XL MADAME DU DEFFAND
dame du Deffand, qui ne posséda jamais que l'esprit de celui dout madame de Gastelmoron avait absorbé le cœur.
M C'est bien ici, dit-il, l'occasion de répandre mon cœur et de faire connaître une personne dif]^nc de l'estime et de l'attachement de tous ceux qni font cas de la vertu.
» Madame de Gastelmoron a été, depuis quarante ans, l'objet principal de ma vie. Elle a éprouvé toutes les différentes situations où je uie suis trouvé par le sentiment de la plus sincère amitié. Elle a ressenti mes joies, elle a pai*ta{j[é mes peines, elle a été mon asile dans mon ennui, dans mes chag^ns ; elle a adouci mes douleurs dans des maladies ai(jucs que j'ai éprouvées ; je serais seul, sans elle, dans le monde. Je n'ai point connu d'âme plus raisonnable , d'esprit plus solide , de ju(jement plus sain ; son cœur ne respire que pour ses amis ; aussi n'eu a-4-ene point qui l'aime médiocrement. Elle se compte poiu- rien et ifjnore l'exigence; sans envie, sans jalousie, sans prétention, elle ne vit que pour les autres. Jamais je n'ai pris de paiii sans son conseil; ou, si j'ai mancpié de la consulter, je m'en suis repenti. Sa santé délicate m'inquiète à tous moments ; mais si son coips est faible, son âme est courag^cuse. Tous les genres de malheiu*8 elle les a éprouvés, toujours sans se plaindre et avec une patience qui ti'omperait toul autre que ses véritables amis. Ah! mon Dieu, quand j'écrivais ce portrait, qui m'aurait dit que j'étais si près du plus grand malheur de ma vie? Madame de Gastelmoron est morte le 3 novembre, jour de saint Marcel 1761. Je l'avais quittée la veille, à minuit; je venais d'envoyer savoir des nouvelles à neuf heures du matin; elle m'avait fait dire qu'elle se trouvait assez bien. Elle venait de dicter une lettre fort gaie à sa fille, l'abbesse de Gaen '.
» Lorsque tout à coup, vers les onze heures , on vint me chercher, en me disant qu'elle avait perdu connaissance. J'y cours , je la trouve sans espérance ; nul signe de vie, nul sentiment.'.... Elle vécut jusqu'à onze heures du soir. Elle avait foit ses dévotions la veille. Son confesseur, le curé de Saint-Roch, qui ne la quitta point, me dit qu'il allait prier Dieu pour elle , ou plutôt lui demander son intercession , car il la regardait comme une sainte. Tout est fini pour moi, il ne me reste plus quà mourir^, »
Un homme qui trouvait une telle éloquence de désespoir pour écrire l'oraison funèbre d'une femme qui n'était pas madame du Defland, devait être pour elle le plus médiocre des amants, et même, de plus en plus, le plus médiocre des amis. Aus-ni verronsnous se dénouer, dans une de ces indifférences progressives qui sont la punition des passions égoïstes, cette liaison qui, sur la fin , ne
i G'cst cette abbcsse qui fut plus tard l'amie de Ghnrlotte Gorday. Elle était tante de ce jeune et beau colonel de Bclzun(*e, une àcm premières victimes des fureurs populaires. On a prétendu que le désespoir de cette mort prématurée avait mis à la main de Charlotte Gorday^ dont le cœur avait été attendri par la {{race et le.^ manières de M. de Bcizunce, le poignard vengeur qui perça dans Marat l'instigateur des fureurs révolutionnaires.
2 Mémoires y p. 156.
SA VIE, SO^ SALON, SES AMIS, SES LETTRES.. xli
tenait plus que par un reste d'habitude. Mais nous sommes en 1730; nous sommes à Sceaux, nous sommes aux dernières illusions de la dernière jeunesse. Revenons bien vite aux débuts heureux et chanuants de ce commerce intime, dont il nous aura suffi, pour le caractériser, de raconter, par la plus utile des anticipations, la fin si terne et si lan^^uissaute.
Madame du DeS^and , à qui l'esprit av.iit déjà commencé une sorte <Ie popularité plus enviable alors que la réputation , fut, parmi les dernières hôtesses de Sceaux, la plus attirée, la plus caressée , la plus choyée, la plus désirée. La duchesse du Maine, pour s'assurer ses fiiveurs, descendit jusqu'à la flatterie, et ce qui est bien plus difficile, jusqu'à la complaisance, humiliant son égoisme et son esprit devant un esprit et un égoïsme supérieurs.
