I.I1IVIII MADAME DU DEFFAISD
Le 6 juillet 1745, c'est le président Hénaiilt qui disparaît sous une avalanche de fleurs épistola ires. Cette caressante épitrc du félin Voltaire finit ainsi :
« Je retourne à Champs dans Tinstant. J*y vais retrouver niad<iiiie du Dcflhnd et disputer même avec elle à qui vous aime le plus. Mais savezvous avec quelle impatience vous êtes attendu? Vous êtes aimé comme Louis XV. Va le, vive, vcni, »
Le 10 septembre enfin, Voltaire, qui le 4 avait écrit à rabl>é de Voisenon, qu'il appelle sans façon « mon cher abbé Greluchon »> , et auquel il envoie sans façon également ses respects pour madame (le Voisenon (c'est-iWlire madame Favart) , — une relation {gaillarde et comique des doubles couches qui avaient fait madame du Châtelet mère d'une petite fille et lui père de Catilina, — Voltaire, les yeux noyés de larmes, apprenait à madame du Deffandlamort subite de madame du Châtelet.
10 septembre 1749.
K Je viens de voir mounr, madame , une auiio de \nn(jt ans * , qui vous aimait véritableuicut, et qui me parlait, deux jours avant cette mort funeste, du plaisir qu'elle aurait de vous voir à Paris à sou premier voyage. J'avais prié M. le président Hénault de vous instruire d'un accouchement qui avait paru si sin(]^ulicr et si heureux : il y avait tui g^rand article pour vous dans ma lettre; madame du Châtelet m'avait recommandé de vous écrire, et j'avais cru remplir mou devoir eu écrivant à M. le président Hénault. Cette malheureuse petite fille dont elle était accouchée, et qui a causé sa nioii, ne m'intéressait pas assez. Hélas! madame, nous avions tourné cet événement en plaisanterie; et c'est sur ce malheureux ton (juc j'avais écrit par son ordre à ses amis. Si quehpic chose pouvait au{jmenter l'état horrible on je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite enij>oisonne le reste de ma vie misérable. Je ne vous ni point écrit pour ses couches, et je vous annonce sa nioi-t. C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis. On m'entraîne à Cirey avec M. du Châtelet. De là je reviens à Paris sans savoir ce que je deviendrai, et espérant bientôt la rejoindre. Souffi'cz qu'en arrivant j'aie la douloureuse consolation de vous parler d'elle, et de pleurera vos pieds une femme qui, avec ses faiblesses, avait une âme respectable. »
Mais c'est le moment de clore notre revue rétrospective des relations de Voltaire avec madame du DeflFand. Un peu ralenties par son voyage et ses mésaventures de Prusse , c*ette correspondance si intéressante reprendra bientôt son cours périodique pour ne plus s'arrêter. Et ce sera un curieux spectacle que cette partie d'esprit jouée par des partenaires pour lesquels l'escrime épistolaire n'a pas
1 Madame lu marquise du Châtelet.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTUES. lxxxix
de secrets. Nous y verrons Voltaire, toujours souple, insinuant, envelopper son auiie, devenue maîtresse du salon dominateur de Paris et Thôtesse respectée de toute l'Europe illustre, des cajoleries les plus captieuses et les plus intéressées , et faire patte de velouw aux coups de çriffe qui échappent parfois à Tirast^ible et sardonique douairière, du fond de son sceptique tonneau. De son côté, madame du Deffand, justement fiùre d'un commerce qui pique Kl curiosité en flattant son amour-propre, panse avec un art tout féminin les é(;ratiçnures qu'elle a faites, et devient pour Voltaire penlu dans la solitude bruyante de Femey , et qui s'y ennuie parfois à la façon de Charles-Quint au monastère de Saint-Just, l'écho spirituel de sa gloire et de son influence. Voltaire se dédommage (rnillem-s avec le bilieux d'Alembert de sa contrainte vis-à-vis d'iuK» femme qu'il n'est pas prudent de contredire ou de froisser, et il pardonne, en ét*hançe de l'admiration qu'elle conserve pour lui , le peu de cas que madame du Deffand fait de ce qu'elle appelle fa sa livrée n. Celle-ci à son tour sacrifie avec un malin plaisir, quand elle en trouve l'occasion , son trop fécond et trop politique correspondant aux susceptibilités nationales de Walpole , aux mécontentements de Chanteloup et aux rancunes d'un goût difficile vi qui n'est pas toujours satisfait. Rien de plus amusant que cette palinodie mutuelle, que cette trahison réciproque, dont l'innocente perfidie n'enlève rien d'ailleurs de part et d^autre à l'estime fondamentale, et par laquelle, au gré de leur passion ou de leur intérêt, deux esprits également satiriques se dédommagent de la monotonie complimenteuse d'une correspondance où Voltaire passe M vie à se dire aveugle, pour faire sa cour à madame du Deffand qui l'est devenue, et où celle-ci passe son temps à l'appeler sans \v désirer, et à l'aduler tout en l'appréciant à son juste prix, et en séparant, dans son cruvre si mêlée et parfois si hâtive, le bon grain «If l'ivraie avec une inexorable clairvovance. C'est la sérénade de DonJuan^ dont des rires goguenards accompagnent à l'orchestre la mensongère fadeur.
Nous ne nous occuperons plus de Voltaire, maintenant soigneusement mis à son plan et à son rang, dans les relations de madame du Deffand. l\Iais nous ne saurions laisser passer sans en dire quelques mots la fennne savante, spirituelle, galante, qui fut pendant vingt-cinq ans la compagne despotique et adorée de la vie du grand homme, madame du Châtelet.
»c MADAME DU DEFFAND.
Ce fut la seconde ennemie intime de madame du DefFand, qui enjjuise d'oraison funèbre, lui a consacré un Por^ai7 d'une justesse implacable et d'une cruelle malig^^itc, digne pendant de ce peu charitable chef-d'œuvre , le portrait de madame de Chaulnes. Mar <lanie du Cliâtelet était à la fois trop pédante et trop frivole , trop positive et trop enthousiaste , elle avait trop de tempérament et de roman pour plaire à madame du DefËmd , nature aiguë que le moindre excès irrite et que le moindre ridicule agace. Elle avait , pour dire un mot de cette géométrie qui tint dans sa vie presque autant de place que l'amour, trop d'angles pour s'accorder avec un esprit et un caractère également anguleux. Leur rencontre produisait l'effet du choc de deux scies. Il en jaillissait des grincements et des étincelles. Madame du Defïand et madame du Chàtelet, trop antipatliiques pour se lier, trop habiles pour rompre, se détestaient donc cordialement et vécurent toujours sur ce pied à la fois caressant et menaçant d'une sourde et gracieuse 4iostilité, d'une paix armée. Madame du Defland devait l'enfreindre la première par ce Portrait venimeux qu'elle se garda bien d'avouer. Madame du Chàtelet, aidée par Voltaire, eût pu lui riposter avec les mêmes armes. La mort l'en empêcha, mais on peut dire, sans la calomnier, que l'intention ne lui en manqua pas; quoiqu'elle soit morte , selon Voltaire , au moment où elle se félicitait de voir bientôt à Paris celle à qui elle envoyait, comme une sorte de défi, la nouvelle d'un accouchement inespéré.
Quoi qu'il en soit, il est curieux d'étudier un moment cette singulière liaison de deux rivales d'esprit s'embrassant pour s'étouffer, et se décliirant tout bas, tout en se complimentant tout haut.
Madame du Deffand, dans sa Correspondance , en parle avec ces tournures si gracieusement insolentes, familières aux haines féminines. Elle ne l'appelle jamais que la du Chàtelet; si elle la plaint des algarades de Voltaire, c'est avec des soupirs moqueurs • qui ressemblent à des rires étouffés. « La du Chàtelet doit être » dans une Ik^IIc inquiétude*. » u La du Chàtelet devrait bien (ifiire ') mettre dans le bail des maisons qu'elle loue la clause des folies yy de Voltaire * . w Tout la crispe dans la belle Emilie , même les
« P. 64 de notre t. Je»".
^ C'est le président qui dit cela (p. 59), mais parce que vivant dans Finti-
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTUES. xci
torts les plus innooenls, comme d'arriver trop tard au spectacle.
- Madame du Ch&telei, écrit le prësidenft HënauH le'tt juillet, était •iiier à la Comédie avec madame de Laxembourg. Il ne £iut pas trouver oiaiivait qu'elle arrive tard ordinairement, puisqu'elle manqua hier les deoz tiers du premier acte '. •
Nous croyons avoir peint au vrai les sentiments de madame du Deffiind pour madame du Châtelet et le caractère de leur amitié. n ne nous est donc pas possible d'ajouter grande foi au récit scahreux que nous trouvons dans une publication faite d'après un manoscrit dont nous n'avons aucune raison de contester l'authenticité. Ce manuscrit contient les souvenirs personnels d'un valet de cbambre, secrétaire de Voltaire, qui avait appartenu, en qualité de maitre d'hôtel, à madame du Châtelet. Remarquons d'abord que nous avons affaire à un valet de chambre, ce qui constitue un historien très-inférieur, quoi qu'on en dise, et à tm valet de diambre congédié ou ayant pris son congé (c à la suite d'une injustice criante de madame du Châtelet n , dont le souvenir a pu parfaitement dégénérer en rancune. Enfin son récit est plus malin par ce qu'il suppose et voudrait qu'on crût que par ce qu'il "dit. En somme il s'agît d'une partie entre fenmies , d'un pique^iique au cabaret de la Maison rouge à Chailiot.
• Ce» daiiios, dit le nairatour, qui pl.ice la scène vers IT-VT, étaient iiic^tdamcs la marquise du Châtelet, la marquise de Meuse, la duchesse <le Boufflers, madame du Deflfand, madame de Graffî^y ot madame de Il Popelinièrc. Elles avaient passe une partie de la. Mirée à la promenade au bois de Boulogne; en arrivant au rendez- vous, comme il Élisait trèschaud, elles se déshabillèrent à leur aise et très à la lé(j^ère. Elles voulaient sans doute éprouver l'effet que ])roduiraient leurs charmes sur leurs \wemicrs laquais '. i>
Ici j'arrête court le narrateur, et je lui dis : Vous êtes laquais, monsieur Josse, et par votre première anecdote vous nous avez appris que pour les grandes dames du tempà un laquais n'était pas un homme. Si madame du Châtelet a pu vous faire remplir d'eau sa baignoire sans daigner en troubler la transparence, si elle a sans fiiçon changé de chemise devant vous, elle a bien pu en juillet, après une promenade au bois de Boulogne , se déboutonner un
mité de nradame du Dpffind et au fait de toates ses habitudes, il dit mactiioaiemeat ce qu'elle aurait dit.
' Voir notre t. I"", p. 46.
^ Voltaire et madame du Châtelet y révélations d^un serviteur attache' à leurs persotuies. Dcntu, 1863, p. 10, 20.
Xim MADAME DU DEFFAND.
peu. Votre récit ne prouve pas autre chose; car les insinuations çailiardes de la fin sont sans preuve, et par suite ralomnicuses.
