‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 14 sur 51 · LU MADAME DU DEFFAZSD · texte numérisé non relu

LU MADAME DU DEFFAZSD

Et puis, qu'on vienne trouver les rencontres de comédie hors du vraisemblable! Si cela était, pourtant, qu'en feriez-vous? Je m'imagine qu'il prendrait son parti, et qu'il ferait une troisième fîig^ue! C'est pourtant une plaisante destinée que d'avoir un mari et un amant qu'on retrouve comme cela à tout moment , et qu'on quitte de même ! . . . •

De temps en temps cependant notre spirituel l>onhomme a , lui aussi , des velléités agressives , et il montre la griffe au bout de sa patte de velours.

« Sérieusement, il n*y a qu'à répondre à toutes les fantaisies pour en rire et pour dire que vous les trouvez excellentes , pourvu que l'on vous permette, de votre c6tc, de suivre les vôtres; car c'est ainsi que, par fp*andeur d'âme , vous nommez les vues sages , droites et uniformes qui

déterminent vos actions

» Adieu, votre ennui m'afflige; je trouve pourtant qu'il ressemble au conte du tonnerre qui valut à un mari un embrassement qu'il n'avait pas reçu depuis longtemps. Je suis tout de m£*mc : vous croyez actuellement me regretter; mais d'ailleurs vous ne sauriez vous empêcher de songer que c'est à moi qu'il faut que vous disiez vos peines, parce que vous n'y croyez pas beaucoup de gens aussi sensibles, ou, pour dire vrai, parce que vous en êtes sûre. •»

Le président va même jusqu'à la plaisanterie, et comme la plaisanterie des gens graves d'habitude, elle est assez risquée. Il n'y a rien de téméraire comme un poltron révolté.

m Vous dites que vous ne me prenez pas comme les romans • ; c'est en eflet ce que vous pouvez faire de mieux, et je loue en cela votre prudence. •

Enfin, voici que du choc de ces laborieuses reparties, choquées pointe à pointe comme les épées des gens experts, trop habiles pour se blesser, il a jailli quelques rares étincelles. Madame du DefFand a dit au président , en le complimentant de ses lettres , qu'il « avait l'absence délicieuse n . Cet éloge ne se trouve pas de son goût , et il en rejette le sel secret avec une énergie de bon sens et une certaine franchise honnête et juste, que sa modération rend encore plus éloquente et qui mettent les rieurs de son côté. Oui, dans toute cette correspondance, il en faut convenir, le président se montre moralement supérieur à madame du Deflknd. Cette supériorité , fort inférieure d'ailleurs , résulte de ce qu'il est plus sincère, plus naturel, plus naïvement égoïste que madame du Defiand, qui demande trop visiblement, quand elle parie de dé^ vouement et de fidélité , ce qu'elle est incapable de donner. Il y a

^ Madame du Deffand avait dit qu'elle prenait les romans par la queue.

SA VIE» SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. un

une sincérité et une émotion communicatives dans cette péroraison de la lettre du 9 juillet. Notons cependant une exagération , une intensité de ton trop évidentes pour n'être pas dé bonne foi dans ce plaidoyer in extremis.

• Je cherche à mettre en usage toutes les invitations que vous me laites de nie bien divertir; mais je vous avoue que cela ne me réussit pas, et (jue, si je m*en croyais, je vous dirais que je m*ennuie beaucoup de ne pas vous voir; que rien ne vous remplace, parce que je ne sais ce que c'est que les remplacements, qu'ils sont impossibles à mon caractère, qui est invariable même contre le vent (hum! Imm!)^ en quoi je suis supérieur aux girouettes, quelque élevées qu'elles puissent être; que ce que j'aime, je Taimc pour toujours, et que c'est vous que j'aime ainsi; que si j'avais été à Forges, je n'aurais pressé ni madame Martel, ni la petite d'O, ni d7autres d*y venir; que tous mes défauts sont contre moi, et même mes bonnes cpialités ; que je sens profondément les torts que je puis avoir, mais que je sens avec la même vivacité les reproches mal fondés ; en un mot , que si cela se pouvait , j'aimerais encore mieux quelqu'un qui me (lii>ait toute la journée qu'elle est sûre que je Tainic, que mon âme n'est capable de recevoir qu'une impression et qu'il est aisé t lien juger à la vivacité dont elle en est frappée; voilà tout »

Madame du Defland est d'abord ravie de cette chaleur inattendue. Mais, chose étrange ! pour cette âme foncièrement et fatalement incrédule , la flamme du cœur elle-même éclaire , brûle et n'écliaufle pas. EHIe rit de son émotion, elle raille ce subit éclair de sensibilité dont la foudre impuissante ne la touche pas , elle échappe dans le scepticisme accoutumé à une illusion qui lui semble humiliante, tant elle a perdu l'habitude de la trouver douce. Le président , se laissant aller à cette pente de sentiment et de douce mélancolie où s'égarent parfois les plus indifférents uau sortir d'un souper excellent où l'On s'est diverti }> , a hasardé cet aveu : u Je vous avoue qu'au sortir de là , si j'avais su Où vous 1 trouver, j'aurais été vous chercher: il faisait le plus beau temps ^ du monde, la lune était belle , et mon jardin semblait vous den mander. Mais , comme dit Polyeucte , que sert de parler de ces n matières à des cœurs que Dieu n'a point touchés? Enfin, je vous n regrettais d'autant plus que je pouvais vous prêter des sentiments ^ qu'il n'y a que votre présence seule qui puisse détruire. >»

Madame du Def&nd, saisie et comme mordue par cette crainte du ridicule qui la fera plus tard , dans un autre , si cruellement souffrir elle-même, madame du Deffand , u dont les choses douces n ne sont pas le genre avec le président Ilénault, et qui croit avoir ^ dit une ordure quand elle lui mande , comme l'excès de la pas-

tiv MADAME DU DEFFAND.

n sion y qu'il est le seul sur qui elle compte pour la distraire » , madame du DefFand , enfin , a qui s'ennuierait à la mort si elle n n'avait pas l'occupation d'écrire à son ami , précisément comme » Gaylus , qui çrave pour ne pas se pendre » , se retranche dans l'incurable scepticisme, et paye au correspondant devenu langoureux « ses gagnes en air de méfiance » .

Enfin , elle finit par lâcher ce mot terrible qui compromettra longtemps madame du DeflFand dans la postérité , et qui assure le beau rôle à l'homme qu'elle a brutalisé d'un aveu déshonorant : « Je n'ai ni tempérament ni roman n . Aveu cynique sur lequel , comme sur une nudité , il faut jeter un voile, et qui nous laisse à peine la force de dire avec le président Hénault, tout étourdi de ce brusque dénoûment où la toile tombe comme une tuile :

« Vous n'avez ni tempérament ni roman! Je vous en plains beaucoup, et vous savez comme une autre le prix de cette perte ; car je crois vous en avoir entendu parier ' . »

Il faut finir notre analyse sur ce mot qui lui donne la valeur d'une confession , et qui nous laisse sous cette pénible impression que. donnent les tristes vérités et les humiliantes certitudes. Moralement , et jusqu'à sa douloureuse expiation qui la réhabilitera , et dont Walpole, un autre incrédule , mais un incrédule à l'anglaise , sans réticence et sans ménagement, retournera le fer dans sa blessure, de façon à lui faire enfin reconnaître qu'elle a un cœur, madame du DefTand baisse à nos yeux, et perd de ce prestige dont son esprit a entretenu l'illusion. Mais si elle perd en valeur morale et même en dignité , et si le biographe doit être peu satisfait de cette déchéance, le philosophe doit êti^e content; car le beau, pour lui, c'est le vrai, et désormais, nous pouvons le dire, nous tenons, nous voyons la vraie du DefFand , égoïste et sceptique , au point de nous faire paraître, par la force du contraste, sensible et naïf, im homme qui, après tout, ne fut guère ni l'un ni l'autre, comme nous le verrons. Mais il eut l'habileté de le paraître, et c'est là le secret de sa popularité mondaine , que la postérité n'a pas confirmée par

' C'est en vain que madame du Deffand cherche h rattrai)er son indi;$crétion, n replâtrer, à raccommoder p. 65, 73, le coup est porte, l'impression est indélébile, et toat ce qu'elle peut dire de juste, de raisonnable, de décent nour s'expliquer, se justifier, n'a que la yaleur d'une circonstance atténuante, il y a des aveux qui apportent avec eux une lumière saisissante , et toute l'eau de Li mer, toutos les ténèbres de la nuit n'effaceraient point cette tache sanglante et n'obscurciraient point les rayons tenaces de ces mots qui ouvrent comme une clef une vie et un caractère.

SA VIE, SON SALON 9 SES AMIS, SES LETTRES. lt

la gloire. Car la popularité appartient aux qualités qu'on semble aroir, mais la gloire est le privilège de celles qu'on a.

Noiis connaissons maintenant nos héros à fond , durant cette période inteimédîaire de leur vie et de. leur liaison. Nous y revien* drons pour raconter la décente et instructive agonie d'un sentiment qui semble avoir commencé de mourir dès le premier jour de son existence. Nous passons maintenant aux deux amis de madame du DefEind qui complètent le triumvirat, et nous ferons ensuite le tour de sa société, toujours de 1730 à 1760.

H. de Pont-de-Veyle semble avoir été le plus ancien ami de madame du Defïand. C'est lui qu'elle a connu le premier à la Source^ sans doute, où nous la voyons attendue dès I7âl , et c'est odui qui Ta quittée le dernier. Une chose à remarquer tout d'abord, c'est que madame du Defïand ne parie jamais de madame de Tencin. Il est impossible cependant qu'elle ne l'ait pas connue, ayant vécu avec M. Tabbé de Tencin, madame de Ferriol, Pontr de-Veyle, d'Aiigental, mademoiselle Aîssé, le chevalier d'Aydie, madame de Villette, Bolingbroke, dans tout ce petit monde gour^ mand, galant, intrigant, agioteur, d'où sortiront le convertisseur de Law , la maîtresse du cardinal Dubois , le plénipotentiaire de Voltaire, l'exécuteur testamentaire de mademoiselle Lecouvreur. Mais il est permis de croire qu'une antipathie profonde, peut-être même une haine sourde , qui semble respirer dans ce silence opiniâtre, réduisirent au plus strict nécessaire les rapports de ces deux femmes belles , souples , subtiles , ambitieuses , qui toutes deux ont passé par la couche du Régent pour arriver au fauteuil d'un salon magistral, qui toutes deux ont manié l'éventail avant de manier la plume, qui toutes deux enfin sont arrivées au talent par l'expérience, à la raison par la galanterie, à la gloire littéraire par le scandale des mœurs. Les rencontres parfois inopportunes d'un rôle plein de rivalités ont dû créer plus d'un conflit entre ces femmes électriques , et c'est sans doute à quelque histoire de ce genre , demeurée mystérieuse, que nous devons ce silence implacable de madame du Deffand, qui ressemble à une vengeance. Quoi qu'il en soit, c'est Pont-de-Veyle qui, dans la famille de Ferriol et de Tencin, concentre de bonne heui^e sur lui et accapare, pour ainsi dire, l'affection de madame du DeDand , dont il devient de son coté une sorte de compagnon obligé, de pendant habituel, de vis-à-vis inébranlable. C^est une curieuse figure que celle de cet original conservé imperturbablement gai et bien portant dans le plus complaisant des

LTi MADAME DU DEFFAND.