« Madame du Dcflfand n'avait point d'autre maison , dit le président Bënault', que celle de Sccanx, où elle passait toute Tannée; et elle n'en sortit qu'après la mort de M. et madame do Maine. L'hiver, elle le passait dans une petite maison, dans la me de Bcaune, avec peu de couipa^nic. Dès qu'elle fut à elle-même, elle eut bientôt fait des connaissances; le nombre s'en augmenta, et de proche en proche, à force
d'être connue, sa maison n'y put suffire. On y soupait tous les soirs
Jamais femme n'a eu* plus d'amis ni n'en a tant mérité. L'amitié était en elle une passion qui faisait qu'on lui pardonnait d'y mettre trop de délicatesse. La médiocrité de sa fbriunc, dans les commencements, ne rendait pas sa maison solitaire. Bientôt il s'y rassembla la meilleure compa([nie et la pins brillante ; et tout s'y assujettissait à elle. Son cœur était noble, droit et généreux : combien de personnes, et de personnes considérables , pourraient le dire !....»
Les autres traits de ce portrait appartiennent aux derniers temps et nous les réservons pour plus tard , de même que ceux qui , dans le portrait suivant du président lléuault par madame du DefFand elle-même, ne sont pas de sa vive et brillante maturité, et ne sauraient convenir qu'à sa physionomie définitive.
■ Pourquoi ne parlerais-je pas de moi? dit le président lui-même. Voici mon {lortrait eu beau et trop beau par madame du Defïand. Je le donne d^autant plus volontiers qu'on y entrevoit une critique assez fine et qui ne me fait pas plus d'honneur que de raison. »
Voici donc ce portrait, qui a eu la bonne fortune d'être trouvé également ressemblant par l'auteur et par le modèle :
• Toutes les qualités de M, le président Hénault et même tous ses défauts sont à t avantage de la société; sa vanité lui donne un
^ Mémoires, p. ilS.
xui MADAME DU DEFFAND.
extrême désir de piaîre , sa facilité Im concilie tous les différents caractères , et sa faiblesse semble noter à ses vertus que ce quelles ont de rude et de sauvage dans les autres.
» Ses sentiments sont fins et délicats ; mais son esprit ^nent trop souvent à leur secours pour les expliquer et les démêler; et comme rarement le cœur a besoin d'inier[>rète , on serait tenté quelquefois de croire qu'il ne ferait que pefiser ce qu il s* imagine sentir. Il parait démentir M. de la Rochefoucauld, et il lui ferait peut-être dire aujourd'hui que le^coeur est souvent la dupe de Tesprit.
*> Tout concourt à le rendre Thomme du monde le plus aimable •' il plaît aux uns par ses bonnes qualités, et à beaucoup d'autres par se« débuts.
» Il est impétueux dans toutes ses actions, dans ses disputes, dans tes approbations. Il paraît vivement affecté des objets qu'il voit et des sujets qu*il traite ; mais il passe si subitement de la plus grande véhémence à la plus grande indifiercncc, qu'il est aisé de démêler que si son âme s'émeuf aisément, elle est bien rarement affectée. Cette impétuosité, qui serait un défaut en tout auti*e, est presque une bonne qualité en lui : elle donne à toutes ses actions un air de sentiment et de passion qui plaU infiniment au commun du monde ; chacun croit lui inspirer un intérêt iR)rt vif, et il a acquis autant d*amis par cette qualité que par celles qui sont vraiment aimables et estimables en lui. On peut lui reprocher d*être trop sensible à cette sorte de succès ; on voudrait que son empressement pour plaire fut moins g^énéi*al et plus soumis à son discernement.
« Il est exempt des passions qui troublent le plus la paix de rame. L'ambition, Tintérét, Tenvie lui sont inconnu» : ce sont des passions plus douces qui ra(ptent; son humeur est naturellement gaie et égale...
» Il joint à beaucoup d'esprit toute la çrâce, la facilité, la finesse ima^nables ; il est de la meilleure compagnie du monde ; sa plaisanterie est vive et douce ; sa conversation est remplie de traits ingénieux et agréables qui jamais ne dégénèrent en jeux de mots ni en épigrammes qui puissent embarrasser personne...