^^ous ajouterons quVn 1747 madame du DefFaud avait au moins cinquante ans , et que si à cet àçe on peut encore aimer la g;aieté et l'esprit, on doit être fort revenu de la Iwçatelle. Madame du Deflfand avoue elle-niènie en être revenue vers Tciçe de quarante ans.
Elle écrivait à Walpole, le 8 février 1778 :
« Mais vous avez raison de vous étonner qu'à mon âge mon n âme ne vieillisse point ; elle a les mêmes besoins qu'elle avait n à (cinquante ans , et même à quarante ; elle était dès loi-s trèsn dégagée de ces sortes d'impressions des sens dont M. deCrébillon » a été un si vilain peintre. » Une autre raison ({ui nous semble décisive, c'est qu'en admettant que madame du DefFand fut demeurée vicieuse au point de se donner en spectacle à des laquais , elle n'eût pas consenti à rendre madame du Chàtelet complice et témoin de son avilissement. Ces deux dames ne s'aimaient pas assez et se craignaient trop pour se déshonorer ensemble.
Par tous ces motife, la prétendue orgie de Cliaillot, sauf dans ses détails innocents, nous parait devoir être jetée au tas d'ordures où l'historien peut fouiller, mais où le pamphlétaire seul remplit sa hotte.
Nous renvovons maintenant le lecteur , suffisamment édifié sur ce que durent être les rapports de madame du Chàtelet et de madame du Deffaud , à ce fameux portrait d'une veiTc et d'une malice vraiment diaboliques , dont le texte est tronqué dans toutes les éditions des Lettres, et dont nous donnons i\ V Appendice la véritable version collationnée soigneusement d'après Grimm et Boisjourdain. Il fera bien aussi de relire, car on trouve toujours ime saveur nouvelle à ces piquants commérages , cette Correspondance d'Anet où madame de Staal , une ob8er>'atri(^ et ime médisante de la même famille mtellertuelle que madame du Deffand , égoïste, ennuyée, raffinée comme elle , ne vivait plus que par esprit de curiosité, et ne riait guère que par esprit de vengeance. Il faut voir comme elle accommode le couple héroïcocomique et tragico-galant qui débarque à Anet avec le Comte de Boursotiffle et les Eléments de Isewton dans son bagage. H faut voir comme elle met en scène le pauvre Voltaire, tour à tour épris et
impatient d'une fantasque tyrannie, tour à tour portant au ciel son Emilie ou l'envoyant au diable, et celle-ci accaparant toutes lc*8 tables de la maison , passant tous les jours , de peur de les perdi'e ,
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcui
la revue de ses Principes , fantasque sur la scène , hargneuse au jeu, et plus fix)i&sée dans son exactitude que dans sa mignardise par tes plis de ses matelas , se plaignant de leur irrégularité plus encore que de leur dureté. À voir si fidèlement et si heureusement traduite la haine de madame du Deffand pour cette célèbre et bizarre personne, à voir si implacablement saisies les moindres occasions de ridicule , on sent que non-seulement madame de Staal partageait ses nerveuses et jalouses rancunes , mais encore se faisait un mérite à ses yeux de les exagérer, et pour ainsi dire, la vengeait jusqu'à la satiété, et l'enivrait de malice.
C'est par cette admirable correspondance de madame de Staal , naturelle comme une conversation, animée comme une comédie, qui, au dire de madame de Rémusat , dédommagea les lecteurs de i 809 de leur inutile attente de ces lettres de madame du Defiand qui parait à peine sur la scène , occupée par ses amis et ses doublures, et y brille surtout par son absence ; c'est par cette correspondance que nous nous faisons une idée définitive de ce commerce orageux, susceptible, jaloux et cependant charmant, qu'on maudissait tous les jours et qu'on ne pouvait quitter, de cette aimable enfin et insupportable tyrannie de madame du DefiBmd. Par son art coquet de se faire prier , par sa souplesse à se dérober à dos invitations qu'elle désire , par les apparentes infidélités dont elle ranime et irrite le coût de la duchesse du Maine pour elle , par les impérieuses avances faites d'un côté, les conditions égoïstes faites de Tautre, on sent que madame du Defiand et madame du Maine ne peuvent pas se passer l'une de l'autre, tout en désirant s'en passer. On sent que madame du Defïand , de plus en plus ennuyée , de plus on plus pxigeîinte, ne reste que pour recueillir Théiitage qu'elle a si longtemps préparé , et qui réalisera la seule ambition à laquelle elle se rattache encore pour donner de l'intérêt à sa vie , celle de la domination dans la liberté, celle d'un salon qu'elle gouvernera, après avoir si longtemps régné dans celui des autres. On y prend aussi de la vivacité d'esprit, de la finesse d'observation, de l'art inné de style, qui sont les qualités de madame de Staal, une idée plus haute que celle qu'en donnent ses autres lettres et même ses Mémoires, On comprend aisément qu'ime personne si clairvoyante et si difficile n'ait pu être ni trompée ni heureuse, ni aimée ni aimable, en dépit des feux un peu fictifs des Dacier et des Chaulieu. On voit nette-
xciT MADAME DU DEFFAND.
ment le défout secret , la plaie profonde de ces âmes sans cliaieur et sans foi, ^nfprenées par une expérience précoce. On admire trop, en la lisant, l'esprit de madame de Staal, pour estimer son caractère ; et il fout le dire , c'est aussi l'impression que laissent plus d'une fois les lettres de madame du Defland , et le c^âtimeiH. de ce talent, pareil à un beau fruit dont le doute, comme un ver, a TOBçé et aigri la saveur.
Nous trouvons d'abord , à la date du 7 juin (17i7 ?) une lettre de madame la duchesse du Mîaine , contenant une sorte de mise en demeure, à^iUimaium bienveillant, adressé h madame du Dief» fond , coupable de retarder sa visite à Sceaux et de s'oublier dans^ la Capoue de l'hospitalité de la durhesse de I^uynes.
a Je coinprcuds que madame de Luynes trouve votre compagnie assez agréable pour avoir désire* de vous gartler phi» lonf[temp6 auprès dVUe ; mais je me flatte (|uc vous n'avez pas oublié la parole que vobsm'aviez donnée de n'être que huk jours à votre v^iyage, et que les deux que vous n'avez pu rcfiiser à madame de Luyucs ue seront suivis diaucuii autre délai. Je suis fort aise qu'elle se souvienne de moi ; mais, à vousdire le vrai, une amitié métaphysicpie n'est pas d'usage en ce monde-cî> et doit être réservée pour les purs esprits * . »
De son côté , madame de Staal pixSvient madame du Defiand que ses excuses u et ses galanteries coïncidant fâcheusement avec un accès de frayeur du tonnerre , dont la. duchesse du Maine daigne avoir peur , n'ont pas été bien reçues ' » . Madame de Staal ajoute a qu'elle aime passionnément n les lettres de madame du Deffandi et comme sans doute la duchesse partage ce goût, elle l'engage, à lui écrire.
Dans la correspondance fort active qui suit cette déclaration , et par laquelle madame de Staal cherche à tromper la déception de l'absence de sa digne amie , il est question pour la première fois de l'installation de madame du Deffand à Saint-Joseph.
« Je suis transportée cfe joie que vous vous soyez réconciliée avec votre appartement de Saint-Joseph. Je ne craignais rien tant que votre déplaisance dans un lieu que vou» n'auriez pu aisément abandonner. Il est fâcheux <{u'il vous en coûte tant, mais rien n'est si nécessaire, surtout quand on est beaucoup chez soi, qne d'y être commodément et agréablement. »
C'est la première fois qu'il est question de cette nouvelle instaliar tion. C'est donc en 1 7 47 que madame du Deffand , fidèle à l'usage du
• Voir notre t. !«% p. 8Î.
^ Ibid.^ p. 83.
SA VIE, SON SALGBi^ SES AMIS, SES LETTRES. xcv
temps, qui ouTnôt à des Teirres de qutliié (parfois yeuves du TÎTant de leur mari), Tasile de la partie pro&oe de certains couvents, où; une femme habile et répandue pouvait, à peu Je frais , jouir à sou gré des agréments de la retraite ou de ceux de la société , que madame du De£EuMl , disons-nous , s'établit au couvent de Saint* Joceph. C'était ub refuge déjà connu par le choix d'autres hôtes célèbres. Madame de Montespan , fondatrice et protectrice decette pieuse maison , venait de temps en temps , sous le règne précédent , essayer d'y oublier Louis XIV et d'y songer à Dieu. C'est encore là que le Prétendant, fe dernier des Stuarts, était venu abriter pendant trois ans sa vie aventureuse et romanesque. U y avait toule une légende sur ce séjour, aux souvenirs encore vivants, d'un prince proscrit , enfermé le matin chez madame de Vassé , prenant à midi, auditeur secret, spectateur invisible, part, dans la ruelle de mademoiselle Ferrand , aux conversations d'un réduit à la mode , dont les nouvelles , les bons mots , instruisaient et amusaient sa réchision, et qui le soir allait oublier dans les bras de la spirituelle et de la généreuse princesse de Tabnont , autre locataire de Saint-Joaeph , courtisane du malheur^ le trône et L'exil.
Le couvent de SaintrJoseph , rue Saint-Dominique , est aujourd'hui rhôtel du ministère de la guerre. Madame du Deffand logeait dans la partie gauche du bâtiment, voisine de l'hôtel de Brienne, actuellement Hiôtel du ministre, et elle y donnait déjà, aux lueurs d'un foyer dont la cheminée portait encore l'écusson accolé des NorteDiart et des Montespan , des soupers du lundi bientôt fort recherchés, et dont le bruîl, plus que l'odeur, allait attirer la visite de la future madame de GenKs , autre habitante du couvent , où elle occupait, sous le nom de comtesse de Lancy, avec sa mère, un appartement dans Tintérieur, qu'elle ne devait quitter que pour le Palais-Royal. ^
Madame du DefFand , en 1747 , fit connaissance de la duchesse de Modène, la spirituelle, bizarre et galante fille du Régent, et cette nouvelle conquête de sa grâce et de son esprit lui attira les premiers ombrages de l'altière duchesse du Maine, qui ne soufirait pas volontiers de partage. Ce nuage amassé sur les relations de madame du DeflFand avec Sceaux aurait pu devenir une tempête , sans Tart que madame du Deffand mit toujours à conjurer un éclat, et sans la mort, qui devait bientôt la débarrasser de la servitude (le l'habitude et de la reconnaissance.
On sent à tout moment, dans cette correspondance de madame de Staal et de madame du Deffand, la trace de ce commun ennui
xcvf MADAME DU DEFFAMD.
qui les poussait l*une et Tautre aux analyses les plus subtiles et à une sorte de débauche de spéculation.
tt Je vous fais pourtant g^ràcc de ina uiétaphysiquc. Pour repondre sur cet article , il faudrait (jue je susse plus nettement ce que vous entendez par : nature, et par : démontrer. Ce qui sert de principe et de règle de conduite n'est pas au rang; des choses démontrées , à ce qu'il me semble, et n'en est pas moins d'usagée*. »
I^a politique même n*est pas un champ réservé pour ces activités intellectuelles dont l'inquiétude dévore tout.
« Ce que vous me dites de l'état monarchique et républicain est excellent, et me donnerait matière de jaser; mais il faut que je sois en bas, et me voilà en haut*.
