre que ses négociations. D'abord conseiller au parlement, M. de Pont-de- Veyle ne tarda pas à jeter la robe aux orties, et trouva plus commode une charge de lecteur du Roi, sous un roi qui ne lisait pas. En 1740, il fut tiré malgré lui de son inaction par le comte de Maurepas, qui le nomma intendant général des classes de la marine, place qu'il occupa jusqu'en 1749. Il est assez souvent question de Pont-de-Veyle dans la Correspondance de mademoiselle Aïs se ,
SA VIE, SON SALON, SKS AMIS, SES LETTRES. lvu
qui fut pour lui comme une manière de sœur, et toujours avec éloge.
« Sa santé est délicate ; c'est un très-bon garçon qui a de l'esprit et de la finesse dans l'esprit, qui est aimé et qui mérite de l'être *. »
«C'est un homme qui a toutes les qualités les plus essentielles; il a beaucoup de mérite et d'esprit; ses jirocédés à mon égard sont d'un ange ^. » « Il est galant au possible ^ » ajoute-t-elle ailleurs.
« Pont-de-Veyle, dit à son tour le président Hénault *, à une époque postérieure (ce qui nous permet de suivre les variations de ressemblance et les différences d'impressions), joint à beaucoup d'esprit des talents de bien des genres. Il a été inimitable dans les parodies. On connaît ses comédies du Coinplaisiuit et du Fat puîii. Philosophe sans affiche, ami fidèle et constant, recherché de tout le monde et assorti à toutes les sociétés. «
Le 5 octobre 1 753 , le président Hénault écrit à madame du Deffand' :
« x\h ! l'inconcevable Pont-de-Veyle! Il vient de donner une parodie chez M. le duc d'Orléans : cette scène que vous connaissez du vendeur d'orviétan. Au lieu du Forcalquier, c'était le petit Gaussin qui faisait le Gilles ; et Pont-de-Veyle a distribué au moins deux cents boîtes avec un couplet pour tout le monde ; il est plus jeune que quand vous l'avez vu Ja première fois; il s'amuse de tout, n'aime rien, et n'a conservé de la mémoire de la défunte que la haine pour la musique française. »
Tel était Pont-de-Veyle en 1753, à l'âge de cinquante-six ans, si jamais un homme aussi aimable eut un âge. Tel nous le retrouverons, mais un peu refroidi, engourdi, quand Horace Walpole tracera de ce rival un portrait plus malin peut-être qu'exact, que corrigea celui plus indulgent de madame du Deflfand. Ce sera entre les deux qu'il nous faudra chercher, à ce moment, sa ressemblance définitive, celle que reproduit comme un malicieux miroir, le fameux et caractéristique dialogue cité par Grimm.
Il n'est guère question que dans la Correspondance de Voltaire et dans celle de madame du DefPand de cet autre ami intime, le plus fidèle, le plus dévoué, le plus complaisant, le plus regretté peut-être, dont la spirituelle bonhomie, l'aimable simplicité, le visage toujours souriant rendaient le commerce si attrayant.
1 Édit. Ravenel, p. 147. (1727.)
2 Ihid., p. 167.
3 Ibid., p. 242.
4 Mejnolres, p. 183.
^ V. notre tome I*"-, p. 171. — Voir aussi les Mémoires de madame de Genlisy t. I«r, p. 299^ 300. .
i.viii MADAME DU DEFFAISD.
C'est au souvenir reconnaissant de ces qualités que cet insoucieux épicurien , dont tout le bagage littéraire se compose de quelques chansons et de quelques lettres, devra une immortalité que ne lui eussent point donnée ses ouvrages. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il s'appelait Jean-Baptiste-Nicolas de Formont, conseiller, je crois, au parlement de Normandie. Sa vie modeste et légère n'a point laissé d'autre trace. Mais madame du DefFand l'a pleuré quand il est mort, en novembre 1758; et sa mémoire ne périra pas, gardée à jamais de l'oubli parla Correspondance de Voltaire, où son nom se lit à côté de celui de l'aimable et ingénieux Gideville. Une inscription sur une tombe illustre, un profil, un relief sur quelque grandiose monument , voilà la forme la plus humble et la plus sûre de la gloire ; et c'est celle qu'avait choisie , s'il y songea jamais, un homme occupé surtout du présent, et à qui il suffisait d'être aimé.
Formont fut un des liens vivants entre madame du Deffand et Voltaire, et nous en reparlerons à l'article de ce dernier, qui dut faire , à la prière de l'amie commune , en quelques mots d'une lettre émue, l'oraison funèbre d'un excellent homme sans histoire. Quelle histoire pouvait avoir un homme dont madame du Deffand écrivait :
« Formont est un homme délicieux, surtout dans ce lieu-ci. La dissipation ni le désir des nouvelles connaissances ne l'entraînent point : il est occupé de moi, gai, complaisant, ne s'ennuyant pas un instant; il ne se fait point valoir; j'en suis charmée, et je vous avoue que cela m'était nécessaire * . »
Ajoutons à cet éloge ces quelques mots du chevalier d'Aydie :
« J'aime aussi beaucoup M. de Formont; il joint, ce me semble, à beaucoup d'esprit une simplicité charmante sans prétentions ; celles des autres ne le blessent ni ne l'incommodent; il paraît à son aise avec tout le monde, et tout le monde y est avec lui^. »
Quand on aura lu cela, on aura réuni ces quelques fleurs que madame du Deffand demandait à Voltaire de jeter sur la tombe de son ami.
Mais l'envie nous prend , pour varier un peu les impressions , de passer à la revue des figures féminines de la société intime de ma-
1 T. pr, p. 72, de notre édition.
2 V. le t. 1er, p. 192^ 193 j^ n^tre édition.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lix
dame du DefFand, en cet automne brillant de sa vie. Nous reviendrons ainsi, par madame du Ghâtelet à Voltaire, et par madame de Staal à Sceaux , dont la mort va fermer la porte hospitalière , qui se rouvrira, plus étroite et plus modeste, dans le salon où madame du Deffand recueillera les anciens compagnons de la galère du bel esprit.
La première femme dont il soit question dans le recueil de 1 809 est madame de Rochefort', sœur de M. de Forcalquier, fille du maréchal de Brancas. Nous voyons par les lettres de madame de Vintimille , qu'elle prétendait lutter avec elle de tendre amitié pour madame du Deffiind. Nous voyons, par les lettres du président Hénault, ce sigisbé universel, ce galant confesseur de toutes les jolies femmes, qu'en juillet 1742 elle vivait avec M. d'Ussésurlepied d'une de ces intimités si fréquentes en ce temps, qui ressemblaient , par la décence et la tiédeur, au mariage, et se conservaient par l'habitude. L'abbé de Sade trouble seul de ses entreprises téméraires la quiétude des titulaires, dont la jalousie ne se donne pas d'ailleurs la peine de se mettre en colère*. Celle de madame du Deffand, excitée par certains détails des lettres du président , semble avoir été moins tolérante, et c'est à elle qu'il faut sans doute attribuer son refroidissement pour madame de Rochefort, qui s'efface tout d'un coup dans sa correspondance.
« Madame de Rochefort est beaucoup mieux, je l'ai même trouvée en beauté, écrit le président Hénault, le 14 juillet'. Nous avons soupe fort gaiement; l'après-soupée a été de même : je n'ai pas dormi, et puis on s'est séparé à minuit. Je suis couché dans la pièce oij l'on se tient, et madame de Rochefort y est restée jusqu'à deux heures. Nous avons raisonné de toutes ses affaires, des terreurs de d'Ussé, de leur fondement; j'ai fait de la morale très-sévère, et d'elle-même elle m'a dit qu'elle avait eu tort de laisser trop durer une fantaisie, et de ne l'avoir pas dit d'abord à la personne intéressée; on ne peut être plus vraie qu'elle ne l'est ni plus candide. J'ai parlé sur cela comme Ruyter aurait parlé d'une aventure arrivée sur la rivière de Seine; car ce n'est, à vrai dire, qu'une aventure d'eau douce, et il n'y a pas de matière à douter. »»
Le 18 juillet*, le président écrit :
« Madame de Rochefort est en très-bonne santé présentement. Son âme ne peut être attaquée que par un côté, et elle a raison d'être contente de ce côté-là ; aussi le dit-elle bien et son visage encore mieux. »
* P. 8 de notre t. I«r.
2 P. 12, 13, 38, 43, 46, 51, 52, 56, 59, 64, 76 de notre t. I^^.
3 P. 51 de notre t. I^r.
* P. 71 de notre t. I^r.
Lx MADAME DU DEFFAISD.
Le 21, madame du DefFand, piquée, agacée, impatientée, décoche à son trop galant correspondant (trop galant pour les autres) cette grêle de petites flèches empoisonnées ;
« Vous avez une vénération pour madame de Rochefort qui me divertit ; c'est le contraire de poutre en tœil; je crois que sa vanité est très-flattée de ces triomphes , et assurément ils ne sont pas équivoques , et ils sont glorieux : elle n'aurait peut-être pas été insensible à d'autres ; mais je crois eflFectivement qu'il y aurait de certaines rivales qui ne l'inquiéteraient guère, et auxquelles elle ne daignerait pas penser. Vous en avez eu la preuve dans la mère aux Gaines à qui elle savait bien qu'on accordait la caristad ; mais tout ce qui n'est point à vous vous paraît admirable, et la propriété diminue beaucoup à vos yeux la valeur des choses... »
Pour des motifs que nous ignorons , mais qu'il ne serait pas impossible de deviner, madame du Deffand se brouilla avec madame de Rochefort. Le 8 mars 1767\ elle écrivait à Horace Walpole : Cl J'ai eu un ami, M. de Formont, pendant trente ans; je l'ai » perdu; j'ai aimé deux femmes passionnément, l'une est morte, » c'était madame de Flamarens ; l'autre est vivante et a été infidèle , » c'est madame de Rochefort. »
Le président Hénault a fait de madame de Rochefort , dans ses Mémoires , un portrait qui peut servir peut-être à expliquer cette briève et méprisante condamnation*.
« Madame de Rochefort est digne de l'amour et de l'estime de tous les honnêtes gens. Quand les poètes ont voulu égarer leur imagination dans des fictions agréables, ils ont imaginé des pays où les grâces riantes du printemps se trouvaient jointes aux fiuits de l'été et de l'automne, et où l'on jouirait de ses espérances; elle était de ce pays-là, et voilà son portrait d'alors. Les grâces de sa personne ont passé dans son esprit; elle a fait des amis de toutes ses connaissances. Je ne sais si elle a des défauts ; il ne lui manquait que d'être riche; mais elle vivait très-honnêtement avec un très-médiocre revenu. Elle s'avisa de nous donner un jour à souper; nous essayâmes sa cuisinière; et je me souviens que je mandai alors qu'il n'y avait de différence entre cette cuisinière et la Brinvilliers que l'intention. >»
Comme madame Scarron, madame de Rochefort remplaçait à ces maigres soupers le rôti par des histoires , et les épices par des bons mots. On en cite plus d'un d'elle', et d'un bon coin.
C'est elle, par exemple, qui disait à Duclos, un jour que l'on parlait du paradis, que chacun se fait à sa manière : « Pour vous , » Duclos , voici le vôtre : du pain , du vin , du fromage et la pre-
* T. 1er, p. 416.
2 Mémoires du président Hénault, p. 182.
3 Ibid., p. 183.
SA VIE, SO:S SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxi
» mière venue. » C'est elle qui, un jour que le fruste académicien soutenait ce paradoxe , que l'oreille des courtisans est plus chaste que celle des honnêtes femmes, et qui, comme démonstration, avait hasardé devant elle un conte libre, puis un plus leste encore , enfin un conte obscène, l'arrêta en lui disant finement : « Prenez >j donc g^arde , Duclos , vous nous croyez aussi par trop honnêtes » femmes. »
Le président Hénault, qui en cite d'autres', lui a consacré, outre l'esquisse légère que nous avons lue, un portrait en pied que le lecteur trouvera aux OEuvres diverses de madame du Defïand, à la fin de notre second volume.
Sur la fin de sa vie , Walpole la connut , devenue le centre d'une société spirituelle et aimable , dont elle partageait avec son dernier ami (on donnait ce nom-là aux derniers amants) , le duc de Nivernois, le charmant gouvernement. Il écrivait à Gray :
« Madame de Roçhefort diffère de tout le reste. Son jugement est fin et délicat, avec une finesse d'esprit qui est le résultat de la réflexion. Ses manières sont douces et aimables, et quoique savante, elle n'a aucune prétention marquée. Elle est l'amie décente de M. de INivernois, car vous ne devez pas croire un mot de ce qu'on lit dans leurs nouvelles. Il faut la plus grande attention ou la plus grande habileté pour découvrir ici la plus petite liaison entre les personnes de sexe différent; on ne permet aucune familiarité que sous le voile de l'amitié, et le tlictionnaire d'amour est autant prohibé , qu'on croirait d'abord que le serait son rituel... M. de Nivernois vit dans un cercle d'admirateurs répandus, et madame de Roçhefort est la grande prêtresse , ce qui lui vaut un petit salaire de crédit. »
Un mot, car nous ne ferons pas à sa modestie l'affront d'un éloge complet, de cette madame de Flamarens, amie fidèle de madame du Deffand, que la mort put seule lui enlever, et qui trouva le moyen , à une époque où ces qualités couraient le risque de passer pour ridicules, d'être belle sans faiblesses, sage sans bégueulerie, spirituelle sans médisance. Rare figure que celle de cette femme accomplie, dont la vie, faite de bonnes pensées et de bonnes actions, a la régularité et la limpidité d'une belle pièce d'eau où glissent mollement les cygnes d'albâtre, et dont la tombe pourrait porter pour épitaphe : « Elle fut belle , elle aima son mari " et elle résista à Richelieu. »
Le président Hénault l'avait connue et admirée à l'hôtel de Sully,
1 Mémoires^ p. 182. — C'est elle aussi qui a dit ce joli mot rapporté par Charnfort : «. L'avenir est un passé qui recommence. »
Lxii MADAME DU DEFFAND.
dès les plus beaux jours de cette beauté qui ne s'épanouissait que dans l'estime.
«Nous rencontrions à l'hôtel de Sully madame de Flamarens , à qui je trouvais une beauté mystérieuse et qui avait l'air de la Vénus de V Enéide, travestie sous la forme d'une mortelle; elle joignait à la beauté et à un esprit vraiment supérieur une conduite hors de tout reproche ; ses précautions à cet égard allaient au delà du reproche le plus exact ; jajnais le soupçon ne l'aborda. Ce n'est pas qu'elle ne fut attaquée; ce n'est pas qu'elle refusât de trouver aimables des hommes dangereux , et à qui peu de femmes avaient résisté. M. de Richelieu venait de quitter mademoiselle de Gharolais pour tenter cette conquête ; c'était une entreprise digne de lui. Elle connut, elle sentit le danger: quel pouvait être son asile? — Ce fut chez mademoiselle de Gharolais même qu'elle l'évita, et elle ne la quitta plus. Elle avait fait son mari gi\ind louvetier *. »
Ces lignes ne sont pas les seules que le président Hénault ait consacrées à la mémoire d'une femme qui laissa après elle une forte odeur de sainteté profane , et dont l'amitié " fut la passion » . Nous lirons aux OEuvres diverses un long Portrait de madame de Flamarens, où le président a essayé, sans toujours y échouer, de nous peindre cette belle âme qui rayonnait sur une belle figure.
Madame de Flamarens , pour qui madame du Deffand eut une affection qui l'honore doublement, car elle fut un hommage à ses qualités autant qu'à son attrait , et qu'elle plaçait pour l'esprit à côté des Sévigné et des Staal, mourut dans les premiers jours de mai 1743. Elle était en son nom Beauvau , fille du marquis de Beauvau du Rivau ' .
Une femme bien différente des deux qui ont précédé, et que nous plaçons dans la galerie à titre de repoussoir et de contraste , c'est cette spirituelle, cette originale, cette extravagante, cette galante Anne-Joséphine Bonnier de la Mosson, femme, depuis le 25 février 1 734 , de Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly , duc de Pecquigny , puis duc de Ghaulnes.
Elle fut , aux eaux de Forges , en 1742 , la compagne de voyage de madame du Deffand , qui a épuisé sur elle cette verve mordante et cet instinct implacable du ridicule qui donnèrent une vie si âpre et si singulière aux portraits qu'elle a tracés d'elle et de madame du Ghâtelet, ses deux ennemies intimes de ce temps-là.
Le lundi, 2 juillet 1742, elle écrit au président Hénault :
«Mais venons à un article bien plus intéressant: c'est une compagne. O mon Dieu, qu'elle me déplaît! Elle est radicalement folle: elle ne
i Mémoires, p. 87.
2 Mémoires du duc de Luynes, t. V, p. 6.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. Lxm
connaît point d'heure pour ses repas ; elle a déjeune à Gisors , à huit heures du matin, avec du veau fr»id ; à Gournay , elle a mangfé du pain trempé dans le pot pour nourrir un Limousin , ensuite , un morceau de brioche, et puis trois assez grands biscuits. Nous arrivons, il n'est que deux heures et demie , et elle veut du riz et une capilotade ; elle mange comme un singe , ses mains ressemblent à leurs pattes ; elle ne cesse de bavarder ; sa prétention est d'avoir de l'imagination et de voir toutes choses sous des faces singulières ; et comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression, sous prétexte qu'elle est naturelle. Elle me déclare toutes ses fentaisies, en m'assurant qu'elle ne veut que ce qui me convient; mais je crains d'être forcée à être sa complaisante; cependant , je compte bien que cela ne s'étendra pas à ce qui intéressera mon régime. Elle est avare et peu entendue, elle me paraît glorieuse; enfin elle me déplaît au possible *. »
Le 3 , elle continue l'autopsie :
« Si vous voyez Silva , ne lui parlez pas du régime qu'obsei^e madame de Pecquigny, elle m'en saurait mauvais gré. Elle m'a fait rester à table aujourd'hui, tête à tête avec elle, cinq grands quarts d'heure , à la voir pignocher, éplucher et manger, tout ce qu'elle a commencé par mettre au rebut; elle est insupportable , je vous le dis pour la dernière fois, parce que je ne veux pas me donner la licence d'en parler davantage^, w
Malgré cette promesse , il n'est pas de lettre où madame du Deffand ne traîne sur la scène son agaçante compagne, la déshabillant, la mordillant , et enfin la déchirant d'un portrait en pied qui l'accable et qui l'achève :
« Elle veut toujours savoir qui l'a pondu , qui l'a couvé ; c'est un esprit profond, mais nullement gracieux*.» «Madame de Pecquigny va tous les jours à cheval avec mademoiselle Desmazis, qui est une espèce de Cent-SuiKse de soixante ans'*, " «< dont le sexe est mal décidé*. »
Le président et sa société font des gorges chaudes de ce portrait éclatant de vérité et de malignité, et tout en donnant pour l'acquit de sa conscience à madame du Deffand ce charitable avis :
« Pour madame de Pecquigny, je vous conseille de ne demander à son caractère que ce qui s'y trouve , et comme vous êtes sûre que les intentions sont bonnes, de passer l'écorce, qui ressemble assez à du maroquin du Levant''. >«
Il convient de bonne foi de son admiration, et il écrit :
« Le portrait que vous faites de la Pecquigny est inimitable, et je le
1 V. notre t. I", p. 16, 17.
1er, p. 18.
1er, p. 31.
hi.
Lxiv MADAME DU DEFFA^D.
lirai aux Chats (riifx Forcalquier). Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant, de plus neuf, ni de plus démêlé. *. »
Et il sourit de bonne g^râce à chaque trait nouveau , à chaque dernier coup qui ajoute au portrait ou au supplice de son irascible amie * .
Le portrait de madame du Deffand, au reste, nous devons le dire à sa décharge, est confirmé par les dépositions de tous les contemporains, et le témoignage des lettres que nous possédons d'elle n'est pas fait pour les atténuer. Elles sont d'un style aussi bizarre que son caractère et aussi désordonné que sa vie ' .
Sénac de Meilhan , qui l'a beaucoup connue, l'a peinte deux fois, la première sous son vrai nom, la seconde sous le pseudonyme de Lasthénîe.
«Je veux essayer de peindre une personne rare par son esprit, que la fortune avait placée dans un rang éminent , qu'une faiblesse en a fait descendre , qui a fini dans l'obscurité , abandoiniée du monde , et malheureuse par le sentiment qui lui avait fait abandonner son état. Madame de Giac n'a jamais éfé belle ; mais elle avait de la physionomie. Ses yeux étaient brillants, expressifs, et donnaient l'idée d'un aigle qui s'élève et plane dans les airs. Son teint avait de la blancheur, mais rien d'animé ; il offrait un blanc de lait ou de cire ; son maintien avait de la gêne et de l'embarras, jusqu'à ce qu'elle eut donné l'essor à son esprit. Elle n'avait jamais de grâces; elles sont le résultat d'un certain accord, et tous ses gestes et ses mouvements participaient à l'effervescence de sa tête. Elle avait à un degré supérieur le don de la pensée. La plus vive conception, la sagacité la plus pénétrante , et la plus brillante imagination étaient les qualités qui dominaient dans son esprit. La pensée semblait être son essence ; on aurait dit qu'elle était uniquement destinée à l'exercice des facultés intellectuelles. Je n'entreprendrai pas d'assigner ce qui appartient à son caractère, de peindre son âme et son cœur. Ces divisions d'un être sensible et pensant n'existaient pas dans elle ; un seul principe déterminait tout ; son esprit seul constituait son âme , son cœur , son caractère et ses sens.
Sa vie a été une longue jeunesse que n'a jamais éclairée l'expérience. Son esprit semblait le char du soleil abandonné à Phaéton. Une imagination brillante lui faisait peindre tous les objets , trouver des rapports entre les plus distincts et lui composait un dictionnaire particulier. Elle faisait de la langue un usage qui donnait à tout ce qu'elle disait un caractère expressif et pittoresque. Elle écrivait mal, et c'était un effet du caractère de son esprit, dont la vivacité se refroidissait par la plus légère attention »
Et Sénac ajoute ce trait final , qui disculpe un peu madame du Deffand :
1 T. 1er, p. 53^ 57^ 60.
3 Voir notre t. P"", p. 78, et les Portraits intimes du dix-huitième siècle, par MM. de Goncourt, t. II, p. JOL
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxv
«L'esprit ëlaittoiit pour elle, et elle n'aurait pu s'empêcher de dire le défaut de l'esprit de l'homme qui lui aurait sauvé la vie'. »
Le second portrait ' rappelle sous certains rapports celui de madame du Dcffand et en confirme la justesse :
« ^('esprit de Lasthénie est si singuHer qu'il est impossible de le définir. Il ne peut être comparé qu'à l'espace. Il en a pour ainsi dire toutes les dimensions , la profondeur, l'étendue et le néant, etc.. »>
Madame de Ghaulnes, on le devine assez à cet exposé, fut galante. 3Iais elle le fut par hasard , par ricochet , par distraction , toujours engouée, jamais occupée. La perpétuelle mobilité de son esprit ne lui permettait pas de longs sentiments. Elle eut donc plus d'une fois dans sa vie , à titre d'intermèdes , des épisodes favorables à la médisance. Son mari était , en dépit de certaines qualités , de ceux auxquels il était alors ridicule d'être fidèle. Nous trouvons dans Chamfort un mot de mademoiselle Quinault qui le .peint à merveille :
«M. de Ghaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinault , à qui il contait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété'. »
Le goût de madame de Ghaulnes pour ral)l)é de Boismont , un de ses favoris , et l'ardeur scandaleuse , pour nous servir de l'expression de Collé , qu'elle mit à faire un sort académique à sa médiocrité, achevèrent de la brouiller avec madame du Deffand. Nous Usons daiis l'exact et fidèle duc de Luynes, sous la date du vendredi 29 novembre 1754'* :
«Il y eut hier une élection à l'Académie pourremphr la place vacante par la mort de M. l'évêque de Vence (le P. Surian). Les dames, ordinairement, sollicitent beaucoup dans ces cas d'élection; il y avait plusieurs aspirants: M. l'évêque de Troyes (Poucet de la Rivière), M. l'abbé Trublet, M. l'abbé de Roismont, M. d'Alembert, et peut-être quelques autres que je ne sais pas. Madame de Ghaulnes sollicitait avec la phus grande vivacité pour l'abbé de Roismont ; elle avait écrit à tous les académiciens ou avait été les voir. Madame la duchesse d'Aiguillon (Grussol), et madame du Deffand s'intéressaient beaucoup pour d'Alembert; la pluralité des suffrages s'est réunie pour celui-ci. »
La haine de cette rivalité académique survécut, chez madame du Deffand, à sa victoire, et le dévouement de madame de Ghaulnes à sa défaite. Nous la voyons , en 1755 , s'attirer par ses compromet-
1 Voir notre édition des OExivres choisies de Sénac de Meilhan. Paris Poulet-Malassis, 1862, p. 319. '
2 Ihid., p. 459.
3 Gliamfort, ekiit. Stald, p. 180.
4 Mémoires, t. XIII, p. 393.
Lxvi MADAME DU DEFFAND.
tantes obsessions un terril)le couplet, et faire accoler par la satire le titre de « Mirebalais de l'Académie »» au nom de l'ambitieux abbé qu'elle y avait fait entrer, pour le récompenser, disait-on , de ses peines ' .
Toutes ces vicissitudes, toutes ces avanies, n'altérèrent en rien la vivacité mordante et l'imperturbable sang-froid d'une femme à qui un mariage romanesque, à un âge et dans un rang qui permettent peu le roman, allait préparer de bien autres chagrins, dont elle s'empressa de rire, de peur d'en pleurer. Elle riposta par des bons mots^ à l'orage de quolibets qui s'abattit sm^ elle lors de cette union imprévue, insensée pour le temps, avec un maître des requêtes, M. de Giac, dont elle avait récompensé les soins de l'offre de sa main et qui l'avait prise au mot. Ce mariage (30 novembre 1773) finit bientôt dans le ridicule et le dégoût mutuel des deux époux, qui se séparèrent de gré à gré. Madame de Ghaulnes, «la femme à Giac » , comme elle s'appelait elle-même, se retira au Val-de-Grâce, avec ses perroquets et ses magots ' . Elle n'emporta pas dans la tombe , en décembre 1 782 , cette illusion qui lui avait dicté ime union semblable à un défi, « qu'une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois » . Elle se vengea par un dernier mot , car elle en devait faire jusqu'au dernier soupir. On vint lui dire que les sacrements étaient là. «Un petit moment. — M. de Giac* voudrait » vous voir... — Est-il là? — Oui. — Qu'il attende; il entrera avec » les sacrements. »
Il est temps d'aborder un autre groupe d'hommes et de femmes qui tiendront jusqu'au bout une place dans la vie de madame du Deffand.