»• Le voilà tel qu'il était en 1730. »
Cest bien cela, et voilà nn portrait qiii, à l'avantage d'ctre exact, joint celui d'être daté , c'est-à-dire d'indiquer le moment où il Tétait le plus. Nous connaissons maintenant les deux principaux acteurs de notre comédie. Il ne nous reste plus qu'à introduire tour à tour sur la scène les divers personnages secondaires qui doivent la remplir de 1 730 à 1 764. Le Recueil de la Correspondance inédite de madame du Deffand , publié en 1809, contient la galerie de ces portraits que nous n'avons plus qu'à évoquer et à faire successivement descendre de leurs cadres. Passons donc la rerue des amis de madame du Deffand , de sa société particulière , de ce groupe dont elle fut l'âme aux jours de sa brillante maturité, et dont les survivants, ralliés par l'attrait irrésistible d'un esprit qui faisait tout pardonner au caractère, composèrent le salon du coovent
SA VIE, SON SALO?(, SES AMiS, SES LETTRES. xuii
de Saint-Joseph, le salon dominant et triomphant du dix-huitième «iècle. Cette histoire empruntera à \m variété des figures , à la diversité des caractères, un intact que ne lui donneraient pas les événements. De bonne heure la vie de madame du Def&md est tout intérieure. De bonne heure elle s'isole et s'immobilise , comme par un pressentiment de sa future cécité. Et avant d'arriver à la fin de cette Etude ^ par l'unique puissance du détail nécessaire, nous aurons la figure définitive , prématurément fixée , cette pâle et fine figure, pareille à un marbre, qu'animeront d'un subit mouvement, d'une vie imprévue , les deux grands événements de cette biographie presque exclusivement psychologique. La querelle avec mademoiselle de Lespinasse et l'amitié ou plutôt l'amour pour Horace Walpcde, voilà les deux événements qui feront battre de si puissants et de si éloquents battements ce cœur qui semblait insensible. Hors ces deux épisodes , toute l'histoire de madame du Defïand va être dans ses lettres, et c'est dans son âme que le drame va se jouer.
Jusqu'à la mort de la duchesse du Maine, en 1753, madame (lu Defïand, nous l'avons dit, a son centre à Sceaux, dont elle £ût, avec son amie madame de Staal , les derniers beaux jours , et où elle trouve à analyser l'ennui subtil et profond de cette princesse si consciencieusement frivole, « qui ne pouvait se passer des choses (lunt elle ne se souciait pas», d'uniques bonnes fortunes d'observation et de conversation. Mais le malheur est que l'ennui est une maladie contagieuse , même pour ceux qui en rient. Et c>st là que madame du Defïand prit en effet ce mal de l'ennui et cette humeur épigrammatique et caustique qui put seule plus tard lui fournir une distraction et une vengeance. C'est dans l'histoire (lu salon de Sceaux que commence donc l'histoire du futur salon du couvent de Saint-Joseph, de celui que rempliront tous ces aimables conteui*s, toutes ces belles médisantes échappées des yalères du bel esprit.
Parlons donc un moment de Sceaux, de sa société et de la vie qu'on y menait ' au temps ou le président Hénault , habitué de la maison depuis 1723, y connut madame du DefEand, qui y vint un peu plus tard.
^ M. le comte de Seilhae a sous presse en ce moment, chez Amyot, un travail sur Sceaux et sa cour, écrit d*après d'heureuses recherches et d*henrenses dsDS rînédit, qui lèrera tons les Toiles et satisfera toutes les
xLiv MADAME DU DEFFAND.
A ce moment , « les temps étaient bien chan{];és , dit le président *> Hénault; mais si la cour était moins brillante, elle n'en était pas ti moins ag;rcable ; des personnes de considération et d'esprit la » composaient, n
Il faut citer parmi ces habitués de Sceaux dans sa seconde splendeur : madame de Charost , depuis duchesse de Luynes ; la marquise de Lambert, la première femme qui eut à Paris un salon, la devancière des Geoflfrin, des Tencin, des Dupin, des d'Épinay, des duDefiand, desNecker, des Helvétius, des Marchais; la spirituelle et mordante madame de Staal; M. de Sainte-Aulaire, qu'une gloire faite de quelques vers avait porté à l'Académie ; d'Advisard , ancien avocat général au parlement de Toulouse, bilieux visionnaire qui s'était attaché à la fortune du duc du Maine, et ne se pardonnait pas d'avoir lâché la proie pour l'ombre; la présidente Dreuillet, son amie , qui faisait des chansons comme une fontaine verse de l'eau ; le cardinal de Polignac , u le plus beau parleur de son temps ' » ; madame d'Elstaing , la duchesse de Saint-Pierre, la duchesse d'Entrées, l'abbé de Vaubrun, son frère ; le marquis de Clermont-Chatte, galant homme qui avait eu tour à tour les faveurs de la belle et grande princesse de Conti , fille de Louis XIV, de mademoiselle Chouin , la Maintenon du grand Dauphin, et de madame de Parabère.