N Que j'aurai de joie de vous revoir, ma reine ! que de choses nous aurons à nous dire ! Je ne vois encore rien sur la forme du ^gouvernement ; mais je pense, comme vous, que le pire des états est l'état populaire '. •
De toutes ces réflexions, observations, spéculations, se délace une philosophie pratique dont les axiomes deviendront la règle de Conduite de madame du Deffand et le secret de son futur empire. A ce titre ils méritent d'être cités. On pourra voir (juelle sa{>;esse peut sortir d'un excès d'expérience.
•« Vous avez trouvé le vrai secret pour conserver ses amis : passer tout et ne rien prétendre. Toute belle et bonne qu'est votre philosophie, si en vous détachant des autres vous n'en tenez que plus iriiiement à vous, vous n'y (^ag^nez n'en. Pour être bien en repos, il fiut ne se soucier guère ni de soi ni des autres; je crois que cela n'est pas tout à fait impossible, et dans le train où vous y êtes, peut-être y arrivcrez-vous *.
• Je ne me suis point ennuyée ici; ce sont les intervalles de ])laisir qui font l'ennui; dès qu'on y est accoutumé, on ne le sont plus. Vous le prouvez. Cet exemple est bien fbii de votre part; car c'était en cflPet votre poison. Si j'ai bien dit sm* Textonsion des {jrands, vous avez encore mieux répondu. Entassons-nous, replions-nous sur nous-mêmes, vous n'y perdrez rien du côté de l'esprit; en lui donnant moins de ciinmp, il n'en a que plus de force; le feu et les {jràcos du vôtre ne l'abandonneront jamais. Ce que vous dites sur les g^ens vii>$, abondants, pétulants, est exquis, et votre lettre est channante ^.
« Moquons-nous des autres, et qu'ils se moquent de nous. C'est bien fait de toutes parts ^. •
» Voir notre t. I», p. 9î.
a ïbid., p. 109.
3 Jbid., p. 110.
« Jbid,, p. 100.
^ ibid.j p. 92.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcrii
Il est dans cette correspondance souvent question , avons-nous dit, de rappartement de Saint-Joseph :
• Je suis ranc que vous soyez, plus tranquille pour votre appartement; je voudrais bien plus encore que vous le fussiez sur votre santd * . »
• Je suis fichée des embarras que vous donne votre logement; je ne sais pourtant pas s'il ne vaut pas mieux s'impatienter quelquefois que de n*avoir aucun sentiuient. Vous n'aurez votre tapissier que lorsque nous serons arrivés *... •
EnBn , ii y est aussi souvent question du président Ilénault , qui trouve toutes sortes de jolies excuses pour se dispenser de conduire à Sceaux madame du Defland , obligée de se rejeter sur la compbisauce de M. de Lassay , qu'amèneront forcément les couches de madame de la Guiche' . On y sent le déclin, de plus en plus tiède, de cette dernière passion qui n*a jamais été bien chaude, qui Ta même été si peu que madame du Defïand , quand elle passera la revue de ses faiblesses , ne lui fera pas Thonneur de s'en repentir.
Nous arrivons enfin à 1 750 , date de Tentière émancipation de madame du DefEand, date de la première période, du premier épanouissement du salon de Saint-Joseph et de son influence.
Le24JMin 1750, à quatre heures du matin, mourut à Paris M. du Deflfiand, àçé de soixante-deux ans. Il avait fort peu vécu avec 8a femme, dont il avait en vain essayé de faire la conquête, et dont il avait été séparé par justice. Elle n'avait pas eu la force de le haïr et s'était arrêtée, pour lui, à TindifiFérence. Aussi ne fit-elle aucune difficulté d'obéir à la suprême convenance qui les rapprodia un moment avant de se quitter pour jamais. Elle alla le voir à son lit de mort, lui pardonnant plus volontiers, sans doute, de n'avoir pu l'aimer, que lui-même de n'avoir pu lui plaiiH5 *.
Ses repiises , d'après son contrat de mariage , ne dépassaient pas cent mille francs *. Cette dot , aufjmentée de quatre mille livres de rente, h'(;s de sa çrand'mère, de ses six mille livi'es sur la Ville, petits profits de ses relations avec madame d'Averne, lui constituaient
* Voir noire t. I*'', p. 94.
* Rid./p. 95, 97, 101, 104.
* Ce*t de lui sans doute qu'elle disait : « Qu'il était aux petits soins pour dépUirt». 1»
^ Préface de Tédition de 1812.
icviii MADAME DU DEFFAND.
un revenu qui , habilement ménagé , lui assurait une aisance indépendante. Nous ne savons ce que la moi*t de son mari ajoutait à cette fortune , qui , dans les derniers temps , selon le président Hénault , s'élevait à environ ving[t mille livres de rente. I^ calcul est au-dessous de la vérité, car plus tard , dans une lettre à Walpole , écrite, il est vrai, pour repousser de généreuses offres de wrx'ice, madame du Deffand évalue son revenu à trente-trois mille livre». Il est vrai qu'elle en avait converti une partie en viager, ce qui pouvait l'augmenter. Quoi qu'il en soit , il ne s'était accru ostensiblement, depuis 17G3, que de sa pension de la Reine, soit six mille livres.
Ces i^echerches ont leur importance pour un biographe jaloux de réunir tous les éléments d'une situation matérielle, toujours si influente sur l'état moral. Nous ne les avons pas évitées, sans vouloir en tirer d'autre conséquence pour le moment que celle-tîi : à savoir, qu'en 1 750, madame du Deffand, libre de tout lien conjugal , ouvre définitivement ce salon modeste et recherché.
u La médiocrité de sa fortune ne rendit pas sa maison solitaire. Bientôt, dit le président, il s'y rassembla la nicillenrc conipaf^nie et la plus brillante, et tout s'y assujettissait à elle. Son cœur noble, <lroit et généreux, s'occupait sans cesse d'être utile et eu imaginait les moyens. Combien de personnes, et de personnes considérables, pourraient le dire ' ! >
Madame du Deffand se faisait maîtresse de maison dans les meilleures conditions, non-seulement matérielles , mais physiques et morales , pour réussir.
Son mari était mort. Madame de Staal, un jour après lui, (25 juin 1750), quittait cette terre où elle s'était tant ennuyée, pour aller s'ennuyer au ciel, si le ciel peut être fait pour une personne si spirituelle et si difficile à amuser. Le président Ilénault allait en août 1753, grâce au crédit de madame de Lu>iies et à la faveur de la Reine, avoir pour rien la charge de surintendant de sa maison, que M. Bernard de Coubert avait achetée cent mille écus, et il allait se concentrer tout entier dans ces devoirs et ces plaisirs de courtisan si commodes à sa nature. Le petit salon de Marie Leczinska , ses conversations intimes et familières, son cavagnol , les petits vers , allaient absorber les loisirs de cet homme si occupé d'être aimable. Grâce à cette désertion , à cette infidélité à l'amiable, le groupe réuni chez madame du Deffand échappait à la gêne et à l'ennui d'une influence prépondérante ; le paresseux
l Mémoires du président Ilénault.
SA VIK, StIX SALOX, .SES AMIS, SES I.ETTIX-. i:::
i^iciiricii Korniont. ijni s'obstinaîl de phis «i jilus dan;. un- -,.irianli- iiidiffi-niHX ; !<■ ft-oid ft distrait Pont-df-Vt-yk. nltii-ï <' m Iriin de si- piiiiii|;cr mire le priiiro de Conti el in.idam»- du Ik^Tiuil n'i-I.iii>iil failli pour jwrtcv otnhmge à personne. La mort li- i; mr\iefMr dii Maine (SÎS janvier 17.Vt) allait dOniiuCT' le deruit:) ir^ ''lr.ii>(;<'retfi'nii<'r riiospilalilédeSeenux, dunt iiiadaiiK- 'lu L''4niui lie pouvait plus !iiip|>orler les cliai^e*, dans le-» deniit-i'- >uii«iniVn y assiiciaiil d'Aleinbert. RivF, on )e voit, iiiadmtir ci T(r;ihnil. de 1750 :i lî.'ïi. se trouva dunti Us iiiiilleui en •; mûr.i.uj p-iiir alxlifiuiT les i'i>[[iu'tteriea et les atnbilioiis de mm -.•■;.' . -■ .. ninleiiter d<' eetle dernière royauté, retraîle de» t"ii]iii— -ui».liiMiivs. la royauté de l'esprit. l'ueol>si'i-\nli<nifaileavi-> n ■ ..n -j..lui iH-u crue que li.'s mii'uVK du temps permet laii-ut :ii.i ^imi;.,];:- raiiiiliè. aclu-ve de nou-s fiwv sur létal lu.iriil .Iv ,uu:.m,- <j Ik-ftaud. toujours clieï elle fini dépeuilaut du pliVM'i... . - u... I;i iNuntiv jouissant à pi-oposdu Ineidail de cet é'^uildn- - j:-..- '\k3. ta fi-mtiie. de rintelligen(.-e et des sens.
• ie •■lia liTH-aiiie , lui écrit le comte de» .Vllenra, Iv 1; ati; rT-a. <|uc TOUR »iiv<'<t iluiKe <lc re viluin IcmpH critii|iie. 'Juvtiu nju. • w ^ pfjtii- iiiif lie u'rire plu» nssujcltic à eca diùle» niitici'*. • • a^' " .n^noiji: <'t »i viilii- ruinli! e»t déjà iiicillciire apiT» le» gji-iiiiijr ii.in, .- .^..«^ rou> ilc'vc* viiim (Intler (]ir'i'llc ne tnrIiHera lie j'iiu <ri jou-
Madame du Def&uu) , c|ui , ni3l(;ré \w e(ïi>rt> <(«► uou > ^.-•.•fc taiter si .«ouvent, Linlùt avec k- P. ItounoLuM. uw « «^ , P. I^enfant, pour devenir dévot*, n'avait pu « fMr»ru' «« ■ màs êtfp {journiande impunément, ce qui «Uu: u ■■ |. ^m dm u nature, et se livrer à et» aoupen iutd. «lie ^^ ^^ «toieiit une des ({uatre fins de l'homme » .
Souper au dix-huitième siècie, en tomfi^àt £mÊt^^».* ^ famé* d'esprit , c'était là la façon la plvi ■ ' ' de M retirer. On «{uittait le monde de iMtfIra Oa fondait unsalou au Uw d'aller à F^ifoï «»«i^mp«iw picr. C'étut U la sctde retnite, laHifclbiHipriJkMiri e ces pé<')terrMi-« trop (pfrihiA^Bip^M^ 4 vti A la {[niee priJ&uH- 1™ • r refuiiait. Matlanie dr
c MADAME DU DEFFAND.
fluent , à passer ie plus paiement possible l'inévitable pénitence d la vieillesse, assez cruelle ]pour qu'on en cherche d'autres, et à st sauver de l'ennui , pire que le remords pour une femme d'esprit. I/i Harpe nous a donné, par les propres paroles de madame di Defland, la formule toute commode de ces retraites profanes, s communes au dix-huitième siècle.