éçG^mes et la plus inoftensive des malices , de ce bonhomme spirituel à qui personne ne fut nécessaire , et qui sut se rendre agréable à tout le monde; un des chefs, un des maîtres, une des gloires de cette société du dix-huitième siècle, où il fallait prodig;ieusementde ressources pour n'être jamais ni monotone ni banal , pour plaire à la ibis aux femmes, aux maris et aux gens de lettres. Ce rôle de perpétuel équilibre d'humeur, de perpétuel succès d'esprit, de perpétuelle popularité de salon , Pont-de-VeyIe l'a joué triompha* lement pendant cinquante^ns , à la satisfaction et à l'étonnement unir versels. Il a trouvé moyen d'amuser tout le monde et de s'amuser lui-même durant ce long espace de temps ; et il a été sincèrement regretté , quoiqu'on n'ait point sans doute osé beaucoup pleurer un honmie dont le visage et la vie ne furent qu'un long et froid sourire. On comprend qu'un homme qui de bonne heure n'eut pas d'autre am* bition que cette souveraineté frivole , que cette futile supériorité , ne dut pas s'embarrasser de passions ni d'affections, et, conmie Fonte» nelle, dut mettre son cœur en cerveau. Aussi n'est-ce ni d'un amant (il n'en eut pas le temps) ni d'un ami (il n'en eut pas la force) de madame du Defland que nous voulons parler. Pont-de-VeyIe, auprès d'elle, représente cet homme inutile et nécessaire dans la vie des femmes d'esprit, pour lequel on n'a point d'estime ni de secrets, et qui tient à la fois du mari , de l'amant et de l'ami , sans être ni l'un ni l'autre.

Mais ce que fut surtout Pont-de-VeyIe , et c'est par là que son portrait nous revient, c'est un homme d'esprit, un brillant causeur, un dramaturge de salon , un des représentants de cette grâce française qui, au dix-huitième siècle, enchante le monde.

Antoine de Ferriol, comte de Pont-de-Veyle, né le 1 7 octobre 1697, était le fils aine de M. de Ferriol, président à mortier du parlement de Metz, et d'Angélique, sœur cadette de madame de Tencin, galante et intrigante comme elle, maîtresse du vieux maréchal d'Huxelles dont Rousseau a, tout en protestant contre une si maligne interprétation , flagellé les avares et infidèles amours. M. de Ferriol était le frère de cet ambassadeur à Constantinople , que le souvenir de mademoiselle Aïssé , sa protégée, a rendu plus célèbre que ses négociations. D'abord conseiller au parlement, M. de Pont-de- Veyle ne tarda pas à jeter la robe aux orties, et trouva plus commode une charge de lecteur du Roi , sous un roi qui ne lisait pas. En 1 740 , il fut tiré malgré lui de son inaction par le comte de Maurepas, qui le nomma intendant général des classes de la marine, place qu'il occupa jusqu'en 1749. Il est assez souvent question de Pont-de-Veyle dans la Correspondance de mademoiselle Aïs se y

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. Lfii

qui fut pour lui comme une manière de sœur, et toujours avec éloge.

• Sa santé est délicate ; c'est un très-bon g^arçon qui a de Tesprit et de la finesse dans Fesprit, qui est aimé et qui mérite de Tétre *. »

• C*est un homme qui a toutes les qualités les plus essentielles; il a beaucoup de mérite et d*esprit; ses procédés à mon égard sont d*un ange '. » ■ Il est galant au possible ' » ajoute-t-elle ailleurs.

• Pont-de-Veyle , dit à son tour le président Hénault *, à une époque postérieure (ce qui nous permet de suivre les variations de ressemblance et les di£Rérences d'impressions), joint à beaucoup d'esprit des talents de bien des genres. Il a été inimitable dans les parodies. On connaît ses comédies du Complaisant et du Fat puni. Philosophe sans affiche , ami fidèle et constant, recherché de tout le monde et assorti à toutes les sociétés. •

Le 5 octobre 1753, le président Hénault écrit à madame du Deffand' :

« Ah ! l'inconcevable Pont-de-Veyle ! Il vient de donner une parodie chez M. le duc d'Orléans : cette scène que vous connaissez du vendeur d'orviétan. Au lieu du Forcalquier, c'était le petit Gaussin qui faisait le Gilles ; et Pont-de-Veyle a distribué au moins deux cents bottes avec un couplet pour tout le monde ; il est plus jeune que quand vous l'avez vu la première fois; il s'amuse de tout, n'aime rien, et n'a conservé de la mémoire de la défunte que la haine pour la musique française. ■

Tel était Pont-de-Vcyle en 1753, à l'âge de clnquante^six ans, si jamais un homme aussi aimable eut un àgc. Tel nous le retrouverons, mais un peu refroidi, engourdi, quand Horace Walpole tracera de ce rival un portrait plus malin peut-être qu'exact, que corrigea celui plus indulgent de madame du DefFand. Ce sera entre les deux qu'il nous faudra chercher , à ce moment , sa ressen^blance définitive, celle que reproduit comme un malicieux miroir, le fameux et caractéristique dialogue cité par Grimm.

11 n'est guère question que dans la Correspondance de Voltaire et dans celle de madame du Deffand de cet autre ami intime, le plus fidèle, le plus dévoué, le plus complaisant, le plus regretté peut-être, dont la spirituelle bonhomie, l'aimable simplicité, le Tisage toujours souriant rendaient le commerce si attrayant.

1 Édit. Ravenel, p. 147. (1727.)

« IbiJ., p. 167.

' /AiW., p. 2W.

^ Mémoires^ p. 183.

• V. norre tome I*"", p. 171. — Voir aussi les Mémoires de madame de Genlis, r. l'^^j p. 299, 300.

L¥iii MADAME DU DEFFAND.

C'est au souvenir reconnaissant de ces qualités que cet insoucieux épicurien, dont tout le baçaçe littéraire se compose de quelques chansons et de quelques lettres, devra une immortalité que ne lui eussent point donnée ses ouvrages. Tout ce qu'on sait de lui, c*est qu'il s'appelait Jean-fiaptiste-Nicolas de Formont, conseiller, je crois, au parlement de Normandie. Sa vie modeste et légère n'a point laissé d'autre trace. Mais madame du DeflFand l'a pleuré quand il est mort, en novembre 1758; et sa mémoire ne périra pas, gardée à jamais de l'oubli parla Correspondance de Voltaire, où son nom se lit à côté de celui de Faimable et ingénieux Qdeville. Une inscription sur une tombe illustre, un profil, un relief sur quelque grandiose monument , voilà la forme la plus humble et la plus sûre de la gloire; et c'est celle qu'avait choisie, s'il y songea jamais, un homme occupé surtout du présent, et à qui il suffisait d'être aimé.

Formont fut un des liens vivants entre madame du DefFand et Voltaire , et nous en reparlerons à l'article de ce dernier , qui dut foire, à la prière de l'amie commune, en quelques mots d'une lettre émue, l'oraison funèbre d'un excellent homme sans histoire. Quelle histoire pouvait avoir un homme dont madame du Deffond écrivait :

« Formont est un homme ddlicieux, surtout dans ce lieu-ci. La dissipation ni le désir des nouvelles connaissances ne rcntrament point : il est occupé de moi, gai, complaisant, ne s'cnnuyant pas un instant; il ne se fait point valoir; j'en suis charmée, et je vous avoue que cela m'était nécessaire ' . »

Ajoutons à cet éloge ces quelques mots du chevalier d'Aydie :

« J'aime aussi beaucoup M. de Formont; il joint, ce me semble, à beaucoup d'esprit une simplicité charmante sans prétentions ; celles des autres ne le blessent ni ne Tincomniodcnt ; il paraît à son aise avec tout le monde, et tout le monde y est avec lui*. »

Quand on aura lu cela, on aura réuni ces quelques fleurs que madame du Defland demandait à Voltaire de jeter sur la tombe de «on ami.

Mais l'envie nous prend , pour varier un peu les impressions , de passer à la revue des figures féminines de la société intime de ma-

1 T. !«% p. 72, de notre édition.

« V. le t. I«^ p. 192, 193 de notre édition.

SA VIE, SON SALOI!f, SES AMIS, SES LETTRES. uz

dame du Deffiind, en cet automne brillant de sa vie. Nous reviendrons ainsi, par madame du Cbâjtelet à Voltaire, et par madame deStaal à Sceaux, dont la mort va fermer la porte hospitalière ^ qui se rouvrira, plus étroite et plus modeste, dans le salon où' madame du Deffiind recueillera les anciens compagnons de la galère du bel e^rit.

La première femme dont il soit question dans le recueil de 1809 est madame de Rochefbrt', sœur de M. de Forcalqjiier, fille du marérhal de Brancas. Nous voyons par les lettres de madame de Vintimille , qu'elle prétendait lutter avec elle de tendre amitié pour madame du Deffand. Nous voyons, par les lettres du président Hénault, ce sigisbé universel, ce galant confesseur de toutes les jolies femmes , qu'en juillet 1 742 elle vivait avec M. d'Ussé sur le pied d'une de ces intimités si fréquentes en ce temps, qui ressemblaient , par la décence et la tiédeur, au mariage, et se conservaient par l'habitude. L'abbé de Sade trouble seul de ses entreprises téméraires la quiétude des titulaires , dont la jalousie ne se donne pas d'ailleurs la peine de se mettre en colère*. Celle de madame du Deffand, excitée par certains détails des lettres du président, semble avoir été moins tolérante , et c'est à elle qu'il faut sans doute attribuer son refroidissement pour madame de Rochefort, qui s'efface tout d'un coup dans sa correspondance.

- Madame de Rochefort e^tt beaucoup mieux, je l'ai même trouvée en hrauté, écrit le président Hénault, le 14 juillet'. ISons avons «oupé fort f;aicment; Taprèft-soupée a été de même : je n'ai pas dormi, et puis on s'ett séparé à minuit. Je suis couché dans la pièce où l'on se tient, et luadame de Rochefort y est restée jusqu'à deux heures. Nous avons r^iisonné de toutes ses a/Hiires, des terreurs de d'Ussé, de leur fondement; j'ai fait de la morale très-sévère, et d'elle-même elle m'a dit qu'elle avait «Ml tort de laisser trop durer une fantaisie, et de ne l'avoir pas dit d'abord a la personne intéressée; on ne peut être plus vraie qu'elle ne l'est ni plus candide. J'ai parlé sur cela comme Ruyter aurait parlé d'une aventnn' an-ivée sur la rivière de Seine; car ce n'est, à vrai dire, qu'une aventure d'eau douce, et il n'y a pas de matière à douter. »

Le 18 juillet*, le président écrit :

« Madame de Rochefort est en très-bonne santé présentement. Son .-'irne ne peut être attaquée que par un côté, et elle a raison d*être contente de ce c6té-]à ; aussi le dit-elle bien et son visage encore mieux. »

' P. 8 de notre t. !•»•.