Et tout d'abord, les Brancas, le vieux maréchal, rabâcheur assez ennuyeux , mais fort aimable « quand il ne disait rien jj , madame de Rochefort déjà nommée, M. de Géreste son frère, dont madame du Deffand a fait le portrait, enfin M. et madame de Forcalquier. Avec le chevalier de Brancas , c'était là la famille du maréchal. M. de Forcalquier , fils aîné du maréchal , était un homme distingué par son esprit et ses talents militaires, appréciés de ceux même qui les enviaient.
1 Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 30 août 1762.
2 On en ferait tout un recueil. — Voir Bacbaumont, Ghamfort , Sénac de Meilhan, les 3fe7a«^e.v de madame Necker et la Femme au dix-huitième siècle y par MM. de Goncourt. Didot, 1862, p. 81, 82.
^ Lettres de la marquise de Créqui a Sénac de Meilhan^ p. 3 et 5.
^ Ghamfort , édition Stahl , attribue cette démarche au duc de Ghaulnes, mort depuis longtemps (en 1769). Madame de Ghaulnes ne fut jamais séparée judiciairement de lui , comme il le prétend.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxvu
«M. de Forcalquier , dit le président Henault, avait beaucoup plus d'esprit qu'il n'en faut. Madame de Flamarens disait qu'il éclairait une chambre en y entrant; gai, un ton noble et facile, un peu avantag^eux, peignant avec feu tout ce qu'il racontait, et ajoutant quelquefois aux objets ce qui pouvait leur manquer pour les rendre plus agréables et plus piquants^. »
« La figure de M. de Forcalquier, dit à son tour madame du Deffand , sans être fort régulière, est assez agréable ; sa physionomie, sa contenance, jusqu'à la néghgence de son maintien, tout est noble en lui: ses yeux sont ouverts, riants, spirituels; il a l'assurance que donnent l'esprit, la naissance et le grand usage du monde. Son imagination est d'une vivacité, d'une chaleur, d'une fécondité admirables; elle domine toutes les autres qualités de son esprit, mais il se laisse trop aller au désir de briller, etc. »
M. de Forcalquier épousa, le 6 mars 1742, mademoiselle de Carbonnel de Ganisy, d'une bonne maison de Normandie, veuve du marquis d'Antin , fils d'un premier mariage de la comtesse de Toulouse. La nouvelle mariée fut présentée et prit le tabouret à la cour , en sa qualité de femme d'un grand d'Espagne , le jeudi 19 juillet 1742, et le duc de Luynes rapporte que l'impression générale lui fut très-favorable :
« On ne peut pas être plus jolie que l'est madame de Forcalquier : elle est petite, mais fort bien faite; un beau teint, un visage rond , de grands yeux, un très-beau regard, et tous les mouvements de son visage l'embellissent *. »
Il est souvent question, dans la Correspondaîice , de madame de Forcalquier, appelée tour à tour par madame du Deffand du sobriquet amical et familier de Petit Chat, de Minet et de la Beilissima. Capricieuse, espiègle, coquette, puis quelque peu prétentieuse, madame du Deffand nous la montrera , à mesure que son prestige décline , frisant de plus en plus le ridicule, lui lisant un petit ouvrage de sa façon en forme de lettres , où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quelqu'un de cent ans, précieusant avec sa bonne amie madame du Pin , faisant tort par ce pathos à sa véritable sensibilité , copiant Horace Walpole , affectant ses principes , et devenue la favorite de l'ambassade anglaise , puis , par ton , l'ardente admiratrice du duc d'Aiguillon. Une discussion qu'elles eurent entre elles, en mars 1770 , et que madame du Deffand racontera au vif, refroidit sensiblement un commerce qui durait depuis 1742, et était devenu une habitude plus encore qu'une amitié.
11 restera de madame de Forcalquier un mot qui la peint à merveille, et qui peint aussi les mœurs de son temps :
1 Mémoires, p. 183.
2 Mémoires, t. IV, p. 193, 203. '
Lxvm MADAME DU DEFFAND.
«Cette «honnête bête, obscure et entortillée», eut une fois l'espril aussi vif que la main. Ce fut ce jour où, ne pouvant se faire séparer sur un soufflet reçu de son mari en tête-à-tête et sans témoin, elle alla trouver le brutal clans son cabinet , et au moment de la restitution : Tenez , monsieur, voilà votre soufflet: je n'en peux rien faire*. »
Une femme inférieure par la beauté , mais bien supérieure par l'esprit, et qui demeure profondément mêlée à ces intrigues de palais qui sont, sous Louis XV, l'histoire de France, c'est madame de Mirepoix , dont la figure de Joconde nous arrêtera davantage.
Madame de Mirepoix était née Graon, sœur du prince de Beauvau. Veuve du prince de Lixin, de la maison de Lorraine, tué en duel par Richelieu, son beau-frère, à la tranchée de Philippsbourg , en 1734, elle avait épousé en secondes noces Pierre de Lévis , marquis de Mirepoix , ambassadeur à Vienne et en Angleterre, qui devait mourir maréchal de France. Lui-même était veuf d'une fille de Samuel Bernard, qu'il trouva assez honoré d'une telle alliance pour ne pas lui rendre sa dot, fostueusement et galamment mangée.
Une chose à dire tout de suite, parce qu'elle constitue un éloge auquel les mœurs du temps enlèvent sa banalité, c'est que M. et madame de Mirepoix firent toute leur vie excellent ménage , et comme M. et madame de Maurepas, M. et madame de Flamarens et quelques autres {rarl nantes)^ ne craignirent point de s'aimer. Il entrera même beaucoup de passion conjugale dans l'ambition qui fera plus tard de madame de Mirepoix la bonne amie des Pompadour et des du Barry.
Le président Hénault a esquissé , dans quelques passages de ses lettres de 1 742 , le portrait du mari :
«Les Mirepoix furent fort bien reçus (à Mcudon chez les lîrancas). On soupa; je m'endormis après le souper, les camouflets volèrent, cela ne me réveilla pas trop. Le Mirepoix me fit des miracles , me parut avoir grande envie de vivre avec moi, me fit des reproches, en reçut de ma part, etc.. Il avait un saint-esprit de diamants , que madame de Mirepoix lui avait fait monter, qui tient lieu de la broderie: cela lui rend l'estomac encore plus avancé ; mais il aime sa femme à la folie et cela me plut^. »
» Le Mirepoix , dit-il dans une autre lettre ^ est comme vous le connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc.. »
1 La Femme au dix-huitième siècle, par E. cfJ. de Gonroiut, p. 59.
2 Voir notre t. 1er, p. 5^.
3 T. 1er, p. 67.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxix
Il est moins laconique dans ses Mémoires ' :
«Je rendis alors (vers 17C2) un service au])rès de la Reine à une personne qui n'avait ])as besoin de moi pour l'obtenir; je parle de madame la maréchale de Mirepoix. Elle désirait une place du palais et s'adressa à
moi La Reine reçut cette proposition avec l'air que je devais attendre
de la justesse de son discernement. Elle ne me cacha point ses sentiments ; elle avait véritablement du goût pour madame de Mirepoix ; tout lui plaisait en elle : sa figure , qui annonçait l'honnêteté de son âme ; son esprit, qui était naturel, fin et délicat; son caractère doux, ferme, généreux ; une manière d'agir qui, dans les choses douteuses, ne craignait point la censure, parce qu'elle n'était jamais déterminée que par le devoir; une Iranquillité sur les reproches qu'on pouvait lui faire qui annonçait la sécurité d'une conscience éclairée.... Enfin madame de Mirepoix eut la place.
« On conçoit quel intérêt avait madame de Pompadourà obtenir l'amitié (l'une si excellente personne. C'était s'honorer devant le public et aux
veux du Roi même Je disais quelquefois à madame de Mirepoix que je
croyais que par état elle ne pouvait être que sa maîtresse. L'âme de madame de Mirepoix l'y portait, et je la voyais cependant balancer, ce qui ne me donnait pas peu de surprise ; je suspendis mon jugement , parce qu'elle ne pouvait pas avoir tort.
« En effet, je reconnus bientôt la cause de ses perplexités ; des droits plus sacrés encore que ceux de la Reine divisaient son âme et ne pouaient manquer d'en tiiompher. La fortune de M. de Mirepoix l'occupait quement, indépendamment de ce qu'elle la partageait; elle lui avait lait liien d'autres sacrifices et il les méritait par la noblesse de son âme et ses talents à la guerre et par son tendre respect pour elle.... Elle ne s'était point trompée dans l'estime qu'elle avait pour lui, et bien jeune encore quand elle l'avait épousé , elle avait besoin d'un tuteur pour l'administration de son bien dont elle était absolument incapable , parce ([ue l'esprit ne donne pas la connaissance des affaires. M. de Mirepoix ne cessa point de l'aimer et de la respecter. Il eut un brevet de duc , fut lait maréchal de France et capitaine des gardes du corps à la mort du maréchal d'Harcourt. Madame de Mirepoix eut le malheur de le perdre le 25 septembre 1757 , et sa charge, malgré bien des concurrents , fut donnée à son beau-frère, le prince de Reauvau. »
Madame du Deffand , qui devait demeurer liée avec madame de Mirepoix jusqu'au dernier moment, sauf un certain refroidissement occasionné par sa conduite lors de la disgrâce du duc de Clioisevd , a aussi fait son portrait, son chef-d'œuvre en ce genre, suivant madame de Genlis.
«Madame de Mirepoix est timide, mais sans avoir l'air embarrassé, sans jamais perdre la présence d'esprit ni ce qu'on appelle V à-propos. Sa figure est charmante, son teint est éblouissant; ses traits, sans être
um
Lxx MADAME DU DEFFAISD.
parfaits, sont si bien assortis, que personne n'a l'air plus jeune et n'e.sl plus jolie.
» Le désir qu'elle a de plaire ressemble plus à la politesse qu'à la coquetterie ; aussi les femmes la voient sans jalousie, et les hommes n'osent en devenir amoureux. Son maintien est si sage , il y a quelque chose de si paisible et de si réglé dans toute sa personne, qu'elle imprime une sorte de respect et interdit toute espérance bien plus qu'elle ne pourrait faire par un air sévère et imposant. "
De son côté, le duc de Lévis, qui était son parent et l'avait beaucoup connue, la dépeint ainsi. Il s'agit maintenant de la madame de Mirepoix des derniers temps, de celle qui figure dans la Correspondance avec Walpole, qui , de son côté , n'a pas résisté au désir d'esquisser cette attrayante physionomie.
M Sans avoir jamais passé pour une beauté régulière, elle avait eu dans sa jeunesse une taille charmante et le plus beau teint du monde , et elle avait conservé tant de fraîcheur dans un âge très-avancé, que quand elle se cassa la jambe, chacun disait , en la voyant sur sa chaise longue, qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches que d'une vieille de soixante-dix-huit ans. Cependant il y avait déjà longtemps qu'elle branlait la tête — On attribuait alors cette incommodité à l'usage du thé, dont elle prenait plusieurs tasses par jour, habitude qu'elle avait contractée en Angleterre, où son mari avait été ambassadeur.... Son esprit était aussi jeune que sa figure ; cependant, il était plus agréable qu'étendu. Ce qui la distingfuait particulièrement, c'était une grâce infinie et un ton parfait; aussi ses décisions en matière de goût et de convenance étaient généralement respectées. Si dans une société la maréchale de Luxembourg régnait pai' la terreur, madame de Mirepoix exerçait un empire plus doux , et si l'on redoutait les sarcasmes de l'une, on craignait encore plus de déplaire à l'autre.... Ce qtii étonnait le plus, c'est que montrant autant de jugement dans la conversation, elle en eût aussi peu dans la conduite de ses affaires. Jamais on n'a tant aimé le changement dans les choses, avec autant de fidéhté pour les personnes. A peine étaitelle établie à grands fixais dans une maison qu'elle en voulait changer. Il en était de même de tout le reste , et toujours elle a conservé les mêmes amis. Sa constance s'étendait jusqu'aux animaux ; elle était fort attachée à ses chats ; il est vrai qu'ils étaient les plus jolis du monde ; c'était une race d'angoras gris , tellement sociables, qu'ils s'étabhssaient au miheu de la grande table de loto, poussant de la patte, avec leur grâce ordinaire, les jetons qui passaient à leur portée. J'ai souvent eu l'avantage de faire leur partie. »
Montesquieu avait été particulièrement séduit , touché , fasciné , ensorcelé, par la grâce tranquille et l'aimable vertu de madame de Mirepoix. Son admiration s'est exprimée en vers que l'on trouvera aux Portraits de la société de madame du Deffand, à la fin de notre second volume, et où il se montre plus galant que poëte.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. txxi
Mais l'intention y était. Walpole en est moins enthousiaste, et il la voit trop à travers sa conduite, plus habile que noble, vis-à-vis (les maîtresses régnantes et triomphantes. Il écrit à M. Gray :
« L'esprit de madame de Mirepoix est excellent dans le genre utile ; et le peut être également, quand il lui plaît, dans le genre agréable. Ses manières sont froides mais fort honnêtes , et elle cache qu'elle est de la maison de Lorraine , mais sans l'oublier jamais elle-même. Personne en France ne connaît mieux le monde et personne n'est mieux avec le Roi. Elle est fausse , artificieuse et insinuante au delà de toute idée lorsque sou intérêt le demande, mais naturellement indolente et timide. Elle n'a jamais eu d'antre passion que celle du jeu , et perd cependant toujours, etc.. '>
Parmi les personnes de la société, intime de madamiedu Deffand, de 1730 à 1750, il faut encore citer le comte d'Argenson, le meilleur ami du président Hénault , qui demeura fidèle à sa disgrâce , distrait, gourmand, aimablement égoïste et spirituellement corrompu. Je ne parle ici que de l'homme privé. Les Mémoires du président Hénault , ceux de son frère le marquis d'Argenson , et ceux de Marmontel, nous peindront le ministre en lui, ministre de décadence, qui, tout en la méprisant, se servit trop de l'intrigue, et tomba par l'intrigue. Les Souvenirs du marcjuis de Valfons et Ghamfort nous donnent, par de curieux détails sur son spirituel cynisme et son insoucieuse tolérance conjugale, le reste du portrait. Il n'apparaît d'adleurs qu'incidemment et à titre de comparse sur la scène de cette correspondance de 1809, à côté de l'abbé de Sade, savant, insinuant et galant, de M. de Maupertuis, de madame de Boufflers, qui sera plus tard la maréchale de Luxembourg, de madame d'Aiguillon, de M. et de madame de Maurepas, dont l'inaltérable union et l'amour réciproque et constant font un si étonnant contraste avec les mœurs du temps et avec leur propre caractère ; enfin du marquis d'Ussé, gendre du maréchal de Vauban , que le président Hénault n'a pas dédaigné de peindre en pied, et qu'il définit ainsi dans ses Mémoires :
«D'Ussé est un homme d'esprit, d'une humeur charmante, aussi disti ait que le Ménalque de la Bruyère , la bonté même. Il a une plaisante idée de lui; il s'imagine n'avoir été créé que pour les auti^es ; il aurait eu du talent pour la guerre; le meilleur comédien que j'aie vu dans ce que nous appelons troupe bourgeoise, s'il avait eu plus de mémoire'. »
C'est ce d'Ussé dont le chevalier d'Aydie , dans sa lettre du 29 décembre 1 753 , prétend qu'il disait u qu'il n'avait le temps de
1 Mémoires, p. 182.
Lxxii MADAME D J DEFFAÎND.
') lire que pendant que son laquais attachait les boucles de ses 7) souliers » .
D'Ussé fut un des déserteurs que les grâces touchantes de mademoiselle de Lespinasse , congédiée, devaient entraîner hors du salon de madame du Deffand , lors de leur rupture éclatante, et celui ({u'elle regretta le plus avec d'Alembert , non sans profiter de toute occasion de se venger de cette trahison , notamment à propos de son bizarre testament.
Il faut enfin citer M. et madame du Châtel, M. et madame de la Vallière, la maréchale de Villars et madame de Luynes.
«M. le marquis du Châtel était fils de M. Grozat, qui d'abord avait été receveur général des finances, et qui, depuis, acquit une grande fortune et une grande réputation dans le commerce des mers, où il rendit les services les plus utiles à l'État, par le retour des galions , qu'il remit au Roi au moment du plus grand besoin des finances. Il en reçut pour récompense la charge de commandeur trésorier de l'ordre du Saint-Esprit'.
«M. du Châtel avait infiniment d'esprit; il se plaisait un peu trop à disséquer ses idées, à remonter toujours à la source des choses; en un mot, il était un peu trop métaphysicien , et avait communiqué ce goût à madame du Châtel (mademoiselle de Gouffier) , qui avait autant d'esprit que lui, qui était d'un commerce charmant et d'un caractère aussi solide qu'agréable. Son mari avait la plus grande réputation à la guerre, et pour son courage et pour ses vues miHtaires ; mais il y portait la même curiosité de dissertation.... M. du Châtel était la bonté même et d'une probité égale à toutes sortes de vertus. C'était mon ami particulier, et j'y passais ma vie. Il a laissé une fille dont l'esprit est aussi fin et délicat que sa figure, qui est charmante. Elle a fait l'admiration , dans l'âge le plus tendre, de la ville de Rome, où elle accompagnait son mari, le duc de Choiseul , qui y alla comme ambassadeur -. »
Maintenant que nous avons successivement présenté tous les sujets de la petite troupe d'acteurs amateurs dont madame du Deffand faisait partie, il est temps de parler d'un amusement qui tient une certaine place dans sa vie de 1735 à 1745 , et auquel il est fait plus d'une fois allusion dans les Lettres. C'est, comme d'ordinaire , le président Hénault qui nous fera les honneurs de cette révélation.
* Voir sur Crozat, spéculateur heureux, ajjioteur habile, qui honora sa fortune par le f[oût des arts et un certain patriotisme, les Mémoires de Saint- Simon, de Barbier et de Marais, beaucoup plus indiscrets que l'optimiste président, aimable et facile jusque devant la postérité.
2 Mémoires du président Hénault ^ p. 237.
SA VIE, SO^' SALOiN, SES AMIS, SES LETTRES. lxxui
« Kou8 jouions, dans ce temps-là, dit-il (en 1737)', des comédies que nous composions nous-mêmes. M. du Chàtel donna Zaïde , comédie tirée d'un roman dont le sujet est assez singulier. C'est une esclave turque dont son maître devient amoureux, il lui donne la liberté en la faisant changer de religion. Cette esclave convertie résiste aux empressements de son maître , et sa résistance est fondée sur les principes de morale que lui-même il lui a inspirés; mais elle l'aime, et ne' sachant comment accorder son amour avec ses scrupules, elle demande à redevenir esclave pour être soumise à ses volontés. Il finit par l'épouser. M. de Forcalquier domia tllomnie du bel air, je donnai le Jaloux de lui-même et la Petite maison. C'était un grand amusement. jSos principaux acteurs étaient madame de Rochefort, MM. d'Ussé, de Pont-de-Veyle , de Forcalquier, feu madame de Luxembourg et madame du Deffand. »
Cette feu madame de Luxembom^g n'est point celle avec laquelle nous aurons à faire plus ample connaissance , et qui exerça, depuis 1750, la tyrannie de la mode et du bon ton, laissant à madame du Deffand le gouvernement des choses de l'esprit. Celle 5) dont il est question ici était fdle du marquis de Seignelay ; d'une 5) figure charmante , elle dansait admirablement et jouait avec 5j beaucoup de feu et d'intelligence » .
Bientôt le schisme se déclara dans cette société d'acteurs titrés et d'actrices de qualité , et la lutte des amours-propres provoqua la division de la troupe primitive en deux troupes rivales.
Le 15 juillet 1742, le président écrit à madame du Deffand :
« Il y a de grands projets de comédie pour cet hiver: on a élevé non pas autel contre autel, mais théâtre contre théâtre. M. de Mirepoix est de la nouvelle troupe. Ils débuteront par le Misanthrope, qui est, dit-on, le triomphe du -Mirepoix, et ensuite on jouera la Zaïde de du Chàtel. Madame de Mirepoix prendra le rôle de madame de Rochefort, le Mirepoix, celui de Forcalquier, et du Chàtel y conservera le sien. Figurezvous quelle douceur pour madame de Luxembourg! on se passera de vous toutes. Cependant madame de Mirepoix a dit à madame de Rochefort, qu'elle y assisterait , si elle voulait; et puis on a parlé de la Petite maison, et il a paru que pour la jouer on pourrait bien réunir les troupes, parce que l'on a bien jugé que sans cela je ne la donnerais pas, et en ce cas madame de Mirepoix jouera votre rôle , et madame de Forcalquier/afoWe. J'ai bien conseillé à madame de Rochefort de ne laisser voir sur cela nul empressement , afin que madame de Luxembourg ne pût jamais croire que l'on pensât à la rechercher. D'un autre côté, le Forcalquier a fini sa comédie, dont j'ai oubhé le titre : ce sont deux amis qui aiment la môme maîtresse. Il y a des choses fort agréables. Il a, comme de raison, envie qu'on la joue; mais pour cela il n'a besoin «[ue de madame de Mirepoix; bien entendu que tout cela sera pour cet hiver ^.»
* Mémoires, p. 181.
2 Voir notre t. I«r, p. 59.
Lxxiv MADAME DU PEFFAIND.
Le 17 juillet, le président continvie à tenir madame du Deffand au courant de la petite conspiration.
u Je contai à madame deFlamarcns l' érection du nouveau théâtre ; comme elle est fidèle et curieuse, elle voudrait bien que les lrou})es se réunissent. Je lui ai dit que je pensais comme elle , mais qu'il fallait bien recevoir les avances, si on en faisait, sans en faire soi-même *. »
Le 20 juillet , madame du Deffand lui répond :
« Je suis fort aise que vous voyiez souvent madame de Mirepoix : elle est aimable; je crois son mari fbii; consécjuencietix . Je suis bien de l'avis qu'il leur faut laisser élever leur théâtre, sans avoir l'air de s'en soucier, et cela me sera d'autant plus facile qu'effectivement je ne m'en soucie pas^. »
Si madame du Deffand ne se souciait pas de ces projets de théâtre, elle avait ses raisons, c'est qu'elle n'y réussissait pas. Cette excellente actrice dans son fauteuil , au coin de son feu , cette déjà grande comédienne de conversation était inédiocre , froide , distraite , ennuyée sm^ la scène. Une curieuse lettre de M. du Châtel nous révèle cette infériorité dramatique, causée par une supériorité intellectuelle à laquelle il rend hommage avec esprit.
« Étes-vous enfin devenue, madame, lui écrivait-il sans doute vers cette époque^, aussi bonne actrice que la Beauval et la Ghampmêlé ? Il me semble que le président a quelque inquiétude sur vos succès ; il trouve que vos talents dans ce genre tardent un peu à se développer. Pour moi , je parierais qu'ils ne se développeront point. Vous êtes faite pour attraper la nature du premier bond, aussi propre qu'elle à créer ; vous n'entendez rien à imiter. S'il était question de faire et d'exécuter des comédies sur-le-champ, ce serait à vous qu'il faudrait aller. J'ai souvent éprouvé ce plaisir au coin de votie feu: là, vous êtes admirable. Que de variétés, que d'oppositions dans le sentiment, dans le caractère et dans la façon de penser! Que de naïveté, de force et de justesse, même en vous égarant! Rien n'y manque, il y a de quoi en devenir fou de plaisir, d'impatience et d'admiration. Vous êtes impayable pour un spectateur philosophe. Je vous jm^e cependant qu'il me tarde beaucoup de venir vous voir mal jouer votre rôle. J'espère que vous le rendrez pitoyablement, et que j'aurai bien du plaisir en vous voyant confondue de l'indulgence que le parterre daignera avoir pour vous. Vous serez , comme les enfants, honteuse sans être humiliée, et de là naîtra une foule de scènes originales entre l'auteur et vous, dont la société profitera. Madame du Ghâtel n'est point du tout de mon avis; elle assure que vous ferez des merveilles'^, etc »
1 Voir notre t. I^»', p. 67.
^ Voir notre t. 1er, p. g^.
* Ibid., p. 74.
SA VIE, SON SALOjN, SES AMIS, SES LETTRES. lxxv
Il nous reste à parler de trois femmes, dont les deux premières , célèbres par leur beauté et leur esprit , sont encore effacées par la troisième , à qui une haute vertu tint lieu de tout le reste, et fit, durant toute la seconde moitié du dix-huitième siècle, une douce autorité qui l'a suivie dans la postérité , où son amitié sera un honneur pour madame du Deffand elle-même.
Les deux premières sont mesdames de la Vallière et de Villars , la troisième est la duchesse de Luynes.
« Il y a longtemps , écrit madame du Deffand dans sa lettre du 20 juillet au président Ilénault *, que je n'ai eu des nouvelles de madame de la Vallière. J'en suis fâchée, car je l'aime beaucoup. J'avais une lettre à elle que j'aie brûlée : j'y ai du regret, car elle était écrite à ravii': j'aurais voulu vous la montrer. Le Nivernais ne la hait pas, et je crois qu'il n'en aime point d'autre. »>
On lira à la Galerie des portraits des amis de madame du Deffand, à la fin de notresecond volume, un joli portrait de madame de la Vallière par madame la marquise de G... (Gontaut).
« Une femme belle et aimable, galante sans coquetterie, vertueuse sans sagesse, simple avec dignité , douce par humeur et polie par bonté, sans défauts dans l'esprit ni dans le caractère , et enfin qui serait parfaite si elle avait autant d'éloignement pour le vice qu'elle paraît avoir de penchant pour la vertu . »
La duchesse deVaujour, puis de la Vallière , fille du duc d'Uzès, fut, une des plus belles, des plus aimables et des plus galantes personnes du dix-huitième siècle, qu'elle vit tout entier, et dont elle étonna et désarma la fin farouche et sanglante par ces restes encore brillants d'une vieillesse pareille à celle d'une Ninon. C'est la plus jolie femme de soixante ans qui ait jamais existé.
« Le seul beau visage de soixante ans que j'aie jamais vu, dit madame de Genlis ^, c'est celui de la duchesse de la Valhère; quoiqu'elle ait dans la taille un défaut très- visible , sa figure a dû être céleste. On dit que lorsqu'elle parut à la cour, le vieux duc de Gèvres, bossu comme Esope, s'écria en la voyant: Nous avons une reine. »
C'est sur elle que madame d'IIoudetot fît ce gracieux impromptu :
La nature, prudente et sage.
Force le temps à respecter Les charmes de ce beau visage Qu'elle n'aurait pu répéter.
* Voir notre t. I^^,"p. 74.
2 Mémoires, t. IX, p. 30, 31.
i.xxvi MADAME DU DEFFAISD.