«C*e8t apparemnicnt pour aimer quelque cIiohc qu'elle avait voulu plusieurs fois être dévote'; mais elle n'avait pu eu venir à bout. La première fois qu'elle se jeta dans la réforme, elle écrivait, à propos de diffôrentes choses auxquelles elle allait renoncer : Pour ce qui est du roug^e et du président, je ne leur ferai pas Thonneur de les quitter. •
Avoir un président, c'est déjà une bonne fortune pour un salon, quand le président n'a plus retenu de ses anciens droits que celui d'avoir de l'esprit. Mais ce n'est là que le commencement de cette influence qui fait qu'on va boire du thé et disserter chez une vieille femme. Ce qui l'achève, ce qui la consacre, ce qui la consomme, c'est quand ce salon a établi ses relations avec l'Académie; quand de ce salon enfin il est sorti un académicien. L'académicien de madame du Defiand, ce fut d'Alembert, élu, malg^ré son mérite et malgré les efforts de la duchesse de Chaulnes , en 1754. A partii ^ de ce jour , le salon de madame du DefFand n'a plus besoin d'êtn démontré; il existe comme le soleil, et il attire comme lui tous les cens d'esprit avides de s'éclairer ou de se chauffer.
C'est le moment de compléter notre revue et d'achever nos présentations; car, depuis 1747, le salon de moire jaune, aux nœudi couleur de feu, a vu entrer et s'asseoir quelques habitués nouveaux : d'anciennes connaissances redevenues intimes comme le chevaliei d'Aydie, M., de Montesquieu; une rivale amie qui vient étudier les moyens de ne pas imiter madame du Defland, c'est-à-dire de ne pas se brouiller avec elle , et voir quelles sont les influences qu'elle peut se réserver sans usurpation, madame de BoufHers, devenue maréchale de Luxembourg];; la duchesse de Saint- Pierre; madame Dupré de Saint-Maur, le comte de Fleury, M. de Bulkeley, M. de Maupertuis , d'Alembert, Duché, l'abbé Siçorgpne,
1 La Harpe, que la TeiTeur rendit dévot , n'a pas compris pourquoi madame du DefFand ne le devint pas. Ce n'ext pas faute de pouvoir aimer, c'est faute de pouvoir croire. Ce n*e.st point manque de cœur, mais excès d'esprit. Chamfort a dit : « M. me disait que madame de C..., qui tâche d'être dévote, n'y })arviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire , il fallait, pour faire son salut, un fonds de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent. Et c*est ce fonds , ajoutait-il , qu'on appelle la grâce, m
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ci
Fahbé de Ganaye, et déjà les ambassadeurs d'esprit et les étrangers lie distinction , M. Saladin, M. SchefFer, lord Bath, M. de BemstorfF; enfin, le premier de celte série de prélats hommes d'esprit qui occupera dans ce salon éclectique, jaloux de toutes les illustrations et de toutes les influences , ce qu'on peut appeler le fauteuil des évoques, oii s'assoiront successivement les évoques de Mâcon, les archevêques de Sens , puis de Toulouse , les évcques de Mirepoix, de Saint-Omer et d'Arras.
Xoiis suivrons, pour ces nouveaux personnag;es introduits suc- (Tssivement dans l'intimité de madame du DefFand , et qui complètent, jusqu'en 1764, sa société de Saint-Joseph, l'ordre même «lans lequel nous les présente la Correspondance , ce qui nous permettra de faire coïncider avec le portrait des personnes le récit des événements dans lesquels ils ont leur rôle.
I^ premier qui s'offre à nous est le comte des AUeurs , ambasttdeur de France à Gonstantinople , qu'il ne faut pas confondre avec le chevalier. Nous les trouvons tous deux , dès 1 725 , figurant dans la Correspondance de Voltaire à des titres fort divers, le chevalier u toujours bien sain, bien dormant et bien....», comme écrit Voltaire à Thiériot , et fort assidu à cette époque au château de la Rivière-Bourdet, auprès de madame de Bemières, qui devait lepréféi*er au fi*êle et nerveux auteur de la Henriade, pour les mêmes rauf^es qui devaient constituer aux yeux de madame du Chàtelet la supériorité de Saint-Lambert. Pour le comte, ami de Fonnontet de Voltaire comme le chevalier, il est aussi sage et aussi studieux que son frère Test peu. Il aime la réflexion , les spéculations philowphiques l'attirent , et Bayle est le maître de prédilection de cet esprit distin(jué, dont le pyrrhonisme, le seul système qui s'accorde avtr l'esprit et tjui sache plaisanter et sourire, a fait la conquête*. Ijes lettres de M. des AUeurs sont fort curieuses et fort remarquables. Elles sont difpies de l'écrivain amateur à propos duquel Voltaire écrivait à Thiériot , le 1 3 novembre 1 738 :
• La li'ftre de M. des Allenrs est d*iin homme très-supérieur. S'il y avait à Paris bien des gens de cette trempe , il faudrait acheter vite le
• ■ Quand yoiw soiiporez avec le pliilosophe baylien, M. des Alleun* Taînc, écrit Voltaire à M. de Formoiit le li novembre 1738, et avec son frère le |ikiloiophc mondain , buvez à ma santé avec eux , je vous prie. •
cil MADAME DU DEFFAND.
palais Lambert... dès que j'aurai un cntr*actc (car je suis entouré de mes tragédies que je reiiuie), j'écrii'ai à Tàme de Bayle, laquelle demeure à Paris dans le corps de M. le comte des Alleurs, et qui y est très-bien logée. »
Mais le vrai brevet d immortalité pom* M. des Alleurs, c'est la longue lettre que lui adressa Voltaire, de Girey, le 26 novembre 1738 :
«Si vous n'aviez point si{>né, monsieur, la lettre in(jénieu80 et solide dont vous m'avez honoré, je vous aurais très-bien deviné. Je sais c|ae vous êtes le seul homme de votre espèce capable de faire un pareil honneur à la philosophie. J'ai reconnu cette âme de Bayle à (|ui le ciel, poui: sa récompense, a permis de loger dans votre corps. Il appaiiient à un génie cultivé conmic le vrttre d'être sceptique. Beaucoup (resj)rits légers et inappliqués décorent leur ignorance d'un air de pyrrhonisme ; mais vous ne doutez beaucoup (pie parce que vous pensez beaucoup. »
Le comte des Alleurs, qui pensait et doutait beaucoup, était prédestiné à la diplomatie, où en efFet il apporta des mérites et obtint des succès qui bonorùrent une carrière prématurément interrompue par la mort.
Nous lisons , à propos de cette mort , dans les Mémoires du due de Lnynes y sous la date du jeudi 10 janvier 1755*:
tt On apprit, il y a enviiT>n huit jours, la mort de M. des Alleurs; il est mort à Constantinople; il avait environ cin(piaiite-cin<| ans. On prétend que c'est une ambassade fort utile que celle <le Constantinople, et (pi'on peut, quand on y demeure plunieurs années, y gagner beaucoup, en ne prenant que ce qui est dû lé^ptimement. Cependant les afiaires de M. des Alleurs sont en très-mauvais état, et il doit quatre ou cinq cent mille livres. Il vivait très-honorablement et s'était fait aimer et estimer infiniment à cette cour, oii il est très-iinpoiiant d'avoir ini homme d'esprit et qui se conduise bien. Il ]>aratt qu'on le regi*ette beaucoup ici, et j'ai entendu dire à M. de Puisieux que pendant (|u'il avait l(*s aHfaii*es étran» gères, M. des Alleurs lui «ivait écrit, dans une circonstance très-délicate et embarrassante, et qu'ayant été obligé de pren<lre son paiii avant (pie d'avoir pu recevoir de réponse , il s'était trouvé avoir fait de luimême ce que M. de Puisieux lui mandait de faire. M. des Alleurs laisse trois enfants , deux filles au couvent à Paris , et im petit ganroii de trcMS ans, qui est à Constantinople. Il avait été ambassadeur du Hoi auprès du roi de Pologne, qu'il avait suivi à Varsovie; il y avait épousé la fille du prince Lnbomirski, (p-and poile-épée de la couronne (Je Pologne, que nous avons vu ici avec M. Biclinski, au mariage de madame la Dauphine. •
Nous n'extrayons des Lettres du comte des Alleurs (pie ce qui a trait à notre sujet, c'est-à-dire que ce qui peut nous aider à recon-
« T. XIV, p. 13.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cm
stituer la physionomie du salon et de la société de Saint-Joseph dans sa première phase, en 1748.
C'est d'Alembert qui, envoyant un de ses protégés à M. des AIleur«, Fa invité à entrer en communications épistolaires avec madame du Deifand. Aussi les honneurs des Lettres de l'ambassadeur sont pour lui.
• Mille compliincnts , je vous prie, à M. le président Hënaiilt, à Tindifférent et philosophe Formont, au pro(Ii(ricux et aimable d'Alembert; j'ai fiiit pour son ami, à sa considération d*abord, ensuite pour ses talents , tout ce qui a dépendu de moi. Si vous voyez le chevalier d'Aydie, &ite»-]ui mille amitiés de ma part. Ce juiys est fisût pour lui ; Tair est trè^-b(m à Tasthme : on y peut man(rcr, bouder et philosopher impunément*. »
M. des Alleurs félicite madame du DcfFand, comme nous Tavons TU, u d'être quitte de ce vilain temps critique. » Il lui reconnaît des qtialités d'ordre et de règle que nous ne lui connaissions pas, et que nous aimons à voir entrer pour quelque chose dans ses succès de maîtresse de maison.
■ Je nuis charmé que vous soyez contente de votre logement de Saint- Joseph. Je vous vois d*ici dans cetappaiiement, admirant la moire jaune et les nœuds couleur de feu. Je vous passe d'aimer la propriété : c'est la seule façon de jouir de quelque chose... Vous méritez, madame, d'avoir an bien, non-senlement par le bon usaçe que vous en foitcs, mais par l'ordre avec lequel vous le conduisez '. «
On voit poindre aussi dans ces lettres le perpétuel dissentiment qui rendait méfiants et réservés les meilleurs amis de Voltaire.
• Nous avons trop souvent parlé ensemble de Voltaire pour s'étendre là-iie8.sus. On peut admirer ses vers, on doit faire cas de son esprit; mais snit caractère dégoûtera toujuiu's de ses talents. En fait d'esprit, too» les hommes sont républicains, et Voltaire est tix>p dcspoti<jue '. «
Nous y trouvons aussi une juste et fine esquisse du portrait du chevtilier d'Avdie :
k Je vous serai très-obliçé de réitérer mes compliments au chevalier d'Aydie. Je suis charmé de pouvoir me flatter qu'il a de l'amitié pour moi. S'il a quelque tixniblc dans sa dig^cstion , je ne suis pa^ surfins qu'il ait un peu d'humeur ; il aimait de tro]> bonne foi à souper, |>our soutenir
• Voir notre t. I*"", p. 117.
civ MADAME DU DEFFAND.
cette privation avec patience. Son humeur m'a toujours paru plus supportable que celle des autres, et bien plus aimable que leur gaieté; d'ailleurs , ses bonnes qualités et la tournure de son esprit faisaient un composé très-sociable et très-aimable '. »
Enfin voici un premier croquis de M. de Bernstorff, ministre de Danemark ù Paris, qui nous fournit une transition naturelle pour passer à cet hôte assidu de Saint-Joseph, à celui qui inau[];urera ce groupe diplomatique, qui se renouvelle sans cesse et donne au salon de madame du DefFand la physionomie aristocratique , politique et européenne qui le distingue des autres centres rivaux, celui de madame GeoflFrin, par exemple, plus e^iclusivement littéraire.