2 P. 12, 13, 3«, 43, 46, 51, 52, 56, 59, 64, 76 de notre t. I«^

3 P. 51 de notre t. I'»".

♦ P. 71 de notre t. I«^

Lx MADAME DU DEFFAKD.

Le 2 1 , madame du Defïand , piquée , agacée , impatientée , décoche à son trop galant correspondant (trop galant pour les autres) celte greie de petites flèches empoisonnées :

« Vous avez une vénération pour madame de Rochcfbi't qui me divertit ; c*e8t le contraire de poutre en tœil; je croiâ que sa vanité est très-flattée de ces triomphes, et assurément ils ne sont pas équivoques, et ils sont glorieux : elle n'aurait peut-être pas été insensible à d'antres ; mais je crois effectivement qu'il y aurait de certaines rivales qui ne l'inquiéteraient guère , et auxquelles elle ne daignerait pas penser. Vous en avez eu la preuve dans la mère aux Gaines à (jui elle savait bien qu'on accordait la caristad ; mais tout ce qui n'est point à vous vous parait admirable, et la propriété diminue beaucoup à vos yeux la valeur des choses... •

Pour des motifs que nous ignorons , mais qu'il ne serait pas impossible de deviner, madame du Deftand se brouilla avec madame de Rochefort, Le 8 mars 1767*, elle écrivait à Horace Walpole : u J'ai eu on ami, M. de Formont, pendant trente ans; je Taî » perdu; j'ai aimé deux femmes passionnément, Tune est morte, » cî'était madame de Flamarens ; Tautre est vivante et a été infidèle , » c'est madame de Rochefort. n

Le président Ilénault a fait de madame de Rochefort , dans ses Mémoires , un portrait qui peut servir peut-être à expliquer cette briève et méprisante condamnation*.

« Madame de Rochefort est digne de l'amour et de l'estime de tous les honnêtes gens. Quand les poètes ont voulu égarer leur imagination dans des fictions agréables , ils ont imaginé des pays où les grâces riantes du printemps se trouvaient jointes aux fruits de l'été et de l'automne, et où l'on jouirait de ses espérances; elle était de ce ])ays-là, et voilà son portrait d'alors. Les grâces de sa personne ont passé dans son esprit; elle a fait des amis de toutes ses connaissances. Je ne sais si elle a des défieiuts ; il ne lui manquait que d'être riche; mais elle vivait très-honnêtement avec un très-médiocre revenu. Elle s'avisa de nous donner un jour à souper ; nous essayâmes sa cuisinière ; et je me souviens que je mandai alors qu'il n'y avait de différence entre cette cuisinière et la Brinvilliers que l'intention. »

Comme madame Scarron , madame de Rochefort remplaçait à ces maigres soupers le rôti par des histoires, et les épices par des bons mots. On en cite plus d'un d'elle', et d'un bon coin.

C'est elle, par exemple, qui disait à Duclos, un jour que l'on parlait du paradis, que chacun se fait à sa manière : « Pour vous , n Duclos, voici le vôtre : du pain, du vin, du fromage et la pre-

' Mémoires du président Hénault, p. 182.

3 Ibid., p. 183. *

SA VIE, SON SALON, SES AMIS,. SES LETTRES, venue, n C'est elle qui , un jour que le fruste acac

I» mière venue, n C'est elle qui , un jour que le fruste académicien soutenait ce paradoxe, que l'oreille des courtisans est plus chaste que celle des honnêtes femmes, et qui, comme démonstration, avait hasardé devant elle un conte libre, puis un plus leste encore, enfin un conte obscène, l'arrêta en lui disant finement' : « Prenez wdonc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes ft femmes. »

Le président Hénault, qui en cite d'autres', lui a consacré, outre l'esquisse légère que nous avons lue , un portrait en pied que le lecteur trouvera aux QExtvres diverses de madame du Deftand , à la fin de notre second volume.

Sur la fin de sa vie, Walpole la connut, devenue le centre d'une société spirituelle et aimable , dont elle partageait avec son dernier ami (on donnait ce nom-là aux derniers amants) , le duc de Nivernois, le charmant gouvernement. Il écrivait à Gray :

• Madame de Rochefbrt diffère de tout le reste. Son jugement est fin et délicat, avec une finesse d'esprit qui est le résultat de la réflexion. Ses manières sont douces et aimables, et quoique savante, elle n*a aucune prétention marquée. Elle est Tamie décente de M. de Nivernois, car TOUS ne devez pas croire un mot de ce qu*on lit dans leurs nouvelles. Il fiiut la plus grande attention ou la plus grande habileté pour découvrir id la plus petite liaison entre les personnes de sexe différent; on ne permet aucune familiarité que sous le voile de l'amitié, et le dictionnaire d'amour est autant prohibé, qu'on croirait d'abord que le serait son rituel... M. de Nivernois vit dans un cercle d'admirateurs répandus, et madame de Rochefbrt est la grande prétresse , ce qui lui vaut un petit salaire de crédit. »

Un mot, car nous ne ferons pas à sa modestie l'aflront d'un éloge complet , de cette madame de Flamarens , amie fidèle de madame du Deffand, que la mort put seule lui enlever, et qui tninva le moyen , à une époque où ces qualités couraient le risque de passer pour ridicules, d'être belle sans faiblesses, sage sans bégueulerie, spirituelle sans médisance. Rare figure que celle de cette femme accomplie , dont la vie , faite de bonnes pensées et de bonnes actions, a la régularité et la limpidité d'une belle pièce d'eau où glissent mollement les cygnes d'albâtre, et dont la tombe pourrait porter pour épitaphe : m Elle fut belle , elle aima son mari n et elle résista à Richelieu, n

Le président Hénault l'avait connue et admirée à l'hôtel de Sully,

1 Mémoires f p. 182. — C'est elle aussi qui a dit ce joli mot rapporté par Ckamfort : •> L avenir est un passé qui recommence. •

Lxii MADAME DU DEFFAND.

dès les plus beaux jours de cette beauté qui ne s^épanouissait que dans l'estime.

• Nou« rencontrions à Thôtel de Sully madame de Flamarens , à qui je trouvais une beauté mystérieuse et qui avait T air de la Vénus de V Enéide, travestie sous la forme d'une mortelle ; elle joignait a la beauté et à un esprit vraiment supérieur une conduite hors de tout reproche ; ses précautions à cet ë^ard allaient au delà du reproche le plus exact ; jamais le soupçon ne l'aborda. Ce n'est pas qu'elle ne fut attaquée; ce n*est pas qu'elle refusât de trouver aimables des hommes dang^ereux , et à qui peu de femmes avaient résisté. M. de Richelieu venait de quitter mademoiselle de Gharolais pour tenter cette conquête ; c'était une entreprise digne de lui. Elle connut, elle sentit le danger: quel pouvait être son asile?* — Ce fut chez mademoiselle de Gharolais même qu'elle l'évita, et elle ne la quitta plus. Elle avait fait son mari grand louvetier*. »

Ces lignes ne sont pas les seules que le président Uénault ait consacrées à la mémoire d^une femme qui laissa après elle une forte odeur de sainteté profane , et dont Tamitié « fut la passion » . Nous lirons aux Œuvres diverses un long Portrait de madame de Flamarens, ou le président a essayé, sans toujours y échouer, de nous peindre cette belle âme qui rayonnait sur une belle figure.

Madame de Flamarens , pour qui madame du Deffand eut une affection qui l'honore doublement, car elle fut un hommage à ses qualités autant qu'à son attrait , et qu'elle plaçait pour l'esprit à côté des Sévigné et des Staal , mourut dans les premiers jours de mai 1743. Elle était en son nom- Beauvau, fille du maix[uis de Beauvau du Rivau *.

Une femme bien différente des deux qui ont précédé, et que nous plaçons dans la galerie à titre de repoussoir et de contraste , c'est cette spirituelle, cette originale, cette extravagante, cette galante Anne-Joséphine Bonnier de la Mosson, femme, depuis le 25 février 1734, de Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly, duc de Pecquigny , puis duc de Chaulnes.

Elle fut , aux eaux de Forges , en 1742 , la compagne de voyage de madame du Deffand , qui a épuisé sur elle cette verve mordante et cet instinct implacable du ridicule qui donnèrent une vie si âpre et si singulière aux portraits qu'elle a tracés d'elle et de madame du Ghâtelet, ses deux ennemies intimes de ce temps-là.

Le lundi, 2 juillet 1742, eUe écrit au président Ilénault :

« Mais venons à un article bien plus intéressant : c'est une compagne. O mon Dieu, qu'elle me déplaît! Elle est radicalement fblle: elle ne

1 Mémoires, p. 87.

2 Mémoires au duc de LujrneSj t. V, p. 6.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. liiii

connaît point d*heure pour se» rq>a8 ; elle a déjeune à Gisors , à huit heures du matin , avec du reau froid ; à Gournay , elle a mangcî du pain trempe dans le pot pour nourrir un Limousin , ensuite , un morceau de brioche, et puis trois assez g^rands biscuits. Nous arrivons, il n'est que deux heures et demie, et elle veut du riz et une capilotade; elle man^^e comme on singe , ses mains ressemblent à leurs pattes ; elle ne cesse de bavarder; sa prétention est d'avoir de Tima^nation et de voir toutes choses sous des faces singulières ; et comme la nouveauté des idées lui fluanquc, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression , sous prétexte qu'elle est naturelle. Elle me déclare toutes ses fatitaisies, en m'assurant qu'elle ne veut que ce qui me convient ; mais je crains d*étre forcée à être sa complaisante ; cependant , je compte bien que cela ne s'étendra pas à ce qui intéressera mon régime. Elle est avare et peu entendue, elle me paraît glorieuse; enfin clic me déplaît au possible*. »

Le 3 , elle continue l'autopsie :

• Si YOiis voyez Silva , ne lui parlez pas du régime qu'observe madame de Pecquigny, elle m'en saurait mauvais gré. Elle m'a fait rester à table aujourd'hui, tête à tête avec elle, cinq grands quarts d'heure , à la voir pignocher, éplucher et manger, tout ce qu'elle a commencé par mettre an rebut; elle est insupportable , je vous le dis pour la dernière fois, parce que je ne veux pas me donner la licence d'en parier davantage '. •

Malgré cette promesse, il n'e&t pas de lettre où madame du Deffimd ne traine sur la scène son agaçante compagne , la déshabillant, U mordillant , et enfin la déchirant d'un portrait en pied qui Tac* cable et qui l'achève :

• Elle veut toujours savoir qui l'a pondu , qui Ta couve ; <''cst un esprit profond, mais nullement gracieux '.« «Madame de Pecquigny va tous leA joursà cheval avec mademoiselle De8mazis,qui est une espèce de Cent-Suisse de soixante ans'*, » • dont le sexe est mal décidé'. »

ÏM président et sa société font des gorges chaudes de ce portrait trlalxmt di* vérité et de malignité, et tout en donnant pour l'acquit de sa ronscience à madame du Defïand ce charitable avis :

« Poiu* madame de Pecquigny , je vous conseille de ne demander à son caractère que ce qui s'y trouve, rt comme vous êtes sûre que les intentions sont bonnes, do passer l'écorce, qui ressemble assez a du maroquin (lu Levant^. •

Il convient de bonne foi de son admiration, et il écrit :

• Le portrait que vous faites de la Pecquigny est inimitable, et je le

1 V. noire t. I«% p. 16, 17.

LziT MADAME DU DEFFAND.

lirai aux Chats (etux Forcalquier), Je ne crois pas qu*il y ait rien de plus plaisant, de plus neuf, ni de plus démêlé. '. »

Et il sourit de bonne grâce à chaque trait nouveau , à chaque dernier coup qui ajoute au portrait ou au supplice de son irascible amie*.