Avec un tel visage et un caractère à la Gaiissin, qui se donnait à tout le monde, même à son porteur d'eau, par pure bonté d'àme, et parce que cela lui faisait tant de plaisir, madame de la Vallière ne dut jamais manquer d'amants, pas plus que son mari, le frivole , le galant , le dilettante , le curieux , le bibliophile , ne manqua de maîtresses. Deux mots, contés par Gliamfort, vaudront encore mieux, pour faire connaître le duc et la duchesse de la Vallière , que tous les portraits.
« Le duc de la Vallière voyant à l'Opéra la petite Lacour sans diamants, s'approche d'elle et lui demande comment cela se fait. «C'est, lui dit-elle, que les diamants sont la croix de Saint-Louis de notre état. » Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent à madame du Barry près de Louis XV. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre et lui disait : Mets-toi à genoux là-dessus , vieille ducaille * . »
Voilà pour le mari.
« M. de Barbançon , qui avait été très-beau, possédait un très-joli jardin que madame la duchesse de la Vallière alla voir. Le propriétaire , alors très-vieux et très-goutteux , lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. Madame de la Vallière lui répondit: «Hélas! mon Dieu, que ne parliez-vous ? vous m'auriez eue comme les autres ^. »
Voilà pour la femme.
Il faut passer maintenant , ne fût-ce que pour éprouver cette douce émotion que donne toujours le spectacle d'une honnête femme , émotion mêlée de surprise quand il s'agit du dix-huitième siècle, à madame la duchesse de Luynes.
« Madame la marquise de Cliarost (depuis duchesse de Luynes) , dit le président Hénault, n'était point une belle personne , mais elle avait une figure très-agréable ; elle fut veuve de bonne heure. Elle était trèssensible à l'amitié, ce qui la défendit peut-être de l'amour, ou plutôt elle eut des amis parce que son âme était sensible, et elle n'eut point d'amants, parce que son âme n'était point passionnée. Mais comuie on n'admet pas qu'une femme soit oisive , et qu'elle mettait en effet de la coquetterie dans l'amitié, on soupçonnait son amitié, et elle ne s'en embarrassait guère. La forme de sa vie suffirait seule à faire connaître combien elle était éloignée de l'amour. Ses journées étaient remplies par des devoirs multipliés qu'elle aurait inventés s'ils lui avaient manqué, et par des divertissements continuels; elle aimait à accorder tout cela et à raconter combien de choses elle avait satisfiiit en un jour. Sa maison était le rendezvous de tout ce qu'il y avait de grande et de meilleure compagnie. C'étaient le cardinal de Kohan, l'évêque de Blois (Gaumartin), M. et madame de
* Chamfort, édition Stahl, p. 188.
2 Ibid., p. 211.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. Lxxvir
Sully, le cardinal tle Polignac , madame d'Uzès, l'abbd de lîiissv (de|)iiis ëvêque de Lucon) , etc.. J'eus l'honneur de la coniiaîtro vers l'année 1716, chez madame la princesse de Léon. Elle me marqua des prévenances , ou plutôt elle sentit combien je desirais son amitié ; elle nxl'accorda. Cela ne s'est point démenti depuis. Elle m'avouait do bonne grâce pour son ami ; elle parlait souvent de moi à la Reine, et se rencontrait avec M. d'Argenson sur le bien qu'il pouvait y avoir à en dire. Je la suivais partout, aux Rruyères , à Sceaux, etc.. Sitôt après son mariage avec M. le duc de Luynes , elle me le donna pour ami, et je me tiens bien honoré de l'estime et de la confiance de l'homme du monde le plus estimable *. »
Le 13 janvier 1732, le duc de Luynes, ugé de trente-sept ans, et veuf depuis 1721, avait épousé en secondes noces Marie Brulart, veuve sans enfants du marquis de Gharost , tué à Malplaquet; elle avait quarante-huit ans. Ce fut une union exemplaire, à une époque qui en comptait si peu, et pour tout dire en un mot, le chefd'œuvre des mariages de raison.
La duchesse de Luynes mourut à Versailles le 11 septembre 1763. Son mari, auquel nous devons les précieux Mémoires qui font suite au. Journal de D ange au , son grand-père, et qui ont été publiés chez Didot par les mêmes excellents éditeurs et annotateurs ^ , l'avait précédée de cinq ans dans la tombe , âgé de soixante-trois ans (2 novembre 1758).
La duchesse de Luynes avait succédé , dans la place de dame d'honneur de la reine Marie Leczinska, à la maréchale de Boufflers, qui se retira le 14 octobre 1735. Elle fut, dans cette place qui lui donnait un crédit d'autant plus sûr qu'elle n'en usait que pour les autres, la protectrice assidue et la conseillère dévouée du président Ilénault et de madame du DeflPand.
"Madame de Luynes, dit le président Hénault, fut la première personne à qui la Reine fit confidence de ses vues sur moi. Quand la Reine eut bien voulu me déclarer ses bontés , c'était à Gompiègne: je courus chez madame de Luynes, dont l'appartement joignait le sien, et elle se mit à rire sans me donner le temps de lui annoncer ce qu'elle avait su avant moi...
« Madame de Luynes n'avait -point recherché sa place ; aussi vitelle avec beaucoup de tranquillité, dans les premiers temps, les efforts que l'on faisait pour la rendre moins agréable à la Reine; elle crut devoir
1 Mémoires, p. 190, 191.
2 Nous profitons de l'occasion de signaler comme un morceau accompli V Introduction placé(; en tète du premier volume des Mémoires du duc de Luynes, par les érudits et ingénieux éditeurs dont nous parlons, et qui ont attaché leur nom à cette histoire unique de la cour, de 1684 à 1758. On y trouve tout ce qu'il est possible de savoir et de dire sur le duc et la duchesse de Luynes. (P. 10 et 20.)
i.xxviii MADAME DU DEFFAND.
s'en expliquer à Sa Majesté avec cette franchise noble qui fait son caractère; et depuis, quand les intérêts divers eurent cessé, la Reine reconnut ({ne nulle à la cour n'était plus digne de son amitié. Elle daigna en faire toutes les avances , et elle devint son amie * . »
Et le président finit son portrait par ce magnifique éloge :
« Pour finir, madame la duchesse de Luynes a toutes les vertus et toutes les qualités du plus honnête homme : noble, généreuse, fidèle, discrète, ennemie de toute ironie; considérée de toute la famille royale, (ju'elle reçoit quelquefois chez elle ; aimant la cour à la vérité, mais la cour devenue sa patrie; mais la cour n'est pas pis qu'un autre pays, et ce ne peut être un ridicule quand on y est à sa place. »
Madame du Deffand, de son côté, a fait de madame de Luynes un portrait achevé, et qui mérite , avec tous ceux qu'elle a signés de sa griffe, une place parmi les modèles de ce genre perdu depuis Mademoiselle et les Précieuses, et qu'elle avait remis en honneur sans y avoir été égalée.
« Madame la duchesse de Luynes est née aussi raisonnable que les autres tâchent de le devenir, etc.. »
Ce portrait a une ombre imperceptihle dans ce P. S. d^une lettre de 1742, au président Hénault.
« Il est dangereux de lui dire ce qu'on pense ; ce sont des armes qu'on lui donne contre soi, et dont elle fait usage selon son caprice. «
Madame du Deffand , en dépit de cette méfiance qui était chez elle une sorte de fatalité de nature qu'elle appliquait à tout le monde , et qui ne saurait rien prouver par conséquent contre personne, témoigna toujours à madame de Luynes, à cette digne fille du premier président Brulart , un des hommes qui ont honoré la Bourgogne et la magistrature^, une déférence que n'expliquerait pas seule une légère différence d'âge (madame de Luynes était née vers 1684) , mais que justifiaient sa confiance en sa haute raison et sa reconnaissance pour plus d'un service.
C'est à madame de Luynes que madame du Deffand dut la protection et l'intérêt de la reine Marie Leczinska , dont elle a fait, sous le nom de Thémire, un portrait aussi juste que flatteur, et dont
1 Mémoires, p. 191.
2 Voir sur le président Nicolas Brulart, marquis de la Borde, la Correspondance de Bussy, où il y a des lettres de lui qui attestent l'homme du monde et le lettré ; et le livre de M. Alexandre Thomas ( Une province sous Louis XIV, 1844, p. 348), qui fait un bel éloge du magistrat et du politique, précédé sur le siège fleurdelisé par son père et son aïeul.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxxix
l'observation est animée par l'admiration et la reconnaissance ' .
Cette protection de la Reine se traduisit d'abord en faveurs d'étiquette, fort prisées alors, et plus tard en bienfaits beaucoup plus effectifs.
Nous lisons dans les Mémoires dti duc de Luynes *, à la date du 24 décembre 1752 , à propos de la présentation à la cour de madame de Brienne:
«Madame de Brienne, qui a eu trois gfarçons, en a encore deux de vivants; l'aîné est prêtre et grand vicaire de Rouen; le second est colonel d'infanterie. Madame de Brienne, depuis quelques années, est venue à Versailles; elle a même été au dernier voyage à Compiègne, pour être auprès de madame de Luynes , sa tante , qui est fort aise de la voir. N'ayant que cet objet, il était fort inutile de songer à être présentée; elle trouvait à la cour beaucoup de gens de sa connaissance et de ses parents et amis ; elle faisait les honneurs de la maison de madame de Luynes avec douceur, politesse et attention. La Reine la traitait avec beaucoup de bonté, et avait même voulu qu'elle eût l'honneur de manger avec elle sans conséquence , honneur que Sa Majesté avait aussi bien voulu faire à madame du Deffand, autre nièce de madame de Luynes, laquelle n'a jamais été présentée; mais les circonstances où madame de Brienne se trouve l'ont déterminée à désirer cette présentation... »
Nous continuons la citation, qui nous sera utile quand nous parlerons du salon de Saint-Josepb, à l'époque triomphante où le fds aîné de madame de Brienne, le futur cardinal, archevêque de Toulouse, ministre plus malheureux encore qu'inhabile de Louis XYI , y tiendra une place prépondérante.
« Son second fils, qui deviendra l'aîné par la cession de son frère, n'est point marié, et nous désirerions tous qu'il pût faire un mariage avantageux. Une condition que l'on exige presque toujours dans le mariage , est la présentation ; cette grâce ne pouvait souifi-ir aucune difficulté. Messieurs de Brienne sont gens de grande condition ; madame de Brienne, grande belle-mère de celle-ci, avait été présentée; sa bellefille, sœur (le madame de Luynes, ne l'avait point été, parce qu'elle n'avait jamais imaginé de venir à la cour. Il aurait été assez désagréable à madame de Brienne de voir sa belle-fille future obtenir d'être présentée en conséquence des droits et des raisons ci-dessus, qui lui donnaient le droit d'espérer la même grâce pour elle-même. Ces raisons furent représentées par madame de Luynes à M. de Saint-Florentin, qui en rendit compte au Roi, et Sa Majesté parut les approuver. Madame de Brienne
i Voir les Mémoires du duc de Luynes, t. IX, p. 263, à la date du dimanche 8 décembre 1748 : « Il y a deux ou trois jours qu'une femme, qui a » de l'esprit , envova à madame de Luynes un portrait de la reine très-osten- » sible, très-bien écrit; on en trouvera la copie ci-jointe. >» — Voir le t. P^", p. 458 , des Mémoires.
2 T. XII, p. 216.
,.xxx MADAME DU DEFFAND.
a son mari fils du secrétaire d'État ; il a été présenté il y a longtemps ; mais il ne vient point à la conr; il est même retiré à la campagne, oii madame de Ihietme va ponr trois on qnatre mois tons les ans avec Ini. »
En 1778, madame du Deffand écrivait à l'abbé ïerray :
« Le Roi accorda à madame du DefFand, en 1763, à la sollicitation de la Reine, nne gratification annuelle de six mille livres. Cette princesse l'honorait de sa protection en considération de feu sa tante , la duchesse de Luynes, dont les services assidus, le respectueux attachement, l'absolu dévouement, avaient mérité de Sa Majesté ses bontés, son amitié et sa reconnaissance. »
Deux femmies remarquables fermeront le cortège que nous avons introduit successivement dans le premier salon de madame du Deffand , celui de la rue de Beaune , celui dont elle emportait tour à tour à Meudon chez les Brancas, à Athis chez les Villars, à Sceaux , enfin plus tard à Montmorency chez les Luxembourg , les pénates errants , demandant l'hospitalité après ^'avoir donnée.
Ces deux femmes, dont la figure seule est en lumière dans le fond de notre tableau, et dont le corps demeure dans la pénombre, ce sont les deux maréchales de Noailles et de Villars.
C'est encore le président Hénault , cet aimable et inévitable introducteur, qui fera la présentation.
« Je n'oublierai assurément pas madame la maréchale de Noailles. Il n'y a jamais eu de femme plus habile, d'amie plus essentielle, d'âjne plus noble ni plus active. On voulait lui faire un démérite de tout ce qu'elle avait fait poiu' sa maison ; mais que ne racontait-on tout ce qu'elle avait fait pour ses amis? Elle n'a manqué à aucun, et la disgrâce était un titre de plus pour en être secouru. On sait qu'elle fut le refiige de madame de Mailly, lors({u'elle quitta la cour. J'avais l'honneur de dîner souvent avec elle tête à tête; elle repassait tout ce qu'elle avait vu, et quel monde! Elle me racontait entre autres un dîner qu'elle avait fait à Madrid avec le cardinal de Fleury, depuis qu'il était devenu le maître. Le cardinal lui disait mille galanteries ; combien il l'avait suivie , ses assiduités, ses soins, qu'elle n'avait jamais voulu de lui, etc.. La maréchale l'interrompit en disant : « Mais aussi, qui est-ce qui pouvait deviner* ? >»
Reste la maréchale de Villars. Voici ce qu'en dit le président à la suite de la mention de sa mort, arrivée le jeudi 3 mars 1763 :
« Sa vieillesse fiit honorable, elle tenait un grand état; sa maison fu», toujours remplie de la meilleure compagnie. C'était une attention ({u'elh' avait eue toute sa vie , et qui la garantit de la dégradation de ses galanteries. Elle avait aussi toujours bien vécu avec s»n mari, qu'elle faisait enrager par sa jalousie, mais qu'elle craignait, et pour lequel elle avait la
* Mémoires^ p. 103.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxxxi
pins («Tandc considération. Aussi participait-elle à l'éclat de la vie de ce {j^rantl (jeneral. Mais telles sont nos mœurs, que pourvu qu'une femme vive bien avec son mari , tout est sauvé. La maréchale de Villars était d'une figure admirable, grande, de bon air, et le ton que l'on prenait à la cour, et que l'on reconnaît aujourd'hui dans celles qui en ont été. Elle était de mes amies , j'y vivais beaucoup ; cette maison manquera dans la société. C'était le ralhement de bien des personnes qui ne se voyaient que là, par l'immensité des sociétés particulières qui partagent la ville. Il ne reste qu'un fils marié à mademoiselle de Noailles. Ils ont eu une fille qui s'est faite religieijse. Sa mère en a été bien soulagée. C'a été le cas de la dudifesse de Longueville, qui se consola de la mort de son fils *. »
Nous voici parvenus à la moitié de notre tâche , c'est-à-dire à la maturité féconde, à l'automne solennel de cette vie légère dont l'éclat tout profane aura , en finissant dans l'admiration et la considération, les splendeurs tranquilles d'une belle jouniée, dorée par le soleil couchant. Nous voici parvenus à 1750. Madame du Deffand a passé la cinquantaine, et désormais notre biographie, se conformant aux événements, aura la gravité mélancolique du voyageur qui, parvenu au faîte , redescend lentement la colline , entend son pas résonner dans la solitude, et voit son ombre, si nette au midi, s'effacer dans le crépuscule.
Ce sont les derniers voyages à Sceaux qui forment la transition entre la première moitié de la vie de madame du Deffand et la seconde. C'est au milieu de cette société bruyante et sans lien , de cette foule dont la duchesse du Maine faisait « son particulier » , que madame du Deffand prit le goût de la tranquillité , de l'indépendance, le besoin d'un foyer fixe et d'une vie assise. Cependant l'habitude , les caresses de la duchesse du Maine, qui avait l'horreur de la solitude, l'amitié de madame de Staal firent, pendant quelque temps encore, violence à ces désirs secrets, à ces impatiences, et ce n'est que lorsque la mort successive , presque coïncidente , de son mari , de madame de Staal et de la duchesse du Maine, aura rompu tous ces liens d'intimité et d'hospitalité , que madame du Deffand sera enfin à elle et chez elle.
En attendant, en préparant peut-être cette émapicipation dont le désir se sacrifiait encore à l'ambition d'avoir un salon , de former un centre à son tour , et par conséquent à la nécessité de se
1 Mémoires, p. 412. '
Lxxxii MADAME DU DEFFAND.
tenir prête à recueillir les fugitifs, à Tlieure du sauve qui peut funèbre, madame du Deffand consacre encore , de 1747 à 1752 , une partie de son temps et de son esprit à Sceaux et à sa châtelaine. Sa correspondance avec madame de Staal éclaire ses derniers séjours de vives lumières, et c'est surtout d'après elle que nous voulons esquisser ce tableau accessoire mais nécessaire des relations de madame du Deffand avec Sceaux , dans sa seconde période et à son déclin, et avec madame du Ghâtelet et Voltaire, qui étaient, en cette année 1747, les hôtes d'Anet, et y représentaient une pièce qui ne valait pas , à coup sûr , la comédie que les ridicules et les bizarreries de ce couple excentrique donnent à cette mordante observatrice , madame de Staal.
Les relations de madame du Deffand avec Voltaire, qui, de l'aveu de cette dernière, remontent à l'année 1 720 et peut-être même plus haut , durent avoir Sceaux pour occasion et pour premier théâtre sinon de leur naissance , au moins de leur développement. Mille occasions de rencontre avaient pu d'ailleurs réunir celui qui , toute réserve faite, est encore le grand homme du dix-huitième siècle, et celle qui parmi ses admiratrices , et il en compte beaucoup, mérite la place d'honneur. La cour du Régent et sa facile promiscuité, souriante aux hommes de peu de scrupule et de beaucoup d'esprit ; le salon des favorites , dont l'intrigant et souple Voltaire ne quitte pas l'avenue ; le cercle des Brancas , des Sully, des d'Argenson , des Tencin , de madame de Dernières , de madame de Villars , dont il est l'habitué et l'hôte prodigue et fugace, purent fournir à ces deux natures que l'esprit attirait l'ime vers l'autre , bien des points de convergence, bien d'attractifs rendez-vous. Mais c'est à Sceaux surtout que dut se nouer ce commerce oral et épistolaire que la mort seule pourra rompre.
Il est intéressant de prendre à ses commencements modestes et galants cette correspondance de Voltaire et de madame du Deffand, purement mondaine d'abord , courte , douce et claire comme un ruisseau, qui bientôt s'épanchera comme un fleuve d'idées, roulant dans ses lettres pressées comme des flots toutes les nouvelles du temps et tous les problèmes de tous les temps.
La première lettre où nous trouvons le nom de madame du Deffand est adressée à la présidente de Dernières, un peu la maîtresse, beaucoup l'amie de Voltaire. Elle est du 20 auguste 1725. Nous l'avons déjà citée en partie , mais nous en donnons ici la fin , pour laisser à notre étude sa progression et son harmonie.
SA VIE, SON SALO::^, SES AMIS, SES LETTRES, lxxxih
« Ah! ma chère présidenie, qu'avec tout cela je suis quelquefois de mauvaise humeur de me trouver seul dans ma chambre et de sentii' que vous êtes à trente lieues de moi ! Vous devez être dans le pays de Cocagne. M. l'abbë d'Amfieville, avec son ventre de prélat et son visage de chérubin, ne ressemble pas mal au roi de Cocagne. Je m'imagine que vous faites des soupers charmants, que l'imagination vive et féconde de madame du Deffand et celle de M. l'abbé d'Amfieville en donnent à notre ami Thiériot, et qu'enfin tolis vos moments sont déhcieux. M. le chevalier des Alleurs est-il encore avec vous? Il m'avait dit qu'il y resterait tant qu'il y trouverait du plaisir; je juge q^'il y demeurera longtemps. »
Depuis, Voltaire et madame du Deffand se sont retrouvés à Sceaux, et connus et estimés de plus près. Les véritables relations commencent. Le dévouement y remplace la politesse. Madame du Deffand propose à Voltaire une charge à la cour de Sceaux , et le presse de l'accepter , dans Tintérêt un peu égoïste de son agrément et de celui de la spirituelle duchesse.
« Vous m'avez proposé, madame, répond Voltaire en 1732, d'achetei une charge d'écuyer chez madame la duchesse du Maine, et ne me sentant pas assez dispos pour cet emploi, j'ai été obligé d'attendre d'autres occasions de vous faire ma cour. On dit qu'avec cette charge d'écuyer, il en vaque une de lecteur; je suis bien sûr que ce n'est pas un bénéfice simple chez madame du Maine comme chez le Roi. Je voudrais de tout mon cœur prench-e pour moi cet emploi ; mais j'ai ei\ main une personne qui, avec plus d'esprit, de jeunesse et de poitrine, s'en acquittera mieux
que moi Il a auprès de vous une recommandation bien puissante : il
est ami de M. de Forment, qui vous répondra de son esprit et de ses
mœurs Au nom de Dieu, réussissez dans cette affaire, pour votre
plaisir, pour votre honneur, pour celui de madame du Maine et pour l'amour de Forment, qui vous en prie pour moi.... Adieu, madame, je vous suis attaché comme l'abbé Linant vous le sera, avec le plus respectueux et le plus tendre dévouement. »
Le 23 mai 1734, madame du Deffand fut employée par Voltaire à amortir par son crédit le contre-coup des Lettres philosophiques, et elle se prêta de la meilleure grâce du monde à ce rôle de médiatrice .
Basle , ce 23 mai 1734.
« Vraiment, madame, quand j'eus l'honneur de vous écrire et de vous prier d'engager vos amis à parler à M. de Maurepas, ce n'était pas de peur qu'il me fît du mal, c'était afin qu'il me fît du bien. Je le priais comme mon bon ange; mais mon mauvais ange, par malheur, est beaucoup plus puissant que lui. j\'admirez-vous pas, madame, tous ces beaux discours qu'on tient à l'égard de ces scandaleuses Lettres? Madame la duchesse du Maine est-elle bien fâchée que j'aie mis Newton au-dessus de Descartes? Et comment madame la duchesse de Villars, qui aime
Lxxxiv MADAME DU DEFFA^D.
tant les idées innées, trouvera-t-elle la hardiesse que j'ai eue de traiter ses idées innées de, chimères?...
» Si je ne reviens point, soyez sûre que vous serez à la tête des
personnes que je regretterai. Si vous voyez M. le président Hénault, diteslui bien qu'il parle, et souvent, à M. Rouillé; quand il ne serait point à portée de me rendre service, votre suffi-age et le sien me suffiraient contre la fureur des dévots et contre les lettres de cachet. Si vous vouliez m'honorer de votre souvenir, écrivez"-moi à Paris, vis-à-vis Saint-Gervais : les lettres me seront rendues. Ayez la bonté de mettre une petite marque, comme deux DD, par exemple, afin que je reconnaisse vos lettres. Je ne devrais pas me méprendre au style; mais quelquefois on fait des quiproquos. »
Le 26 janvier 1735, Voltaire écrit à M. de Formont, devenu, comme on va le voir, son représentant ordinaire auprès de madame du Deffand, son plénipotentiaire de salon :
« Voyez- vous toujours madame du DelFand? Elle m'a abandonné net.»
Formont le détrompe par une jolie lettre écrite en son nom, et Voltaire, enchanté, de répondre {\Z février):
« Si madame du DefFand, mon cher ami, avait toujours un secrétaire comme vous, elle ferait bien de passer une partie de sa vie à écrire. Faites souvent, je vous en prie, en votre nom ce que vous avez fait au sien ; consolez-moi de votre absence et de la sienne par lé commerce aimable de vos lettres. «
« Faites souvenir de moi, écrit-il le 12 juin, de Lunéville, à Thiériot, les Froulay, les des Alleurs, les Pont-de-Veyle, les du DeflPand, et totam hanc suavissimam gentem. »
Enfin son enthousiasme déborde. Il a reçu des vers de madame du DefFand et de Formont, alterna camœita. Son remercîment est un véritable feu d'artifice de compliments et de rimes. Il est heureux , il est aimé ou croit l'être , ce qui est la même chose, et sur ce fond bleu de sa vie d'alors , sa galante pyrotechnie parait plus légère et plus brillante.
«J'ai reçu, madame, une lettre charmante; comment ne le seraitelle pas, écrite par vous et par M. de Formont? Une lettre de vous est une faveur dont je n'avais pas besoin d'être privé si longtemps pour en sentir tout le prix. Mais des vers! des vers, des rimes redoublées! voilà de quoi me tourner la cervelle mille fois, si votre prose d'ailleurs ne suffisait pas.
De qui sont-ils ees vers heureux , Légers, faciles, gracieux?
Ils ont comme vous l'art de plaire.
Du Deffand , vous êtes la mère De ces* enfants ingénieux.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxxxt
Forment, cet autre paresseux , En est-il avec vous le père ?
Ils sont bien diynes de tous deux.
Mais je ne les méritais yuère.
>i Je suis enchanté pourtant comme si je les méritais. Il est triste de n'avoir ces bonnes fbrtunes-là qu'une fois par an, tout au plus.
Ah ! ce que vous faites si bien , Pourquoi si rarement le faire?
Si tel est votre caractère.
Je plains celui qu'un doux lien Soumet à votre humeur sévère.
» Il est bien vrai qu'il y a des personnes fort paresseuses en amitié , et très-actives en amour; il est vrai encore qu'une de vos faveurs est sans doute plus précieuse que mille empressements d'un autre. Je le sens bien par cette lettre séduisante que vous m'avez écrite , et c'est précisément ce qui fait que je voudrais en avoir de pareilles tous les jours.
« Je me sais bien bon gré d'avoir fjrifïonné dans ma vie tant de prose et de vers, puisque cela a l'honneur de vous amuser quelquefois. Mes pauvres Quakers vous sont bien obligés de les aimer; ils sont bien plus fiers de votre suffiage que fâchés d'avoir été brûlés. Vous plaire est un excellent onguent pour la brûlure. Je vois que Dieu a touché votre cœur et que vous n'êtes pas loin du royaume des cieux, puisque vous avez du penchant pour mes bons Quakers.
Ils ont le ton bien familier, Mais c'est celui de l'innocence.
Un quaker dit tout ce qu'il pense.
Il faut, s'il vous plaît , essuyer Sa naïve et rude éloquence ; Car en voulant vous avouer Que sur son cœur simple et grossier Vous avez entière puissance.
Il est homme à vous tutoyer, En dépit de la bienséance.
Heureux le mortel enchanté Qui dans vos bras , belle Délie , Dans ces moments oii l'on s'oublie, Peut prendre cette liberté.
Sans choquer la civilité De notre nation polie !