« Si je ne vous ai point parlé de M. de RernstorfF, ce n'est pas que je ne l'aime infiniment et que je ne pense sur ses bonnes et aimables qualités tout comme vous, peut-être mr>me avec des additions; mais mon silence n'a été causé que par l'incertitude où j'étais si vous le voyiez souvent. Sa galanterie assez universelle , mais pleine de discrétion , son goût pour la société, ses connaissances, sa facilité, le feraient toujours recevoir agréablement dans les sou])crs élégants ; mais son petit estomac refusera bientôt le service. Il faut de la santé pour être homme à bonnes fortunes '. »
M. de BemstorfF, envoyé extraordinaire du roi de Danemark, qui devait fonder une sorte de dynastie de ministres habiles et de diplomates renommés, d^abord en Danemark puis en Prusse, occupait son poste en France depuis mai 1744, avec une distinction marquée. Dès le premier jour il s'étail attiré les suffrages, par la recherche pleine de délicatesse et de dignité avec laquelle il avait fait, à l'audience inaugurale du Roi, de la Reine et des princesses, exprimer à sa voix , en courtisan consommé , toutes les nuances du respect*. Il était Ilanovrien d'origine.
M Son grand-père avait des charges considérables chez l'électeur de Hanovre; son père succéda à ces charges, mais le roi d'Angleterre actuel les lui 6ta. Il avait deux garçons ; celui-ci est le cadet. L'afnë prit le parti de se retirer dans ses teiTCs, celui-ci alla chercher de l'occupation et se retira eu Danemark ; il a l'air jeune, et peut avoir quarante ou quarante-cinq ans; il sait la langue française beaucoup mieux que bien des Français ; il est protestant, fort régulier aux exercices de cette reUgion. C'est une espèce de philosophe, qui cependant se prête volontiers a la société ; il a fait des amis dans ce pays-ci et est capable de grand atta-
> Voir notre t. I*^»", p. 1Î3.
2 Ibid., p. 124.
3 Mémoires du duc de LuyneSy t. VI, p. 448.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cv
chement. Il est cxtréiiieiiicnt mesuré dans ses démarches, écoute beaucoup, parle peu, et toujours en bons termes et a propos. Il était à Francfort avant de venir ici ' . »
Ailleurs, le duc de Luynes le dit u homme d'esprit et d'une ain^able société* n ,
••'M. de BemstorfF fut rappelé par son souverain en mai 1750, et prit coiig;é du roi et de la cour , à cette époque , avec des regrets universellement partagés. Le roi, son maître, lui destinait la place de ministre des affaires étrangères'. M. de Bemstorff aurait préféré demeurer en France , pays qu'il connaissait et aimait mieux que le sien * .
M. de Bemstorff fut un de ses anciens amis que madame du Defland sacrifia à l'antipathie jalouse d'Horace Walpole. Elle en parle assez légèrement dans sa lettre du 23 août 1768; mais c'est jtans doute pour complaire à son correspondant, qui lui a, en quel- (|ue sorte, donné le ton par une opinion généralement ironique.
Le thème habitue], et, on le sent, favori des lettres de M. Bemstorff, est le regret qu'il éprouve d'avoir quitté Paris et Saint-Joseph. La place de premier ministre ne le console pas , et c'est un curieux ^spectacle et qui donne bien l'idée de ces voluptés d'esprit qu'on ne goûte qu'en 'France, que de voir ce personnage sincèrement désolé de ce qui eût mis le comble aux Vœux de tant d'autres, et déplorant son succès comme un malheur :
* Mon sort est décidé ; je reste ici. Je viens d*étre nommé ministi'c d'État. -
L'exilé ne songe (ju'à se dédoumiager par les nouvelles, les livres récents, par les lettres de madame du Deffand, qu'il implore à genoux, et par son jugement sur toutes choses, « pour guider et •» éclairer le sien » .
Madame du Deflfand devait lier un commerce encore plus intime avec un autre diplomate, le baron de Scheffer, envoyé de Suède depuis 174i, rappelé également dans son pays, en novembre 1751 , et qui ne se console pas davantage d'un retour qui lui semble un exil. La place de sénateur, au Jieu d'une faveur, lui «emble une disgrâce, et lui aussi il s'écrie comme madame de Sévigné : « Hélas! nous voilà donc dans les lettres. » C'est dans
* Mémoires du duc de Luynes^ p. 452.
« iftiV/., t. VII, p. 374. — Voir aussi t. X , p. 99. — T. XIV, p. 76. î Ihid,, t. X, p. 281, 290.
* /6/./., t. XI, p. 62.
cvi MADAME DU DEFFAND.
ces témoigpaa^fes des étran(;ers de marque, que Fattrait de nos mœurs et de notre esprit avait en quelque sorte ensorcelés, que nous choisissons de prétérence les traits qui peuvent servir à carac* tériser ie charme et Tintluence d'un salon signalé à l'Europe par tous les diplomates et les voya(jeurs qui y ont reçu Tliospital^té, comme un rendez-vous privilégié , une école de bon coût et de bonne compagnie.
M On apprit hier, écrit le duc de Luynes , à la date du 6 novembre 1751 *, qne M. le baron do SchefFer a été nommé sénateur, ce qui Toblig^e certainement à retourner à Stockholm. C'est une vraie peiie pour ce paysci; il a Tesprit aimable et foi*t orné, beaucoup de ]>oIites8e et d'usagpe (lu monde, un caractère doux et trèé-capablc d'aftàires; il a une maison fort honorable et un {p'and nombre d'amis. »
M. le baron de ScheflFer ne partait pas tout entier pour la Suède. Il laissait en France, dans son frère cadet, ime sorte de vivante image de lui-même. Ce frère cadet, qui entra au ser>'ice de France, fut présenté au Roi le 16 décembre 1749 *. Le 22 août 1752 , le duc de Luynes enregistre sa pi^emière audience particulièi'e en termes qui feraient croire qu'il succédait à son frère comme envoyé de Suède.
u Ce même jour, mardi, M. le baron de ScheflFer, le cadet, eut sa prennère audience, qui flit une audience particulière. Il était conduit par M. du Fort, le nouvel introducteur des ambassadeurs, et t'iccompa(jné par notre baron de ScbefFer qui nous quitte, et (]ui immédiatement après l'audience de son frère, rentre fort triste pour prendre audience de congé. Sa douceur, sa politesse, l'étendue et ra(péuienl de son e8j)ril , qui est fort orné, luiront acquis gi^and nond)re d'amis; il sait beaucoup, parle très-bien , et écnt en notre langue singulièrement bien , et plus correctement rpie ne ])ourraient faire grand nouibre de Français. Quoique les raisons ([ui l'ont fait rappeler en Suè<le soient très-honorables pour lui, ])uis([ue c'est pour lui <Iouner une place dans le sénat et profiter de set Imnières et de ses conseils, il est péuétini de douleur de quitter la France; on ne peut lui en parler saiis voir couler ses larmes. Il est aussi infiniment regretté parce qu'il mérite de Tetre*. »
Le baron de Schefifer devait revenir eu France en 1771, et y saluer le premier du titre de roi le prince royal , que la mort de son père , Frédéric-Adolphe , élevait au ti*ône. Il devait revoir sa vieille amie , et en lui ménageant Thonneur de diner familièi^ment
1 T. XI, p. 276. — Le baron de Scheffcr prit confié en mars 1752, maia ne partit cpi'cn août.
2 Mémoires du duc de Luynes , t. X , p. 54.
3 Iùid,,U XII, p. 11?, 113.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ctii
avec le i*oi sou uiaiti*e , donner à celui-ci une idée des agréments qui lui avaient rendu le départ de 1752 si cruel. Dans FintervaUe , une correspondance active avec madame du Defïand , avec le président Uénault , dont nous n'avons que des fragments , lui avait ser^i d'aliment à sa douleur de les avoir quittés, à son espérance de les revoir. Une lettre de lui au président Uénault, en date du 15 mai 1753, citée par le duc de Luynes', contient des détails intéi*essanLs sui* les études et les reclieit:hes qui servaient de consolation à ses regrets.
■ Mes rcf^rets de vous avoir quitte sont aussi vi& que jamaû). Je m'occupe aus.si le plus c|u'il m'est possible à tout ce qui pourra me rapi>eler à votre souvenir. Cet ouvragée sur la vie de Charles XII dont vous avez Ti et approuvé le commencement , sera , j'espère, en état de vous être prcscnté raiiiiée''pi*ocliainc, et le serait plus iM si je pouvais lui donner d'autres moments que ceux de mon loisir, qui est fort médiocre, etc... »
Les lettres du baron de ScrbeflFer que nous possédons vont du 6 juillet 1751 au 17 septembre 1754. Ou y trouve la preuve que le secret de l'influence de madame du Deffîmd sui* ses amis , celui (jui faisait « qu'on ne l'oubliait jamais lorsqu'on avait eu l'honneur de la connaître», comme le hii écrivait M. de BernstorfF, n'était pas moins dans les qualités de sou cœur que dans les agréments de son esprit. A une époque où il était déjà de mode d'affecter les ^uds et les beaux sentiments, madame du Deffand, qui avait trop d'esprit pour rien affec^ter , fut accusée d'être sèche. Mais elle ne Tétait pas. La corrcîqjondaïK'e avec Walpole nous la montre , la source une fois crevée par le <;oup de foudre de la passion suprême, épanchant les flots d'une sensibilité d'autant plus abondante qu'elle ne s'est pas prodiguée. M. de Sclieffer, et il n'est pas le seul, lui rend celte justice , que son art de plaire vient surtout de ce qu'elle sait aimer.
« Il est bien vrai que vous avez, madame, par les a(}i*ément8 de
votre esprit et la sensibilité de votre cœur, tout ce cpii peut satisfaù^e davantaf^e le {joût et les sentiments de ceux que vous voulez bien admettre au nombre de vos amis '. »
Les lettres du baron de Sclieffer ne sont pas seulement intéressante» par ce perpétuel accent de regret, thème varié avec autant de délicatesse que de constance, par de curieux détails sur Voltaii^e, le cardinal de Tenrin, d'Alembert, par quelques vues nettes et claires sur l'état
^ Mp moires du duc de Luyticx, t. XII , p. 465. * Voir notre t. ï*', p. 135.
r.viii MADAME DU DEFFAM).
moral de sa corrcspondanle , — elles le sont aussi par des eonsidérations philosophiques ou politiques qui montrent jusqu'à quels sommets pouvait s'élever cette conversation dont madame du Deffand tenait si habilement les rênes. Une sorte d'émulation poussait ses amis exilés à lui paraître toujours di^es de ses bontés , et nous devons à ce flatteur amour-propre , qu'elle avait l'art de tenir toujours éveillé, malgré la distance, des lettres que nous louerons avec d'autant moins de scrupule qu'elle les louait elle-mcme.