Le portrait de madame du Deffand, au reste, nous devons le dire à sa déchargée, est confirmé par les dépositions de tous les contemporains, et le témoi^age des lettres que nous possédons d'elle n'est pas fait pour les atténuer. Elles sont d'un style aussi bizarre que son caractère et aussi désordonné que sa vie ' .

Sénac de Meilhan , qui l'a beaucoup connue, l'a peinte deux (bis , la première sous son vrai nom , la seconde sous le pseudonyme de Lasthénie.

• Je veux essayer de peindre nne personne rare par son esprit , que la fortune avait placée dans un rang éminent , qu'une faiblesse en a fait descendre, quia fini daus l'obsciu-ité, abandonnée du inonde, et malheureuse par le sentiment qui lui avait fait abandonner son état. Madame de Giac n*a jamais été belle ; mais elle avait de la physionomie. Ses yeux étaient brillants, expressif, et donnaient l'idée d'un aigle qui s'élève et plane dans les airs. Son teint avait de la blancheur, mais rien d'animé ; il ofirait un blanc de lait ou de cire ; son mainlien avait de la gêne et de rembarras , jusqu*à ce qu'elle eut donné l'essor à son esprit. Elle n'avait jamais de grâces ; elles sont le résultat d'un certain accord , et tous ses gestes et ses mouvements participaient à l'effervescence de sa tête. Elle avait à un degré supérieur le don de la pensée. La plus vive conception, la sagacité la plus pénétrante, et la plus brillante imagination étaient les qualités qui dominaient dans son esprit. La pensée semblait être son essence ; on aurait dit qu'elle était uniquement destinée à l'exercice des fieicultés intellectuelles. Je n'entreprendrai pas d'assigner ce qui appartient à son caractère, de peindre son âme et son cœur. Ces divisions d'un être sensible et pensant n'existaient pas dans elle ; un seul principe déterminait tout ; son esprit seul constituait son nnic , son cœur , son caractère et ses sens.

Sa vie a été une longue jeunesse que n'a jamais éclairée l'expérience. Son esprit semblait le char du soleil abandonné à Phaéton. Une imagination brillante lui faisait peindre tous les objets , trouver des rapports entre les plus distincts et lui composait un dictionnaire particulier. Elle faisait de la langue un usage cpii donnait à tout ce qu'elle disait un caractère expressif et pittoresque. Elle écrivait mal , et c'était un efièt du caractère de son esprit, dont la vivacité se refroidissait par la plus légère attention »

E^ Sénac ajoute ce trait final , qui disculpe un peu madame du Deffand :

3 Voir notre t. 1*', p. 78, et les Portraits intimes du dix-huitième siècle^ |>ar MM. de Concourt, t. H, p. 101.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. l&v

■ L*esprit était tout pour elle, et elle n'aurait pu s'empêcher de dire le drfàut de Tesprit de Thoniine qui lui aurait sauvé la vie ^ »

Le second portrait ' rappelle sous certains rapports celui ie madame du DefFand et en confirme la justesse :

« L'esprit de Lasthénie est si singulier qu'il est impossible de le définir. Il ne peut être comparé qu'à l'espace. Il en a pour ainsi dire toutes les dimensions , la profondeur, l'étendue et le néant, etc.. »

Madame de Gihaulnes, on le devine assez à cet exposé, fut galante. Mais elle le fut par hasard , par ricochet , par distraction , toujours engouée, jamais occupée. La peipétuelle mobilité de son esprit ne lui permettait pas de longs sentiments. Elle eut donc plus d'une fois dans sa vie , à titre d'intermèdes , des épisodes favorables à la médisance. Son mari était , en dépit de certaines qualités , de ceux auxquels il était alors ridicule d'être fidèle. Nous trouvons dans (Hiamfbrt un mot de mademoiselle Quinault qui le peint à merveille :

■ M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hdbé ; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinault , à qui il contait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété*. »

Le goût de madame de Chaulnes pour Tabbé de Boismont , un de ses favoris , et l'ardeur scandaleuse , pour nous sen'ir de l'expression de Collé , qu'elle mit à faire un sort académique à sa mé- «liocrité, achevèrent de la brouiller avec madame du Deffand. Nous lisims dans l'exact et fidèle duc de Luynes, sous la date du vendredi ^9 novembre 175i* :

• Il V eut hier une élection à l'Académie pour remplir la place vacante par la mort de M. rév^Mpic do Vence (le P. Surian). Les dames, ordinairement, sollicitent beaucoup dans ces cas d'élection; il y avait plu- *i«Mir.< aspirants: M. l'évêque de Troye« (Poncet de la Hivièro), M. l'abbé Tnibb't, M. l'abbé de Hoismont, M. d'Aleinbei-t, et peut-être quelques filtres que je ne sais pas. Madame de Chaulnes sollicitait avec la plus Jurande vivacité pour l'abbé de Hoismont ; elle avait écrit à tous les acadriniciens ou avait été les voir. Madame la duchesse d'Aif;uillon (Crussol), et madame du Deffand s'intéressaient beaucoup pour d'Alcmbeii; la pluralité des suffrages s'est réunie pour celui-ci. «

Li haine de cette rivalité académique survécut, chez madame du Deffand, à sa victoire, et le dévouement de madame de Chaulnes à sa défaite. Nous la voyons , en 1755 , s'attirer par ses compromet-

t Voir notre édition des Œuvres choisies de Sénac de Meilhau, Paris, Poulet-Malassis, 1862, p. 319.

« Ibid., p. 459.

> Cliamfort, rdit. Suihl, P. 180.

4 Mémoires, t. XIII, p. 393.

LKVi MADAME DU DEFFAND.

tantes obeesstons un terrible couplet, et faire accoler par la satire le titre de « Mirebalais de l'Acadéinie » au nom de Fambitieux abbé qu'elle y avait fait entrer, pour ie récompenser, disait-ioo , de ses peines * .

ToNtes ces vicissitudes, toutes ces avanies, n'altérèrent en rien la vivacité mordante et Timperturbable sang-firoid d'une femme à qui un mariage romanesque, à ub âge et dans un rang qui permettent peu le roman, allait préparer de bien autres chagrins, dont elle s'empressa de rire, de peur d'en pleurer. £Ue riposta par des bons mots* à l'orage de quolibets qui s'abattit sur elle lors de cette union imprévue, insensée pour le temp»s, avec un maître des requêtes, M. de Giac, dont elle avait récompensé les soins de Tofire de sa main et qui l'avait prise au mot. Ce mariage (30 novembre 1773) finU bientôt dans le ridicule et le dégoût mutuel des deux époux , qui se séparèrent de gré à gré. Madame de Chaulnes, u la femme à Giac »» , comme elle s'appelait elle-même, se retira au Val-de-Grâce, avec ses perroquets et ses magots*. Elle n'emporta pas dans la tombe, en décembre 1782, cette illusion qui lui avait dicté une union semblable à un défi, u qu'une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois n . Elle se vengea par un dernier mot , car elle en devait faire jusqu'au dernier soupir. On vint lui dire que les sacrements étaient là. «Un petit moment. — M. de Giac* voudrait n VOUS voir... — Est-il là? — Oui. — Qu'il attende; il entrera avec » les sacrements. »

Il est temps d*aborder un autre groupe d'hommes et de femmes qui tiendront jusqu'au bout une place dans la vie de madame du Defland.

Et tout d'abord, les Brancas, le vieux maréchal, rabâcheur assez ennuyeux, mais fort aimable «quand il ne disait rien », madame de Rochefort déjà nommée, M. de Géreste son frère, dont madame du Defïand a fait le portrait, enfin M. et madame de Forcalquier. Avec le chevalier de Brancas , c'était là la famille du maréchal. M. de Forcalquier , fils aîné du maréchal , était un homme dis^ tingué par son esprit et ses talents militaires, appréciés de ceux même qui les enviaient.

1 Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 30 août 1762.

' On en ferait tout un recueil. — Voir Bachanmont, Ckamfort y Sénac de Mciihan, les Mélanges de madame Necker et la Femme au dix-huitième siècle, par MM. de Goncourt. Didot, 1862, p. 81, 82.

3 Lettres de la marquise de Crétjui a Sénac de Meilhan, p. 3 et 5.

^ Chamfort , édition Stahi , attribue cette démarche au duc de Chaulnes, mort depuis longtemps (en 1769). Madame de Chaulnes ne fat jamais séparée judiciairement de lui , comme il le prétend.

SA V>IE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. litii

>M. de Forcalqnier , dit le président Hënault, avait beaucoup plus d esprit qa'il n'en faut. Madame de Flamarens disait qu'il éclairait une cbambre en y entrant; Qtâ^ un ton noble et facile, un peu avantageux, peignant avec feu tout ce qu'il racontait, et ajoutant quelquefois aux objets ce qui pouvait leur manquer pour les rendre plus agréables et plus piquants'. »

• La figure de M. de Forcalquicr, dit à son tour madame du Defiànd , saftt être fort régulière, est assez agréable ; sa physionomie, sa contenance, jaaqu'i la négligence de «on maintien, tout est noble en lui: ses yeux sont ouverts, liants , i^piritueis; il a Fassurance que donnent l'esprit , la naissance et le grand usage du monde. Son imagination est d'une vivacité, (Tune cbalenr, â*une fôcondîté admirables; elle domine toutes les autres qualités de son esprit, mais il se laisse trop aller au déair de briller, etc. •

M. de Forcalquîer épousa , le 6 mars 1742 , mademoiselle de Carbonnel de Canlsy, d'une bonne maison de Normandie, veuve du marquis d'Ântin , fils d'un premier mariage de la comtesse de Toulouse. La nouvelle mariée fut présentée et prit le tabouret à la cour , en sa qualité de femme d'un grand d'Espagne , le jeudi 19 juiHet 1742, et le duc de Luynes rapporte que Fimpression générale lui fut très-favorable :

■ On ne peut pas 6tre plus jolie .que l'est madame de Forcalquier : elle est petite, mais fort bien foite; un beau teint, un visage rond , de grands yeux, Bn très-beau regard, et tous les mouvements de son visage Tembdliaseiit *. •

Il est souvent question, dans la Correspondance^ de madame de Forcalquîer, appelée tour à tour par madame du Defland du sobriquet amical et familier de Petit Chat, de Minet et de la Bellis^ sima. Capricieuse, espiègle, coquette, puis quelque peu prétentieuse, madame du Deffand nous la montrera , à mesure que son prestige décline , frisant de plus en plus le •ridicule, lui lisant un petit ouvrage de sa foçon en forme de lettres , où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quelqu'un de cent ans, précieusant avec sa boone amie madame du Pin , faisant tort par ce pathos à sa véritable sensibilité , copiant Horace Walpole , affettant ses principes , et devenue la favorite de l'ambassade anglaise, puis , par ton , l'ardente admiratrice du duc d'Aiguillon. Une discussion qu'elles eurent entre elles, en mars 1770 , et que madame du Deffand racontera an vif, refroidît sensiblement un commerce qni durait depuis 1 742, et était devenu une habitude plus encore qu'ime amitié.

