I.e 6 janvier 1704, Voltaire écrit à madame du Deffand
^ Voir notre t. le"", p. 275.
2 IbicL, p. 276.
cxxxvi MADAME DU DEFFAND.
« Avez-voiis le plaisir de voir quelquefois M. d'Alembert? iNon-senlement il a beaucoup d'esprit, mais il l'a très-décidé, et c'est beaucou[> ; car le monde est plein de gens d'esprit qui ne savent connnent ils doivent penser. »
Madame du DefFand répond le 14 :
«Je vois assez souvent d'Alembert; je lui trouve, ainsi que vous, be.iucoup d'esprit*. »
^Mademoiselle de Lespinasse était, il paraît , du même avis, et pour se dédommager de la contrainte et de l'humiliation d'écouter, simple comparse, une conversation dont les honneurs n'étaient pas pour elle , elle avait , usurpant cette souveraineté intellectuejle dont madame du DefFand était si jalouse, profité de l'habitude qu'avait sa maîtresse de veiller la nuit et de causer le jour, et installé sournoisement dans sa petite chambre, sur la cour de Saint-Joseph, un petit salon d'une heure où elle jouissait du double plaisir d'avoir les prémices de l'esprit des habitués de madame du DefFand et de les lui enlever. Elle était jeune, belle , malheureuse. Elle avait de beaux yeux qui n'étaient point fermés. D'Alembert, le premier, passionnément épris de cette personne si intéressante, vers laquelle l'attirait irrésistiblement une communauté d'infortune , avait le premier fondé auprès d'elle cette petite société intime, frustratoire des droits de l'autre , ce petit salon de contrebande où il avait été suivi par Turgot , d'Ussé, Ghastellux , et par tous ceux que sa gloire et son crédit attiraient, et qu'attirait aussi le plaisir tout nouveau, tout imprévu , de faire à une belle hôtesse qui n'était pas douairière et aveugle comme l'autre , une cour dont elle récompensait par de charmants sourires le facile dévouement. A quoi bon tant de raisons ? Ne suffit-il pas du proverbe qui a consacré l'attrait tout-puissant du fruit défendu ?
Sans doute mademoiselle de Lespinasse n'eut pas ce seul tort aux yeux de madame du Deffand , de lui ravir la Fleur du panier aux nouvelles et aux bons nnots , et de contraindre ses amis à un partage peu flatteur pour elle. Il serait facile de trouver d'autres griefs pour expliquer le coup d'éclat qui suffit à peine à la colère d'une femme, que l'ennui, à défaut de la vanité, eût rendue implacable. Mais à considérer la situation réciproque des deux femmes, celui-là suffit pleinement, selon nous', pom- justifier Findignation et le châtiment. Qu'on songe à la surprise , à la douleur, à la terreur de madame du Deffand, à la subite révélation d'ime usur-
1 Voir notre t. I*»", p. 281.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, cxxxvu
pation si insolente, d'une si perfide ingratitude, d'une si menaçante rivalité ! Frappée à la fois dans son juste orgueil , dans son égoïste curiosité, dans son affection, dans ses habitudes, madame du Deffand se conduisit avec une sévérité inexorable , une implacable dignité. Elle chassa celle qui avait abusé de sa crédulité , de sa confiance , de sa sécurité , par un trait qui la montrait capable de tous les autres; et elle reconquit, à force d'énergie, une autorité et un repos que le pardon eût certainement compromis pour jamais. Nous allons demander à Marmontel, la Harpe et Grimm, le récit de cette scène fameuse. Mais souvenons-nous que Marmontel fut l'ami de d'Alembert, qui le fit entrer à l'Académie, et que la plus simple convenance lui interdisait un blâme contre son bienfaiteur ; que d'ailleurs il n'avait pas à se louer d'une femme qui avait formulé sur lui , comme sur la Harpe , de ces jugements frappés en bons mots , qui couraient tout Paris , avec la double autorité de la justesse et de la malice; enfin , en ce qui concerne Grimm, qu'il n'est que l'écho et l'écho prévenu des Encyclopédistes , dont mademoiselle de Lespinasse devait partager avec madame Geoffrin la tutelle, et, comme le dira Grhnm lui-même, « l'administration » .
« Il y avait à Paris, dit Maniioiitel , une marquise du Deffand, femme pleine d'esprit, d'humeur et de mafice. Galante et assez belle dans sa jeunesse, mais vieille dans le temps dont Je vais parler, presque aveugle, ci rongée de vapeurs et d'ennui ; retirée dans un couvent avec une étroite fortune, elle ne laissait pas de voir encore le grand monde où elle avait vécu. Elle avait connu d'Alembert chez son. ancien amant le président Hénault, qu'elle tyrannisait encore et qui, naturellement très-timide, était resté esclave de la crainte, longtemps après avoir cessé de l'être de l'amour. Madame du Defïknd, charmée de l'esprit et de la gaieté de d'Alembert, l'avait attiré chez elle, et si bien captivé, qu'il en était inséparable. Il logeait loin d'elle, et il ne passait pas un jour sans l'aller voir. »
» Cependant, pour remplir les vides de sa solitude, madame du DefFand cherchait une jeune personne bien élevée et sans fortune qui voulût être sa compagne, et à titre d'amie, c'est-à-dire de complaisante, vivre avec elle dans son couvent. Elle rencontra celle-ci, elle en fut enchantée, comme vous le croyez bien. D'Alembert ne fut pas moins charmé de trouver chez sa vieille amie un tiers aussi intéressant.
». Entre cette jeune personne et hii, l'infortune avait mis un rapport qui devait rapprocher leurs âmes. Ils étaient tous les deux ce qu'on appelle enfants de l'amour*. Je vis leur amitié naissante, lorsque
1 II y a, à ce propos, dans ks Mémoires de madame de Genlis, une amusante anecdote d «n J.avard indiscret rpii s'avise de plaindre les bâtards, et cela successivement a l'oreille de mademoiselle de Lespinasse, de d'Alembert et de Chamfort , tous trois atteints de cette infirmité. On voit d'ici la figure (lu sot, avec la triple couche de pourpre qui fait ressortir ses oreilles, s'^ver-