» Quelque bégueule respectable trouvera peut-être, madame ces derniers vers un peu forts; mais vous qui êtes respectable, sans être bégueule, vous me les pardonnerez.. »
Cirey, 18 mars 1736.
«Une assez longue maladie, madame, m'a empêché de répondre plus tôt à la lettre charmante dont vous m'avez honoré. Vous devez vous intéresser à cette maladie ; elle a été causée par trop de travail. Eh ! quel objet ai-je dans tous mes travaux , que l'envie de vous plaire et de mériter votre suffiage! Celui (jue vous donnez à mes Américains,
L XXXVI MADAME DU DEFFAND
et surtout à la vertu simple et tendre d'Alzire, me console bien de toutes les critiques de la petite ville qui est à quatre lieues de Paris, à cinq cents lieues du bon goût, et qu'on appelle la Cour.
» Je ferai ce que je pourrai assurément pour rendre Gusman plus tolërable. Je ne veux point me justifier sur un rôle qui vous déplaît; mais Grandval ne m'a-t-il pas fait aussi un peu de tort? n'a-t-il pas outré le caractère? n'a-t-il pas rendu féroce ce que je n'ai prétendu peindre que sévère?
» Vous pensâtes, dites-vous, dès les premiers vers, que Gusman ferait pendre son père. Eh! madame, le premier vers qu'il dit est celui-ci :
Quand vous priez un fils, seigneur, vous commandez.
N'a-t-il pas l'autorité de tous les vice-rois du Pérou, et cette inflexibilité ne peut-elle pas s'accorder avec les sentiments d'un fils? Sylla et Marius aimaient leur père.
» Enfin la pièce est fondée sur le changement de son cœur. Et si le cœui^ était doux, tendre, compatissant au premier acte, qu'aurait-on fait au dernier?
» Permettez-moi de vous parler plus positivement sur Pope. Vous me dites que l'amour social fait que tout ce qui est, est bien. Premièrement, ce n'est point ce qu'il nomme amour social (très-mal à propos) qui est chez lui le fondement et la preuve de l'ordre de l'univers. Tout ce qui est, est bien, parce qu'un être infiniment sage en est l'auteur; et c'est l'objet de la première épître. Ensuite il appelle amour social, dans l'épître dernière , cette providence bienfaisante par laquelle les animaux servent de subsistance les uns aux autres. Milord Shaftesbury, qui le premier a établi une partie de ce système, prétendait avec raison que Ejieu avait donné à l'homme l'amour de lui-même pour l'engager à conserver son être; et V amour social, c'est-à-dire un instinct très-subordonné à l'amour-propre , et qui se joint à ce grand ressort, est le fondement de la société.
» Mais il est bien étrange d'imputer à je ne sais cfuel amour social dans Dieu , cette fureur irrésistible avec laquelle toutes les espèces d'animaux sont portées à s'entre-dévorer. Il paraît du dessein à cela, d'accord; mais c'est un dessein qui assurément ne peut être appelé amour.
» Tout l'ouvrage de Pope fourmille de pareilles obscurités ; il y a cent éclairs admirables qui percent à tout moment cette nuit, et votre imagination brillante doit les aimer : ce qui est beau et lumineux est votre élément. Ne craignez point de faire la disserteuse, ne rougissez point de joindre aux grâces de votre personne la force de votre esprit; faites des nœuds avec les autres femmes; mais parlez-moi raison.
» Je vous supplie, madame, de me ménager les bontés de M. le président Hénault; c'est l'esprit le plus adroit et le plus aimable que j'aie jamais connu. Mille respects et un éternel attachement.
C'est le 18 mars que comnience entre Voltaire et niadame du Deffand la véritable correspondance, celle où ils raisonnent ensemble, honneur que Voltaire faisait à peu de personnes.
SA VIE, S02i SALON, SES AMIS, SES LETTRES, lxxxvii
Le 11 novembre 1738, Voltaire écrit de Girey à M. de Formont :
« Vous voyez sans doute souvent madame du Defiand; elle m'oublie, comme de raison, et moi, je me souviens toujours d'elle ; j'en ferai une in^jrate; je lui serai toujours attache. »
De Bruxelles, il adresse, le 1" avril 1740, à ce mêmeFormont, ces vers , qui ont l'agilité et la gaieté mélancolique de l'alouette :
Vous voilà dans l'heureux pays ^ Des belles et des beaux esprits , Des bagatelles renaissantes.
Des bons et des mauvais écrits.
Vous entendez, les vendredis.
Ces clameurs longues et touchantes Dont le Maure enchante Paris.
Des soupers avec gens choisis; De vos jours , filés par les Ris, ^ Finissent les heures charmantes; Mais ce qui vaut assurément Bien mieux qu'une pièce nouvelle Et que le souper le plus grand, Vous vivez avec du Deffand.
Le reste est un aumsemcnt :
Le vrai bonlieur est auprès d'elle.
Le 20 août 1740, c'est au président Hénault que Voltaire s'adresse :
« Si madame du DefFand et les personnes avec lesquelles vous vivez daignaient se souvenir que j'existe, je vous supplierais de leur présenter mes respects. »
Le 3 mars 1741 , c'est au tour de Formont :
Forment! vous et du Deffand, C'est-à-dire les agréments, L'esprit, les bons mots, l'éloquence.
Et vous , plaisirs qui valez tout , Plaisirs, je vous suivis par goût.
Et les Newton par complaisance.
Cette lettre finit ainsi :
<i Une de vos conversations avec madame du Defïand vaut mieux que tout ce qui est à la chambre syndicale des libraires.
« Madame du Châtelet vous fait mille compliments. Elle sait tout ce que vous valez, tout comme madame du Deffand. Ce sont deux femmes bien aimables que ces deux femmes-là. Adieu, mon cher ami '. »
1 La Préface de la Correspondance inédite de madame du Deffand, Michel Lévy, 1859, 2 vol., p. xxiv, déj;if;ne à tort cette lettre comme adressée au président Ilénault.
Lxxxviii MADAME DU DEFFA^^D.
Le 6 juillet 1 745 , c'est le président Hénault qui dispavait sous une avalanche de fleurs épistolaires. Cette caressante épitre du félin Voltaire finit ainsi :
« Je retourne à Champs dans l'instant. J'y vais retrouver madame du Deffand et disputer même avec elle à qui vous aime le plus. Mais savezvous avec quelle impatience vous êtes attendu? Vous êtes aimé comme Louis XV. Vale, vive, veni. «
Le 10 septembre enfin, Voltaire, qui le 4 avait écrit à Tabbé de Voisenon, qu'il appelle sans façon «mon cher abbé Greluchon » , et auquel il envoie sans façon également ses respects pour madame de Voisenon (c'est-à-dire madame Favart) , — une relation gaillarde et comique des doubles couches qui avaient fait madame du Châtelet mère d'une petite fille et lui père de Catiiina^ — Voltaire, les yeux noyés de larmes, apprenait à madame du Deffand la mort subite de madame du Châtelet.
10 septembre 1749.
« Je viens de voir mourir, madame, une amie de vingt ans|, qui vous aimait véritablement, et qui me parlait, deux jours avant cette mort funeste, du plaisir qu'elle aurait de vous voir à Paris à son premier voyage. J'avais prié M. le président Hénault de vous instruiie d'un accouchement qui avait paru si singulier et si heureux : il y avait un grand article pour vous dans ma lettre; madame du Châtelet m'avait recommandé de vous écrire, et j'avais cru remplir mon devoir en écrivant à M. le président Hénault. Cette malheureuse petite fille dont elle était accouchée, et qui a causé sa mort, ne m'intéressait pas assez. Hélas! madame, nous avions tourné cet événement en plaisanterie; et c'est sur ce malheureux ton que j'avais écrit par son ordre à ses amis. Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le reste de ma vie misérable. Je ne vous ai point écrit pour ses couches, et je vous annonce sa mort. C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis. On m'entraîne à Cirey avec M. du Châtelet. De là je reviens à Paris sans savoir ce que je deviendrai , et espérant bientôt la rejoindre. Souffrez qu'en arrivant j'aie la douloureuse consolation de vous parler d'elle, et de pleurer à vos pieds une femme qui, avec ses faiblesses, avait une âme respectable. »
Mais c'est le moment de clore notre revue rétrospective des relations de Voltaire avec madame du Deffand. Un peu ralenties par son voyage et ses mésaventures de Prusse , cette correspondance si intéressante reprendra bientôt son cours périodique pour ne plus s'arrêter. Et ce sera un curieux spectacle que cette partie d'esprit jouée par des partenaires pour lesquels l'escrime épistolaire n'a pas
1 Madame la marquise du Cliàtelet.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. i.xxxix
de secrets. Nous y verrons Voltaire, toujours souple, insinuant, envelopper son ainie, devenue maîtresse du salon dominateur de Paris et l'hôtesse respectée de toute l'Europe illustre, des cajoleries les plus captieuses et les plus intéressées , et faire patte de velours aux coups de griffe qui échappent parfois à l'irascible et sardonique douairière, du fond de son sceptique tonneau. De son côté, madame du Deffand, justement fière d'un commerce qui pique sa curiosité en flattant son amour-propre, panse avec un art tout féminin les égratignures qu'elle a foites, et devient pour Voltaire perdu dans la solitude bruyante de Ferney, et qui s'y ennuie parfois à la façon de Charles-Quint au monastère de Saint-Just, Técho spirituel de sa gloire et de son influence. Voltaire se dédommage d'ailleurs avec le bilieux d'Alembert de sa contrainte vis-à-vis d'une femme qu'il n'est pas prudent de contredire ou de froisser, et il pardonne, en échange de l'admiration qu'elle conserve pour lui, le peu de cas que madame du Deffand fait de ce qu'elle appelle a sa livrée ». Celle-ci à son tour sacrifie avec un malin plaisir, quand elle en trouve l'occasion , son trop fécond et trop politique correspondant aux susceptibilités nationales de V^'^alpole , aux mécontentements de Chanteloup et aux rancunes d'un goût difficile et qui n'est pas toujours satisfoit. Rien de plus amusant que cette palinodie mutuelle, que cette trahison réciproque, dont l'innocente perfidie n'enlève rien d'ailleurs de part et d'autre à l'estime fondamentale, et par laquelle, au gré de leur passion ou de leur intérêt, deux esprits également satiriques se dédommagent de la monotonie complimenteuse d'une correspondance où Voltaire passe ' sa vie à se dire aveugle , pour faire sa cour à madame du Deffand qui l'est devenue, et où celle-ci passe son temps à l'appeler sans le désirer, et à l'aduler tout en l'appréciant à son juste prix, et en séparant, dans son œuvre si mêlée et parfois si hâtive, le bon grain de l'ivraie avec une inexorable clairvoyance. C'est la sérénade de DonJuan^ dont des rires goguenards accompagnent à l'orchestre la mensongère fadeur.
Nous ne nous occuperons plus de Voltaire, maintenant soigneusement mis à son plan et à son rang, dans les relations de madame du Deffand. Mais nous ne saurions laisser passer sans en dire quelques mots la femme savante, spirituelle, galante, qui fut pendant vingt-cinq ans la compagne despotique et adorée de la vie du grand homme, madame du Châtelet.
MADAME DU DEFFAND
Ce fut la seconde ennemie intime de madame du Deffand, qui <?ng^uise d'oraison funèbre, lui a consacré un PorfrazV d'une justesse implacable et d'une cruelle malignité, digne pendant de ce peu charitable chef-d'œuvre, le portrait de madame de Ghaulnes. Madame du Gliâtelet était à la fois trop pédante et trop frivole , trop positive et trop enthousiaste, elle avait trop de tempérament et de roman pour plaire à madame du Defïand, nature aiguë que le moindre excès irrite et que le moindre ridicule agace. Elle avait , pour dire un mot de cette géométrie qui tint dans sa vie presque autant de place que l'amour, trop d'angles pour s'accorder avec un esprit et un caractère également anguleux. Leur rencontre produisait l'effet du choc de deux scies. Il en jaillissait des grincements et des étincelles. Madame du Deffand et madame du Ghâtelet, trop antipathiques pour se lier, trop habiles pour rompre, «e détestaient donc cordialement et vécurent toujours sur ce pied à la fois caressant et menaçant d'une sourde et gracieuse hostilité , ^l'une paix armée. Madame du Deffand devait l'enfreindre la première par ce Portrait venimeux qu'elle se garda bien d'avouer. Madame du Ghàtelet, aidée par Voltaire , eût pu lui riposter avec les mêmes armes. La mort l'en empêcha, mais on peut dire, sans la calomnier , que l'intention ne lui en manqua pas ; quoiqu'elle soit morte , selon Voltaire , au moment où elle se félicitait de voir bientôt à Paris celle à qui elle envoyait, comme une sorte de défi, la nouvelle d'un accouchement inespéré.
Quoi qu'il en soit, il est curieux d'étudier un moment cette singulière liaison de deux rivales d'esprit s'embrassant pour s'étouffer, et se déchirant tout bas, tout en se complimentant tout haut.
Madame du Deffand, dans sa Correspondmice , en parle avec ces tournures si gracieusement insolentes, familières aux haines féminines. Elle ne l'appelle jamais que la du Châtelet; si elle la plaint des algarades de Voltaire , c'est avec des soupirs moqueurs qui ressemblent à des rires étouffés. « La du Ghàtelet doit être » dans une belle inquiétude*. )> a La du Ghàtelet devrait bien faire )) mettre dans le bail des maisons qu'elle loue la clause des folies 5> de Voltaire ' . jj Tout la crispe dans la belle Emilie , même les
1 P. 64 de notre t. pr.
2 C'est le président qui dit cela (p. 59), mais parce que vivant dans l'inti-
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xci
torts les plus innocents, comme d'arriver trop tard au spectacle.
» Madame du Cliâtelet, écrit le président Hénault le 12 juillet, était hier à la Comédie avec madame de Luxembourg. Il ne faut pas trouver mauvais qu'elle arrive tard ordinairement, puisqu'elle manqua hier les deux tiers du premier acte '. »
Nous croyons avoir peint au vrai les sentiments de madame du Deffand pour madame du Ghâtelet et le caractère de leur amitié. Il ne nous est donc pas possible d'ajouter granîle foi au récit scabreux que nous trouvons dans une publication faite d'après un manuscrit dont nous n'avons aucune raison de contester l'authenticité. Ce manuscrit contient les souvenirs personnels d'un valet de chambre , secrétaire de Voltaire , qui avait appartenu , en qualité de maître d'hôtel, à madame du Ghâtelet. Remarquons d'abord que nous avons affaire à un valet de chambre, ce qui constitue un historien très-inférieur, quoi qu'on en dise, et à un valet de chambre congédié ou ayant pris son congé a à la suite d'une injustice criante de madame du Ghâtelet » , dont le souvenir a pu parfaitement dégénérer en rancune. Enfin son récit est plus malin par ce ([u'il suppose et voudrait qu'on crût que par ce qu'il dit. En somme i! s'agit d'une partie entre femmes, d'un pique-nique au cabaret de ta Maison rouge à Ghaillot.
« Ces dames, dit le narrateur, qui place la scène vers 1747, étaient mesdames la marquise du Ghâtelet, la marquise de Meuse, la duchesse de Boufflers, madame du Deffand, madame de Graffigny et madame de la Popelinière. Elles avaient passé une partie de la soirée à la promenade au bois de Boulogne; en arrivant au rendez-vous, comme il faisait trèschaud, elles se déshabillèrent à leur aise et très à la légère. Elles voulaient sans doute éprouver l'elïet que produiraient leurs charmes sur leurs premiers laquais ^. ■»
Ici j'arrête court le narrateur, et je lui dis : Vous êtes laquais, monsieur Josse , et par votre première anecdote vous nous avez appris que pour les grandes dames du temps un laquais n'était pas un homme. Si madame du Ghâtelet a pu vous faire remplir d'eau sa baignoire sans daigner en troubler la transparence, si elle a sans façon changé de chemise devant vous, elle a bien pu en juillet, après une promenade au bois de Boulogne , se ^déboutonner un
mité de madame dii Deffand et au fait de toutes ses habitudes, il dit machinalement ce qu'elle aurait dit.
i Voir notre t. P"", p. 46.
2 Voltaire et madame du Châtelet, t^évélations d'un serviteuj' attache' à leurs personnes. Dentu , 1863, p. 19, 20.
xcu MADAME DU DEFFAiND.
peu. Votre récit ne prouve pas autre chose; car les insinuations gaillardes de la fin sont sans preuve, et par suite calomnieuses.
Nous ajouterons qu'en 1747 madame du Deffand avait au moins cinquante ans , et que si à cet âge on peut encore aimer la gaieté et l'esprit, on doit être fort revenu de la bagatelle. Madame du Deffand avoue elle-même en être revenue vers l'âge de quarante ans.
Elle écrivait à'Walpole, le 8 février 1778 :
« Mais vous aVez raison de vous étonner qu'à mon âge mon )) âme ne vieillisse point; elle a les mêmes besoins qu'elle avait » à cinquante ans , et même à quarante ; elle était dès lors très- » dégagée de ces sortes d'impressions des sens dont M. deCrébillon » a été un si vilain peintre. >» Une autre raison (jni nous semble décisive, c'est qu'en admettant que madame du DefiFand fût demeurée vicieuse au point de se donner en spectacle à des laquais , elle n'eût pas consenti à rendre madame du Châtelet complice et témoin de son avilissement. Ces deux dames ne s'aimaient pas assez et se craignaient trop pour se déshonorer ensemble.
Par tous ces motifs, la prétendue orgie de Chaillot, sauf dans ses détails innocents, nous paraît devoir être jetée au tas d'ordures où l'historien peut fouiller, mais où le pamphlétaire seul remplit sa hotte.
Nous renvoyons maintenant le lecteur , suffisamment édifié sur ce que durent être les rapports de madame du Châtelet et de madame du Deffand, à ce fameux portrait d'une verve et d'une malice vraiment diaboliques , dont le texte est tronqué dans toutes les éditions des Lettres, et dont nous donnons à Y Appendice la véritable version coUationnée soigneusement d'après Grimm et Boisjourdain. Il fera bien aussi de relire, car on trouve toujours une saveur nouvelle à ces piquants commérages , cette Correspondance d'Anet où madame de Staal , une observatrice et une médisante de la même famille mtellectuelle que madame du Deffand, égoïste, ennuyée, raffinée comme elle, ne vivait plus que par esprit de curiosité, et ne riait guère que par esprit de vengeance. Il faut voir comme elle accommode le couple héroïcocomique et tragico-galant qui débarque à Anet avec le Comte de Boursouffle et les Eléments de ISewton dans son bagage. Il faut voir comme elle met en scène le pauvre Voltaire, tour à tour épris et impatient d'une fantasque tyrannie, tour à tour portant au ciel son Emilie ou l'envoyant au diable, et celle-ci accaparant toutes les tables de la maison , passant tous les jours , de peur de les perdre ,
SA VIE, S0^^ SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xciu
: la revue de ses Principes , fkntasque sur la scène , hargneuse au jeu, et plus froissée clans son exactitude que dans sa mignardise par les plis de ses matelas, ce plaignant de leur irrégularitiî plus encore 'k que de leur dureté. A voir si fidèlement et si heureusement traduite I la haine de madame du Deffand pour cette célèbre et bizarre personne, à voir si implacablement saisies les moindres occasions de ridicule , on sent que non-seulement madame de Staal partageait ses nerveuses et jalouses rancunes, mais encore se faisait un mérite à ses yeux de les exagérer, et pour ainsi dire, la vengeait jusqu'à la satiété, et l'enivrait de malice.
C'est par cette admirable correspondance de madame de Staal , naturelle comme une conversation, anhnée comme une comédie, qui, au dire de madame de Rémusat , dédommagea les lecteurs de 1809 de leur inutile attente de ces lettres de madame du Deffand qui parait à peine sur la scène , occupée par ses amis et ses doublures, et y brille surtout par son absence ; c'est par cette correspondance que nous nous faisons une idée définitive de ce commerce orageux, susceptible, jaloux et cependant charmant, qu'on maudissait tous les jours et qu'on ne pouvait quitter, de cette aimable enfin et insupportable tyrannie de madame du Deffand. Par son art coquet de se faire prier , par sa souplesse à se dérober à des invitations qu'elle désire , par les apparentes infidélités dont elle ranime et irrite le goût de la duchesse du Maine pour elle, parles impérieuses avances faites d'un côté, les conditions égoïstes faites de l'autre, on sent que madame du Deffand et madame du Maine ne peuvent pas se passer l'une de l'autre, tout en désirant s'en passer. On sent que madame du Deffiind , de plus en plus ennuyée, de plus en plus exigeante, ne reste que pour recueillir l'héritage qu'elle a si longtemps préparé , et qui réalisera la seule ambition à laquelle elle se rattache encore pour donner de l'intérêt à sa vie, celle de la domination dans la liberté, celle d'un salon qu'elle gouvernera, après avoir si longtemps régné dans celui des autres. On y prend aussi de la vivacité desprit, de la finesse d'observation, de l'art inné de style, qui sont les qualités de madame de Staal, une idée plus haute que celle qu'en donnent ses autres lettres et même ses Mémoires. On comprend aisément qu'une personne si clairvoyante et si difficile n'ait pu être ni trompée ni heureuse, ni aimée ni aimable, en dépit des feux un peu fictifs des Dacier et des GhauUeu. On voit nette-
xciv MADAME DU DEFFAIND.
ment le défaut secret, la plaie profonde de ces âmes sans chaleur et sans foi, gangrenées par une expérience précoce. On admire trop, en la lisant, l'esprit de madame de Staal, pour estimer son caractère; et il faut le dire, c'est aussi l'impression que laissent plus d'une fois les lettres de madame du Deffand, et le châtiment de ce talent, pareil à un beau fruit dont le doute, comme un ver, a rongé et aigri la saveur.
Nous trouvons d'abord , à la date du 7 juin (1747 ?) une lettre de madame la duchesse du Maine , contenant une sorte de mise en demeure, d'ultimatum bienveillant, adressé à madame du Deffand , coupable de retarder sa visite à Sceaux et de s'oublier dans la Gapoue de l'hospitalité de la duchesse de Luynes.
« Je comprends que madame de Luynes trouve votre compagnie assez agréable pour avoir désiré de vous garder plus longtemps auprès d'elle ; mais je me flatte que vous n'avez pas oublié la parole que vous m'aviez donnée de n'être que huit jours à votre voyage, et que les deux que vous n'avez pu refuser à madame de Luynes ne seront suivis d'aucun autre délai. Je suis fort aise qu'elle se souvienne de moi ; mais, à vous dire le vrai, une amitié métaphysique n'est pas d'usage en ce monde-ci, et doit être réservée pour les purs esprits * . »
De son côté , madame de Staal prévient madame du Deffand que ses excuses « et ses galanteries coïncidant fâcheusement avec un accès de frayeur du tonnerre, dont la duchesse du Maine daigne avoir peur, n'ont pas été bien reçues ')j . Madame de Staal ajoute « qu'elle aime passionnément » les lettres de madame du Deffand, et comme sans doute la duchesse partage ce goût, elle l'engage à lui écrire.
Dans la correspondance fort active qui suit cette déclaration , et par laquelle madame de Staal cherche à tromper la déception de l'absence de sa digne amie , il est question pour la première fois de l'installation de madame du Deffand à Saint-Joseph.
« Je suis transportée de joie que vous vous soyez réconciliée avec votre appartement de Saint-Joseph. Je ne craignais rien ^nt que votre déplaisance dans un lieu" que vous n'auriez pu aisément abandonner. Il est fâcheux qu'il vous en coûte tant, mais rien n'est si nécessaire, surtout quand on est beaucoup chez soi, qne d'y être commodément et agréablement. »
C'est la première fois qu'il est question de cette nouvelle installation. C'est donc en 1 747 que madame du Deffand , fidèle à l'usage du
1 Voir notre t. I^r, p. 82.
2 Ibid., p. 83.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcv
temps , qui ouvrait à des veuves de qualité (parfois,veuves du vivant de leur mari), l'asile de la partie profane de certains couvents, où une femme habile et répandue pouvait, à peu de frais , jouir à son gré des agréments de la retraite ou de ceux de la société, que madame du Deffand , disons-nous , s'établit au couvent de Saint- Joseph. C'était un refuge déjà connu par le choix d'autres hôtes célèbres. Madame de Montespan , fondatrice et protectrice de cette pieuse maison , venait de temps en temps , sous le règne précédent , essayer d'y oublier Louis XIV et d'y songer à Dieu. C'est encore là que le Prétendant, le dernier des Stuarts, était venu abriter pendant trois ans sa vie aventureuse et romanesque. Il y avait toute une légende sur ce séjour, aux souvenirs encore vivants, d'un prince proscrit , enfermé le matin chez madame de Vassé , * prenant à midi, auditeur secret, spectateur invisible, part, dans la ruelle de mademoiselle Ferrand , aux conversations d'un réduit à la mode , dont les nouvelles , les bons mots , instruisaient et amusaient sa réclusion, et qui le soir allait oublier dans les bras de la spirituelle et de la généreuse princesse de Talmont, autre locataire de Saint-Joseph, courtisane du malheur, le trône et l'çxil.
Le couvent de Saint-Joseph , rue Saint-Dominique , est aujourd'hui l'hôtel du ministère de la guerre. Madame du Deffand logeait dans la partie gauche du bâtiment , voisine de l'hôtel de Brienne , actuellement l'hôtel du ministre, et elle y donnait déjà, aux lueurs d'un foyer dont la cheminée portait encore l'écusson accolé des Mortemart et des Montespan , des soupers du lundi bientôt fort recherchés, et dont le bruit, plus que l'odeur, allait attirer la visite de la future madame de Genlis , autre habitante du couvent , où elle occupait, sous le nom de comtesse de Lancy, avec sa mère, un appartement dans l'intérieur, qu'elle ne devait quitter que pour le Palais-Royal .
Madame du Deffand , en 1747 , fit connaissance de la ducKesse de Modène, la spirituelle, bizarre et galante fille du Régent, et cette nouvelle conquête de sa grâce et de son esprit lui attira les premiers ombrages de l'altière duchesse du Maine, qui ne souffrait pas volontiers de partage. Ce nuage amassé sur les relations de madame du Deffand avec Sceaux aurait pu devenir une tempête , sans l'art que madame du Deffand mit toujours à conjurer un éclat, et sans la mort, qui devait bientôt la débarrasser de la servitude de l'habitude et de la reconnaissance.
On sent à tout moment, dans cette correspondance de madame de Staal et de madame du Deffand, la trace de ce commun ennui
xcvr MADAME DU DEFFAjND.
qui les poussait l'une et l'autre aux analyses les plus subtiles et à une sorte de débauche de spéculation.
« Je vous fois pourtant grâce de ma métaphysique. Pour répondre sur cet article , il faudrait que je susse plus nettement ce que vous entendez par : nature, et par : démontrer. Ce qui sert de principe et de rè(jle de conduite n'est pas au rang des choses démontrées , à ce qu'il me semble, et n'en est pas moins d'usage*. «
La politique même n'est pas un champ réservé pour ces activités intellectuelles dont l'inquiétude dévore tout.