Il restera de madame de Forcalquier un mot qui la peint à merveille, et qui peint aussi les mœurs de son temps :

* yfémoirex y p. 183.

2 Mémoires y i. IV, p. 193, 203.

LXfiii MADAME DU DEFFAND.

«Cette «honnête bête, obscure et entortillée*, eut une fo» l'esprit aussi vif que la main. Ce fut ce jour où, ne pouvant se faire séparer sur un soufHet reçu de son mari en têtc-à-téte et sans témoin, elle alla trouver le brutal dans son cabinet , et au moment de la restitution : Tenez, monsieur, voilà votre soufflet: je n'en peux rien faire*.*

Une femme inférieure par la beauté , mais bien supérieure par Tesprit, et qui demeure pix>fondément mêlée à ces intrig;ues de palais qui sont, sous Louis XV, Thistoire de France, c'est madame de MirepoLx , dont la figure de Joconde nous arrêtera davantage.

Madame de Mirepoix était née Graon, s(eur du prince de Beauvau. Veuve du prince de Lixin, de la maison de Lorraine, tué en duel par Richelieu, son bcau-frêre, à la tranchée de Philippsbourg , en 1734, elle avait épousé en secondes noces Pierre de Lévis , marquis de Mirepoix , ambassadeur à Vienne et en Angleterre, qui devait mourir maréchal de France. Lui-même était veuf d'une fille de Samuel Bernard, qu'il trouva assez honoré d'une telle alliance pour ne pas lui rendre sa dot, fastueusement et galamment mangée.

Une chose à dire tout de suite, parce qu'elle constitue un éloge auquel les mœurs du temps enlèvent sa banalité, c'est que M. et madame de Mirepoix firent toute leur vie excellent ménage , et comme M. et madame de Maurepas, M. et madame de Flamarens et quelques autres (rari nantes)^ ne craignirent point de s'aimer. Il entrera même beaucoup de passion conjugale dans l'ambition qui fera plus tard de madame de Mirepoix la bonne amie des Pompadour et des du Barry.

Le président Hénault a esquissé , dans quelques passages de ses lettres de 1 742 , le portrait du mari :

«Les Mirepoix fiueiitfort bien reçus (à Mcudon chez les Rrancas). On soupa; je m'endormis après le souper, les camouflets volèrent , cela ne me réveilla pas trop. Le Mirepoix me fit des miracles , me parut avoir (jrande envie de vivre avec moi, me fit des reproches, on reçut de ma part, etc.. Il avait un saint-espnt de diamants, que madame de Mirepoix lui avait fait monter, qui tient lieu de la broderie: cela lui rend l'estomac encore plus avancé ; mais il aime sa femme à la folie et cola me plut*. «

» Le Mirepoix , dit-il dans une autre lettre*, est comme vous le connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant bien , bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc.. »

1 La Femme au dix-huitième siècle, par E. et J. de Goiiroiui, p. 59.

2 Voir notre t. l*»", p. 58.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxiz

Il est moins laconique dans ses Mémoires ' :

• Je rendis alors (vers 1762) un service auprès de la Reine à une per- ^oflne qui n'avait pas besoin de moi pour Tobtciiir ; je parle de madame la maréchale de Mirepoix. Elle désirait une place du palais et s'adressa à

moi L'a Reine reçut cette proposition avec Tair que je devais attendre

(le la justesse de son discernement. Elle ne me cacha point ses sentiments ; elle avait véritablement du g^oût pour madame de Mirepoix; tout lui plaisait en elle : sa fi^re , qui annonçait l'honnêteté de son âme ; son esprit, qui était naturel, fin et déUcat ; son caractère doux, ferme, g;énéreux ; une manière d'agir qui, dans les choses douteuses, ne crai(piait point la censure , parce qu'elle n'était jamais déterminée que par le devoir ; une tranquillité sur les reproches qu'on pouvait lui fiiire qui annonçait la 5(écurité d'une conscience éclairée.... Enfin madame de Mirepoix eut la place.

• On conçoit quel intérêt avait madame de Pompadour à obtenir l'amitié d*une si excellente personne. C'était s'honorer devant le public et aux yeux du Roi même.... Je disais quelquefois à madame de Mirepoix que je «Toyais que par état elle ne pouvait être que sa maîtresse. L'âme de madame de Mirepoix l'y portait , et je la voyais cependant balancer , ce ((ui ne me donnait pas peu de surprise ; je suspendis mon jugement , |iarce qu'elle ne pouvait pas avoir tort.

> En eflfet, je reconnus bientôt la cause de ses perplexités ; des droits plus sacrés encore que ceux de la Reine divisaient son âme et ne pouvaient manquer d'en triompher. La fortune de M. de Mirepoix l'occupait uniquement, indépendamment de ce qu'elle la partageait; elle lui avait Êùt bien d'autres sacrifices et il les méritait par la noblesse de son âme f*t ses talents à la guerre et par son tendre respect pour elle.... Elle ne >iVtait point trompée dans re.stime qu'elle avait pour lui , et bien jeune t>iicore quand elle l'avait épousé , elle avait besoin d'un tuteur pour radministration de son bien dont elle était absolument incapable , parce i|ue l'esprit ne donne pas la connaissance des affaires. M. de Mirepoix ne res^a point de l'aimer et de la respecter. Il eut un brevet de duc , fiit fait ma]*échal de France et capitiiinc des gardes du corps à la inoil (hi maréchal d'IIarcourt. Madame de Mirepoix eut le malheur de le perdre le 25 septembre 1757 , et sa charge , malgré bien des concun^ents , fîit (loniiée à sou beau-fî*ère, le prince de Beauvau. »

Madame du Defïand , qui devait demeurer liée avec madame de Mirepoix jusqu'au dernier moment, sauf un certain refroidissement occasionné par sa conduite lors de la disgrâce du duc de Choiseul , a aussi fait sou portrait, son chef-d'œuvre en ce genre, suivant madame de Genlis.

« Madame de Mirepoix est timide , mais sans avoir l'air embarrassé , Nani* jamais perdre la présence d'esprit ni ce qu'on appelle Y à-propos. Sa figure est charmante, son teint est éblouissant; ses traits, sans être

Lzx MADAME DU DEFFAND.

parfaits , sont si bien assortis y que personne n'a L'air plus jeune et n'est plus jolie.

• Le désir qu'elle a de plaii*e ressemble plus à la politesse qu'à la coquetterie ; aussi les femmes la voient sans jalousie, et les bommes n'osent en devenir amoureux. Son maintien est si sage , il y a quelque chose de si paisible et de si réglé dans toute sa personne, qu'elle imprime une sorte de respect et interdit toute espérance bien plus qu'elle ne pouvrait bire par un air sévère et imposant. •

De son o6té, le duc de Lévis, qui était son parent et Tayait beaucoup connue, la dépeint ainsi. Il s'agit maintenant de la madame de Mirepoix des derniers temps, de celle qui figure dans la Carrespondance avec Walpole, qui , de son côté , n'a pas résisté au désir d'esquisser cette attrayante physionomie.

• Sans avoir jamais passé pour une beauté régulière , elle avaii en dans sa jeunesse une taille charmante et le plus beau tciut du monde , et elle avait conservé tant de fratcheur dans un âge très-avancé, que quand elle se cassa la jambe , chacun disait , en la voyant sur sa chaise longue, qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches que d'une vieUIe de soixante- dix-huit ans. Cependant il y avait déjà longtemps qu'elle branlait latétc.... On attribuait alors cette incommodité à l'usage du thé, dont elle prenait plusieurs tasses par jour, habitude qu'elle avait contractée en Angleterre, où son mari avait été ambassadeur.... San esprit était aussi jeune que sa figure ; cependant, il était plus agréable qu'étendu. Ce qui la distinguait particulièrement, c'était une grâce infinie et un ton parfait; aussi ses décisions en matière de goût et de convenance étaient généralement respectées. Si dans une société la maréchale de Luxembourg régnait par la terreur, madame de Mirepoix exerçait un empire plus doux , et si l'on redoutait les sarcasmes de l'une, on craignait encore plus de déplaire a l'autre.... Go qui étounait le plus, c'est que montrant autant de jugement dans la conversation, elle en eût aussi peu dans la conduite de ses aHaircs. Jamais on n'a tant aimé le changement dans les choses , avec autant de fidélité pom* les personnes. A peine étaitelle établie à grands fixais dans une maison qu'elle en voulait changer. Il en était de mémo de tout le reste, et toujours clic a conservé les mêmes amis. Sa constance s'étendait jusqu'aux animaux ; ollc était fort attachée à ses chats ; il est vrai qu'ils étaient les plus jolis du monde ; c'était une race d'angoras gris, tellement sociables, qu'ils s'établissaient au miheu de la grande table de loto, poussant de la patte, avec leur grâce ordinaire, les jetons qui passaient à leur portée. J'ai souvent eu l'avantage de faire leur partie. »

Montesquieu avait été particulièrement séduit, touché, fasciné, ensorcelé, par la grâce tranquille et Taimablc vertu de madame de Mirepoix. Son admiration s'est exprimée en vers que l'on trouvera aux Portraits de la société de madame du Deffand, à la fin de notre second volume , et où il se montre plus galant que poôte.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. tui

Mais rintenbon y était. Walpole en est moins enthousiaste, et il la voit trop à travers sa conduite , plus habile que noble , vis-à-vis des maîtresses régnantes et tnomphantes. U écrit a M. Gray :

" L^esprit de rnsdame de Mîrepaix est excellent dans le g^nre ntile ; et le peut être également, ipiand il lui plaft, dans le genre agréable. Ses manières sont froides mais fort honnêtes , et elle cache qn'dÛe est de U maison de Lorraine , mais sans l'oublier jamais elle-même. Personne en France ne connatt mieux le monde et personne n'est mieux avec le RoL Elle est fiiusse , artificieuse et insinuante au delà de toute idée lorsque sou intérêt le demande, man naturellement indolente et timide. Elle n'a jamais eu d'autre pastioa que cette dn jeu , et perd cependant to«* jourit, etc. . . •

Parmi les personnes de la société intime de madame dn Deffimd, de 1 730 à 1 750, il fatut encore citer le comte d'Argenson, le meilleur ami du président Hénauh , qui demeura fidèle à sa disgrâce , distrait, gourmand, aimablement égoïste et spirituellement corrompu. Je ne parle ici que de Thomme privé. Les Mémoires du président llénauit , ceux de son firere le marquis d'Ai^enson , et ceux de Marmontel , nous peindront le mmistre en lui , ministre de décad(*nce, qui, tout en fa méprisant, se servît trop de Tintrigue, et tomba par l'intrigue. Les Souvenirs du marquis de Valfons et Ghamfort nous domient, par de carieux détails sur son spirituel cynîsnMr et son insouctetise tolérance conjugale, le reste du por^ trait. H n'apparaît d'ailleurs qu'incidemment et à titi^ de comparse sur la scène d(* cette correspondance de 1800, à cùLc de Tabbé de Sade, savant, insinuant et galant, de M. de Maupertuis , de niad;une de BoufHers, qui sera plus tard la maréchale de Luxem- Ixmrg. de madame d'Aiguillon, de M. et de madame de Maurepas, dont Tinaltérable union et Faniour réciproque et constant font un si étonnant contraste avec les imeurs du temps et avec leur propre canu'tère ; enfin du marquis d*U$sé, gendre du maréchal de Vauban , que le président llénauit n'a pas dédaigné de peindre en pied, et qu'il définit ainsi dans ses Mémoires :

> D*l7ssé est un homme d'esprit , d'une humeur charmante, anssi distrait que le Menalque de la Bruyère , la bouté même. Il a une plaisante idée (le lui; il s'imagine n'avoir été créé que pom* les autres ; il aurait eu (in talent pour la gueiTC; le meilleur comédien que j'aie vu dansée que nous appelons troupe bourgeoise, s'il avait eu plus de mémoire'. >

C'est ce d'Ussé dont le chevalier d'Aydie , dans sa lettre du 29 décembre 1753, prétend qu'il disait u qu'il n'avait le temps de

* Mvmoircx, p. 182.