Ce n'était plus le temps des fastueuses frivolités et des ruineuses magnificences, le temps des grandes nuits y de cette troupe de théâtre et de musique où Ton comptait Baron, la Beauval, Roselli, etc. Les divertissements de Sceaux , de 1 730 à 1 750 , sont plus tranquilles, plus modestes, plus sages. Mais sauf la perpétuelle contrainte d'une hospitalité qu'il fallait acquitter. par une entière • soumission à une princesse capricieuse, despotique, jalouse et insatiable de petits vers, les derniers courtisans de Ludovise étaient *,^ heureux, et passaient fort agréablement leur temps. L'esprit, en ce ^^^ temps-là, sauvait de tout et faisait passer sur tout. ''*'^ Les amusements les plus habituels étaient, outre la table et la
conversation, des promenades sur l'eau, des haltes sous les vieux arbres, dont plus d'un a abrité des cercles conteurs et rieurs semblables à ceux du Décaméron, des réveillons terminés par le couplet obligé , où chacun payait de bonne grâce son écot de gaieté et de malignité, des réunions solennelles et plaisantes de cet ordre de la Mouche à miel, devenu inofFensif*; enfin la comédie, sur ce
^ Mémoires du président Hénault y p. 116.
' Depuis que la découverte de la conspiration de Cellamare avait émoussé un aiguillon qui n'eût pas mieux demandé que d'être piquant et venimeux.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xlv
petit théâtre qui avait survécu comme inviolable h toutes les ▼icissitudes et à toutes les décadences.
• J*y ai passé plus de vingt ans, dit le président Ilénault, et, suivant ma destinée , j*y ai éprouvé des hauts et des bas, des contradictions , des contraintes. J'espère que Dieu me pardonnera toutes les fadeurs prodiguées dans de médiocres poésies. Si j'étais assez malheureux pour que ces misères me survécussent, on croirait que la duchesse du Maine était la beauté m^rme : c'était la Vcims flottant sur le canal, et on prcncirait pour la figure ce qui n'était donné qu'aux charmes de la coiiver- Mtion. Madame la duchesse du Maine était l'oracle de cette petite cour. Impossible d'avoir plus d'esprit, plus d'éloquence, plus de badinage, plus de véritable politesse ; mais en même temps on ne saurait 6tre plus injuste, plus avantageuse, ni plus tyrannique. »
Madame la duchesse du Maine avait pour madame du Defland une amitié particulière, si on peut appliquer ce mot à un sentiment qui n'eut jamais rien de la confiance ni du dévouement , et on s'explique ce goût, qui irti jusqu'à la jalousie, quand on lit cette vivante esquisse du portrait de madame du Deftand, à ce moment de brillant et définitif épanouissement de sa grâce et de son esprit, tracé par la main de madame de Staal.
• Nous avions à Sceaux, dans ce temps-là, dit-elle, madame du Dcfiand... Elle me prévint avec des grâces auxquelles on ne résiste pas. Personne n'a plus d'esprit, et ne Ta si naturel. Le feu pétillant qui l'anime pénètre au fond de chaque objet, le fait sortir de lui-m^me, et donne du relief aux simples linéaments. Elle possède au suprême degré Ir talent de peindre les caractères, et ses portraits, plus vivants que leurs originaux, les font mieux connaître que le plus intime commerce avec i*ux. Elle me donna une idée toute nouvelle de ce genre d'écrire, en me montrant plusieurs portraits qu'elle avait faits '. »
Mais Sceaux n'absorbait pas la vie, encore ondoyante et variée, de cette femme curieuse et ennuyée, qui ne s'arrêtera que lorsque la récité l'aura clouée dans son fauteuil. 11 y avait d'abord ce long interrègne de l'hiver, pendant lequel madame du DeflFand habitait la me de Beaune, et y recevait ses amis particuliers avec une liberté et une familiarité que la contrainte de Sceaux lui rendait plus douce encore. Il y avait la diversion des voyages de plaisir , d'affaires ou de santé à Forges , par exemple, durant lesquels madame du Defïand, par le charme irrésistible de son esprit et de sa conversation, attirait autour d'elle et y retenait chaque jour des admirations et des
Lr président Henaiilt y célébra un jour par des couplets galants la réception àe madame du DefFand. Voir les Divertissements de Sceatix , 2* partie, publiée en 1725.