« Ce que vous me dites de l'état monarchique et républicain est excellent, et me donnerait matière de jaser; mais il faut que je sois en bas, et me voilà en haut^.
n Que j'aurai de joie de vous revoir, ma reine ! que de choses nous aurons à nous dire ! Je ne vois encore rien sur la forme du gouvernement; mais je pense, comme vous, que le pire des états est l'état populairç ^. >•
De toutes ces réflexions, observations, spéculations, se dégage une philosophie pratique dont les axiomes deviendront la règle de conduite de madame du Deffand et le secret de son futur empire. A ce titre ils méritent d'être cités. On pourra voir quelle sagesse peut sortir d'un excès d'expérience.
« Vous avez trouvé le vrai secret pour conserver ses amis : passer tout et ne rien prétendre. Toute belle et bonne qu'est votre philosophie, si en vous détachant des autres vous n'en tenez que plus fortement à vous, vous n'y gagnez rien. Pour être bien en repos, il faut ne se soucier guère ni de soi ni des autres; je crois que cela n'est pas tout à fait impossible, et dans le train où vous y êtes, peut-être y arriverez-vous '*.
» Je ne me suis point ennuyée ici; ce sont les intervalles de plaisir qui font l'ennui; dès qu'on y est accoutumé, on ne le sent plus. Vous le prouvez. Cet exemple est bien fort de votre part; car c'était en effet votre poison. Si j'ai bien dit sur l'extension des grands, vous avez encore mieux répondu. Entassons-nous, replions-nous sur nous-mêmes, vous n'y perdrez rien du côté de l'esprit; en lui donnant moins de champ, il n'en a que plus de force; le feu et les grâces du vôtre ne l'ahandonneront jamais. Ce que vous dites sur les gens vifs, abondants, pétulants, est exquis, et votre lettre est charmante *.
» Moquons-nous des autres, et qu'ils se moquent de nous. C'est hien fait de toutes parts *'. »
1 Voir notre t. fer, p. 92.
« Ibicl., p. 109.
3 Ibid., p. 110.
4 Ibid., p. 100.
5 Ibid.,^. 103,104.
6 Ibid., p. 92.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xovn
Il est dans cette correspondance souvent question , avons-nous dit, de l'appartement de Saint-Joseph :
u Je suis ravie que vous soyez plus fi-an(juille pour voire appartemeut; je voudrais bien plus encore que vous le fussiez sur votre saute \ »
« Je suis fiichee des embarras que vous doiuie votre logement; je ne sais pouitant pas s'il ne vaut pas mieux s'impatienter quelquefois que de n'avoir aucun sentiment. Vous n'aurez votre tapissier que lorsque
Enfin , il y est aussi souvent question du président Hénault , qui trouve toutes sortes de jolies excuses pour se dispenser de conduire à Sceaux madame du Deffand, obligée de se rejeter sur la complaisance de M. de Lassay , qu'amèneront forcément les couches de madame de la Guiche'. On y sent le déclin, de plus en plus tiède, de cette dernière passion qui n'a jamais été bien chaude, qui l'a même été si peu que madame du Deffand , quand elle passera la revue de ses faiblesses, ne lui fera pas l'honneur de s'en repentir.
Nous arrivons enfin à 1750, date de l'entière émancipation de madame du Deffand, date de la première période, du premier épanouissement du salon de Saint-Joseph et de son influence.
Le 24 juin 1750, à quatre heures du matin, mourut à Paris M. du Deffand, âgé de soixante-deux ans. Il avait fort peu vécu avec sa femme , dont il avait en vain essayé de faire la conquête , et dont il avait été séparé par justice. Elle n'avait pas eu la force de le haïr et s'était arrêtée, pour lui, à l'indifférence. Aussi ne fit-elle aucune difficulté d'obéir à la suprême convenance qui les rapprocha un moment avant de se quitter pour jamais. Elle alla le voir à son lit de mort , lui pardonnant plus volontiers, sans doute, de n'avoir pu l'aimer, que lui-même de n'avoir pu lui plaire *.
Ses reprises , d'après son contrat de mariage , ne dépassaient pas cent mille francs *. Cette dot , augmentée de quatre mille livres de rente, legs de sa grand'mère , de ses six mille livres sur la Ville,
petits profits de ses relations avec madame d'Averne, lui constituaient
1 Voir notre t. I*^"", p. 94.
3 /6iW., p. 95, 97, 101, 104.
^ C'est de lui sans donte qu'elle disait : « Qu'il était aux petits soins pour déplaire. »
^ Préface de l'édition de 1812.
xcviii MADAME DU DEFFAND.
un revenu qm , habilement ménagée , lui assurait une aisance indépendante. iXous ne savons ce que la mort de son mari ajoutait à cette fortune , qui , dans les derniers temps , selon le président Hénault , s'élevait à environ vingt mille livres de rente. Le calcul est au-dessous de la vérité , car plus tard , dans une lettre à Walpole , écrite, il est vrai , pour repousser de généreuses offres de sei'vice , madame du Deffand évalue son revenu à trente-trois mille livres. Il est vrai qu'elle en avait converti une partie en viager, ce qui pouvait l'augmenter. Quoi qu'il en soit , il ne s'était accru ostensiblement, depuis 1763, que de sa pension de la Reine, soit six mille livres.
Ces recherches ont leur importance pour un l)iographe jaloux de' réunir tous les éléments d'une situation matérielle, toujours si influente sur l'état moral. Nous ne les avons pas évitées, sans vouloir en tirer d'autre conséquence pour le moment que celle-ci : à savoir, qu'en 1750, madame du Deffand, libre de tout lien conjugal, ouvre définitivement ce salon modeste et recherché.
« La médiocrité de sa fortune ne rendit pas sa maison solitaire. Bientôt, dit le président, il s'y rassembla la meilleure compagnie et la plus brillante, et tout s'y assujettissait à elle. Son cœur noble, droit et généreux, s'occupait sans cesse d'être utile et en imaginait les moyens. Combien de personnes, et de personnes considérables, pourraient le dire M »
Madame du Deffand se faisait maîtresse de maison dans les meilleures conditions , non-seulement matérielles , mais physiques et morales , pour réussir.
Son mari était mort. Madame de Staal, un jour après lui, (25 juin 1750), quittait cette terre où elle s'était tant ennuyée, pour aller s'ennuyer au ciel, si le ciel peut être fait pour une personne si spirituelle et si difficile à amuser. Le président Ilénault allait en août 1 753 , grâce au crédit de madame de Luynes et à la faveur de la Reine , .avoir pour rien la chai-ge de surintendant de sa maison, que M. Rernard de Goubert avait achetée cent mille écus, et il allait se concentrer tout entier dans ces devoirs et ces plaisirs de courtisan si commodes à sa nature. Le petit salon de Marie Leczinska , ses conversations intimes et familières, son cavagnol , les petits vers , allaient absorber les loisirs de cet homme si occupé d'être aimable. Grâce à cette désertion, à cette infidélité à l'amiable, le groupe réuni chez madame du Deffand échappait à la gêne et à l'ennui d'une influence prépondérante ; le paresseux ^ Mémoires du président Hénault.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcix
épicurien Foimont , qui s'obstinait de plus en plus dans une souriante indifférence; le froid et distrait Pont-de-Veyle , obligée d'ail leurs de se partager entre le prince de Gonti et madame du Deffand, n'étaient faits pour porter ombrage à personne. La mort de la duchesse du Maine (23 janvier 1753) allait dénouer le dernier lien étranger et fermer l'hospitalité de Sceaux , dont madame du Deffand ne pouvait plus supporter les charges, dans les derniers temps, qu'en y associant d'Alembert. Bref, on le voit, madame du Deffand, de 1750 à 1754, se trouva dans les mieilleures conditions pour abdiquer les coquetteries et les ambitions de son sexe, et se contenter de cette dernière royauté , retraite des femmes supérieures , la royauté de l'esprit. Une observation faite avec la franchise un peu crue que les mœurs du tem'ps permettaient au langage de l'amitié, achève de nous fixer sur l'état moral de madanne du Deffand, toujours chez elle fort dépendant du physique, et nous la montre jouissant à propos du bienfait de cet équilibre, si tardif chez la femme, de rintelligence et des sens.
«Je suis très-aise, lui écrit le comte des Alleurs, le 17 avril 1749, que vous soyez quitte de ce vilain temps cnti(j[ue. Quand vous n'y auriez ^agné que de n'être plus assujettie à ces diètes outrées, ce serait beaucoup ; et si votre santé est déjà meilleure après les grauds dangers passés,
vous devez vous flatter qu'elle se fortifiera de jour en jour. »
Madame du Deffand , qui , malgré les efforts que nous la verrons tenter si souvent, tantôt avec le P. Boursault, tantôt avec le P. Lenfant, pour devenir dévote, n'avait pu y parvenir, put du moins être gourmande impunément , ce qui était beaucoup plus dans sa nature, et se livrer à ces soupers dont elle disait « qu'ils étaient une des quatre fins de l'homme )) .
Souper au dix-huitième siècle, en compagnie d'hommes et de femmes d'esprit , c'était là la façon la plus noble et la plus agréable de se retirer. On quittait le monde de tout le monde pour le sien. On fondait un salon au lieu d'aller à l'église; on causait au lieu de prier. C'était là la seule retraite, la seule fin compatible avec le caractère de ces pécheresses trop spirituelles pour se repentir , et qui demandaient à la grâce profane les consolations que la grâce mystique leur refusait. Madame de Lambert, madame de Tencin, avant madame du Deffand, et en même temps qu'elle la duchesse de Boufflers, devenue maréchale de Luxembourg, prenaient ce parti, et trop fières pour se réduire au confessionnal, cherchaient dans la distraction et la considération que donne un salon agréable et in-
,: MADAME DU DEFFAND
fluent , à passer le plus gaiement possible l'inévitable pénitence de la vieillesse , assez cruelle pour qu'on en cherche d'autres , et à se sauver de l'ennui, pire que le remords pour une femme d'esprit.
La Harpe nous a donné, par les propres paroles de madame du Deffand, la formule toute commode de ces retraites profanes, si communes au dix-huitième siècle.
«C'est apparemment pour aimer quelque chose qu'elle avait voulu plusiems fois être dévote*; mais elle n'avait pu en venir à bout. La première fois qu'elle se jeta dans la réforme, elle écrivait, à propos de différentes choses auxquelles elle allait renoncer : Pour ce qui est du rouge et du président, je ne leur ferai pas l'honneur de les quitter. »
Avoir un président, c'est déjà une bonne fortune pour un salon, quand le président n'a plus retenu de ses anciens droits que celui d'avoir de l'esprit. Mais ce n'est là que le commencement de cette influence qui fait qu'on va boire du thé et disserter chez une vieille femme. Ce qui l'achève, ce qui la consacre, ce qui la consomme, c'est quand ce salon a établi ses relations avec l'Académie; quand de ce salon enfin il est sorti un académicien. L'académicien de madame du Deffand, ce fut d'Alembert, élu, malgré son mérite et malgré les efforts de la duchesse de Ghaulnes , en 1754. A partir de ce jour, le salon de madame du Deffand n'a plus besoin d'être démontré; il existe comme le soleil, et il attire comme lui tous les gens d'esprit avides de s'éclairer ou de se chauffer.
C'est le moment de compléter notre revue et d'achever nos présentations; car, depuis 1747, le salon de moire jaune, aux nœuds couleur de feu, a vu entrer et s'asseoir quelques habitués nouveaux : d'anciennes connaissances redevenues intimes comme le chevalier d'Aydie, M. de Montesquieu; une rivale amie qui vient étudier les moyens de ne pas imiter madame du Deffand , c'est-à-dire de ne pas se brouiller avec elle , et voir quelles sont les influences qu'elle peut se réserver sans usurpation, madame de Boufflers, devenue maréchale de Luxembourg; la duchesse de Saint-Pierre; madame Dupré de Saint-Maur, le comte de Fleury, M. de Bulkeley, M. de Maupertuis, d'Alembert, Duché, l'abbé Sigorgne,
1 La Harpe, que la Terreur rendit dévot, n'a pas compris pourquoi madame du Deffand ne le devint pas. Ce n'est pas faute de pouvoir aimer, c'est faute de pouvoir croire. Ce n'est point manque de cœur, mais excès d'esprit. Chamfort a dit : <« M. me disait que madame de G..., qui tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fonds de hêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent. Et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'cm appelle la grâce. »
SA VIE, SON SALON, SES AxVIIS, SES LETTRES. ci
l'abbé de Ganaye, et déjà les ambassadeurs d'esprit et les étrangers de distinction, M. Saladin, M. Scheffer, lordBath, M. de Bernstorff ; enfin, le premier de cette série de prélats hommes d'esprit qui occupera dans ce salon éclectique, jaloux de toutes les illustrations et de toutes les influences , ce qu'on peut appeler le fauteuil des évéques, où s'assoiront successivement les évéques de Mâcon, les archevêques de Sens, puis de Toulouse, les évéques de Mirepoix, de Saint-Omer et d'Arras.
Nous suivrons, pour ces nouveaux personnages introduits successivement dans l'intimité de madame du Deffand , et qui complètent, jusqu'en 1764, sa société de Saint-Joseph, l'ordre même dans lequel nous les présente la Correspondance , ce qui nous permettra de faire coïncider avec le portrait des personnes le récit des événements dans lesquels ils ont leur rôle.
Le premier qui s'offre à nous est le comte des Alleurs , ambassadeur de France à Gonstantinople , qu'il ne faut pas confondre avec le chevalier. Nous les trouvons tous deux , dès 1725, figurant dans la Correspondance de Voltaire à des titres fort divers, le chevalier « toujours bien sain, bien dormant et bien — », comme écrit Voltaire à Thiériot , et fort assidu à cette époque au château de la Rivière-Bourdet , auprès de madame de Bernières, qui devait le préférer au frêle et nerveux auteur de Iîî Hetiriade, pour les mêmes causes qui devaient constituer aux yeux de madame du Ghâtelet la supériorité de Saint-Lambert. Pour le comte, ami deFormontet de Voltaire comme le chevalier, i) est aussi sage et aussi studieux que son frère l'est peu. Il aime la réflexion, les spécidations philosophiques l'attirent, et Bayle est le maître de prédilection de cet esprit distingué, dont le pyrrhonisme, le seul système qui s'accorde avec l'esprit et qui sache plaisanter et sourire, a fait la conquête'. Les lettres de M. des Alleurs sont fort curieuses et fort remarquables. Elles sont dignes de l'écrivain amateur à propos duquel Voltaire écrivait à Thiériot, le 13 novembre 1738 :
« La lettre de M. des Allenrs est d'un homme très-supérieur. S'il y avait à Paris bien des gens de cette trempe, il faudrait acheter vite le
1 u Quand vous souperez avec le philosophe baylien, M. des Alleurs l'aîné, écrit Voltaire à M. de Formont le 11 novembre 1738, et avec son frère le philosophe mondain, buvez à ma santé avec eux, je vous prie. •
cil MADAME DU DEFFAISD.
palais Lambert... dès que j'aurai un entr'actc (car je suis entouré de mes tragédies que je reliine), j'écrirai à l'âme de Bayle, laquelle demeure à Paris dans le corps de M. le comte des Alleurs, et qui y est très-bien logée. »
Mais le vrai brevet d'immortalité pom- M. des Allem^s, c'est la longue lettre que lui adressa Voltaire, de Girey, le 26 novembre 1738 :
«Si vous n'aviez point signé, monsieur, la lettre ingénieuse et solide dont vous m'avez honoré, je vous aurais très-bien deviné. Je sais ({ue vous êtes le seul homme de votre espèce capable de faire un pareil honneur à la philosophie. J'ai reconnu cette âme de Bayle à qui le ciel, pour sa récompense, a permis de loger dans votre corps. Il appartient à un génie cultivé comme le vôtre d'être sceptique. Beaucoup d'esprits légers et inappliqués décorent leur ignorance d'un air de pyrrhonisme ; mais vous ne doutez beaucoup que parce que vous pensez beaucoup. "
Le comte des Alleurs, qui pensait et doutait beaucoup, était prédestiné à la diplomatie, où en efFet il apporta des mérites et obtint des succès qui honorèrent une carrière prématurément interrompue par la mort.
Nous lisons, à propos de cette mort, dans les Mémoires ihi duc (te Lnynes , sous la date du jeudi 16 janvier 1755*:
« On apprit, il y a environ huit jours, la mort de M. des Alleurs; il est mort à Gonstantinople; il avait environ cincpiante-cinqans. On prétend que c'est une ambassade fort utile que celle de Gonstantinople, et qu'on peut, quand on y demeure plusieurs années, y gagner beaucoup, en ne prenant que ce qui est dû légitimement. Cependant les affaires de M. des Alleurs sont en très-mauvais état, et il doit quatre ou cinq cent mille livres. Il vivait très-honorablement et s'était fait aimer et estimer infiniment à cette cour, où il est très-important d'avoir un homme d'esprit et qui se conduise bien. ïl paraît qu'on le regrette'beaucoup ici, et j'ai entendu dire à M. de Puisieux que pendant qu'il avait les affaires étrangères, M. des Alleurs lui avait écrit, dans une circonstance très-délicate et embarrassante, et qu'ayant été obligé de prendre son parti avant que d'avoir pu recevoir de réponse , il s'était trouvé avoir fait de luimême ce que M. de Puisieux lui mandait de faire. M. des Alleurs laisse trois enfants , deux filles au couvent à Paris , et un petit garçon de trois ans, qui est à Gonstantinople. Il avait été ambassadeur du Roi auprès du roi de Pologne, qu'il avait suivi à Varsovie ; il y avait épousé la fille du prince Lubomirski, grand porte-épée de la couronne de Pologne, que nous avons vu ici avec M. Biclinski, au mariage de madame la Dauphinc.»
Nous n'extrayons des Lettres du comte des Alleurs que ce qui a trait à notre sujet, c'est-à-dire que ce qui peut nous aider à recon-
t T. XIV, p. 13.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cm
stituer la physionomie du salon et de la société de Saint-Joseph dans sa première phase, en 1748.
C'est d'Alemhert qui, envoyant un de ses protégés à M. des Alleurs, l'a invité à entrer en communications épistolaires avec madame du Deffand. Aussi les honneurs des Lettres de l'ambassadeur sont pour lui.
« Mille compliments, je vous prie, à M. le président Hënanlt, à l'indifférent et philosophe Formont, an prodij^ieux et amiable d Alembert; j'ai fait ponr son ami, à sa considération d'abord, ensuite pour ses talents , tout ce qui a dépendu de moi. Si vous voyez le chevalier d' Aydie, fkites-lui mille amitiés de ma part. Ce pays est fait ponr Un; l'air est très-bon k l'asthme : on y i)eut man(>er, bouder et philosopher impunément * . »
jM. des AUeurs féUcite madame du Deffand , comme nous l'avons vu, u d'être quitte de ce vilain temps critique. » Il lui reconnaît des qualités d'ordre et de règle que nous ne lui connaissions pas, et que nous aimons à voir entrer pour quelque chose dans ses succès de maîtresse de maison.
« Je suis charmé que vous soyez contente de votre logement de Saint- Joseph. Je vous vois d'ici dans cet appartement, admirant la moire jaune et les nœuds couleur de feu. Je vous passe d'aimer la propriété : c est la seule façon de jouir de quelque chose. . . Vous méritez, madame, d avoir du bien, non-seulement par le bon usage que vous en faites, mais par l'ordre avec lequel vous le conduisez 2. «
On voit poindre aussi dans ces lettres le perpétuel dissentiment qui rendait méfiants et réservés les meilleurs amis de Voltaire.
« Nous avons trop souvent parlé ensemble de Voltaire pour s'étendre là-dessus. On peut admirer ses vers, on doit feire cas de son esprit; mais son caractère dégoûtera toujours de ses talents. En fait d'esprit, tous les hommes sont républicains, et Voltaire est trop despotique . »
Nous y trouvons aussi une juste et fine esquisse du portrait du chevalier d' Aydie :
« Je vous serai tiès-obhgé de réitérer mes compliments au chevalier d' Aydie. Je suis charmé de pouvoir me flatter qu'il a de l'amitié pour moi. S'il a quelque trouble dans sa digestion, je lîe suis pas surpris qu il ait un peu d'humeur; il aimait de trop bonne foi à souper, pour soutenir
1 Voir notre t. I^r, p. 117.
2 JbicL, p. H8.
a Ibid., p. 121.
civ MADAME DU DEFFAND.
cette privation avec patience. Son humeur m'a toujours paru plus suppoitable que celle des autres, et bien plus aimable que leur gaieté; d'ailleurs , ses bonnes qualités et la tournure de son esprit faisaient un compose très-sociable et très-aimable '. »
Enfin voici un premier croquis de M. de Bernstoiff, ministre de Danemark à Paris , qui nous fournit une transition naturelle pour passer à cet hôte assidu de Saint-Joseph, à celui qui inau{jurera ce groupe diplomatique, qui se renouvelle sans cesse et donne au salon de madame du Deffand la physionomie aristocratique , politique et européenne qui le distingue des* autres centres rivaux, celui de madame Geoffrin , par exemple , plus exclusivement littérah-e.
« Si je ne vous ai point parlé de M. de BernstorfF, ce n'est pas que je ne l'aime infiniment et que je ne pense sur ses bonnes et aimables qualités tout comme vous, peut-être même avec des additions; mais mon silence n'a ètè causé que par l'incertitude où j'étais si vous le voyiez souvent. Sa galanterie assez univ erselle , mais pleine de discrétion , son goût pour la société, ses connaissances, sa facilité, le feraient toujours recevoir agréablement dans les soupers élégants ; mais son petit estomac refusera bientôt le service. Il faut de la santé pour être homme à bonnes fortunes ^. »
M. de Bemstorff, envoyé extraordinaire du roi de Danemark, qui devait fonder une sorte de dynastie de ministres habiles et de diplomates renommés, d'abord en Danemark puis en Prusse, occupait son poste en France depuis mai 1744, avec une distinction marquée. Dès le premier jour il s'était attiré les suffrages, par la recherche pleine de délicatesse et de dignité avec laquelle il avait fait , à l'audience inaugurale du Roi , de la Reine et des princesses , exprimer à sa voix, en courtisan consommé, toutes les nuances du respect^. Il était Hanovrien d'origine.
« Son grand-père avait des charges considérables chez l'électeur de Hanovre; son père succéda à ces charges, mais le roi d'Angleterre actuel les lui ôta. Il avait deux garçons ; celui-ci est le cadet. L'aîné prit le parti de se retirer dans ses terres , celui-ci alla chercher de l'occupation et se retira eu Danemark ; il a l'air jeune, et peut avoir quarante ou quarante-cinq ans ; il sait la langue française beaucoup mieux que bien des Français ; il est protestant, fort régulier aux exercices de cette religion. C'est une espèce de philosophe, qui cependant se prête volontiers à la société ; il a fait des amis dans ce pays-ci et est capable de grand atta-
1 Voir notre t. pi", p. 123.
2 Ibid.,p. 124.
3 Mémoires du duc de Lujiies, t. VI, p. 448.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cv
«hement. Il est extrêmement mesuré dans ses démarches, écoute beaucoup, parle peu, et toujours en bons termes et à propos. Il était à Francfort avant de venir ici ' . »
Ailleurs, le duc de Luynes le dit u homme d'esprit et d'une aimable société^ » .
• M. de Bemstorff fut rappelé par son souverain en mai 1750, et prit congé du roi et de la cour, à cette époque, avec des reçfrets universellement partagées. Le roi, son maître, lui destinait la place de ministre des affaires étrangères^. M. de Bernstorff aurait préféré demeurer en France , pays qu'il connaissait et aimait mieux que le sien * .
M. de Bernstorff fut un de ses anciens amis que madame du Deffand sacrifia à l'antipathie jalouse d'Horace Walpole. Elle en parle assez légèrement dans sa lettre du 23 août 1768; mais c'est sans doute pour complaire à son correspondant, qui lui a, en quelque sorte, donné le ton par une opinion généralement ironique.
Le thème habituel, et, on le sent, favori des lettres de M. Bernstorff, est le regret qu'il éprouve d'avoir quitté Paris et Saint-Joseph. La place de premier ministre ne le console pas , et c'est xm curieux spectacle et qui donne bien l'idée de ces voluptés d'esprit qu'on ne goûte qu'en France, que de voir ce personnage sincèrement désolé de ce qui eût mis le comble aux vœux de tant d'autres, et déplorant son succès comme un malheur :
«Mon sort est décidé; je reste ici. Je viens d'être nommé ministre d'État. «
L'exilé ne songe qu'à se dédommager par les nouvelles, les livres récents, par les lettres de madame du Deffand, qu'il implore à genoux , et par son jugement sur toutes choses , « pour guider et ') éclairer le sien » .
Madame du Deffand devait lier un commerce encore plus intime avec vm autre diplomate, le baron de Scheffer, envoyé de Suède' depuis 1744, rappelé également dans son pays, en novembre 1751 , et qui ne se console pas davantage d'un retour qui lui semble un exil. La place de sénateur, au lieu d'une faveur, lui semble vme disgrâce, et lui aussi il s'écrie comme madame de Sévigné : « Hélas! nous voilà donc dans les lettres. » C'est dans
* Mémoires du duc de Luynes, p. 452.
2 I/nd., t. VII, p. 374. — Voir aussi t. X , p. 99. — T. XIV, p. 76.
3 Ibid., t. X,p. 281, 290.
* Ibid., t. XI, p. 62.
cvi MADAME DL^ DEFFAND.
ces témoignages des étrangers de marque, que l'attrait de nos mœurs et de notre esprit avait en quelque sorte ensorcelés, que nous choisissons de préférence les traits qui peuvent servir à caractériser le charme et l'influence d'un salon signalé à l'Europe par tous les diplomates et les voyageurs qui y ont reçu l'hospitalité, comme un rendez- vous privilégié, une école de bon goût et de bonne compagnie.
« On apprit hier, écrit le duc de Liiynes , à la date du 6 novembre 1751 % que M. le barou de Scheffer a été nommé sénateur, ce qui l'oblige certainement à retourner à Stockholm. C'est une vraie perte pour ce paysci; il a l'esprit aimable et fort orné, beaucoup de politesse et d'usage du monde , un caractère doux et très-capable d'affaires ; il a une maison fort lionorable et un grand nombre d'amis.-» '
M.îe baron de Sdieffer ne partait pas tout entier pour la Suède. Il laissait en France , dans son frère cadet , une sorte de vivante image de lui-même. Ge frère cadet, qui entra au sei'vice de France, fut présenté au Roi le 16 décembre 1749 '. Le 22 août 1752 , le duc de Luynes enregistre sa première audience particulière en termes qui feraient croire qu'il succédait à son frère comme envoyé de Suède.