Lxxii MADAME D'J DEFFAND.

*) lire ({ue pendant que son laquais attachait les boucles de ses •>i souliers » .

DTssé fut un des déserteurs que les grâces touchantes de mademoiselle de Lespinasse , cong;édiée, devaient entraîner hors du salon de madame du Defland , loi*s de leur rupture éclatante , et celui qu'elle regretta le plus avec d'Alembert, non sans profiter de toute occasion de se venger de cette trahison , notamment à propos de son bizarre testament.

II faut enfin citer M. et madame du Châtel, M. et madame de la Vallière, la maréchale de Villars et madame de Luynes.

«M. le marquis du Châtcl était fils de M. Crozai, qui d* abord avait été receveur général des finances, et qui, depuis, acquit une grande fortune et une grande réputation dans le commerce des mers, où il rendit les services les plus utiles à l'État, par le retour des galions, qu'il remit au Roi au moment du plus grand besoin des finances. Il en reçut pour récompense la charge de commandeur trésorier de Tordre du Saint-Esprit'.

«M. du Ghâtel avait infiniment d'esprit; il se plaisait un peu trop à disséquer ses idées, à remonter toujours à la source des choses; eu un mot, il était un peu trop métaphysicien , et avait communiqué ce goût à madame du Ghâtel (mademoiselle de Gouffier) , qui avait autant d'esprit que lui , qui était d'un commerce charmant et d'un caractère aussi solide qu'agréable. Son mari avait la plus grande réputation à la guerre, et pour son courage et pour ses vues militaires ; mais il y portait la m(^mc curiosité de dissertation.... M. du Ghâtel était la bonté même et d'une probité égale à toutes sortes de vertus. G 'était mon ami particulier, et j'y passais ma vie. Il a laissé une fille dont l'esprit est aussi Bn et délicat que sa figure, qui est charmante. Elle a fait l'admiration , dans l'âge le plus tendre, de la ville de Rome, où elle accompagnait son mari, le duc de Ghoiscul, qui y alla comme ambassadeur *. »

Maintenant que nous avons successivement présenté tous les sujets de la petite troupe d'acteurs amateurs dont madame du Deffand disait partie, il est temps de parler d'un amusement qui tient une certaine place dans sa vie de 1 735 à 1 7 45 , et auquel il est fait plus d'une fois allusion dans les Lettres, C'est, comme d'ordinaire , le président Hénault qui nous fera les honneurs de cette révélation.

1 Voir sur Grozat, spéculateur heureux, a{;ioteur habile, qui honora sa fortune par le f;oût des arts et un certain patriotisme, les Mémoires de Saint- Simon, de Barbier et de Marais, beaucoup plus indiscrets que l'optimiste président , aimable et facile jusque devant la postérité.

3 Mémoires du président Hénault, p. 237.

SA VIE, SON SALOiN, SES AMIS, SES LËTTHES. Lxxiit

> Noua jouions, dans ce temps-là, dit-il (en 1737)', des comédies que nous composions nous-mêmes. M. du Châtel donna Zaïde , comédie tirée d*un i-oman dont le sujet est assez sin{[ulier. C'est une esclave turque dont son maître devient amoureux, il lui donne la liberté en la disant changer de religion. Cette esclave convertie résiste aux empressements de son maître , et sa résistance est fondée sur les piincipes de morale que lui-même il lui a inspirés; mais elle l'aime, et ne sachant comment accorder son amour avec ses scrupules , elle demande à redevenir esclave |H>ur être soumise à ses volontés. 11 finit par l'épouser. M. de Forlalquier donna t Homme du bel air, je donnai le Jaloux de lui-même et la Petite maison. C'était un ^and amusement. Nos principaux acteurs étaient madame de Rochefbrt, MM. d'Ussé, de Pont-de-Veyle , de Forcalquier, feu madame de Luxembourg et madame du Defiand. •

Cette feu madame de Luxembourg n'est point celle avec laquelle nous amx>ns à faire plus ample connaissance , et qui exerça, depuis 1750, la tyrannie de la mode et du bon ton, laissant à madame du Defland le gouvernement des choses de Tesprit. Celle n dont il est question ici était fille du marquis de Seignelay ; d'une «t figure charmante , elle dansait admirablement et jouait avec 1 beaucoup de feu et d'intelligence » .

Bientôt le schisme se déclara dans cette société d'acteurs titrés et d'actrices de qualité , et la lutte des amours-propres provoqua la division de la troupe primitive en deux troupes rivales.

Le 15 juillet 1742, le président écrit à madame du Deffand :

• Il y a de grands projets de comédie pour cet hiver: on a élevé non pas autel contre autel, mais tliéàtre contre théâtre. M. de Mirepoix est (lo la nouvelle troupe. Ils débuteront par le Misantliropc , qui est, dit-on, le triomphe du MirepoLx, et ensuite on jouera la Zaïde de du Châtel. Madame de Mirepoix prendra le rôle de madame de Rochefbrt, le Mire- (M»ix , celui de Forcalquier, et du Châtel y conservera le sien. Figurez- Vf)us quelle douceur pour madame de Luxembourg! on se passera de vous tontes. Cependant madame de Mirepoix a dit à madame de Rochefbrt , «pi'elle y assisterait , si elle voulait ; et puis on a parlé de la Petite maison j et il a paru que pour la jouer on pourrait bien réunir les troupes, parce que l'on a bien jugé que sans cela je ne la donnerais pas, et en ce cas madame de Mirepoix jouera votre rôle , et madame de Yot- C2{i\n\er Javotte. J'ai bien conseillé à madame de Rochefbrt de ne laisser voir sur cela nul empressement , afin que madame de Luxembourg ne (Mit jamais croire que l'on pensât à la rechercher. D'un autre côté , le Forcalquier a fini sa comédie, dont j'ai oublié le titre : ce sont deux amis qui aiment la même maîtresse. Il y a des choses fort agréables. Il a, comme de raison, envie qu'on la joue; mais pour cela il n'a besoin ({ue de madame de Mirepoix; bien entendu que tout cela sera pom' cet liiver*. •

* Mémoires y p. 181.

- Voir notre t. I*', p. 59.

Lxxiv MADAME DU DEFFAND.

Le 17 juillet, le|)résideni contmue à tenir madame du DeflEaud au courant de la petite conspiration.

« Je contai à madame deFlamarcns rëcection du nouveau théâtre ; conMue elle est fidèle et ciuieuse, elle voudrait bien que les troupes se réunisscut. Je lui ai dit que je pensais comme elle , mais qu'il fallait bien recevoii* les avances, si on eu Élisait, saiM en Bûre soirtuémc*. >»

Le 20 juillet , madame du Defïand lui répond :

• Je suis fort aise que vous voyiez souvent madame de Mircpoix r elle est aimable ; je crois son mari fort conséqucncieux . Je siris bien de Favis qu'il leur faut laisser élever leur théâtre, sans avoir l'air de s'en soucier, et cela me sera d'autant plus facile qu*effcctivement je ne m'en soucie pas*. »

Si madame du Deffand ne se souciait pas de ces projets de théâtre, elle avait ses raisons, c'est qu'elle n'y réussissait pas. Cette excellente actrice dans son fauteuil, au coin de son feu, cette déjà g^rande comédienne de conversation était médiocre , froide , distraite , ennuyée sur la scène. Une curieuse lettre de M. du Chàtel nous révèle cette infériorité dramatique, causée par mie supériorité intellectuelle à laquelle il rend honmiage avec esprit.

M Ëtcs-vous enfin devenue, madame, lui écrivait-il sans doute vert tfctte époque ', aussi bonne actrice que la Bcauval et la Gham|iii]èlé ? Il me semble que le président a quelque inquiétude sur vos succès ; il trouve que vos talents dans ce genre tardent un peu à se développer. Pour moi , je ptuwais qu'ils ue se développeix)iit point. Vous êtes faite pour attrajKT la nature du premier bond, aussi propre qu'elle à créer ; vous n'entendez rien à imiter. S'il était (piestion de fiiire et d'exécuter des comédies sur-le-chaïup ,, ce serait à vous qu'il faudrait aller. J'ai souvent épi-ouvé ce plaisir au coin de votre feu: là, vous êtes admirable. Que de variétés, que d'oppositions daus le sentiment, dans le caractère et dans la façon de penser! Que de naïveté, de force et de justesse, même en vous ég^arant! Rien n'y manque, il y a de quoi en devenir fou de plaisir, d'impatience et d'admiration. Vous êtes impayable pour un spectateur philosopjie. Je vous jure cependant qu'il me tarde beaucoup de venir vous voir mal jouer voti'e i*61e. J'espère que vous le rendrez pitoyablement , et que j'aurai bien du plaisir en vous voyant confondue de l'indul^^ence que le parterre daignera avoir pour vous. Vous serez , comme les enfants, honteuse sans être humiliée, et de là naîtra une foule de scènes originales entre l'auteur et vous, dont la société profitera^ Madame du Ghâlel n'est point (hi tout de mon avis;, elle assure que vous ferez des merveilles*, etc.... «

' Voir notre t. I*»", p. 67.

^ Voir notre t. I", p. 81 .

* Ibid,, p. 74.

SA VIE, SOî« SALON, SES AMIS, SES LETTRES. . l&iit

Il nous teste à parler de trois femmes , dont les deux premières , célèbres par leur beauté et leur esprit, sont encore efiacées par la troisième , à qui une haute vertu tint Ueu de tout le reste, et fit, durant toute b se(«*onde moitié du diz-4àuitième siècle, une douce autorité qui l'a suivie dans la postérité, où son amitié sera un boftneur pour madame du DeJGEemd elle-même.