^ Œuvres complètes, t. II, p. 86.
xLTi MADAME DU DEFFAt^D.
amitiés nouvelles. C'est de ce petit monde intime et familier, plus tard élargi par la présence de tout ambassadeur d'esprit et de tout voyageur de mérite, jusqu'aux proportions d'un salon dominant, régulateur du goût et de la mode littéraire, qu'il faut maintenant faire le tour, excursion agréable et facile, grâce aux nombreuses indiscrétions du président Hénault et de madame du Deffimd, . mais surtout de ce Recueil de correspondance de 1809, si important pour l'histoire morale de madame du DefiEoind et de son salon, précisément parce que c'est elle qui y prend le plus rarement la parole, et qu'elle y reçoit la lumière au lieu de l'y distribuer.
De 1739 à 1754, nous voyons autour de madame du Defland et de ce triumvirat composé de Hénault, M. de Formont, Pontde-Veyle, où le président seul représente l'amour, mais l'amour à ce déclin où il ressemble à la simple galanterie et éteint peu à peu dans l'amitié et dans Thabitude ses feux épuisés, nous voyons, dis-je , se grouper autour de madame du Defïand toute une famille intellectuelle, tout un cercle de relations choisies.
Madame de Vintimille, madame de Rochefort, madame de Chàulnes, madame du Chàtelet, madame de Lu^nes, M. et madame de Mirepoix, M. et madame de Forcalquier, la maréchale de Brancas, la maréchale de Luxembourg, le duc de Richelieu, M. et madame de Maurepas, M. et madame de Vaujour, M. et madame du Ghàtel, M. d'Argenson, M. de Montesquieu, le chevalier d'Ay die, M. dTssé, d'Alenibert, M. Saladin, M. Schefièr, M. de BemstorfF, lord Bath, M. des Alleurs, le chevalier de Macdonald, et enfin les Choiseul , les Broglie, lesBeauvau, les Brienne, noyau du salon triomphant et dominant ; voilà, avant le coup d'État usurpateur de mademoiselle de Lespinasse et l'anarchie des causeurs dispersés, la galerie de portraits que notre devoir d'histori(»n moraliste nous oblige d'esquisser en leur donnant parfois, en raison de leur importance , une place et même un cabinet à part. C'est ainsi qu'aux angles de notre galerie générale il faudra ménager les cabinets ou plutôt les chapelles vouées aux cultes inspirateurs, aux influences dominantes, aux diverses religions de madame du Deffand : le président Hénault, en vertu des droits d'une longue et complète intimité; Voltaire, Horace Walpole , Tun le maître de l'esprit, l'autre le maître et même le tyran du cœur.
Par sa date comme par sa nature, la courte correspondance de madame de Vintimille avec madame du DeflRuid mérite de nous
SA VIE, SON SALOff, SES AMIS, SES LETTRES. xlvii
arréier. Elle t^noigne de rirrésîstîble ascendant que la supériorité intellectuelle de madame du Defland lui donnait sur ceux qui étaient capables de la sentir. Les lettres de madame de Yintimille sont d'une vivacité, d'une grâce, d'une enthousiaste câlinerie, qui nous peignent à merveille le caractère et l'attrait, et l'influence bientôt victorieuse et triomphante de cette maîtresse in petto de Louis XV, €[ui fut l'âme, l'inspiration, la vie d'une liaison étrange où le Roi faisait, entre les deux sœurs intimement unies, une sorte de ménage à trois dont le mystère n'a jamais été pénétré.