«« Ge même jour, mardi, M. le baron de Scheffer, le cadet, eut sa première audience, qui fiit une audience particulière. Il était conduit par M. du Fort, le nouvel introducteur des ambassadeurs, et accompagné par notre baron de Scheffer qui nous quitte , et qui immédiatement après l'audience de son frère, rentre fort triste pour [)rcndre audience de congé. Sa douceur, sa politesse, l'étendue et l'agrément de son esprit, qui est fort orné, lui ont acquis grand nombre d'amis; il sait beaucoup, parle très-bien , et écrit en notre langue singulièrement bien , et plus correctement que ne poun^aient faire grand nombre de Français. Quoique les raisons qui l'ont fait rappeler en Suède soient très-honorables pour lui, puisque c'est pour lui donner une place dans le sénat et profiter de ses lumières et de ses conseils , il est pénétré de douleur de quitter la France ; on ne peut lui en parler sans voir couler ses (armes. Il est aussi infiniment regretté parce qu'il mérite de l'être^. »
Le baron de Sclieffer devait revenir en France en 1771, et y saluer le premier du titre de roi le prince royal , que la mort de son père , Frédéric-Adolphe , élevait au trône. Il devait revoir sa vieille amie , et en lui ménageant l'honneur de dîner familièrement
* T. XI, p. 276. — Le baron de Scheffer prit can{>é en mars 1752, mais ne partit qu'en août.
2 Mémoires du duc de Luynes , t. X , p. 54,
3 Ibid., t. XII, p. 112, 113.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cvm
avec le roi son inaître , donner à celui-ci une idée des agrémentsqui lui avaient rendu le départ de 1752 si cruel. Dans Tintervalle , une correspondance active avec madame du Deffond , avec le président Ilénault , dont nous n'avons que des fragments , lui avait servi d'aliment à sa douleur de les avoir quittés, à son espérance de les revoir. Une lettre de lui au président Ilénault, en date du 15 mai 1753, citée par le duc de Luynes', contient des détails intéressants sur les études et les recherches qui servaient de consolation à ses regrets.
« Mes re{>Tets de vous avoir quitté sont aussi vifs qwe janiai*. Je m'occupe aussi le plus qu'il m'est possible à tout ce qui pourra me rappeler à votre souvenir. Cet ouvrage sur la vie de Charles XII dont vous avez vu et approuvé le comuiencement , sera, j'espère, en état de v<xus être présente l'année prochaine, et le serait plus tôt si je pouvais lui donner d'autres moments que ceux de mon loisir, qui est fort médiocre, etc.. »>
Les lettres du baron de Scheffer que nous possédons vont du 6 juillet 1751 au 17 septembre 1754. On y trouve la preuve que le secret de l'influence de madame du Deffand sur ses amis , celui qui faisait « qu'on ne l'oubhait jamais lorsqu'on avait eu Thonneur de la connaître », comme le lui écrivait M. de Bernstorff , n'était pas moins dans les qualités de son cœur que dans les agréments de son esprit. A une époque où il était déjà de mode d'affecter les grands et les beaux sentiments, madame du Deffand, qui avait trop d'esprit pour rien affecter , fut accusée d'être sèche. Mais elle ne l'était pas. La correspondance avec Walpole nous la montre , la source une fois crevée par le coup de foudre de la passion suprême, épanchant les flots d'une sensibilité d'autant plus abondante qu'elle ne s'est pas prodiguée. M. de Scheffer, et il n'est pas le seul, lui rend cette justice , que son art de plaire vient surtout de ce qu'elle sait aimer.
«t Il est bien vrai que vous avez , madame , par les agréments de
votre esprit et la sensibilité de votre cœur, tout ce qui peut satisfaire davantage le goût et les sentiments de ceux que vous voulez bien admettre au nombre de vos amis ^. »
Les lettres du baron de Scheffer ne sont pas seulement intéressantes par ce perpétuel accent de regret, thème varié avec autant de délicatesse que de constance, par de curieux détails sur Voltaire, le cardinal de Tencin , d'Alembert, par quelques vues nettes et claires sur l'état
* Mémoires du duc de Luynes , t. XII , p. 465. 2 Voir notre t. le»", p. 135.
oviii MxlDAME DU DEFI AXD.
moral de sa correspondante , — elles le sont aussi par des considérations philosophiques ou politiques qui montrent jusqu'à quels sommets pouvait s'élever cette conversation dont madame du Deffand tenait si hahilement les rênes. Une sorte d'émulation poussait ses amis exilés à lui paraître toujours dignes de ses hontes , et nous devons à ce flatteur amour-propre /qu'elle avait l'art de tenir toujours éveillé, malgré la distance, des lettres que nous louerons avec d'autant moins de scrupule qu'elle les louait elle-même.
« La bonté que vous avez , madame , d'approuver et de louer même mes lettres., me fait, je l'avoue, un plaisir infini. J'ai toujours désiré de vous plaire; j'ai ambitionné votre sulïiage, que j'ai toujours vu dicté par le goût le plus sûr et le jugement le plus exquis ; il ne pouvait donc rien m'arriver qui me flattât davantage, que d'en recevoir l'assurance de votre propre bouche...
» Vos affiiires publiques m'afiîigent beaucoup. J'aime la gloire de
la France; mon amour pour la nation me fait penser souvent que je suis Français, et je souflie d'entendre les raisonnements que l'on fait surtout ce qui se passe chez vous. Ou l'autorité royale est respectée en France, ou elle ne l'est pas : si elle l'est, qu'on l'emploie à rétablir les anciennes formes, ou à en établir de nouvelles qui soient reçues. Si, au contraire, l'autorité royale est bornée par des lois et par des usages, qu'elle se contente donc de les observer. La France n'en sera ni moins puissante , ni son roi moins considéré en Europe '.
" Les Français paraissent aujourd'hui connaître le prix de la
liberté; ils en adoptent les principes et les suivent; mais les lois de l'Angleterre leur manquent, et ce défaut rendra vraisemblablement leurs efforts inutiles ^. »
Outre les deux ambassadeurs si distingués que nous venons de citer parmi les hôtes assidus des premières réunions de madame du Deffand , il faut compter encore au nombre de ceux qui recherchaient comme un honneur la permission de lui offrir leurs hommages, l'Anglais Williams Pulteney (lord Bath), l'ancien ministre, l'ancien adversaire de Robert Walpole , qui était venu en France en 1 749 , et avait eu avec le marquis d'Argenson des conversations où celui-ci avait appris , non sans quelque dédain pour son maître , le système politique et la stratégie des partis dans son pays^ . Le vieil homme d'Etat, encore jeune d'esprit, se rappelle au souvenir u d'une personne dont il souhaitera toujours au plus haut degré de conserver l'estime » en lui envoyant du thé pour arroser ces causeries des
* Voir notre t. Fr^ p. 176, 177.
2 JbuL, p. 198.
3 Voir Mémoires du marquis cVArtfenson. Édit. Ratliery.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cix
soupers du lundi dont il se souvient avec attendrissement et admiration .
« Jo me rappelle souvent les agréables soupers que j'ai laits eliez vous avec la société la plus aimable, et dont la conversation était toujours aussi engageante qu'utile. Je me souviens particulièrement d'im soir qu'elle tomba par hasard sur notre histoire d'Angleterre : combien ne fus-je pas tout à la fois surpris et confus d'y voir que les personnes qui composaient la compagnie la savaient toutes mieux que moi-même '. » .
Il ne faut point oublier un grave et aimable personna{je dont le puritanisme protestant s'éclaire plus d'une fois de la malice et du sourire de l'hounne d'esprit. C'est Jean-Louis Saladin, Genevois (né en 1701), fixé depuis vingt-cinq années à Paris , d'abord comme résident de l'électeur de Hanovre (roi d'Angleterre) auprès de la cour de France , puis comme syndic de la Compagnie des Indes. Il est question de ce personnage dans les Lettres de mademoiselle Atssé^, et les Lettres de madame du Deffand complètent sa petite immortalité. C'était incontestablement un liomme d'esprit. H l'aimait trop pour n'en pas avoir. Nous laisserons en lui l'homme public , le négociateur mêlé aux grandes affaires et aux grands intérêts de son temps, qu'on peut étudier dans le grand historien Uttéraire de Genève, Sénebier ; l'homme aimable et privé, retiré , au milieu de la considération universelle, dans les devoirs d'une des grandes magistratures de Genève , et ne se consolant pas de n'avoir connu madame du Deffand que la dernière année de son séjour à Paris : voilà, dans M. Saladin, tout ce qui nous appartient^.
M. Saladin , avec sa perspicacité d'observateur et de philosophe, est celui qui a le mieux et le plus profondément vu dans les troubles mystérieux de l'âme de madame du Deffand, ce levain amer d'expérience qui fermente en ces années 1751 et 1752, époques de crise morale, d'ennui incurable et désespéré, de vapeurs, de dégoût, qui la chasseront de Paris une année entière, et qui semblent en elle le pressentiment de cette suprême épreuve de la cécité.
M. Saladin demande à s'apercevoir dans ses lettres « qu'elle a le » cœur aussi philosophe que l'esprit , et qu'elle est aussi heureuse » qu'elle le mérite ^. »
i Voir notre t. I»"", p. 120.
2 Édit. Ravenel, p. 88, 257.
•^ T. m. M. A. Sayovis, le savant et injjénieux auteur de V Histoire de la littérature française a Vétranfjer pendant les dix-septième et dix-hiiitiètne siècles, et le consciencieux éditeur des Mémoires et Correspondance de Mallrl du Pan, a bien voulu venir, })ar quelques excellents rcnsei{;nements, au secours de nos recherches sur M. Saladin.
^ Voir notre t. ^^ p. 131.
<;x MADAME DU DEFFA.ND.
u Vous savez , du reste , que quand vous parlez aux autres ou des
autres , personne ne vous é^ale en lumières et en sagacité ; je laisse à part rag^rënient. Mais vous n'avez ni la même justesse^ ni la même justice quand il s'agit de vous juger ; vous vous humiliez de ce qui ne devrait faire que l'humiliation des autres ; et l'humiliation est toujours un sentiment très-désagréable, de quelque part qu'il vienne. Vous vous faites un tort du malaise que vous éprouvez quelquefois, qui ne vient sûrement ({ue du vice de votre estomac, dont vous n'êtes pas responsable; et dans 1« temps que chacun pèche par se croire plus d'esprit ([u'il n'eu a , vous vous accusez d'orgueil quand vous n'êtes que déraisonnablement humble. Sachez , madame , une fois pour toutes, que vous avez tiré le gros lot en fait d'esprit. S'il y avait quelque chose à désirer pour vous à cet égard, ce serait d'en avoir moins, et beaucoup moins, parce que vous seriez moihs frappée du vice et du néant des autres. Vous ne vous savez pas gré de celui que vous avez, parce qu'il ne suffit pas à votre bonheur actuel. Daignez considérer cependant combien dans votre vie il vous a fait passeij d'agréables moments, combien il vous a élevée au-dessus des autres, combien il vous a attiré d'hommages. La figure seule n'a pas tout fait, et sûrement le temps a fait plus de bien à l'un que de mal à l'autre : il ne s'agit que de s'en persuader soi-même au point de vérité où la chose est. Je ne sais ce que je donnerais pour que de bonnes et solides raisons pussent vous faire donner au séjour de Ghamrond la préférence sur celui de Paris; mais n'imaginez pas être dans le vrai quand vous pensez que s'ennuyer dans le lieu des amusements soit cent fois pis que de s'ennuyer dans la retraite. Ce serait comparer un violent mal de dents à un ulcère ; il y a tel moment où l'on peut pâtir plus de l'un que de l'autre; mais les deux états ne se ressemblent point. Paris a et aura toujours une abondance où l'on n'a qu'à puiser; l'on peut dans des temps avoir les bras engourdis, mais ce léger mal a son terme *. »
Madame du Deffand dut se rendre, au moins pour le moment , à des observations si clairvoyantes , si sincères et si flatteuses , et son sage correspondant, qui excelle dans ce langage de la raison familière, et pour ainsi dire socratique, dut la croire convertie.
«« Je ne suis pas assez présomptueux, madame, pour croire que j'aie pu contribuer, par mes réflexions, à vous rendre plus contente de vousmême et de votre position ; mais je suis charmé de voir que vous rendant enfin plus de justice, vous neforjncrez plus de plans nouveaux, et que vous vous laisserez aller au cours naturel de la vie de Paris et de vos sociétés, dont on ne sent jamais mieux l'agrément intrinsèque et le besoin qu'à
une certaine distance, et après un certain temps passé ailleurs
'> Je ne pense pas, comme vous, que les femmes soient des
enfants éternels; elles cessent de l'être avant nous, et d'ailleurs elles se retirent plus tôt que nous d'une certaine dissipation. Il est aussi connnun aux hommes d'avoir des vapeurs qu'aux femmes. Celles de Paris m'ont toujours paru moins fiivoles que les hommes. Vous ne vous taxez de frivolité, d'enfance, que parce que vous descendez en vous-même, et
» Voir notre t. lei", p. 132, 133.
SA VIE, SO.N SALO.N, SES AMIS, SES LETTRES. cxi
qu'il peut vous arriver de vous prendre sur le fait. Madame, au nom de Dieu, comparez, et ne vous lassez pas de me répondre *.
« Jl faut, pour bien faire, re(>arder ce monde comme une comédie; et pourvu que le corps ne soufR-e pas, on ne souffle pas trop à être persuatlé qu'on n'a pas tiré un mauvais billet. »
Nous avons donné une idée du mérite des hommes d'élite qui formaient le groupe étranger, qu'elle appellera plus tard « diplomatique )) , dans le salon de madame du Deffand. Nous avons, par leurs lettres, témoigné des agréments qu'ils devaient y apporter. Il nous reste à parler de ceux qui leur faisaient le plus habituellement les honneurs de cette hospitalité spirituelle , de ceux qui inspiraient à des admirateurs dignes de les sentir ces regrets éternels dont ils parlent tous ; « cet amour de Paris et ce regret de l'avoir quitté )) qui font la meilleure part de leur existence ^ » avec ces lettres qu'ils ne trouvent u que divines » et dont l'espoir impatient n'a d'égal que la crainte de ne les pas recevoir'.
Le premier qui se présente est le grave, l'ingénieux, le spirituel président de Montesquieu , cet homme admirable et adorable , " ce bon homme dans un grand homme » , comme dira de lui le chevalier d'Aydie :
« Je vous avais promis, madame, de vous écrire ; mais que vous manderais-je dont vous pourriez vous soucier? Xe vous office tous les regrets que j'ai de ne plus vous voir. A présent que je n'ai que des objets tristes, je m'occupe à lire des romans. Quand je serai plus heureux, je lirai de vieilles chroniques, pour tempérer les biens et les maux ; mais je sens qu'il n'y a pas de lectures qui puissent remplacer un quait d'heure de ces soupers qui faisaient mes délices. »
Et il finit malicieusement par ces mots :
« Mais je ne songe pas que je vous ennuie à la mort, et que la chose du monde qui vons fait le plus de mal, c'est l'ennui; et je ne dois pas vous tuer, comme font les Italiens , par mes lettres *. »
Le président, dans ses autres, trop rares et trop courtes lettres, continue de plaisanter agréablement madame du Deffand sur son ennui, sur les moyens qu'elle emploie «(pour tuer le temps
ï Voir notre t. 1er, p. 138 ^ 139.
3 J/mL, p. 143.
^ Voir notre t. le"", p. 130. — La Biède , 15 juin 1751.
,:xM MADAME I)U DEFFAIND.
» qu'elle n'a jamais tant trouvé qui mérite de l'être, u II la charge de ses amitiés pour le chevalier d'Aydie , en ce moment à Paris (juillet 1751), et de ses compliments reconnaissants pour d'Alembert, qui l'a mentionné dans sa Préface de V Encyclopédie parmi les hommes qui honorent le génie français. Un jour il la félicite de lui apprendre u qu'elle a de la gaieté jj, et lui déclare galamment qu'il voudrait la revoir, u être son philosophe et ne l'être point' » . Un autre jour, il disserte spirituellement sur les huîtres, à propos du mot de madame du Deffand : u que rien n'est heureux ici-bas » depuis l'ange jusqu'à l'huitre » . Il lui rappelle « à elle qui est » gourmande » , que le sort de l'huitre n'est déjà pas si désagréable , «qu'elle a trois estomacs , et que ce serait bien le diable si dans )» ces trois il n'y en a pas un de bon ^ » . Il promet de s'employer activement à l'élection de d'Alembert à l'Académie. " Il fera làn dessus ce que d'Alembert , madame du Deffand et madame de » Mirepoix voudront. » Il est heureux de la voir s'accx)mmoder du baiUi de FrouUay', dont les lettres de Voltaire, d'Aïssé, de madame de Gréqui , nous ont donné une si excellente idée. Enfin il écrit à d'Alembert lui-même , pour répondre à sa demande de collaboration à V Encyclopédie :
«Dites, je vous prie, à madame du Deffand, que si je continue à écrire sur la philosophie elle sera ma marquise .. . Si vous voulez de moi, laissez à mon esprit le choix de quelques articles : et si vous voulez ce choix, ce sera chez madame du Deffand, avec du marasquin ''. »
Mais le moment est venu d'esquisser la physionomie de deux hommes fort différents dont la liaison avec madame du Deffand fut durable chez celui qui l'avait connue le premier, passagère chez celui qui l'avait connue le second , et dont l'infidélité , causée par l'amour, a gardé quelque chose de l'ingratitude. Tous deux ont une valeur incontestable, l'une plus morale, l'autre plus intellectuelle. D'Alembert ne fut qu'un homme d'esprit dont mademoiselle de Lespinasse a seule découvert le cœur. On l'aperçoit plus encore que l'esprit chez ce loyal, aimable et bourru chevalier d'Aydie, que l'amour d'Aïssé rend immortel.
1 Voir notre t. l^^^ p. 143. (12 août 1752),
2 Ibid., p. 144.
3 Ibid., p. 145.
4 Ibid., p. 187.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxm
Ce sont là deux fi{jiires capitales dans l'histoire du salon de Saint- Joseph , d'Aleinbert surtout, qui en fut le favori , racadéinicien , le };rand homme , et qu'il faut détacher en lumière , en laissant dans la pénombre tous ces visages épisodiques : Madame Ilarenc, la compa{yne du voyage de Forges, et son vieil ami M. de Lauzillières, honoré des dernières faveurs de madame de Prie ; le général de Bulkeley, le médecin Vernage', Tabbé de Ganaye, l'abbé de Ghauvelin, l'abbé du Gué'*, u solide et précis »> , Maupertuis^, « l'aimable inconstant, » le chevalier de Laurency, madame de Betz, madame d'Héricourt , madame de Glermont, et nbs anciennes connaissances, les du Ghâtel et Formont.
Il est assez difficile de préciser l'époque et de dire l'origine des relations de madame du Deffand et de d'Alembert. Nous serons malheureusement plus heureux en ce qui concerne leur fin. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'elles sont déjà intimes et familières en octobre 1 7 48 , époque où nous en trouvons la première trace dans une lettre de M. des Alleurs *, qui l'appelle le « prodigieux et aimable d'Alembert ^ » .
D'Alembert demeurait à cette époque rue Michel-le-Gomte , chez la femme Rousseau, la vitrière compatissante qui avait servi de mère à l'enfant naturel de madame de Tencin , abandonné par elle. Déjà l'éloignement mettait un premier obstacle à des relations que la méfiance et le mépris ne devaient empoisonner que plus tard.
« Je suis fâché pour vous et pour M. d'Alembert que vous vous voyiez plus rarement depuis c[uc vous êtes à Saint-Joseph, écrit M. des Alleurs le 17 avril 1749 *; l'assiduité d'un homme aussi gai, aussi essentiel, aussi diversifié', quoique géomètre sublime, n'est pas une chose aisée à remplacer dans votre faubourg Saint-Germain. «
Malgré l'éloignement , madame du Deffand et d'Alembert se virent assez souvent pour que rien dans la vie de l'un ne demeure, à cette époque, étranger à l'autre. Il suffit pour se voir, en dépit de tout, de le désirer.
Nous lisons dans une lettre de M. Saladin, du 6 juillet I75I :
« Il me tarde fort de lire la Préface de V Encyclopédie... Je suis fort aise du plaisir que vous avez à sentir que vous eu aimez une fois
^ Voir notre t. l*"-^ p. 116.
2 Ilyid., p. 12.3.
3 Ibid., p. 123.
" Ihld., p. 114.
5 Ibid., p. 117.
l Jbid., p. 123.
' Sic. 11 faut sans doute lire divertissant.
cxiv MADxVME Î)U DEFFA^D.
iiiicux M. d'Aleiiibert. Gela fait deux plaisirs au lieu d'uu ; il n'y a que Paris pour ces multiplications-là ^ «
Sans doute " dans cette tranquillité si parfaite et si douce * » dont d'Alembert déclare jouir, au marquis d'Argens , le 16 septembre 1752, et sur laquelle il fonde son refus des propositions, si flatteuses qu'elles soient, du roi de Prusse, entraient pour beaucoup à cette époque l'affection et le dévouement dont madame du Deffand entourait «son petit ami». La responsabilité du sort de V Encyclopédie, confiée à ses mains et à celles de Diderot, n'eût pas suffi pour rendre d'Aleinbert indifférent à des offres si avantageuses. Le bonheur fut pour moitié dans sa fidélité au devoir ; d'Alembert , du reste, en convient noblement dans sa letl re du 20 novembre 1 752 .
« Je pourrais insister sur quelques-unes des objections auxquelles vous avez bien voulu répondre ; mais il en est une , la pins puissante de toutes pour moi, et à laquelle vous ne répondez pas : c'est wion attachement poîir mes amis, etêj'ajoute, pour cette obscurité et cette reti^itc si précieuses au sage '. »
Ces liens réciproques allaient être resserrés par l'absence. Madame du Deffand, cédant à une sorte d'inspiration désespérée, devenue en elle une idée fixe, était allée chercher à la campagne , en province , le repos et la santé qu'elle accusait Paris de lui ravir de plus en plus , et essayer de guérir, dans la simplicité salutaire de la vie agreste c4 daiias ie spectacle de son horizon de fraîches verdures, un remède contre l'ennui de plus en plus rongeur, un préservatif contre la cécité. C'est dans une lettre à Montesquieu , du 13 septembre 1752, qu'elle pousse le premier cri d'alarme devant cette grande ombre de la cécité qui s'avance*. C'est sans doute un jour où elle sentit plus vivement un danger dont l'ennui redoublait la crainte, qu'en proie à une sorte de terreur panique, elle s'enfuit, pour ainsi dire , de Paris, et alla demander à l'hospitalité de son frère, à Chamrond , au moins cette consolation que donne le changement.
C'est au mois de septembre 1752 qu'il faut fixer sans doute la date de cette subite résolution de villégiature de madame du
' Voir notre t. pr, p. 134.
2 Ibid., p. 146.
3 Voir notre t. If^J", p. 153.
^ « Je commence p;ir votre apostille. Vous dites que vous êtes aveugle ! Ne voyez-vous pas que nous étions autrefois, vous et moi, de petits esprits rebelles qui furent condamnés aux ténèbres? Ce qui doit nous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumineux.. » (Voir notre t. I", p. 144,145.)
SA YIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxv
Deffaiid. Du moins, dans sa correspondance, ne trouvons-nous pas de trace antérieure, non de ce projet qui date de 1751 , et que M. Saladina mis tant d'ardeur à combattre, mais de son exécution. C'est là que vient la trouver une première lettre de d'Alembert , en date du 4 décembre 1752, qui nous montre madame du Deffand confirmant par ses aveux les prévisions de son conseiller de Genève :
« Je vois, par votre dernière lettre, que Ghamrond ne vous a pas guérie ; vous me paraissez avoir l'âme triste jusqu'à la mort; et de quoi, madame? Pourquoi craignez-vous de vous retrouver chez vous? Avec votre esprit et votre revenu, poiirrez-vous y manquer de connaissances? Je ne vous parle point d'amis, car je sais combien cette denrée-là est rare; mais je vous parle de connaissances agréables. Avec un bon souper on a qui on veut, et si on le jnge à propos, on. se moque encore après de ses convives. Je dirais presque de votre tristesse ce que Maupertuis disait de la gaieté de madame de la Ferté-Imbault : qu'elle n'était fondée sur rien * . »
Madame du Deffand ne pouvant guérir à Gbamrond , faisait du moins bonne contenance , et affectait avec ses amis moins intimes une espérance et une constance qu'elle n'avait pas. C'est ce qui explique que, le 15 décembre , le baron Scbeffer la félicite et l'approuve de sa résolution « de se passer de Paris » et de sa fermeté à en faire l'épreuve , et envie galamment à l'évèque de Màcon le bonheur de tenir compagnie à l'exilée volontaire^.
D'Alembert , plus clairvoyant et plus sincère , continue de gourmander doucement madame du Deffand^:
« J'ai bien mal interprété votre lettre ; j'avais cru y voir une espèce d'efiroi de votre état passé ; mais j'aime encore mieux que cet état n'ait rien d'eflfrayant pour vous. Je vis hier Pont-de-Veyle à l'Opéra; nous parlâmes beaucoup de vous. Je lui dis que vous n'aviez commencé à être malheureuse que depuis que vous aviez été plus à votre aise , et que cela me faisait grand'peur de devenir riche ^. »
« Je vis ces jours passés à l'Opéra , continue-t-il, le 27 janvier 1753, M. de la Croix, qui me donna des nouvelles de votre santé, et avec qui je parlai beaucoup de vous. Il me dit que vous vous couchez fort tard. Ce n'est pas là le moyen de dîner quand vous serez à Paris. Au surplus, je crois que vous vous oberverez mieux, quelque genre de vie que vous suiviez, pourvu que vous vous observiez sur le manger; car, comme dit
Vernage, il ne faut point trop manger A propos, quel compliment
feut-il vous faire sur la mort de madame la duchesse du Maine? Voici le moment d'imprimer les Mémoires de madame de Staal. »
1 Voir notre t. le, p. 154.
2 Ibid., p. 161.
3 Ibid., p. 163.
çx\i MADAME DU DEFFAND.
Dès le mois de mars 1 753 , madame du Deffand , comme pour les tàter, annonce à ses amis son prochain retour à Paris.
« Les nouvelles que vous m'avez fait la grâce de ine donner de votre santé et de votre projet de retourner à Paris, sont les plus agréables que je pouvais recevoir. Il n'était donc question absolument que de vapeurs? J'avoue que je croyais ce mal physique accompagné d'un mal moral encore plus difficile à guérir, d'un dégoût du monde qui nourrissait et aigrissait vos vapeurs. Je reconnais mon erreur avec une véritable satisfaction. Dieu veuille que vous ne retombiez plus jamais dans un pareil état * « .