Les deus prenvbères sont mesdames de la VaUière et de Viiiars , la troisième est la duchesse de Luynes»

« Il y m lon^emps , écrit madame du Deffiind dans sa lettre du 20 juillet au président Uénault *, que je n*ai eu des nouvelle* de. ma* dame de la Vallière. J'en suis fâchée,, car je Taime beaucoup. J'avais une lettre à elle que j*aic hrtilée : j*y ai du regret, car clW était écrite à ravir: j'aurais voulu vcmis la montrer. Le Nivernais ne la haït pas y et je cfoi» qu'il n'en aime point d'autre. »

On lira à la Galerie des portraits des amis de madame du Def- £uid , à la fin de notre second volume, un joli portrait de madame de la Vallière par madame la marquise de G... (Gantaut),

• Une femme belle et aimable, galante sans coquetterie, vertueuse sans sagesse, simple avec dignité , douce par humeur et polie par bonté, sans défauts dans l'esprit ni dans le caractère , et enfin qui serait parfaite si elle avait autant d*é]oignemcnt pour le vice qu'elle paraît avoir de penchant pour la vertu. »

La duchesse de Vaujour, puis de la Vallière, fille du duc flTzès, fut luie des plus belles, des plus aimables et des plus galantes personnes du dix-huitiùiue siècle, qu'elle vit tout entier, et dont elle étonna et désarma la fin farouche et sanglante par ces restes encore briVauts d'une vieillesse pareille à ceUe d'une Ninon. C'est la plus jolie femme de soixante ans qui ait jamais existé.

• Le seid beau visage de soixante ans que j'aie jamais vu , dit madame de Genlis ', c'est celui de la duchesse de la Vallière ; quoiqu'elle ait dans la taille un défaut ti-ès-Wsible , sa figure a dû être céleste. On dit que lorsqu'elle parut à la cour, le vieux duc de Gévres, bossu comme Esope, s'écria en la voyant : Nous avons une reme. »

C*est sur eUe que madame d'IIoudetot fii ce gracieux impromptu :

La nature, prudente et sage, Force le temps à respecter Les charmes de ce beau visage Qu'elle n'aurait pu répéter.

1 Voir noU-e t. I*% "p. 74.

^ Mémoires^ t. IX, p. 30, 31.

Lxivi MADAME DCJ DEFFAND.

Avec un tel visage et un caractère à la Gaussin, qui se donnait à tout h? monde, même à son porteur d'eau, par pure bonté d'àme, et parce que cela lui faisait tant de plaisir, madame de la Vallière ne dut jamais manquer d'amants, pas plus que son mari, le frivole , le g;alant , le dilettante , le curieux , le bibliophile , ne manqua de maîtresses. Deux mots, contés par Cliamfort, vaudront encore mieux, pour foire connaître le duc et la duchesse de la Vallière, que tous les portraits.

> Le duc de la Vallière voyant à TOpéra la petite Lacoiir sans diamants, s'approche d'elle et lui demande comment cela se fait. «C'est, lui dit-elle, (jue les diamants sont la croix de Saint-Louis de notre état. • Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent à madame <lu Rarry près de Louis XV. Elle lui 6tait son cordon bleu, le mettait à terre et lui disait: Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille *. «

Voilà pour le mari.

« M. de Barbançon , (jiii avait été très-beau, possédait un très-joli jardin que madame la duchesse de la Vallière alla voir. Le propiiétaire , alors très-vieux et très-goutteux , lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. Madame de la Vallière lui répondit : « Helas ! mon Dieu , que ne parliez-vous ? vous m'auriez eue comme les autres*. •»

Voilà pour la femme.

11 fout passer maintenant, ne fût-ce que pour éprouver cette douce émotion que donne toujoui*s le spectacle d'une honnête femme , émotion mcléc de surprise quand il s'agit du dix-huit ième siècle, à madame la duchesse de Luynes.

« Madame la marquise de Gharost (depuis duchesse de Luyiies) , dit le président Ilénault, n'était point une belle personne, mais elle avait une figure très-agi*éable ; elle fiit veuve de bonne heure. Elle était ti-èssensible à l'amitié, ce (pii la défendit peut-être de l'amour^ ou plutôt elle eut des amis parce que son àme était sensible, et clic n'eut point d'amants, parce que son âme n'était point passionnée. Mais comme on n'admet pas qu'une femme soit oisive, et qu'elle mettait en effet de la coquetterie dans l'amitié, on soupçonnait son amitié, et elle ne s'en embarrassait guère. La forme de sa vie suffirait seule à feire connaître combien elle était éloignée de l'amour. Ses journées étaient remplies par des devoirs multipliés qu'elle aurait inventés s'ils lui avaient manqué, et par des divertissements continuels ; elle aimait à accorder tout cela et à raconter combien de choses elle avait satisfait en un jour. Sa maison était le rendezvous de tout ce qu'il y avait de grande et de meilleure compagnie. C'étaient le cardinal de Ilohan, l'évéque de Blois (Gaumartin), M. et madame de

^ Cliainfort, édicion Stahl, p. 188.

2 Ibid., p. Jll.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxivii

Sully, le cardinal de Polignac, madame d'Uzès, Tabbé de Bu88y (depuis ëvéqiic de Luçon), etc.. J'eus l'honneur de la connaître vers rannéc 1716, chez madame la piincesse de Léon. Elle me marqua des prévenances, ou plutôt elle sentit combien je désirais son amitié; elle nio raccorda. Gela ne s'est point démenti depuis. Elle m'avouait de bonne grâce pour son ami ; elle parlait souvent de moi à la Reine, et se reticontrait avec M. d'Argenson sur le bien qu'il pouvait y avoir à en dire. Je la suivais partout, aux Bruyères, à Sceaux, etc.. Sitôt après son mariage avec M. le duc de Luynes , elle me le donna pour ami, et je me tiens bien honoré de l'estime et de la confiance de Thomme du monde le plus estimable ' . •

Le 13 janvier 1732, le duc de Luynes, àçé de trente-sept ans, et veuf depuis 1721, avait épousé en secondes noces Marie Brulart, veuve sans enfants du marquis de Gharost , tué îi M alplaquet ; elle avait quarante-huit ans. Ce fut une union exemplaire, à une époque qui en comptait si peu, et pour tout dire en un mot, le chefd*(ruvrc des mariages de raison.

La duchesse de Luynes mourut à Versailles le 11 septembre 1763. Son mari , auquel nous devons les précieux Mémoires qui font suite au Journal de D ange au , son grand-père, et qui ont été publiés chez Didot par les mêmes excellents éditeurs et annotateurs*, l'avait précédée de cinq ans dans la tombe, âgé de suixante-trois ans (2 novembre 1758).

La duchesse de Luynes avait succédé , dans la place de dame d*lionneur de la reine Marie Leczinska, à la maréchale de Boufflers, (jui se retira le 14 octobre 1735. Elle fut, dans cette place qui lui donnait un crédit d'autant plus sûr quV'lle n'en usait que pour les autres, la protectrice assidue et la conseillère dévouée du président llénault et de madame du Deffand.

« Madame de Luynes, dit le préitident Hénault, fut la première pei-- Mume à qui la Reine Ht confidence de ses vues sur moi. Quand la Reine eut bien voulu me déclarer ses bontés , c'était à Gompiè(];ne : je courus clip/ madame de Lnynes , dont l'appartement joignait le sien , et elle se mit à rire sans me donner le temps de lui aimoncer ce qu'elle avait su avant moi...

■ Madame de Luynes n'avait point recherché sa place ; aussi vit-

olle avec beaucoup de tranquillité, dans les premiers temps, les cflbils qm* Ton f«u'sait pour la rendre moins agréable à la Reine; elle crut dcvoir

» Mémoires, p. 190, 191.

' lNou?t profitonit de l'occasion de signaler comme un morceau accompli V Introduction placée eu tète du premier volume des Mémoires du duc de Lmjnes, par les érudits et iugéuieux éditeurs dont nous parlons, et qui ont Attaché leur nom à cette histoire unique du la cour, de 1684 à 1758. Ou y trouve tout ce qu'il est possible de savoir et de dire sur le duc et la duchesse de Lnynes. (P. 10 et ÎO.)

Lxxviii MADAME Dtl DEFFAND.

s'en expliquer à Sa Majesté avec cette franchise noble qui fait son caractère ; et depuis, quand les intérêts divers eurent cessé , la Beine reconnut (jue nidle à la cour n'était plus di^e de son amitié. Elle dai^a en faire toutes les avances, et elle devint son amie *. »

Et le président finit son portrait par ce maepaifique éloge :

« Pour finir, madame la duchesse de Luynes a toutes les vert ut et toutes les qualités du plus honnête homme : noble, g^énëreuse, fidèle, discrète, ennemie de toute ironie; considérée de toute la famille royale, qu'elle reçoit quelquefois chez elle ; aimant la cour à la vérité, niais le cour devenue sa patrie; mais la cour n'est pas pis qu'un autre pays, et ce ne peut être un ridicule quand on y est à sa place. »

Madame du Def)iEuid , de flon côté, a fait de madame de Luynes un portrait achevé, et qui mérite , avec tous ceux qu'elle a signés de sa griffe, une place parmi les modèles de ce genre perdu depuis Mademoiselle et les Précieuses , et qu'elle avait remis en honneur sans y avoir été égalée.

« Madame la duchesse de Luynes est née aussi raisonnable que les autres tâchent de le devenir, etc.,, «

Ce portrait a ime ombre imperceptible dans ce P. S. d'une lettre de 1742, au président Hénault.

• Il est dangereux de lui dire ce qu'on pense ; ce sont des armes qu'on lui donne contre soi, et dont elle fiiit usage selon son caprice. •

Madame du Deffand , en dépit de cette méfiance qui était chez elle une sorte de fatalité de nature qu'elle appliquait à tout le monde, et qui ne saurait rien prouver par conséquent contre personne, témoigna toujours à madame de Luynes, à cette digne fille du premier président Brulart , un des hommes qui ont honoré la Bourgogne et la magistrature*, une déférence que n'expliquerait pas seule une légère différence d'âge (madame de Luynes était née vers IG84) , mais que justifiaient sa confiance en sa haute raison et sa reconnaissance pour plus d'un service.

C'est à madame de Luynes que madame du Defiand dut la protection et l'intérêt de la reine Marie Leczinska , dont elle a fait, sous le nom de Thémire, un portrait aussi juste que flatteur, et dont

1 Mémoires, p. 191.

' Voir sur le président Nicolas Brolart, marquis de la Borde, la Ccnrret^ pondance de Bussy^ oi!^ il y a des lettres de loi qui attestent l'homme du monde et le lettre; et le livre de M. Alexandre Thomas (C/ne province sont Louis XIV, i8V4, p. 348), qui fait un bel éïo^e du magistrat et du politique, précédé sur le siège fleurdelisé par son pcre et son aïeul.

SA VIE, SON SALOJii, SES AMIS, SES LETTRES. lxxix

Tobservation est animée par Tadmiration et la reconnaissance ' .

Cette protection de la Reine se traduisit d'abord en faveurs d'étiqnette, fort prisées alors, et plus tard en bienfiiits beaucoup plus eflfectife.