Selon les uns , en effet , madame de Yintimille, plus agréable que jolie, plus ambitieuse que lascive, et qui trouvait dans le duc d*Ayen et dans le comte de Forcalquier (deux amants qu'on lui a prêtés sans invraisemblance) des dédommagements, se serait bornée, dans cette situation singulière où elle demeure l'amie de sa sœur tout en paraissant sa rivale , à relever par l'esprit , par la gaieté, l'à-propos, les grâces purement physiques de madame de Mailly , qui ne savait qu'aimer et dont les monotones attraits n'eus^ sent point, sans ce ragoût heureux, retenu le Roi. Quoi qu'il en soit , lorsque Pauline-Félicité , la seconde des cinq filles du marquis de Nesle, dont la Ëimille entière devait servir de proie au minotaure des royales amours, écrivait à madame duDefiand ces lettres à la fois vives et languissantes où semble se glisser déjà le mélancolique pressentiment d'une fin précoce, elle était depuis quinze jours la femme de nom, mais non de cœur, du comte de Yintimille, ncvt'u de l'archevêque de Paris. Née en août 1712, elle devait mourir, emportée par une fièvre miliaire, en septembre 1741 , à vingt-neuf ans, pleurée à la fois par le Roi et par sa sœur, et peu regrettée des courtisans ambitieux et des ministres en disponibilité comme d'Aigenson, qui redoutait en elle un caractère emporté et enti-epreuant, u un esprit dur, fort et étendu » et capable de domination, comme bientôt allait le montrer l'impérieuse duchesse de Châteauroux ' .
En juillet 1742, madame du Deffand va aux eaux de Forges pour une tumeur. Elle écrit au président Hénault avec l'impatience et l'abondance d'un ennui que sa compagne de voyage , l'extravagante madame de Pecquigny, plus tard duchesse de Chaulnes, est bien
' Voir sar madame de Vindmille le Journal de Barbier^ t. III, p. 309, — et l'excellente édition des Mémoires de d'Argenson^ donnée par M. Rnthory pour la Société de Thistoire de France, t. II, p. 272, 392, et t. III, p. 286, 366, 369, 385. — V. les Mémoires du duc de Luynes , t. X, p. 99. — V. ausM Les maîtresses de Louis XIV, par MM. Edmond et Jules de Concourt, 2 vol. iii-8«, Didoc.
XLviii MADAME DU DEFFAND.
Gapablede portera l'exaspération. C'est dans ces lettres essentiellement confidentielles (du moins certaines indiscrétions un peu crues font penser qu'elles étaient considérées comme telles) que nous trouverons les dernières lumières sur l'esprit et le caractère de madame du Defïand, tels qu'ils vont sortir de l'expérience, trempés et comme aig^uisés dans l'amertume de bien des déceptions. La dernière de ces déceptions fut évidemment le président Ilénault, cet homme égoïste et fugace, si aimable pour tout le inonde qu'il ne lui restait pas çrand'chose pour l'intimité, de cet esprit et de ce cœur qu'il dépensait si gracieusement en petite monnaie. Madame du Def&nd, qui crut avoir trouvé en lui l'homme digne (le son dernier sentiment, de sa dernière espérance, dut être cruellement désabusée. Le président Hénault, bien loin d'être un amant parfait, c'est-à-dire aussi dévoué que désintéressé, trouve à peine le temps et la force d'être un ami supportable. Il faut sans cesse l'exciter, le gourmander, le rappeler aux devoirs (au moins les épistoUiircs) de cette intimité quasi conjugale acceptée par les mœurs du temps et comme consacrée par l'habitude.
De son côté, convenons-en, madame du Deffand, exigeante, impérieuse , médisante , même jalouse , et dans un état physique qui portait jusqu'à la crispation ces défauts de son commerce, n'était pas, il faut en convenir, la plus complaisante et la plus désirable des maîtresses, malgré sa grâce, son esprit et l'habileté avec laquelle elle savait rendre agréables, en les guérissant, jusqu'aux blessures que faisait sa malice.
Cette correspondance de Forges (de juillet 1 7 42) mérite l'analyse, tant par les lumières qu'elle répand sur le caractère de madame du DefPand et du président Ilénault , et la valeur morale de leur intimité , que par les nombreux détails qu'elle contient sur la première société et comme qui dirait le premier salon, encore indécis et errant, qui ne se fixera qu'au couvent de Saint-Joseph.