« La bonté que vous avez ^ luadainc , d'approuver et de louer même uies lettres, nie fiaiit, je Tavoue, un plaisir inhni. J'ai toujours désiré de vous plaire; j'ai ambitionné votre suffrap^e, que j'ai toujours vu dicté par le goût le plus sfir et le jugement le plus exquis ; il ne pouvait donc rien m'aniver qui nie flattât davantage, que d'en recevoir l'assurance de votre propre bouche...
> Vos affaires publiques m'affligent beaucoup. J'aime la gloire de
la France ; mon timour pour la nation me fait penser souvent que je suis Français, et je souflî'e d'entendre les raisonnements que l'on fait surtout ce qui se passe chez vous. Ou l'autorité i-oyale est respectée en France, ou elle ne l'est pas : si elle l'est , qu'on l'emploie à rétablir les anciennes formes, ou à en établir de nouvelles qui soient reçues. Si, au contraire, l'autorité royale est bornée par des lois et par des usages, qu'elle se contente donc de les observer. La France n'en sera ni moins puissante, ni son roi moins considéré en Europe ^
» Les Français paraissent aujourd'hui connaftre le prix de la
liberté ; ils en adoptent les principes et les suivent ; mais les lois de l'Angleterre leur manquent, et ce défaut rendra vraisemblablement leurs efïorts inutiles *. •
Outre les deux ambassadeurs si distingués que nous venons de citer parmi les hôtes assidus des premières réunions de madame du Deflfand , il fout compter encore au nombre de ceux qui recherchaient comme im hoimeur la permission de lui offrir leurs hoikimages, l'Anglais Williams Pulteney (lord Rath), l'ancien ministre, l'ancien adversaire de Robert Walpole , qui était venu en France en 1 749 , et avait eu avec le marquis d'Ai-genson des conversations où celui-ci avait appris, non sans quelque dédain pouf son maître , le système politi(]ue et la stratégie des partis dans son pays*. I^e vieil homme d'Etat, encore jeime d'esprit, se rappelle au souvenir «d'une personne dont il souhaitera toujours au plus haut degré de conserver l'estime n en lui envoyant du thé pour arroser ces causeries des
> Voir notre l. I«»", p. 176, 177.
2 /6iW., p. 198.
' Voir Mémoires du man/uis d'Argenson,
. Edit. Ratherv.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. eu
soupers du lundi dont il se souvient avec attendrissement et admi- . rat ion.
* Je me rappelle 80iivciit les afjréabics soupers que j'ai faits chez vous avec la société la plus aimable, et dont la conversation était toujours aussi engfa{;cantc qu'utile. Je me souviens paiiiculièrement d'un soir qu'elle tomba par basard sur notre bistoire d'Ang^leterrc : combien ne fiis-je pas tout à la fois surpris et confus d'y voir que les personnes qui composaient la compa(|nie la savaient toutes mieux que moi-môme ' . »
Il ne faut point oublier un ^ave et aimable personna[];e dont le puritanisme protestant s'éclaire plus d'une fois de la malice et du sourire de Thonmie d'esprit. C'est Jean-Ix)uis Saladin, Genevois (né en 1701), fixé depuis vinçt-cimf années à Paris , d'abord comme résident de l'éiecteui' de Hanovre (roi d'Ançleterre) auprès de la rour de France , puis comme syndic de la Compagnie des Indes. Il est question de ce personnage dans les Lettres de mademoiselle Aïssé^^ei les Lettres de madame du Deffand complètent sa petite immortalité. C'était incontestablement un lionnne d'esprit. Il l'aimait trop pour n'en pas avoir. Nous laisserons en lui l'bomme public ^ le né{|;ociateur mêlé aux grandes affaires et aux grands intérêts de son temps, qu'on peut étudier dans le grand historien littéraire de Genève, Sénebier ; l'homme aimable et privé, retiré , au milieu de la considération universelle, dans les devoirs d'une des grandes magistratures de Genève , et ne se consolant pas de n'avoir connu madame du Deffand que la dernière année de son séjour à Paris : voilà, dans M. Saladin, tout ce qui nous appartient*.
M. Saladin , avec sa perspicacité d'obser\'ateur et de philosophe, enl relui qui a le mieux et le plus profondément vu dans les troubles mystérieux de l'âme de madame du Defïand, ce levain amer d'expérience qui fermente en ces .innées 1751 et 1752, époques de (TÎse morale, d'ennui incin-able et désespéré, de vapeurs, de dégoût, qui la cliassei*ont de Paris une année entière, et qui semblent en elle le pn*ssentiment de cette suprême épreuve de la cécité.
M. Saladin demande à s\ipei*cevoir dans ses lettres « qu'elle a le " cœur aussi philosophe que l'esprit , et (ju'elle est aussi heureuse w qu'elle le mérite *. »
* Voir notre t. I«% p. i26.
' Edii. Ravenel, p. 88, 257.
^ T. III. M. A. Sayoïis, le savant Pt in{;énieux auteur de V Histoire de la littérature française à Cêtrauger pendant les dix-septième et dix- huitième »»èr/<?f, et le ron:*ciencieux éditeur des Mémoires et Correspondance de Mallet du Pan, a bien voulu venir, par quelques excellents rensei(jnemeiits, au licroars de noi« rerherclies «ur M. Saladin.
* Voir notre t. I*^"", p. 131.
«i MADAME DU DEFFAND.
« Vous savez, (lu reste, que quand vous paHez aux autres ou des
anfrc's, personne ne vous qjalc en lumières et en sagacité; je laiiMc à part Ta^p-euient. Mais vous n'avez ni la même justesse^ ni la ni^^me justice quand il s'açit de vous juger ; vous vous humiliez de ce qui ne devTait faire que l'humiliation des autres ; et l'humiliation est toujours un sentiment très-désa(ji*ëable, de quelque part qu'il vienne. Vous vous faites un toii du malaise que vous éprouvez quelquefois, cpii ne vient sûrement <|ue du vice de votre estomac, dont vous n'êtes pas responsable; et dans le temps que ch.icun pèche par se croire plus d'esprit cpi'il n*eu a , vous vous accusez d'or([ueil quand vous n'êtes que déraisoimablcment humble. Sachez, madame, une fois pour toutes, que vous avez tire le gix)s lot en fait d'esprit. S'il y avait quelque chose à désirer pour vous à cet é(jard, ce serait d'en avoir moins, et beaucoup moins, parce que vous seriez moins frappée du vice et du néant des autres. Vous ne vous savez j)as {jré de celui que vous avez, parce qu'il ne sufht pas à votre bonheur actuel. Daignez considérer cependant combien dans votre vie il vous a fait passer d'agréables moments, combien il vous a élevée au-dessus des autres, combien il vous a attiré d'hommages. La figure seule n'a pas tout fait, et sûrement le temps a fait ])lus de bien à Fim que de mal à l'autn» : il uc s'agit que de s'en persuader soi-même au point de vérité où la chose est. Je ne sais ce (pie je donnerais pour que de bonnes et solides raisons pussent vous faire donner au séjour de Chamrond la préférence sur celui de Paris; mais n'imaginez pas être dans le iTai quand vous pensez que s'ennuyer dans le lieu des amusements soit cent fois pis que de s'ennuyer dans la retraite. Ce serait comparer un violent mal de dents à un ulcère ; il y a tel moment où l'on peut pâtir plus de l'un que de l'autre; mais les deux états ne se ressemblent point. Paris a et aura toujours une abondance où l'on n'a qu'à puiser; l'on peut dans des temps avoir les bras engourdis, mais ce higer mal a son terme*. »
Madame du Defiand dut se rendre, au moins pour le moment , à des observations si clair\'oyautes , si sincères et si flatteuses , et son sage correspondant, qui excelle dans ce langage de la raison fiounilière, et poiu' ainsi dire socratique, dut la croire convertie.
M Je ne suis pas assez présomptueux, madame^ pour croire que j'aie pu contribuer, par mes réflexions, à vous rendre j>lus contente de vousmême et de votre position ; mais je suis charmé de voir que vous rendant enfin plus de justice, vous ne fonnerez plus de plans nouveaux, et que vous vous laisserez aller au cours naturel de la vie de Paris et de vos sociétés, dont on ne sent jamais mieux l'agrément intrinsèque et le besoin qu'à une ccHtiine distance, et .iprès lui certain temps passé ailleurs
« Je ne pense pîis , connne vous, que les femmes soient des
enfants éternels; elles cessent de l'être avant nous, et d'ailleurs elles se retirent phis tôt que nous d'une certîiine dissipation. Il est aussi commun aux hommes d'avoir des vapeurs qu'aux femmes. Celles de Paris m'ont toujoiu'S paru moins frivoles que les hommes. Vous ne vous taxez de frivolité, «l'enfance, que parce que vous descendez en vous-même, et
» Voir notre t. I«% p. 132, 133.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cii
qu'il peut vous arriver de voiin prendre sur le fait. Madame, au nom de Dica, compai'ez, et ne vous lassez pas de me répondre *.
» Il faut , pour bien faire , regarder ce monde comme une comédie ; et pour^ni <|ue le corps ne souffre pas, on ne souffi-e pas trop à être persuade cpi*on n'a pas tiré un mauvais billet. »
Nous avons donne une idée du mérite des hommes d'élite qui formaient le groupe étranger, qu'elle appellera plus tard u diplomatique n , dans le salon de madame du Deffand. Nous avons, par leurs lettres, témoigné des »ngréments qu'ils devaient y apporter. Il nous reste à parler de ceux qui leur faisaient le plus habituellement les honneurs de cette hospitalité spirituelle, de ceux qui inspiraient à des admirateurs dignes de les sentir ces regrets éternels dont ils parlent tous ; « cet amour de Paris et ce regret de l'avoir quitté n qui font la meilleure part de leur existence * » avec ces lettres qu'ils ne trouvent « que divines » et dont l'espoir impatient n'a d'égal que la crainte de ne les pas recevoir ' .
Le premier qui se présente est le grave, l'ingénieux, le spirituel président de Montesquieu , cet homme admirable et adorable , n ce bon homme dans un grand homme n , comme dira de lui le cbe%'alier d'Aydie :
> Je vous avais promis^ madame, de vous écrire; mais (juc vous manderai.-i-je dont vous ()onmez vous soucier? Je vous otti*e tous les rejjrets (]ucj'ai de ne plus vous voir. A présent que je n'ai (jue des objets tristes, je iii'fKxupe à lire des romans. 0"*»^l j<^ serai ])lus heureux, je lirai de vieille.^ rlironi(pies, ])onr tempérer les biens et les maux ; mais je sens qu'il n'y a pas de lectures qui puissent remplacer un quart d'heui^e de Cfs»90U|>ers qui faisaient mes délices. »
Et il finit malicieusement par ces mots :
• Mais je ne songe pas que je vous ennuie à la moii, et que la chose du monde qui vous fait le plus de mal, c'est l'ennui; et je ne dois pas vous tuer, comme font les Italiens, par mes lettres *. »
ÏJd président, dans ses autres, trop rares et trop courtes lettres, continue de plaisanter agréablement madame du Deffand sur son ennui , sur les moyens qu'elle emploie « pour tuer le temps
» Voir notre t. I*''", p. 138, 139.