Nous lisons dans les Mémoires du duc de Liiynes^, à la date du 24 décembre 1 752 , à propos de la présentation à la cour de madaine de Brienne :

«Madame de Brienne, qui a eu trois çyçons, en a encore deux de rirants ; Talné est prêtre et g^rand vicaire de Rouen ; le second est colonel d*infanteric. Madame de Brienne, depuis quelques années, est venue à Versailles; elle a même été au dernier voyag^e à Corapièg^ne, pour être auprès de madame de Luynes, sa tante, qui est fort aise de la voir. N*ayant qne cet objet , il était fori inutile de songer à être présentée ; elle trou^^ à la cour beaucoup de gens de sa connaissance et de ses parenia et amis; elle faisait les honneurs de la maison de madame de Luynes avec douceur, politesse et attention. La Reine la traitait avec beaucoup de bonté, et avait même voulu qu'elle eût Thonneur de mang;er avec elle sans conséquence , honneur que Sa Mtnesté avait aussi bien vouéu faire à madame du Beffand^ autre nièce de madame de Luynes, laquelle n'a jamais été ^pré»eijttée; mais les circoostanoes où madame de Brienne se trouve Font déterminée à déitirer cette présentation... »

Nous continuons la citation, qui nous sera utile quand nous parlerons du salon de Saint- Joseph, à l'époque triomphante où le Ris atné de madame de Brienne, le futur cardinal, archevêque de Toulouse, ministre plus malheureux encore qu'inhabile de Louis XVI , y tiendra une place prépondérante.

• Son second fils, cpii deviendra l'aîné par la cession de son frère, n'est |>oitit marié, et nous désirerions tous qu'il pût faire un mariag[e arantafjeux. Une condition (jne l'on exifje pi'esque toujours dans le inaria(;e , est la présentation ; cette ^àce ne pouvait sonffiii' aucune difficulté. Messieurs de Brienne sont cens de grande condition ; madame de Brienne, {ji^ande bclle-nière de celle-ci, avait été présentée; sa hcllefillc, .sopin* cle madame de Luynes, ne l'avait point été, parce qu'elle n'avait jamais ima^pné de venir à la cour. Il aurait été assez désaf^réable a uiadanic de Brienne de voir sa belle-fille future obtenir d'être présentée en conséquence des droits et des raisons ci-dessus, qui lui donnaient le droit d'espérer la même (jrâce pour elle-même. Ces raisons furent représentées par madame de Luynes à M. de Saint-Florentin , qui en rendit compte au Roi, et Sa Majesté parut les approuver. Madame de Brienne

1 Toir les Mémoires du duc de Luynes, t. IX, p. 263, à la date du dimiBcke 8 décembre 1748 : « Il y a deux ou trois jours qu'une femme, qui a « de l'esprit , envoya à madame de Lnynes un portrait de la reine très-osten- • tible, très-bien écrit; on en trouvera lu copie ci-jointe. » — Voir le u I", p. 458 , des Mémoires,

« T. Xn,p. 216.

Lixx MADAME DU DEFFAND.

a son mari fiU du secrétaire d'État ; il a été présenté il y a longtemps ; mais il ne vient point à la cour; il est même retiré à la campagne, où madame de Krienne va pour trois ou quatre mois tous les ans avec lui. »

En 1778, madame du DeflFand écrivait à Fabbé Terray :

« Le Roi accorda à madame du DefFand, en 1763, à la sollicitation de la Heine, une {p*atiBcation annuelle de six mille livres. Cette princesse l'honorait de sa protection en considération de feu sa tante, la duchesse de Luynes, dont les services assidus, le respectueux attachement, l'absolu dévouement, avaient mérité de Sa Majesté ses bontés, son amitié et sa reconnaissance. >

Deux femmes remarquables fermeront le cortège que nous avons introduit successivement dans le premier salon de madame du Deffand , celui de la rue de Beaune , celui dont elle emportait tour à tour à Meudon cliez les Brancas, à Atbis chez les Villars, à Sceaux , enfin plus tard à Montmorency chez les Luxembourg , les pénates errants , demandant Thospitalité après l'avoir donnée.

Ces deux femmes, dont la figure seule est en lumière dans le fond de notre tableau, et dont le corps demeure dans la pénombre, ce sont les deux maréchales de Noailles et de Villars.

C'est encore le président Ilénault , cet aimable et inévitable introducteur, qui fera la présentation.

« Je n'oublierai assurément pas madame la maréchale de Noailles. H n'y a jamais eu de (èmme plus habile, d'amie plus essentielle, d'âme plus noble ni plus active. On voulait lui faire un démérite de tout ce qu'elle avait fait |>our sa maison ; mais que ne racontait-on tout ce qu'elle avait fait pour ses amis? Elle n'a manqué à aucun, et la disgrâce était un titre de plus pour en être secouru. On sait qu'elle fut le rehige de madame de Mailly, lorsqu'elle quitta la cour. J'avais l'honneur de dîner souvent avec elle tête à tête; elle repassait tout ce qu'elle avait vu, et quel monde ! Elle me racontait entre autres un dîner qu'elle avait fait à Madrid avec le cardinal de Fleury, depuis qu'il était devenu le maître. Le cardinal lui disait mille galanteries ; combien il l'avait suivie, ses assiduités, ses soins, qu'elle n'avait jamais voulu de lui, etc.. La maréchale l'interrompit en disant : « Mais aussi, qui est-ce qui pouvait denner* ?»

Reste la maréchale de Villars. Voici ce qu'en dit le président à la suite de la mention de sa mort, arrivée le jeudi 3 mars 1 763 :

« Sa vieillesse fîit honorable, elle tenait un grand état; sa maison fiil toujours remplie de la meilleure compagnie. C'était une attention qu'elle avait eue toute sa vie, et qui la garantit de la dégradation de ses galanteries. Elle avait aussi toujours bien vécu avec son mari, qu'elle faisait enrager par sa jalousie, mais qu'elle (Taignait, et pour lequel elle avait la

t Mémoires, p. 103.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. lxixi

)»lii8 (grande considération. Aussi participait-elle à l'éclat de la vie de ce (;rand ^[éneral. Mais telles sont nos mœurs, que pourvu qu'une ièmmc vive bien avec son nian, tout est sauvé. La maréchale de Villai's était d*une figure admirable, g^rande, de bon, air, et le ton que Ton prenait a la cour, et que l'on reconnaît aujourd'hui dans celles qui en ont été. Elle était de mes amies , j'y vivais beaucoup ; cette maison manquera dans la société. C'était le i*alliement de bien des personnes qui ne se voyaient que là, par l'immensité des sociétés pai^culières qui partagent la ville. 11 ne reste qu'un fils marié à mademoiselle de Noailles. Ils ont eu une fille qui s'est faite religieuse. Sa mère en a été bien soulagée. C'a été le cas de la duchesse de Longuevillc, qui se consola de la mort de son fils '. »

Nous voici parvenus à la moitié de notre tâche , c*est-à-dire à la maturité féconde, à Tautoinne solennel de cette vie légère dont Téclat tout profane aura , en finissant dans l'admiration et la considération, les splendeurs tranquilles d'une belle journée, dorée par le soleil couchant. Nous voici parvenus à 1750. Madame du Defland a passé la cinquantaine, et désormais notre biographie, se conformant aux événements, aura la gravité mélancolique du voyageur qui, parvenu au faite , redescend lentement la colline , entend son pas réjiouner dans la solitude, et voit son ombre, si nette au midi, s'efFacer dans le crépuscule.

Ce sont les derniers voyages à Sceaux qui forment la transition entre la première moitié de la vie de madame du DefFand et la sei'onde. C'est au milieu de cette société bruyante et sans lien , de cette foule dont la duchesse du Maine faisait « son particulier » , que madame du Deffand prit le goût de la tranquillité , de Findépendance, le besoin d'un foyer fixe et d'une vie assise. Cependant riiabitude, les caresses de la duchesse du Maine, qui avait Thorreur de la solitude, Tamilié de madame de Staal firent, pendant quelque temps encore, violence à ces désirs secrets, à ces impatiences, et ce n\\sl que lorsque la mort successive , presque coïncidente , de son mari , de madame de SUal et de la duchesse du 3Iaine, aura rompu tous ces liens d'intimité et d'hospitalité , que madame du Defland sera enfin à elle et chez elle.

En attendant, en préparant peut-être cette émancipation dont le désir se sacrifiait encore à Tambition d'avoir un salon , de former un centre à son tour , et par conséquent à la nécessité de se

* Mémoires y p. 41 2.

Lxsul MADAME DU DEFFAKD.

tenir prête à recueillir les fii^ti£i, à l'heure du sauve qui peut funèbre, madame du Defland consacre encore , de 1 747 à 1 752 , une partie de son temps et de son esprit à Sceaux et à sa châtelaine. Sa correspondanee avec madam^e de Staol édairc ses derniers séjours de vives lumières , et c'est surtout d'après elle que nous voulons esquisser ce tableau accessoire mais nécessaire des relulioiis de madame du Defland avec Sceaux , dans sa seconde période et à son déclin, et avec madame du Châtelet et Voltaire, qui étaient, en celte année 17-47, les hôtes. d'Anet, et y représeutaieut une pièce qui ne valait pas , à coup sûr , la comédie que les ridicules et les bizarreries de ce couple excentrique donnent à cette mordante observatrice, madame de Staal.

Les relations de madame da DefFand avec Voltaire, qui, de l'aveu de cette dernière, remontent à Tannée 1720 et peut-être même plus haut , durent avoir Sceaux pour occasion et pour premier théâtre sinon de leur naissance , au moins de leur développement. Mille occasions de rencontre avaient pu d'ailleurs réunir celui qui , toute réserve faite, est encore le grand homme du dix-huitième siècle, et celle qui parmi ses admiratrices , et il en compte beaucoup, mérite la place d'honneur. La cour du Régent et sa facile promiscuité, souriante aux hommes de peu dé scrupule et de beaucoup d'esprit; le salon des favorites, dont Tintriçant et souple Voltiire ne quitte pas l'avenue ; le cercle des Brancas , des Sully, des d'Argenson , des Tenciu , de madame de Benaières , de madame de Villars , dont il est l'habitué et l'hôte prodigue et fugace, purent fournir à ces deux natures que l'esprit attirait l'une vers l'autre, bien des points de convergence, bien d'attractifs rendez-vous. Mais c'est à Sceaux surtout que dut se nouer ce commerce oral et épistolaire que la mort seule pourra rompre.

Il est intéressant de prendre à ses commencements modestes et galants cette correspondance de Voltiire et de madame du DefFand, purement mondaine d'abord , courte , douce et claire comme un ruisseau, qui bientôt s'épanchera comme un fleuve d'idées, roulant dans ses lettres pressées comme des flots toutes les nouvelles du temps et tous les problèmes de tous les temps.

La première lettre où nous trouvons le nom de madame du Defland est adressée à la présidente de Bemières, un peu la maitresse, beaucoup Tamie de Voltaire. Elle est du 20 auguste 1725. Nous l'avons déjà citée eu partie , mais nous en donnons ici la fin , pour laisser à notre étude sa progression et son hannonie.

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