C'est dans les lettres du président Ilénault, à ne les envisager qu'à ce premier point de vue de la nature et de la qualité de sa liaison avec madame du Deffand, qu'on trouve les éléments d'une appréciation définitive sur cet hymen artificiel qui réunit plutôt qu'il n'unit deux natures essentiellement disparates , et que Tattrait seul de ce contraste même a pu un moment aveugler. Le président , nous le savons d'ailleurs , avait placé à gros intérêts d'indulgence et de dévouement, dans l'amitié profonde, pure et désintéressée de madame de Castelmoron, tout ce qui lui restait de forces de cœur et de ressources d'affection. 11 n'apportait, on ne le voit que
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. sus
trop, que des restes à madame du Defiand, et, comme eût dit l'énergique Madame, que u la rinçure de son verre » .
Rien de plus détaché , de plus dégagé , de plus désabusé , sous des formes aimables , que le ton de cette correspondance où le président ne semble avoir d'autre souci que d'esquiver les rancunières épigrammes de sa trop clairvoyante et trop nerveuse compagne. Dès la première lettre du président , on le sent heureux d'être seul , d'être libre , naïvement épris et impertinemment enivré de sa passagère indépendance. U respire enfin à pleins poumons. 0 y a quelque chose de malicieusement enfantin dans cet hosannah intérieur, qui perce à travers les galantes précautions de cette épitre où rayonne comme un soleil d'école buissonnière :
• Nous partîmes donc, d^Ussé et moi, sur les six hem-es; je m*imaginai« être à Tannée 1698, et que je m*en allais en vendange. D'abord nous parlâmes de vous, et nous n*en dîmes pas, à beaucoup près, autant de mal que tous en dites vous-même. »
Toute cette lettre est caractéristique. Elle est d'une sorte d*ivresse folâtre. Le président trouve tout bon. Il rit à gorge déployée des espiègleries de madame de Forcalquier , qui lui jette son chapeau du haut en bas de la terrasse ; il s'apitoie sur le sort de madame de la Yallière, qu'on néglige : u Pour moi , je l'ai priée n pour vendredi, elle me fait amitié, et j'aime cela, n
S'il est impatient d'avoir des nouvelles de madame du DefFand, s'il gourmande les lenteurs de la poste, c'est impatience d'esprit, non de cœur , pure curiosité de désœuvré , de rafHné , qui pousse l'épicurisme jusqu'à rire avec délices , même à ses dépens. Enfin, et pour tout dire d'un mot de ces premières lettres , il y a beaucoup plus de faits que d'idées , et beaucoup plus de nouvelles que de sentiments.
Madame duDefiBEind, qui connaît son homme de longue date, ne s^y trompe pas; mais, pour ne pas le heurter d'abord, elle épanche sa mauvaise humeur sur sa compagne de voyage , madame de Pecquigny, qu'elle passe impitoyablement au fil d'une plaisanterie acérée. Elle l'égorgille à coups d'épigrammes. On voit qu'elle se Eût la main. Une rencontre imprévue, une malice du hasard, lui fournit l'occasion propice pour l'ofFensive. Elle a cru reconnaître M. du DefFand dans un hôte nouveau de Forges. Elle jette le mari à travers les jambes de l'amant. Que dira-t-il de cette surprise, de cette bonne fortune conjugale? Si l'impossible allait la tenter , si elle allait , par curiosité , faire des avances à cet époux disgracié , I. d
L MADAME DU DEFFAKD.
auquel l'absence et Toisiveté des eaux donnent un faux air de roman, un certain rag;oût d'aventures. Le président, pris à partie, accueille du plus philosophique sourire la menace de cette rivalité imprévue, dont madame du ÛefFand, avec cette coquetterie si profondément matérialiste du temps , assaisonne la crudité de toutes sortes de nouvelles de sa santé de la plus intime et presque de la plus cynique familiarité; le tout non sans allusions aiguës, sans reproches jaloux sur son indifférence et son inconstance.
« Je vons passerai de n*étre pas si exact sur vos amusements ; vingfthuit lieues d*ëloignement sont un rideau trop épais pour prétendre voir au travers. De plus j*ai mis ma tête dans un sac , comme les chevaux de Bacre, et je ne songe plus qu*à bien prendre mes eaux. Adieu, je vais être longtemps sans vous voir; j'en suis plus facliëe que je n*en veux convenir avec moi-même.