2 Ibid., p. 140.
* Voir nofi-e t. I«% p. 130. — LaBrède, 15 juin 1751.
cxii MADAME DU DEFFAND.
» qu'elle n'a jamais tant trouvé qui mérite de l'être. » Il la chaîne de ses aniittés pour le chevalier d'Aydie , en ce moment à Paris (juillet 1751), et de ses compliments reconnaissants pour d'Alembert, qui l'a mentionné dans sa Préface de V Encyclopédie panui les hommes qui honorent le génie français. Un jour il la félicite de lui apprendre «qu'elle a de la gaieté», et lui déclare galamment qu'il voudrait la revoir, « être son philosophe et ne l'être point' » . Un autre jour, il disserte spirituellement sur les huîtres, à propos du mot de madame du Deffand : « que rien n'est heureux ici-bas » depuis l'ange jusqu'à l'huitre». Il lui rappelle uà elle qui est » gourmande » , que le sort de l'huitre n'est déjà pas si désagréable , u qu'elle a trois estomacs , et que ce serait bien le diable si dans n ces trois il n'y en a pas un de bon * » . Il promet de s'employer activement à l'élection de d'Alembert à l'Académie. « Il fera là- » dessus ce que d'Alembert , madame du Deffand et madame de » Mirepoix voudront. » Il est heureux de la voir s'accommoder du bailli de Froullay', dont les lettres de Voltaire, d'Aïssé, de madame de Gréqui , nous ont donné ime si excellente idée. EnBn il écrit à d'Alembert lui-même , pour répondre à sa demande de collaboration à V Encyclopédie :
« Dites, je vous pne, à madame du Defiànd, que si je continue 9 écrire sur la philosophie elle sera ma marquise... Si vous voulez de moi, laissez à uion esprit le choix de quelques articles; et si vous voulez ce choix , ce sera chez madame du DeflFand^ avec du marasquin *. »
Mais le moment est venu d'esquisser la physionomie de deux hommes fort différents dont la liaison avec madame du Defiand fut durable chez celui qui l'avait connue le premier, passagère chez celui qui l'avait connue le second, et dont l'infidélité, causée par l'amour, a gardé quelque chose de l'ingratitude. Tous deux ont une valeur incontestable, l'une plus morale, l'autre plus intellectuelle. D'Alembert ne fut qu'un homme d'esprit dont mademoiselle de Lespinasse a seule découvert le cœur. On l'aperçoit plus encore que l'esprit chez ce loyal, aimable et bourru chevalier d'Aydie, que l'amour d'Aïssé rend immortel.
* Voir notre t. I«^^ p. 143. (12 août 1752).
2 Ibid,, p. 144.
3 Ibid., p. 145.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ciiii
Ce sont la deux figures capitales dans l'histoire du salon de Saint- Joseph , d^Alembert surtout, qui en fut le favori , racadémicien , le Çrand homme , et qu'il hui détacher en lumière , en laissant dans U pénomhre tous ces visages épisodiques : Madame Hai*ene, la (Dinpa^pne du voyage de Forges, et son vieil ami M. de Lauzillières, honoré des dernières faveurs de madame de Prie ; le général de Bulkeley , le médecin Vemage * , Tabbé de Canaye, l'abbé de Ghaurelin, FabbéduGué*, a solide et précis» , Maupertuis', « l'aimable inconstant , n le chevalier de Laurency , madame de Betz , madame d'Héricourt, madame de Glermont, et nos anciennes connaissances, les du Chàtel et Fonnont.
n est assez difficile de préciser l'époque et de dire l'origine des relations de madame du DeflFand et de d'Alembert. Nous serons malheureusement plus heureux en ce qui concerne leur fin. Gc qu'il y a de certain, c'est qu'elles sont déjà intimes et familières en <)ciobre 1748 , époque où nous en trouvons la première trace dans une lettre de M. des Alleurs *, qui l'appelle le a prodigieux et aimable d'Alembert * n .
D'Alembert demeurait à cette époque rue l^ichel-le-Gomte , chez la femme Rousseau, la vitrière compatissante qui avait sen'i (te mère à l'enfant naturel de madame de Tencin , abandonné par die. Déjà l'éloignement mettait un premier obstacle à des relations que la méfiance et le mépris ne devaient empoisonner que plus tard.
• Je «ui« fâché pour vous et pour M. d'Alembert que vous vous voyiez plu* rarement depuis (fue vous Hc» à Saint-Joseph, drrit M. des Alleurs le 17 avril 1749 *; l'assiduité d'un homme aussi gai, aussi essentiel, auMi diveiiiifié ', quoique géomètre sublime , n'est pas ime chose aisée à remplacer dans votre faubourg Saint-Germain. »
Malgré l'éloignement , madame du Defiand et d'Alembert se virent assez souvent pour que rien dans la vie de l'un ne demeure, à cette époque, étranger à l'autre. Il suffit pour se voir, en dépit de tout, de le désirer.
Nous lisons dans une lettre de M. Saladin, du 6 juillet 1751 :
* Il me tarde fort de lire la Préface de V Encyclopédie,.. Je suis ^rt aise du plaisir que vous avez à sentir que vous en aimez une foi»
* Voir notre t. l*"", p. 116,
* Ih'id., p. 1Î3.
' i&iV/., p. 153.
* Jb'id,, p. 11*.
^ Jhid., p. 117.
' Sic, Il faut sans doute lire divertissant,
cxiY MADAME DU DEFFAND.
mieux M. dWlcnibcrt. Cela feit deiix plaisirs au lieu d'un ; il n'y a que Paris pour ces niultiplications-là *. »
Sans doute u dans cette tranquillité si pai-faite et si douce * n dont d'AJembert déclare jouir , au marquis d'Argens , le 16 sep* tembrc 1752, et sur laquelle il fonde son refus des propositions, si flatteuses qu'elles soient, du roi de Prusse, entraient pour beaucoup à cette époque l'afTection et le dévouement dont madame du Def* £[ind entourait a son petit ami n . La responsabilité du sort de V Encyclopédie 9 confiée à ses mains et à i^eiles de Diderot, n'eût pas suffi pour rendre d'Aiembert indifférent à des offres si avantageuses. Lebonheui* fut pour moitié dans sa fidélité au devoir; d'Alembert, du reste, en convient noblement dans sa lettre du 20 novembre 1 752.
« Je pourrais insister sur (jiiehjiics-iincs drs objections auxqnellos vons avez bien voulu répondre ; mais il en est une , la plus puissante de toutes |>our uioi, et à laquelle vous ne réponde/ pas : c'est mon altache.ment pour mes amis y et j'ajoute, pour cette obscurité et cette rcti*aite si précieuses au sa(;e '. »
Ces liens réciproques allaient être ressen-és pKir l'absence. Madame du Deffimd , cédant à une sorte d'inspiration désespérée , devenue en elle une idée fixe, était allée clieit?her à la campagne , en province , le repos et la santé qu'elle accusait Paris de lui ravir de plus en plus, et essayer de guéiir, dans la simplicité salutaire de la vie agreste et dans le spectacle de son horizon de fraîches verdures, un remède contre l'ennui de plus en plus rongeur, un préservatif contre la cécité. C'est dans une lettre à Montesquieu , du 13 septembre 1752, qu'elle pousse le premier cri d'alarme devant cette grande ombre de la cécité qui s'avance*. C'est sans doute un jour où elle sentit plus vivement un danger dont l'ennui redoublait la crainte, qu'en proie à une sorte de terreur panique, elle s'enfuit, pour ainsi dire, de Paris, et alla demander à l'hospitalité de son frère, à Cliamrond , au moms cette consolation que donne le changement.
C'est au mois de septembre 1752 qu'il faut fixer sans doute la date de cette subite résolution de villégiature de madame du
' Voir notre t. I»»^, p. 134.
2 Ibid., p. 146.
•* Voir noire t. I**»", p. 153.
** « Je eoininenec pnr votre npostille. Vous dites que vous êtes aveugle ! Ne ▼oyez-vous pas que nous étions autrefois, vous et moi, de petits esprits reholles qui furent condamnes aux tcnèhres? Ce qui doit nous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumineux. » (Voir noire t. I", p. 144, 145.)
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxv
Deflbid. Du moins, dans sa correspondance, ne trouvons-nous pas de trace antérieure , non de ce projet qui date de 1 75 1 , et que M. Saladin a mis tant d'ardeur à combattre, mais de son exécution. Cest là que vient la trouver une première lettre de d'Alenibert , en date du A décembre 1752, qui nous montre madame du Defiand confirmant par ses aveux les prévisions de son conseiller de Gfuùve :
> Je vois, par votre dernière lf*ttrc, que Chamrond ne vous a pas giiëric ; Toasme paraisses avoir rame triste jus(|irâ la mort ; et de (|iioi, madame? Pourquoi crsÛQnexrYonê de vous retrouver chez vous? Avec votre esprit et votre revenu, pourrez- vous y manquer de conaaissances? Je ne vous parle point d'amis , car je sais combien cette denree-là est rare ; mais je TOUS parle de connaissances afpx*ables. Avec un bon souper on a qui on reat, et ni on le juge à propos, on se mocfuc encore après de ses convives. Je dirais presque de votre tristesse ce que Maupertuis disait de la (gaieté de madame de la Fertè-Imbault : qu'elle n'était fondée sur rien*. »
Madame du Defiand ne pouvant g^uérir à Chamrond , &isait du moins lionne contenance , et aiFectait avec ses amis moins intimes une espérance et une constance qu'elle n'avait pas. C'est ce qui etplîque que, le 15 décembre , le baron Sdieffier la félicite et l'approuve de sa résolution u de se passer de Paris n et de sa fermeté k en faire Tépi^euvc, et envie g^alamnient à Tévèque de Màcon le bonheur de tenir compa{];nie à Texilée volontaire'.
D'Alembert, plus clairN'oyant et plus sincère , continue de cournuDder doucement madame du Défend :
• J'ai bien mal interprété votre h»ttre ; j'avais cru y voir une espèce d'effroi <le votre état passé ; mais j'aime encore mieux que cet état n'ait rien d'effrayant pour vous. Je vis liier Pont-cbî-Veyle à l'Opéra; nous |»aHâuie8 beaucoup de vous. Je lui dis que vous n'aviez commencé à èlrr uialheureiise que depuis cpie vous aviez été plus à votre aise , et que Ma me faisait çrand'peur de devenir riche •. »
• Je vis ces jours passés à l'Opéra , contimie-t-il, le Î7 janvier 1753, M. <le la Croix, qui me donna des nouvelles de votre santé, et avec qui j<' pailai beaucoup de vous. Il me dit que vous vouh couchez fort tard. Cr nVHt pas là le moyen de dtiier cpiand vous serez à Paris. Au surplus, je cmi» que vous vous oberverez mieux, quelque {jenre de \ie que vous Ainez^ pourvu que vous vous obscr>'iez sur le mander; car, comme dit
V«Tiiaf;e, il ne faut |>oint trop manger A propos, quel compliment
Êiut-il vous faire sur la mort de madame la duchesse du Maine? Voici le moment d'imprimeries Mctnoirc's de madame de Staal. »
' Voir notre t. I*»", p. 154.