La réponse de madame du Deffand , en date du 22 mars 1753 , nous édifie sur son état, et témoigne de son retour à la santé intellectuelle, sinon à la santé morale. Elle est judicieuse, fine et même affectueuse. Elle nous apprend aussi que c'est en vain qu'elle a, en 1752, essayé d'apprivoiser le sauvage et enthousiaste Diderot.
« Je serai ravie si vous pouvez engager cet abbé (de Canaye) à faire connaissance avec moi; mais vous n'en viendrez point à bout; il en sera tout au plus comme de Diderot, qui en a eu assez d'une visite; je n'ai point d'atomes accrochants... »
Elle lui conseille de ne se point claquemurer dans la géométrie, et lui donne , au sujet des injustices qui le poussent à cette résolution, de fort bons conseils dont elle pourrait profiter elle-même.
« Soyez philosophe jusqu'au point de ne vous pas soucier de le paraître ; que votre mépris pour les honnnes soit assez sincère pour pouvoir leur ôter les moyens et l'espérance de vous offenser... Je serai à Paris dans le courant du mois de juin... J'ai une véritable impatience de vous voir, de causer avec vous ; la vie qne je mènerai vous conviendra , à ce que j'espère; nous dînerons souvent ensemble tête à tête, et nous nous confirmerons l'un et l'autre dans la résolution de ne faire dépendre notre bonheur que de nous-mêmes ; je vous apprendrai peut-être à supporter les hommes, et vous, vous m'apprendrez à m'en passer. Cherchez -moi quelque secret contre l'ennui, et je vous aurai plus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophale. Ma santé n'est pas absolument mauvaise, mais je deviens aveugle^, «
Madame du Deffand allait à Lyon, comme nous le verrons bientôt, pour y voir le cardinal de Tencin, qui, par un opportun retour dans son diocèse, s'était ménagé la considération que donnent à un homme d'Etat la retraite et l'absence , considération qui se compose de l'oubli et du silence de ses ennemis.
Elle y reçut une lettre du président Ilénault , marquée au coin d'une raison , d'une expérience , d'un détachement qui ne s'accor-
* Voir notre t. I", p. 166.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxvii
dent guère avec le mouvement que sa fiiveur auprès de la Reine va donner à cet homme si bien fait pour le rôle de courtisan, qui comparait madame de Pompadour à Agnès Sorel, tout en paraphrasant en style d'opéra les Psaumes pour Marie Leczinska.
« Je ne Crois pas (jue l'on puisse être heureux en province , disaitil , quand on a passé sa vie à Paris ; mais heureux qui n'a jamais connu Paris, et qui n'ajoute pas nécessairement à cette vicies maux chimériques, qui sont les plus grands ! car on peut guérir un seigneur qui gémit de ce qu'il a été grêlé en lui fliisant voir qu'il se trompe, et que sa vigne est couverte de raisins; mais la grêle métaphysique ne j)eut être combattue. La nature ou la Providence n'est pas si injuste qu'on le veut dire; n'y mettons rien du nôtre, et nous serons moins à plaindre; et puis, regardons le terme qui approche, le marteau qui va fi-apper l'heure, et pensons que tout cela va disparaître. »
En finissant ce sermon épistolaire , le président demande :
« Vous ne me dites pas ce que la mission de M. de Màcon a fait sur vous. Adieu *. »
Madame du DefPand revint à Paris en août 1753. Elle y trouva des lettres de plusieurs de ses amis, notamment de M. de SchefPer, qui l'attendaient pour lui souhaiter la bienvenue et la complimenter, peut-être prématurément, du bonheur qu'elle allait y retrouver , comme si notre bonheur n'était pas en nous-mêmes.
«J'espère, disait M. de Scheffer,que vous aurez trouvé, à votre retour à Paris, plus de satisfaction que vous n'y en aviez attendu. Il y a certainement beaucoup de faux airs dans ce pays-là, et une grande ivresse de toutes sortes de passions incommodes et insupportables pour ceux qui n'en ont aucune ; mais il y a aussi de la raison pour ceux qui en ont, et des gens vraiment aimables, au milieu de tant d'autres qui n'en ont pas seulement l'apparence. Vous avez, madame, des amis d'un mérite si rare, si reconnu et si distingué, que Paris doit être pour vous un séjour délicieux. Les personnes dont l'attachement faible et passager a pu vous donner des sujets de plainte et de dégoût ^, seront pour vous comme si elles n'existaient point , si ce n'est qu'elles vous donneront peut-être de nouveaux sujets de consolation, supposé que vous en ayez besoin encore...' «
D'Alembert était absent de Paris au moment du retour de madame du Deffand. Il était à Blanc-Ménil avec Duché , pour de là aller à Fontainebleau et enfin au Boulay, chez M. d'IIéricourt. Madame du Deffand se consola de cette absence en s'occupant de
* Voir notre t. I«% p. 171.
2 Les du Chàtel , croyons-nous, à moins qu'il ne s'agisse du président Hénanh.
•^ Voir notre t. I^r, p. 174.
oxviii MADAME DU DEFFA:iyD.
lui et en cherchant à lui procurer la place de secrétaire de l'Académie des sciences, qu'il refuse par sa lettre du 3 septembre; et en faisant aussi pour le faire entrer à l'Académie française des démarches mieux accueillies et plus efficaces, malgré le président Hénault dont il avait refusé de faire l'éloge dans sa Préface de V Encyclopédie^ et que d'Alembert regarda depuis comme lui ayant toujours été sourdement hostile ^
D'Alembert et madame du Deffand se rencontrèrent enfin au Boulay, chez M. d'Héricourt, à la fin d'octobre 1753, et elle put essayer d'apprivoiser « ce chat moral , ce chat sauvage » , comme elle l'appelait; ce quaker, comme dit Duché, dont Tâpre indépendance tournait parfois à la misanthropie et s'indignait contre tous les jougs, même celui de l'amitié. Il n'en était pas de môme de la reconnaissance, qui lui rendait précieux et cher le toit hospitalier de la mère Rousseau, dont on s'efforçait en vain de l'arracher, en raillant son amour peut-être imaginaire , peut-être réel , pour mademoiselle Rousseau , sans doute la fille de la vitrière ' .
En novembre 1 753 , madame du Deffand prit un parti qui a son UTiportance dans l'histoire d'une maîtresse de maison, de la souveraine d'un salon célèbre. Voici en quels termes l'approuve ce M. de Scheffer, qui ne la contredit jamais :
« Il est bien vrai que le parti que vous avez pris de dîner peut être aussi recommandable pour la société que pour la santé ; on s'assemble de meilleure heure, et assez volontiers les gens qui dînent ont acquis une tranquillité foii agréable pour ceux avec qui ils vivent. J'ai vu en vérité plus de dîners que de soupers gais... Plût à Dieu que je fusse à portée de vous en faire mes compliments de vive voix. Que j'aurais de plaisir à assister à ces dîners où. sans doute l'esprit, la liberté, la confiance et la gaieté assureront le succès de madame la Roche que je suppose encore à vous, parce que je n'imagine pas où elle pourrait être mieux. »
C'est le cas d'ajouter que madame du Deffand s'était déjà , en raison de l'affaiblissement de sa vue , ménagé les services de Wiart , son fidèle et dévoué secrétaire jusqu'à sa mort'.
Cependant ses yeux se* voilaient de plus en plus, et elle supportait cette épreuve devenue inévitable avec une patience qui montre combien est paternelle cette Providence, qui, même quand elle nous frappe, nous ménage, en suspendant longtemps le coup et
1 Voir, par exemple, notre t. I^r^ p. 179 et p. 181.
2 Voir notre t. I^r, p. 180, 182. ,
■^ II en est question pour la première fois dans la lettre de d'Alembert du 19 octobre 1753.
SA VIE, SO^ SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxiv
en n'abaissant que progressivement la main, le temps et les moyens de nous aguerrir et de nous résigner au mal.
« J'admire trcs-sincèreiiient, écrit M. de SchefFcr, à la date du 4 janvier 1754, votre courage en perdant la vue ; j'espère que vous ne feic/ jamais cette j)erte dans le sens littéral et absolu; mais je sens combien il est malheureux d'en avoir seulement rapprèliensiou, et il faut estimer heureux ceux qui peuvent la supporter*. »
En février 1754, nous trouvons les premières traces d'une négociation où madame du Deffand se peint tout entière et écrit, pour l'édification d'une jeune fille dont elle veut faire sa compagne, son bilan moral avec une loyale et inexorable sincérité. Il nous est impossible de ne pas nous "arrêter un moment à la rencontre de ces deux personnes, depuis si célèbres, et de ne pas dire, quoique succinctement , parce que nous abordons ici un des côtés éclatants d'une histoire dont les côtés obscurs nous attirent de préférence, par suite de quelles circonstances et dans quelles conditions mademoiselle de Lespinasse devint la demoiselle de compagnie de madame du Deffand. L'intelligence d'une rupture qui marque comme un événement dans nos annales littéraires , l'intelligence même du caractère de deux femmes à qui l'esprit a fait une gloire, sont à ce prix.
Cette lettre , du 1 3 février 1 754 , de madame du Deffand à mademoiselle de Lespinasse, serait à citer tout entière, tant elle respire une âpre raison, une amère expérience et un égoïsme raffiné. Nous nous bornons à ce passage :
« Il y a un second article siu" lequel il faut que je m'explique avec vous, c'est que le mqindre artifice et nieme le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects, au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance eu eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Formont et d'Alembert-; je les aime passionnément, moins par leur agrément et par leur amitié pour moi (|uc par leur extrême vérité. Je pourrais y ajouter Devreux^, parce que le mérite reiul tout égal , et que je fais, par cette raison, plus de cas d'elle que de tous les potentats de l'univers. Il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et
» Voir notre t. le, p. 191.
^ Elle ne cite pas parmi ses amis intimes le président Hénault ni Pont-de- Veyle, fait à noter, comme symptôme du refroidissement qui n'ira plus qu'en croissant.
3 Sa femme de chamhre.
cxx MADAME DU DEFFAND.
sincérité, ne jamais user d'insinuation ni d'exagération, en un mot, ne vous point écarter et ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse, qui est la naïveté. Vous avez beaucoup d'esprit, vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentiments; avec toutes ces qnalités vous serez charmante, tant que vous vous laisserez aller à votre natmel, et que vous serez sans prétention et sans entortillage '. »
Dans sa lettre du 30 mars 1 754, à la duchesse de Luynes , madame du Deffand, après avoir posé le dernier de ces jalons qu'elle place à l'occasion depuis plus d'une année, après avoir vu et fiivorablement disposé le cardinal de Tencin , après avoir obtenu la neutrahté de M. de Màcon (la Rochefoucauld^) , elle s'adresse enfin à madame de Luynes, et dans une lettre d'une habileté consommée cherche à la gagner à sa cause. Il faut dire, pour expliquer ces précautions, ces préparations, ce conflit entre M. de A^ichy-Gliamrond et madame du DefFand,.qui laissa à jamais brouillés le frère et la sœur , dire que mademoiselle de Lespinasse était la sœur naturelle de madame de Yichy-Chamrond , fille adultérine de sa mère, madame d'Albon, et d'un inconnu qu'on a osé dire, sans la moindre preuve, être le cardinal de Tencin. Quoi qu'il en soit, M. et madame de A'^ichy, qui n'avaient guère fait d'efforts pour retenir auprès d'elle, par l'aflFection et la reconnaissance, mademoiselle de Lespinasse, sentirent son prix quand elle voulut les quitter, et aperçurent alors aussi le danger qu'il y avait pour leur honneur et leurs intérêts, à laisser sortir de' leur dépendance et de leur surveillance une jeune fille ardente et fière, que rien ne pouvait empêcher, sous le coup de suggestions hostiles, de faire un éclat, de déchirer le mystère de sa naissance et d'afficher des prétentions d'héritage qui auraient au moins l'inconvénient d'une scandaleuse publicité' . De là, pour retenir mademoiselle de Lespinasse, dont d'abord ils ne se souciaient guère, des efforts dont peut donner une idée la longue et prudente diplomatie de madame du Deffand , et cet exorde de sa lettre à madame de Luynes , véritable chef-d'œuvre d'insinuation :
1 Voir notre t. I*'", p. 195.
2 Elle en trace en passant cette esquisse : « C'est lui très-bon ami, j'en suis " on ne peut pas plus contente , à ses colères près , qui nuisent beaucoup à la » conversation. Il prétend que c'est moi qui m'emporte : tout cela ne fait rien n quand on finit par être d'accord. » (Voir notre t. I**", p. 200.)
•* Et cela en dépit de toutes les précautions bien minutieusement prises à la venue de cette enfant intruse à qui on donne un père et une mère léjjitimes supposés. Voir cet acte de naissance, qui, il est vrai, sent la fraude par l'art même qu'on a mis à le cacher, dans la Préface de l'édition de Londres, qui l'a donné la première , ou dans les éditions françaises qui l'ont] reproduit d'après elle.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxi
Ci Ce n'est point, madame, connue à la personne du monde qne pi respecte le })lus nia celle de(jiiije ine fais un devoir de dépendre, mais comme à la plus tendre et à la plus sincère amie que j'aie, que je me détermine à vous parler aujourd'hui avec la plus extrême confiance. Je commence par vous })romettre une vérité exacte et une entière soumission. » Je suis aveufjle , madame, on me loue de mon courafje, mais que fjag^nerais-je à me désespérer? Cependant je sens tout le malheur de ma situation , et il est bien naturel (pie je cherche des moyens de l'adoucir. Rien n'y serait plus propre que d'avoir auprès de moi quelqu'un qui pût me tenir compagnie, et me sauver de l'ennui de la solitude ; je l'ai toujours crainte, actuellement elle m'est insupportable. »
Ce qui plaidait pour madame du Deffand , c'était l'incontestable loyauté de ses intentions. Elle allait faire ce que les siens n'avaient pas fait. Elle allait réparer leurs torts, en accordant à mademoiselle de Lespinasse, qu'ils avaient froissée, une protection qui était ime garantie pour leurs intérêts. Elle allait la préparer, par la plus douce des dépendances , à cette renonciation , but si mal atteint par des parents égoïstes et imprévoyants. Et cependant M. de Vichy ne pardonna guère à sa sœur d'avoir réussi. L'amour-propre et la crainte ne raisonnent pas.
Enfin, le 8 avril 1754, aboutit à un résultat cette longue affaire , plaidée et discutée comme un procès. Les dissentiments qui ont présidé à l'origine des relations de madame du Deffand sont d'un fâcheux augure. Il semble qu'ils y aient déposé un levain que le moindre orage aigrira. Ce qui est né de la discorde est destiné à mourir par elle. Madame du Deffand ne le pensait pas ainsi, car, s'abandonnant à des espérances qu'échauffait encore le plaisir de la victoire , elle écrivait :
« Adieu, ma reine; faites vos paquets, et venez faire le bonheur et la consolation de ma vie ; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bjen réciproque. »
Les événements devaient lui montrer, par une dure leçon, com^ bien elle se trompait. Mais dix ans nous séparent encore de cette suprême expérience.
Pour le moment , elle accueillit avec un empressement qui lui fut rendu en reconnaissance, cette jeune fdle intelligente et dévouée qui venait lui prêter ses yeux et lui tenir compagnie dans ce « cachot » éternel » de la cécité où, comme elle le disait, elle était plongée.
Car son infirmité s'aggravait de plus en plus. Gomme par une punition de ses indiscrètes curiosités intérieures, de ses débauches d'analyse psychologique, le rayon se retournait en dedans, et elle
cxxii MADAME DU DEFFAND.
perdait la vue extérieure dont elle avait un peu abusé. Elle se résignait, en calculant l'heure de l'obscurcissement complet, et en s'aguerrissant à son futur état par des observations qui frappaient le baron de Sclieffer d'étonnement et de tristesse.
« A juger, lui écrit-il le 17 mai 1754, par tout ce que vous me faites l'honneur de me dire dans votre dernière lettre, votre vue est donc totalement perdue? J'admire, madame, le courage avec lequel vous soutenez une perte si sensible. C'est là que l'on connaît la force de l'âme, bien plus que dans ces entreprises appelées grandes et courageuses, oii cependant toutes les passions des hommes concourent à inspirer du courage. Je souhaite du fond de mon cœur (ine vous conserviez toujours le vôtre, et je dois l'espérer, puisqu'en pareil cas, il est bien moins difficile de conserver que d'acquérir. Vous m'avez fait faire à cette occasion une réflexion sur l'effet du regard dans la convei'sation, qui me paraît extrêmement juste, et que je n'avais pourtant jamais faite *. »
En 1 754, madame du Defïand est donc aveugle. Pour lutter contre cet ennui dont la seule crainte l'exaspère et qui sera le fléau de sa vie, elle n'est point seule. En outre des correspondants qui, dans tous les pays, mettent une sorte d'émulation à se souvenir d'elle, d'honneur à n'en pas être oubliés, die a deux amis sincères et fidèles, Formont et d'Alembert , qui la dédommagent des fréquentes absences du président, passé à la Reine avec armes et bagages, et de ce partage avec le prince de Conti que Pont-de-Veyle lui fait subir. Madame de Rochefort s'^éloigne aussi insensiblement pour régner sur un petit monde précieux , aimant mieux être la première auprès de M. de l^ivernais que la seconde auprès de madame du Defïand. Madame de Clérmont, future princesse de Beauvau; madame de Rroglie, madame d'Aiguillon et madame de Luxembourg, vont remplacer ou doubler madame de Flamarens morte, madame de Forcalquier et madame de Mirepoix refroidies. Tels étaient, dans sa lutte contre l'ennui et la solitude , les principaux auxUiaires de madame du Deffand. D'Alembert, attiré à la fois par elle et par mademoiselle de Lespinasse , était plus assidu à ses mercredis et à ses soupers (car il paraît qu'elle s'était remise à souper). Et quand Formont et le chevalier d'Aydie ne pouvaient causer avec elle , ils trompaient l'absence en lui écrivant.
Enfin r amour-propre lui prodiguait des consolations qu'elle ne
1 Voir notre t. I*»", p. 210.
SxV VIE, SO^' SALON, SES AMÎS, SES LETTRES. oxxiii
pouvait plus {;uère demander à d'autres sentiments que l'amitié, et les succès de d'Aleinbert et les compliments de Voltaire consacraient son activité et commençaient sa gloire. Un nouveau coup d'œil jeté sur la Correspondance publiée en 1809, à ce dernier point de vue , nous permettra d'établir définitivement notre opinion sur l'état moral et sur le crédit social de madame du Deffand.
Cette histoire intime nous conduira à l'année 1764, où elle devient en quelque sorte publique , où le salon de Saint-Joseph, dans son éclat triomphant, attire successivement dans Marmontel, Rousseau lui-même, la Harpe, Grimm, madame de Genlis, des hôtes et des juges illustres; où il lutte victorieusement contre le salon rival de madame Geoffrin et contre le salon ami de madame de Luxembourg;, où enfin Walpole va paraître et donner à l'esprit et au cœur de madame du Deffand une nouvelle vie.
C'est en cette année 1754, l'année de la cécité, que semble redoubler, comme par un compatissant concert , l'activité delà correspondance des amis de madame duDeffivnd; et un nouveau venu, non pour elle, mais pour nous, se met de la partie, qu'il importe d'introduire aussi et de peindre entre Formont et d'Alembert, avec lesquels il forme le second triumvirat de madame du Deffand, plus uni que le premier. Car c'est une chose à remarquer, que non-seulement les amis de madame du Deffand, en i754, redoublent d'activité, mais ils redoublent d'union. Autour de la pauvre aveugle ce cercle s'est resserré, afin qu'elle puisse toucher la main de ceux d'ont elle ne peut plus voir le visage.
C'est à cette recrudescence d'affection que semble répondre le chevalier d'Aydie dans sa première lettre :
« Que je ne réponde point, madame, à la lettre que vous me faites l'honnom- de m'écrire! Oli ! madame, cela vous est bien aisé à dire; je ne vous ferais pas grand tort, mais cela m'est impossible. S'il n'y avait dans cette lettre (me les choses agréables dont elle est remplie, encore ne sais-je si je pourrais m'en tenir ; car quelque stiipide que je sois et que je veuille être, je ne crois pas que je devienne insensible au plaisir qu'elle donne et inaccessible à l'activité que communique un genre d'esprit si piquant. Mais, madame, pour me réveiller, vous faites agir un ressort bien plus puissant , lorsque vous m'assurez d'une manière si touchante que vous avez de l'amitié pour moi. A ce mot, me voilà pris; car vous, qui devez me connaître, vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu. C'est un sentiment auquel je ne résiste point; c'est la chaîne qui me retient ici * ; c'est l'appât avec lequel vous me conduirez où, quand, et comme il vous
* A Mayac, en Périgord, d'où il écrivait cette lettre, le 29 décembre 1753.
cxxiv MADAME DU DEFI AISD.
plaira, d'autant plus infailliblement qu'assurément on ne vous a jamais refuse les charmes qui sont propres à soumettre les cœurs les plus rebelles et à fixer les jjoûts les plus délicats. Pourquoi ne m'avez-vous pas donné ])lus tôt, madame, l'espérance dont vous me flattez aujourd'hui? Car j'ai bien été toujours de vos adorateurs; mais je n'osais présumer que je pourrais in'élever au premier rang de vos amis ; je me trouvais trop lourd. Cette considération arrêtait les mouvements de mon cœur et me jetait, contre moji inclination, dans des distractions dont je me repens aujourd'hui, puisque enfin je puis m'assurer que vous avez véritablement de l'amitié pour moi; car vous me le dites, madame, et je sais que vous êtes sincère. De ma part, je vous promets de vous être attaché toute ma vie avec tout le respect et la fidélité dont je suis capable* .»
«Le chevalier Biaise-Marie d'Aydie, né vers 1690, fils de » François d'Aydie et de Marie de Sainte-Aulaire , était propre neveu , »> par sa mère , du marquis de Sainte-Aulaire , de l'Académie fran- " çaise. Ses parents eurent neuf enfants et peu de bien; trois filles » entrèrent au couvent, trois cadets suivirent l'état ecclésiastique. » Biaise , le second des garçons , qui avait le titre de clerc tonsuré » du diosèse de Périgueux, chevalier non profès de l'ordre de M Saint-Jean de Jérusalem , fut présenté à la cour du Palais-Royal »> par son cousin le comte de Rioms , lequel était l'amant avoué et >» le mari secret de la duchesse de Berry , la fille du Régent. Rioms » avait la haute main au Luxembourg; il introduisit son jeune » cousin, dont la bonne mine réussit d'emblée assez bien pour at- » tirer un caprice passager de cette princesse, qui ne se les refusait » pas. J^e chevalier était donc dans le monde sur le pied d'un » homme à la mode, lorsqu'il rencontra mademoiselle Aïssé, et n de ce jour-là il ne fut plus qu'un homme passionné, délicat et sen- » sible*. »
C'est chez madame du DefFand, en 1721 ou 1720, au plus tôt, que le chevalier rencontra celle qui devait occuper son cœur, sa vie, et lui faire une part dans sa gracieuse immortalité.
Voltaire et madame du Deffand nous ont laissé , épars dans leurs Lettres ou condensés dans un portrait, les traits de la noble, vive et loyale physionomie du chevalier d'Aydie. Voltaire écrivant à Thiériot et lui parlant de sa tragédie âC Adélaïde Diiguesclin, à laquelle il travaillait alors, le désigne comme un de ses modèles pour la figure du sire de Coucy.
« C'est un sujet tout finançais et tout de mon invention, où j'ai fourré
1 Voir notre t. I", p. 188.
2 Nous empruntons ce pass;«(;e à l'exquise Notice de M. Sainte-Beuve, en tête des Lettres de mademoiselle Aïssé , p. 26.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxv
le plus que j'ai pu d'amour, de jalousie, de fureur, de bienséance, de probité et de grandeur d'âme. J'ai imaginé uu sire de Coucy qui est un très-digne homme, comme on n'en voit guère à la cour; ini très-loyal chevalier, comme qui dirait le chevalier d'Aydie ou le chevalier de Froullay*. «
Dans une autre lettre du 13 janvier 1736, il dit encore au même Thiériot :
« Si vous revoyez les deux chevaliers sans peur et sans reproche , joignez, je vous en prie, votre reconnaissance à la mienne. Je leur ai écrit ; mais il me semble que je ne leur ai pas dit avec quelle sensibilité je suis touché de leurs bontés , et combien je suis orgueilleux d'avoir pour mes protecteurs les deux plus vertueux hommes du royaume. »
Madame du Deffand, de son côté, dira :
« L'esprit de M. le chevalier d'Aydie est chaud , ferme et vigoureux ; tout en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. de Fontenelle, qu'à la place du cœur il a un second cerveau; on pourrait croire que la tête du chevalier contient un second cœur. Il prouve^ la vérité de ce que dit Rousseau, que c'est dans notre cœur que notre esprit réside... 1) Le chevalier est trop souvent affecté et remué pour que son humeur soit égale, mais cette inégalité est plutôt agréable que fâcheuse. Chagrin sans être triste , misanthrope sans être sauvage , toujours vrai et naturel dans ses différents changements , il plaît par ses propres défauts , et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait. >»
Pour ce qui est de la valeur intellectuelle du chevalier , écoutons encore M. Sainte-Beuve :
« Sans être un bel esprit comme cela devenait de mode à cette date , le chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement; il savait écouter et goûter; son suffi-age était de ceux qu'on ne négligeait pas. Lorsque d'Alembert publia, en 1753, ses deux premiers volumes de Mélanges, madame du Deffand consulta les diverses personnes de sa société ; elle alla, pour ainsi dire , aux voix dans son salon , et mit à part les avis divers pour que l'auteur en pût faire ensuite son profit. C'est sans doute ce qui a procuré l'opinion du chevalier d'Aydie, qu'on peut lire dans les œuvres de d'Alembert ^. >»
Heureux homme dont mademoiselle Aïssé nous a attesté le cœur, et dont madame du Deffand, d'Alembert et Montesquieu ont estimé l'esprit !
Les lettres du chevalier, pleines d'un énergique bon sens, d'une mâle gaieté , d'une verve originale , ne démentent pas tous ces éloges et ces illustres témoins.
« Lettre du 24 février 1733.
2 OEuvres posthumes, an XII, 1. 1»"", p. 117. — \o\v Notice sur mademoiselle Aïssé, par Sainte-Beuve, p. 35.
<:j^xvi madame DU DEFFA^D.