» Je crois que vous supportez patiemment mon absence ; mais
ce que je ne veux point croire, c'est que vous ne souhaitiez pas mon retour; je n'écouterai sur cela aucune idée triste... Vous me direz, pour me persuader, tout ce qu'il faudra me dire, et je me laisserai volontiers persuader. ••
Puis , toujours pour piquer au jeu son languissant ami et pour dégourdir sa paresse, c'est Formont, Taimable, le complaisant, le fidèle Formont, qu'elle attend, elle l'avoue, avec une impatience et une confiance dont elle espère que le coup de fouet réveillera son tiède palito. Du reste, rien de plus clair que le mobile de cette recrudescence. C'est Tennui, l'étemel, Tincurable ennui, ce mauvais génie de madame du Defïand, ce Deus ex machina de toutes ses actions.
« J'ai vu avec douleur que j'étais aussi susceptible d'ennui que je Tétais jadis ; j*ai seulement compris que la vie que je mène à Paris est encore plus agréable que je ne le pouvais croire, et que je serais infiniment malheureuse s'il m'y fallait renoncer. Concluez de là que vouk m'êtes aussi nécessaire que ma propre existence, puisque tous les jours je préfère d'être avec vous à être avec tous les gens que je vois. Ce n'est pas une douceur que je prétends vous dire ; c'est une démonstration géométrique que je prétends vous donner. »•
Hélas! hélas! le véritable sentiment n'a rien de géométrique. Le véritable amour ne s'explique pas avec ces subtilités. Il en est de l'amour comme de Dieu : ceux qui le démontrent n^y croient pas.
Les réponses du président sont dignes des demandes , et la défense n'est pas plus énergique que l'attaque.
« A dire vrai, je commence à m'ennuyer beaucoup, et vous m'êtes un mal nécessaire. »
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTURS. u
Telle est la galanterie de cet homme qui n'a pas même la force d'aimer la liberté, et qui convient que l'idée lui en est beaucoup plus chère que la réalité.
Madame du Defiand répond :
> Tous vos sentiments pour moi sont d'autant plus beaux, qu'il n'y en a pas un qui ne soit naturel. Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonne par le regret ou la contrainte où vous vous fig^irez être de ne pouvoir pas 6trc ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être que surnaturel. Tout ce que je vous conseille, c'est de profiter pleinement de mon absence , d'être bien aise avec vos amies et de gai*der vos re[prets pour les chan^^er en plaisirs simples et vivais, quand vous me reverrez. Pour moi, je suis fâchée de ne vous point voir; mais je supporte ce malheur avec une sorte de coura{;c, parce que je crois que vous ne le parta(;ez pas beaucoup, et que tout vous est assez ëg^al ; et puis, je songe que je ne vous tyranniserai pas au moins pendant deux mois. •»
Le dialogue se continue ainsi sur ce ton ironique et aigrelet, sans pouvoir, de part ot d'autre, s'échaufFer jusqu'à l'affection ou à la colère. Ce commerce physique et métaphysique finit par glacer le acar, et l'on comprend qu'il a fallu beaucoup d'esprit aux deux intéressés pour donner , pendant le temps de convenance , les apparences d'une galanterie à ce feu de paille mouillée où il y a plus de fumée que de flamme. Pas la moindre imagination , pas la moindre illusion , pas la moindre passion dans ces reproches alternés et ces agaceries réciproques. Le lecteur étonné, puis indigné, finit par partager l'ennui profond de ce tcte-à-tete.
• Adieu ; divertissez-vous bien , je vous le conseille de tout mon cœur. Voyez beaucoup vos amies; ne craig^nez point de prendre une habitude que je puiiise déranger ; le genre de vie que je pourrai bien mener à mon retour détruira peut-être toutes les idées de contrainte que vous vous faite* de vivre avec moi... Adieu; dites-vous bien que vous avez la clef des champs , et ne craig^ncz pas que je veuille jamais la reprendre ; comme vous avez toujours un passe-partout, j'en connais toute l'inutilité. »
Le président fait tête à l'orage avec un sang-froid imperturbable. Il est impossible , d'ailleurs , de se jouer avec plus d'esprit «fune situation assez fausse pour être délicate. Il plaisante gaillardement madame du Deffand sur » l'entreprise conjugale » dont la mniace la présence de sou mari à Forges.
* Prenez-y garde, au moins, les eaux de Forges sont spécifiques, et ce serait bien le diable crêtre allé à Forges pour une grosseur et d'en rapporter deux... M. de Cereste a bien ri à l'article de M. du DeBand. Je meurs d'impatience de savoir ce qui en est; mais je n'ose m'en flatter.