« Votre dernière lettre, madame, ècrivait-il à madame du Deflfend le 27 jtiiii 1754, m'a fait encore plus de plaisir que les autres; elle est plus longue; elle remet sous mes yeux les allures et l'image de presque toutes les personnes qui composent votre société. Elle vous représente si parfaitement vous-même', (|u'à tout moment, je mourais d'envie de vous embrasser. Il faut pointant, madame, passer légèrement, et ne pas faire semblant d'entendre tpu'lques articles où vous me paraissez avoir toujours un peu le diable au corps, n'en déplaise à vos prétendues réticences. Je vous avertirais seulement qu'ime personne comme vous, qui a voulu être dévote, et qui (soit dit sans reproche) n'a jamais pu le devenir, doit juger et parler des gens de Dieu avec modestie et révérence, etc. ^... »
Par toutes ces lettres du chevalier, de M. de Forment et autres, nous suivons d'Alembert comme eux avec des yeux amis , triomphant de l'ingratitude de la fortune et de son propre caractère , et obtenant enfin par une pension du roi de Prusse, et bientôt par une place à l'Académie, la justice qui lui était due.
Rien , après son talent , ne fit plus pour ces succès que l'amitié ingénieuse , infatigable , habile de madame du Deffand , qui avait fait de la gloire et du bonheur de cet homme une question de salon, comme qui dirait une question de cabinet, et s'était portée à la rescousse de ses adversaires avec une sorte de passion et de belle folie. D'Alembert, à cette époque, ne faisait pas difficulté de reconnaître des services qui mettaient madame du Deffand , sous le rapport intellectuel, sur le même pied que la vitrière Rousseau, sa nourrice, sous le rapport matériel. Il devait la vie à l'une, à l'autre il devait la gloire solide qui avait succédé à ses équivoques et difficiles débuts, quand il entra dans le monde u en qualité de prodige » . D'Alembert, né plus sensible que tendre, rendait justice et hommage à ce dévouement si intelligent et si efficace d'une femme qu'il avouait «aimer à la folie n , mais peut-être sentait-il ces bienfaits maternels dé madame du Deffand moins vivement encore que les autres.
C'est par Formont, plutôt que par lui, que nous nous faisons une idée de la valeur et de l'industrie déployées par madame du Deffand, dans ce tournoi académique de 1754, dont un fauteuil était le prix , que lui disputait madame de Chaulnes.
« Je suis enchanté , écrit Formont, le 4 décembre 1754, de l'élection de d'Alembert ; il semble qu'il ne fallait que le montrer, et que c'était une chose faite. Cependant vous avez eu besoin de tous les talents que
^ Combien cette lettre de madame du Deffand est regrettable ! Ne serait-il pas possible de la rechercher et de la retrouver dans les papiers si libéralement défloi-és déjà par l'édition A' Aïssé par la famille de BonncA'al?
2 Voir notre t. F--, p. 209.
SA VIE, SON SALOX, SES AMIS, SES LETTRES. cxxv.i
vous avez pour ta néijociatioji ; mais on n'est plus surpris quand on fait reflexion que vous aviez affaire à l'illiLstre , à la savante duchesse de Chaulnes * »
Mais quelqu'un qui dut savourer ce triomphe, en jouir plus que personne, plus que d'Alembert , plus que Formont , c'est madame du Deffand , qui savait tout ce qu'il lui avait coûté. C'est sur ce beau succès qu'elle put achever de fermer les yeux , et cette grande joie fit une heureuse et salutaire diversion à cette grande douleur. Grâce à ce concert consolateur , aux efforts de mademoiselle de Lespinasse, de Formont et du chevalier d'Aydie, auquel vint se^ joindre Voltaire lui-même, elle passa pour ainsi dire sans s'en apercevoir ce terrible défilé qui mène de la crainte à la réalité , du crépuscule à la nuit. Elle ne pouvait plus lire les lettres de ses amis, elle ne pouvait plus les voir, mais ces amis redoublaient si bien de zèle et d'esprit , mademoiselle de Lespinasse leur prêtait un si tendre et si pénétrant accent, que madame du Deffand croyait du moins les entendre, leur découvrait' des qualités nouvelles , et oubliait, en les retrouvant plus> aimables que jamais, qu'elle avait perdu les yeux.
«Votre lettre est charmante, écrivait-elle au chevalier d'Aydie, le 14 juillet 1755^; elle a fait l'admiration de tous ceux à qui je l'ai lue. Je vous retrouve tel que vous étiez dans vos plus beaux jours... J'ai fait lire votre lettre par d'Alembert à mesdames du Ghâtel et de Mirepoix. On l'a fait recommencer deux ou trois fois de suite ; on ne pouvait s'en lasser; en effet, c'est un chef-d'œuvre. Je la conserverai précieusement toute ma vie , et je vous la ferai relire quand je serai contente de vous> C'est à vous qu'il appartient de peindre, personne n'a plus que vous le style de sa pensée; c'est-à-dire que vos pensées sont à vous, qu'elles sont ori{>inales, et que vous n'avez pas besoin d'avoir recours à la recherche de l'expression pour leur donner l'air de la nouveauté... «
Nous avons gardé pour la bonne bouche les lettres de Voltaire , qui ne furent pas une des moindres consolations de madame du Deffand dans ces années d'épreuve. C'est Voltaire qui fera , en beaux vers et en belle prose , la galante oraison funèbre de ses yeux et l'apothéose de son esprit.
Il avait salué d'une salve d'éloges et de regrets la première annonce du mal qui menaçait madame du Deffand, et pour la mieux consoler, il feignait de devenir aveugle comme elle, délicatesse qu'il finh-a par pousser plus tard jusqu'à la satiété et à la banalité.
1 Voir notre t. I^r^ p. 224.
2 IbicL, p. 228.
cxxviii MADAME DU DEFI AKD.
u Je suis à peu près, monsieur, ecrit-il à Fonnont', comme madame du DefFand. Je ne peux {juère écrire, mais je dicte avec une (jrande consolation les expressions de ma reconnaissance ]>our votre souvenir. Comptez que vous et madame du DefKuid vous êtes au premier ranç des personnes que je refjrette , comme de celles dont le suffi*age m'est le plus précieux... Adieu, monsieur, soyez persuadé que je ne vous oublierai jamais... Présentez à madame du Deftiind mes plus tendres respects. »
Le 28 avril 1752, il s'excuse flatteusement auprès du même Forment et par lui auprès de madame du Deffaiid , de ce qu'il ne leur a pas encore envoyé le Siècle de Louis XIV, la première édition n'étant qu'un essai non encore digne d'eux.
Le 29 février 1754 commence le lamentabile carmen. Il est impossible de mettre sur une plaie plus délicate un baume plus délicat :
« Mon ancien ami, écrit-il à Formont, votre souvenir me console beaucoup ; mais ce que vous me dites des yeux de madame du DefKmd me fait une peine extrême. Ils çtaient autrefois bien brillants et bien beaux. Pourquoi faut-il qu'on soit puni par où l'on a péché, et quelle rage la nature a-t-elle de gâter ses plus beaux ouvrages? Du moins, madame du DefKmd conserve son esprit , qui est encore plus beau que ses yeux. La voilà donc à peu près counne madame de Staal, à cela près qu'elle a, ne vous déplaise, plus d'imagination que madame de Staal n'en a jamais eu. Je la prie de joindre à cette imagination un peu de mémoire, et de se souvenir d'un de ses plus passionnés courtisans, qui s'intéressera toute sa vie à elle. »
Enfin Voltaire adressait à madame du DefFand elle-même cette adorable lettre du 3 mars 1754 :
« Votre lettre, madame, m'a attendri plus que vous ne pensez, et je vous assure que mes yeux ont été un peu humides en lisant ce qui est arrivé aux vôtres. J'avais jugé, d'après la lettre de M. de Formont, que vous étiez entre chien et loup, et non pas tout à fait dans la nuit. Je pensais que vous étiez à peu près dans l'état de madame de Staal, ayant par-dessus elle le bonheur inestimable d'être libre , de vivre chez vous , et de n'être point assujettie chez une princesse à une conduite gênante qui tenait de l'hypocrisie ; enfin , d'avoir des amis qui pensent et qui parlent hbrement avec vous.
» Je ne regrettais donc , madame , dans vos yeux que la perte de votre beauté, et je vous savais même assez philosophe pour vous en consoler; mais si vous avez perdu la vue, je vous plains infiniment. Je ne vous proposerai pas l'exemple de M. de S...^, aveugle à vingt ans, toujours gai , et même trop gai. Je conviens avec vous que la vie n'est pas bonne à grand'chose ; nous ne la supportons que par la force d'un instinct
1 De Berlin, le 25 février 1754.
'^ De Senneterre.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxfx
presque invincible qne la nature nous a doinie : elle a ajoute à cet ni.stinct le fond de la Ijoîte de Pandore, l'espérance.
" Je ne sais pas trop ce que je deviendrai, et je ne m'en soucie guère • • nais comptez, madame, que vous êtes la personne du monde pour ciui j ai le ])lus teiulre resj)ect et l'amitié la plus inaltérable.
» Permettez que je fiisse mille compliments à M. de Formont. Le président Hénault donne-t-il toujours la prétiîrence à la reine sur vous? Il est vrai que la reine a bien de l'esprit.
" Adieu, madame, comptez que je sens bien vivement votre triste état et que du bord de mon tombeau, je voudrais pouvoir contribuer à la douceur de votre vie. Restez-vous à Paris? Passez-vous l'été k la campagne? Les lieux et les hommes vous sont-ils indiffo'rents? Votre sort ne me le sera jamais. »
Au milieu de ces éloges, de ces lettres, de ces conversations, de ces soupers, la vie de madame du Deffand s'écoulait avec une assez agréable monotonie, et elle y trouvait assez d'agréments pour se résigner sans cesser de sourire. Ce n'est qu'à partir de 1758 que s'abat , sur sa sécurité , sur sa tranquillité , un orage dont la mort de deux de ses meilleurs amis , Formont et le chevalier d'Aydie , sont les éclairs , dont la décadence croissante de sa liaison avec d'Alembert est le tonnerre intermittent, dont l'éclat scandaleux qui la sépara à jamais de mademoiselle de Lespinasse et d'une partie de sa société est le coup de foudre final; coup mortel, si madame du Deffand n'eût pas été de cette race souple , nerveuse , de cette race d'acier dont était Voltaire, de cette race qui plie mais ne rompt point sous la tempête. Nous allons raconter succinctement ces divers épisodes au bout desquels nous trouverons , comme la verdure pkis verte après l'orage , comme le ciel plus bleu au sortir d'un tunnel , l'atmosphère plus sereine , les visages plus animés , la société plus nombreuse que jamais dans le salon de Saint-Joseph arrivé à son apogée, et désormais gouverné magistralement par une femme pâle, douce, dont l'àme, complètement apaisée, voltige dans un triste sourire , et dont le visage de marbre aux yeux fermés inspire ce respect attendrissant qu'on éprouve devant une belle victime de la fatalité.
^ Madame du Deffand perdit M. de Formont en 1758. En 1758 s'éteignit subitement cet homme « délicieux S) , c. la bonté incarnée „ , qui pendant trente ans n'avait pas été pour madame du * Voir notre t. I^r^ p. 72. '
cj,xx MADAME DU DEFFAND.
Deffand seulement un ami, mais l'ami par excellence, et que tout
le monde aimait, comme madame de Beauvau, " à la folie, n
C'est madame du Deffand qui apprit elle-même à Voltaire cette nouvelle, le suppliant de s'associer à sa douleur et de dopner à leur ami commun, par quelque éloge funèbre, une statue qui participât à son immortalité.
«Je croyais que vous m'aviez oubliée, monsieur; je m'en affligeais sans ine plaindre; mais la pins grande perte que je pouvais jamais foire et qui met le comble a mes malheurs, m'a rappelée a votre souVenir. Nu! autre que vous n'a si parfoitement parle de l'amitié ; la connaissant si bien, vous devez juger de ma douleur. L'ami que je regretterai toute ma vie me faisait sentir la vérité de ces vers (jui sont dans votre discours de la Modération :
O divine amitié! félicité parfaite!
« Je le disais sans cesse avec délices , }e le dirai présentement avec amertume et douleur ! ' .
» Mais, monsieur, pourquoi refuseriez-vous à mon arai un mot d'élope"^ Sûrement vous l'en avez trouvé digne ; vous faisiez cas de son esprit', de son goût, de mn jugement, de son cœtir et de son caractère. Il n'était point de ces pliilosophes in-folio qui enseignent a mépriser le public , à détester les grands qui voudraient n'en rencontrer dans aucun {renre , et qui se plaisent à bouleverser les têtes par des sophismes et par des pa'radoxes fatigants et en.iuyeux ; il était bien éloigné de ces extravagances : c'était le plus sincère de vos admirateurs, et, je crois, un des plus éclairés. Mais , monsieur, pourquoi ne serait-iî loué que par moi? Quatre ligues de vous , soit en vers, soit en prose , honoreraient sa mémoire et seraient poiu- uioi une vraie consolation. »
Voltaire répondit :
u Libre d'ambition, d<i soiits et d'esclavage. De* sottises du inonde éclairé spectatem-,
Il se garda bien d'être acteur,
Et fut heureux autant que sage.
il fuyait le vain nom d auteur; Il dédaigna de vivre au temple de Mémoiie,
Mais il vivra dans notre cœur :
C'est sans doute assez jwur sa gloire. »
u Les fleurs que je jette , madame , sur le tombeau de notre ami Formont sont sèches et fanées comme moi. Le talent s'en va, l'âge détruit tout. Que pouvez- vous attendre d'un campagnard qui ne sait plus que planter et que semer dans la saison? J'ai conservé de la sensibilité; c'est tout ce qui me reste, et ce reste est pour vous ; mais je n'écris guère que dans les occasions *. »
1 Voir notre t. I«=^ p. 239;
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxxi
Nous suppléerons au maigre hommage tiré par Voltaire de sa veine tarie. Nous nous bornerons à inscrire sur la tombe de Formont ce qu'il lui écrivait à une autre époque , à ce temps de la jeunesse prodigue où il avait des vers et des compliments pour le moindre deses amis. L'homme à qui Voltaire écrivaitle 29 avril 1 732 :
Formont, chez nous tant regretté, Toi qui, parlant avec finesse, Penses avec solidité , Et sans languir dans la paresse Vis heureux dans l'oisivité, Dis-nous un peu sans vanité Des nouvelles de la Sage.^se Et de sa sœur la Volupté ; Car on sait bien qu'à ton côté Gés deux filles vivent sans cesse.
L'une et l'autre est une maîtresse Pour qui j*ai beaucoup de tendresse, Mais dont Formont a seul goûté.
« Nous faisons quelquefois bonne chère , assez souvent mauvaise ; mais soit qu'on mem-e de faim ou qu'on crève, on dit toujours : « Ah! si M. de Formont. était là. »
L'homme à qui Voltaire écrivait le 26 janvier 1 735 :
« L'extrême plaisir que j'ai eu à lire votre Epître à M. tabbe du Resnet fait que je vous pardonne , mou cher ami , de ne me l'avoir pas envoyée plus tôt; car lorsqu'on est bien content, il n'y a rien qu'on ne pardonne.
Votre ferme pinceau, que rien ne dissimule. Peint du siècle passé les nobles attributs ,
Et notre siècle ridicule.
Vous nous montrez les biens que nous avons perdus. Les poètes du temps seront bien confondus.
Quand ils liront votre opuscule.
Devant des indigents votre main accumule
Les vastes trésors de Grésus,
Vous vantez la taille d'Hercule
Devant des nains et des bossus.
» En vérité, je ne saurais vous dire trop de bien de ce petit ouvrage. Vous avez ranimé dans moi cette ancienne idée que j'avais d'un Essai sur le siècle de Louis XIV... Ce que vous dites en vers de tous les grands hommes de ce temps-là sera le modèle d'une prose :
Car s'ils n'étaient connus par leurs écrits sublimes,
Vous les eussiez rendus fameux* Juste en vos jugements et charmant dairs vos rimes. Vous les égalez tous lorsrpie vous parlez d'eux. »
« Le cher philosophe, poëte aimable, plein de grâce et déraison * n , 1 Lettre du 6 mai 1735.
cjj^xu MADAME DU DEFFA>iD.
» à qui Virgile a prêté son pinceau ' » , l'écrivain u au style j uste et coulant, » à la raison ferme et polie ' » , qui fait partie de ce trio pour lequel « est tout ce que fait Voltaire' » , le rival de Bacliauniont , l'émule de Voiture*, le second Chapelle % le destinataire de cette épitre si flatteuse du 11 novembre 1738, -— Formont , enfin , n'avait pas besoin d'autres titres pour aller à la postérité. Son oml)re peut montrer aussi , comme des brevets d'immortalité , cette lettre du chevalier d'Aydie : « Je ne me consolerai point d'avoir manqué » l'occasion de passer un été avec notre ami Formont; je partagen rais de si bon cœur avec vous le plaisir que donnent sa compagnie, ,) ses rires, ses bons mots'» ; et cette lettre du prince de Beauvau : u C'est un homme de bien bonne compagnie que vous perdez là ' » . Enfin elle pourrait montrer ses ingénieuses et affectueuses lettres à madame du Deffand, par lesqueUes il la guérissait de l'ennui quand il était absent, comme par sa conversation quand il était là.
« Les maladies de l'âme se guérissent souvent par un tour d'imagination, et toujours parle temps et l'habitude, qui apprivoisent tout... Vous ne faites point assez d'usage des forces et des lumières de votre esjirit. Vous ne songez qu'à vos pertes, sans penser aux ressources qui sont en votre pouvoir. Il faut tenir tête à ses ennemis, dissimuler avec de faux amis , et regarder les hommes comme une fausse monnaie , mais avec laquelle on ne laisse pas que d'acheter de l'agrément et de la distraction. Il n'y a point de plus grande folie que d'être malheureux... Au reste, vous avez bien raison de dire que vous seriez folle et injuste de ne pas compter sur moi : oui, madame, je vous serai attaché toujours, toujours, soyez-en sûre ®. »
Cette première disparition de Formont dans l'éternité, où il suit madame de Flamarens et le général Bulkeley, semble commencer le vide et dénouer la chaîne ; le chevalier d'Aydie, entraîné dans la mort par tous ses amis qui l'y ont précédé, tombe en 1760, encore vert et vigoureux, au retour de la chasse.
Mais si c'est une triste chose que de perdre par la mort ses meilleurs amis , quelle douleur n'est-ce pas que de les perdre de leui
1 Lettre du 15 novembre 1735.
2 Lettre du 13 février 1736.
3 Lettre du 30 mai 1736.
4 Lettre du 23 décembre 1737.
5 Lettre du 14 juillet 1738.
6 Voir notre t. I^^, p. 220.
7 Ibid., p. 222.
8 Ibid., p. 214.
SA VIK, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxxin
vivant , et d'avoir à ajouter au regret de leur absence^ le reproche de leur ing;ratitude ! C'est cependant une semblable désertion qui va achever les épreuves de madame du DefFand , et faire toucher au fond amer de l'expérience, comme Walpole plus tard la fera toucher au fond amer de la passion, cette femme destinée à épuiser tous les doutes , à achever tous les calices , à recevoir, même en cheveux blancs, l'affront de toutes les leçons.
Nous connaissons assez d'Alembert pour savoir que la tendresse et la générosité étaient aussi étrangères à sa nature que la poésie l'est à la géométrie. Peu à peu, avec l'âge et la gloire, reparaissent ces àpretés foncières, dissimulées, même en cet homme ingrat, par les fleurs de la jeunesse, de l'espérance , qui font aux hommes les plus égoïstes comme une passagère parure de bonté et de grâce. Peu à peu le masque tombe, l'homme reste , et le héros rêvé témérairement par madame du Deffand s'évanouit. Madame du Deffand s'effraye de divers symptômes de refroidissement, d'indifférence. Il se laisse débaucher à d'autres sociétés plus attirantes et plus actives, les Boufflers, les Luxembourg, madame Geoffrin. Mademoiselle de Lespinasse est obligée d excuser celui dont l'amitié passionnée couve des projets d'émancipation et d'abandon.
« Je vais sans doute vous surprendre, ëcrit-elle à madame du Deffand, en vous apprenant que M. d'Alembert part demain pour Saint-Martin pour ne revenir que jeudi. On ne lui a point demandé s'il voulait faire ce voyage, et en conséquence, madame de Boufflers dit qu'elle l'enlève demain. Il m'a fait promettre de vous mander qu'il avait beaucoup de regret au voyage de Montmorency, car il comptait bien y venir; il se faisait un grand plaisir d'avoir l'honneur de faire la cour à M. et à madame la maréchale, et il s'afflige, madame, d'être aussi longtemps à vous voir*. »
Madame du Deffand, inquiète et mécontente des inconstances du président , de madame de Mirepoix , de Pont-de-Veyle , ne peut retenir une plainte sur ces dispositions vagabondes d'un homme qui lui semblait si raisonnable , et qui , comme les sages quand ils se dérangent , s'éloigne de plus en plus du salon légitime , de l'ancienne habitude, pour ajouter à ses infidélités ses relations avec le roi de Prusse.
Voltaire cherche à rassurer ses craintes et à retenir ses reproches :
«M. d'Alembert est bien digne de vous, madame, bien au-dessus de son siècle ^. J'exécuterai vos ordres auprès de M. d'Alembert, je vois les fortes raisons du prétendu éloignement dont vous parlez ; mais vous
^ Voii notre t. I^r^ p. 217.
2 Lettre du 19 mai 1754.
cxxxiv MADAME DU DEFFAiND.
en avez oublie une, c'est que vous êtes ëloifjnée de son quartier. Voilà donc le grand motif sur lequel court le connuerce de la vie! Savez-vous bien, vous autres, ce qu'il y a de plus ditKciie à Paris? C'est d'attraper le bout de la journée *. «
Madame du Deffand espère encore, tout en se méfiant déjà, et en commençant à craindre de ne pouvoir apprivoiser « ce cliat sauvage j) . C'est à ce moment d'affection clairvoyante , d'estime sans illusion, qu'elle écrit sans doute, dans le, portrait de d'Alembert, ces lignes presque prophétiques et dont l'observation semble un pressentiment :
« Le désintéi'e««ement , la vérité formeiït son caractère; généreux, compatissant, il a toutes les qualités essentielles-, mais il n'a pas toutes celles de la société : il manque d'une certaine douceur et aménité (jui en fait l'agrément ; son cœur ne paraît pas fort tendre, et l'on est porté a croire qu'il y a plus de vertu en lui que de sentimerït. On n'a point le plaisir d'éprouver avec lui qu'on lui est nécessaire; il n'exige rien de «es amis; il aime mieux \eut rendre des soins que d'en recevoir d'eux. La reconnaissance ressemble trop aux devoirs; elle gênerait sa liberté : toute gêne, toute contrainte, de quelque espèce qu'elle puisse être, lui est insupportable, et on l'a parfaitement défini en disant qu'il était esclave de la liberté. »
Il n'était pas d'un grand secours à madame du Deffand, en cette fin d'année 1 758, où elle venait de perdre Forment, et où, faute de mieux', elle est obligée de se rejeter sur le président.
« Le président fait toute la consolation de ma vie ; mais il en fait aussi le tourment par la crainte que j'ai de le perdre. Nous parlons de vous bien souvent ^. »
En juillet 1760 , la solitude ronge madame du Deffand ; je dis s.olitude, quoiqu'elle régnât dans un salon des plus fréquentés. Mais qui ignore qu'il n'y a pas de pire solitude que celle où nous plonge le dégoût d'une foule d'indifférents ? Elle' écrit à Voltaire :
« Je suis au désespoir de n'avoir pas p« prévoii- les malheurs qui me sont arrivés, et de n'avoir pas connu ce que c'était (pie l'état de la vieillesse, avec une fortune des plus médiocres. J'aurais quitté Paris, je me serais établie en province; là j'aurais joui d'une plus grande aisance, et je ne me serais pas aperçue d'une grande différence pour la société et la compagnie ^. »
C'est à la fin de 1760 qu'éclate entre madame du Deffand et
1 Lettre du 2 juillet 1754.
2 Lettre de madame du Deffand à Voltaire, de novembre 1758. Voir notre t. I", p. 240.
3 Voir notre t. Ie% p. 262, 263.
SA VJE, SON SALOX, SES AMIS, SES LETTRES. cxxxv
Voltaire cette petite guerre épistolaiie à propos des prétentions, du pathos , de la médiocrité pompeuse et de la vanité théâtrale de ce qu'elle appelle plaisamment u sa livrée » . Et on sent que le cœur froissé excite et anime, chez la spirituelle douairière, cette colère de son bon sens et cette indignation de son g-out. Elle aime encore trop d'Alembert , déjà équivoque et contraint, pour le frapper directement; elle se venge sur sa suite.
«J'ai 11118, écrit-elle à Voltaire le l*"" novembre 1760, beaucoup d'impartialité dans la guerre des philosophes. Je ne saurais adorer leur Encyclopédie , qui peut-être est adorable, mais dont quelques articles que j'ai lus m'ont ennuyée à la mort. Je ne pourrais admettre pour législateurs des gens qui n'ont que de l'esprit, peu de talent et point de goût ; qui, quoique très-honnêtes gens, écrivent les choses les plus malsonnantes sur la morale ; dont tous les raisonnements sont des sophisines , des paradoxes. On voit clairement qu'ils n'ont d'autre but que de courir après une célébrité oii ils ne parviendront jamais ; ils ne jouiront pas même de la gloriole des Fontenclle et la Motte, qui sont oubliés depuis leur mort; mais eux, ils le seront de leur vivant; j'en excepte, à toutes sortes d'égards, M. d'x\lembort, quoiqu'il ait été mon délateur auprès de vous; mais c'est un égarement que je lui pardonne, et dont la cause mérite quelque indulgence^ c'est le plus honnête homme du monde, qui a le cœur bon, un excellent esprit, beaucoup de justesse, du goût sur bien des choses ; mais il y a de certains articles qui sont devenus pour lui affaires de parti , et sur lesquels je ne lui trouve pas le sens commun. Par exemple, l'échafaud <le mademoiselle Clairon, sur lequel je n'ai pas attendu vos ordres pour me transporter en colère. J'ai dit mot pour mot les mêmes choses que vous me dites, et d'Alembert sera bien surpris quand je lui donnerai à lire votre lettre. Ce sera un gran<l triomplie * i
Quand on lit la dernière lettre de d'Alembert à madame du Deffand, celle qui est datée de Sans-Sotici le 25 juin 17G3, et qui est si contrainte , si embarrassée , on comprend que c'est là une amitié qui va finir et qu'une catastrophe est prochaine.
« Je me co-ittenterai de vous stssHrer que dar»â l'espèce de tourbillon où je suis je n'oublie point vos bontés et l'amitié dont vous voulez bien m'honorcr; je me flatte de la mériter un peu par mon respectueux attachement pour vous. Comme je sais que lien ne vous ennuie davantage que d'écrire des lettres, je n'ose vous demander de vos nouvelles directement ; mais j'es[)cre que ma-denioiselle de Leapinasse voudra bien m'en donner. J'oiibliai,s de vous dire que le roi m'a })arlé de vous, de votre esprit, de vos bons mots, et m'a demandé de vo« nouvelles^. »