• /Al*/., p. 161.
' Ai</., p. 163.
«:iTi MADAME DU DEFFAND.
Dès le mois de mars 1 753 , madame du Deffand , comme pour les tâter, annonce à ses amis son prochain retour à Paris.
« Lc8 nouvelles que vous in'avex fait la (p*àce de me donner de votre santé et de voti*e projet de retourner à Paris, sont les plus a{j[réablcs que je pouvais recevoir. Il n'était donc question absolument que de vapeurs? J*avoue que je croyais ce mal physique accompagné d'un mal mond encore plus difficile à ^érir, d'un dégoût du monde qui nourrissait et ai{p*issait vos vapeurs. Je reconnais mon erreur avec une véritable satisfaction. Dieu veuille que vous ne retombiez plus jamais dans un pareil état « » .
La réponse de madame du Defland , en date du 22 mars 1 753 , nous édifie sur son état, et témoigne de son retour à la santé nitellectuelle, sinon à la santé morale. Elle est judicieuse, fine et même afiectueuse. Elle nous apprend aussi que c'est en vain qu'elle a, en 1752, essayé d'apprivoiser le sauvage et enthousiaste Diderot.
« Je serai ravie si vous pouvez engager cet abbé (de Catiayc) à faire connaissance avec moi ; mais vous n'en viendrez point à bout ; il en sera tout au plus comme de Diderot, qui en a eu assez d'une visite; je n^aî point d'atomes accrochants... n
Elle lui conseille de ne se point claquemurer dans la géométrie, et lui donne , au sujet des injustices qui le poussent à cette résolution, de fort bons conseils dont elle pourrait profiter elle-même.
« Soyez philosophe jusqu'au point de ne vous pas soucier de le paraître; que votre mépris pour les honuiies soit assez sincère pour pouvoir leur ôter les moyens et l'espérance de vous offenser... Je sei^ai à Paris dans le courant du mois de juin... J'ai une véritable impatience de vous voir, de causer avec vous ; la vie qne je mènerai vous conviendra , à ce que j'espère; nous dînerons souvent ensemble tête à tête, et nous nous confirmerons l'un et l'autre dans la résolution de ne fiiire dépendre notre bonheur que de nous-mêmes ; je vous apprendrai peut-êti*e à sup{)oiier les hommes, et vous, vous m'apprendrez à m'en |>as8er. Cheix:hez-moi quelque secret contre l'ennui, et je vous aurai plus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophalc. Ma santé n'est pas absolument mauvaise, mais je deviens aveuyie*, •
Madame du Deffand allait à Lyon, comme nous le verrons bientôt, pour y voir le cardinal de Tencin, qui, par un opportun retour dans son diocèse, s'était ménagé la considération que donnent à uii homme d'État la retraite et l'absence , considération qui se compose de l'oubli et du silence de ses ennemis.
Elle y reçut une lettre du président Hénault , marquée au coin d'une raison, d'une expérience, d'un détachement qui ne s'accor-
i Voir notre t. H', p. 166.
2 Jùùl.^ p. 170.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxvii
dent çuùre avec le mouvement que sa faveur aupi^ès de la Reine va donner à cet homme si bien fait pour le rôle de courtisan, qui comparait madame de Pompadour à A^cs Sorel, tout en paraphrasant en style d'opéra les Psaimies pour Marie Leczinska.
■ Je ne crois pas que 1*011 puisse être heureux en province , disaitil, quan<l on a passé sa vie à Paris; mais heureux qui u*a jamais connu ParÎM, et qui n'ajoute ]>as uécessaircuicnt à cotte vicies maux chimériques, <|ui sont les plus (grands ! car on peut çuéiir un seigneur qui gémit de ce qu'il a été grêlé en lui faisant voir qu'il se trompe, et que sa vigne est rouverte de raisins; mais la grêle métaphysique ne peut être combattue. La nature ou la Providence n'est pas si injuste qu'on le veut dire; n'y mettons lien du nôtre, et nous serons moins à plaindre; et paii, reganlons le ternie qui approche, le marteau qui va frapper l'heure, et pensons que tout cela va disparaître. •>
Eln finissant ce sermon épistolaire, le président demande :
« Vous ne me dites pas ce que la mission de M. de Màcon a fait sur vous. Adieu '. »
Madame du Defland revint à Paris en août 1753. Elle y trouva des lettres de plusieurs de ses amis, notamment de M. de Schefler, (|ui Tattendaient pour lui souhaiter la bienvenue et la complimenter, peut-être prématurément , du bonheur qu'elle allait y retrouver , comme si notre bonheur n'était pas en nous-mêmes.
«J'espère, disait M. de Scheffer,que vous aurez trouvé, à votre retour à Paris, plus de satisfaction que vous n'y en aviex attendu. Il y a certaiiieiiient beaucoup de faux airs dans ce pays-là, et une grande ivresse de toutes Hortcs de passions incommodes et insupportables pour ceux qui n'en ont aucune ; mais il y a aussi de la raison pour ceux qui en ont, et des fjCnA vr.iimeiit aimables, au milieu de tant d'autres qui n'en ont pas seuifuient l'apparence. Vous avez, madame, des amis d'un méiite si rare, n reconnu et si distingué, que Paris doit être pour vous un séjour délicieux. Les personnes dont l'attachement faible et passager a pu vous donner des sujets de plainte et de dégoût ', seront pour vous comme si elle» n'existaient point , si ce n'est qu'elles vous donneront peut-être (if nouveaux sujets de consolation, supposé que vous en ayez besoin encore...* »•
D'Alemhert était absent de Paris au moment du retour de madame du DoflFand. 11 était à Blanc-Ménil avec Duché , pour de là aUer à Fontainebleau et enfin au Boulav, chez M. d'IIéricourt. Madame du Defland se consola de cette absence en s'occupant de
^ Voir notre t. I«', p. 171.
^ he* du Chiitel , croyons-nous, à moins qu'il ne s'ngisse du président Hénanlt.
•* Voir notre t. I", p. 174.
«:xviii MADAME DU DEFFAND.
lui et en cherchant à lui procurer la place de secrétaire de l'Acadcmie des sciences , qu'il refuse par sa lettre du 3 septembre ; et en faisant aussi pour le faire enti*er à T Académie française d£8 défnarches mieux accueillies et plus efficaces, malgré le président Hénault dont ii avait refusé de faire Téloçe dans sa Préface de V Encyclopédie , et que d'Alembert regarda depuis comme lui ayant toujours été sourdement hostile ' .
D'Alembert et madame du Defiand se rencontrèrent enfin a« Boutay, chez M. d'Héricourt, à la fin d'octobre 1753, et elle put essayer d'apprivoiser « ce chat moral, ce chat sauvage », comme elle l'appelait; ce quaker, comme dit Duché, dont Tâpre indépofrdance tournait parfois à la misanthropie et s'indignait contre tous les jougs, même celui de l'amitié. Il n'en était pas de même de la reconnaissance, qui lui rendait précieux et cher le toit hospitalier de la mère Rousseau, dont on s'efforçait en vain de l'arracher, en # raillant son amour peut-être imaginaire , peut-être réel , pour mademoiselle Rousseau, sans doute la fille de la vitricre*.
En novembre 1 753 , madame du Defiand prit un parti qui a son importance dans l'histoire d'une maîtresse de maison, de la souveraine d'un salon célèbre. Voici en quels termes l'approuve ce M. de Scheffer, qui ne la contredit jamais :
« Il est bien vrai que le parti que vous avez ]>ns i\v. dîner peut ^'tre au88i recoffimandable pour la «ociët^ que pour la saute ; on s'assemble de meilleure heure, et assez volontiers les {f^en^ qui dînent ont acquis une tranquillité fort agréable pour ceux avec qui ils vivent. J'ai vu en vérité plus de dîners que de soupers gais... Pliit à Dieu que je fusse à portée de vous en foire mes comr|>liinents de vive voix. Que j'aurais de plaisir à assister à ces dîners où sans doute l'esprit , la liberté , la confiance et la gaieté assureront le succès de madame la Roche que je suppose encore à vous, parce que je n'imagine pas on elle pourrait être mieux. »
C'est le cas d'ajouter que madame du Defiand s'était déjà , raison de l'affaiblissement de sa vue, ménagé les services de Wiart, son fidèle et dévoué secrétaire jusqu'à sa mort*.
Cependant ses yeux se voilaient de plus en plus , et elle supportait cette épreuve devenue inévitable avec une patience qui montre <:ombien est paternelle cette Providence , qui , même quand elle nous frappe, nous ménage, en suspendant longtemps le coup et
* Voir, par exemple , notre t. I*^"', p. 179 et p. 181 . » Voir notre t. !«', p. 180, 182.
'^ Il en C8t question pour la première fois dans la lettre de d*Alcmbert d« 19 octobre 1753.
SA VIE, SON SALON, SKS AMIS, SKS LETTRES. «ix
en n'abaissant que progressivement la main, le temps et les moyens de nous aguerrir et de nous résigner au mal.
■ J'admire trcs-sincèrcment, c?crit M. de Schoffcr, à la date du V janvier !754, votre courafje en [)er<lanl la vne; j'espère <|uc vous ne ferez jamaÎK eette perte dans le sens littéral et «ibsolu; mais je sciim eonibien il e»t mallienrcux d'en avoir Kcnleinent Tapprélieiision, et il iuut estimer benreux ceux qui peuvent la supporter'. «<
En fcvrîer 175i, nous trouvons les premières traces d'une négociation où madame du Deffand se peint tout entière et écrit, pour rédifîration d'ime jeune fille dont elle veut faire sa compagne, son bilan moral avec une lovale et inexorable sincérité. Il nous est impossible de ne pas nous arrêter un moment à la rencontre de ces deux personnes , depuis si célèbres , et de ne pas dire , quoique succinctement , parce que nous abordons ici un des côtés éclatants d'une liistoii-e dont les cotés obs<rurs nous attirent de préférence, par suite de (juelles circonstances et dans quelles conditions mademoiselle de I^spinasse devint la demoiselle de compagnie de madame du Deffand. L'intelligence d'une rupture qui marque comme an événement dans nos annales littéraires, l'intelligence même du caractère de deux femmes à qui l'esprit a fait une gloire, sont à ce prix .
Cette lettre, du 13 février 1754, de madame du DeflFand à mademoiselle de I^spinasse, serait à citer tout entière, tant elle respire une âprt» raison , une anu'Tc expérience et un égoîsme raffiné. Nous nous lK)ni()ns à ce passage :
> Il y a un second article sur lequel il font que je m'explique avec vous, e'e>«t que le moindre artifice et même le ])lus petit ai*t que vous mettriez, dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturf>llement défiante, et tons een\ «'ii cpii je crois de la finesse me (l«*\'ieniient .suspects, au |>oint de n<» jmnvoir pins prendre aucune con- Haiiec m eux. .l'ai deux amis intimes, (pii sont Formont et d'Alembeii^; je les aimr passionnément , moins par leur agrément et par leur aniitii'* |K)ur moi que par lenr extrême véiité. Je pourrais y ajouter Devreux', parce que \o mérite i*eu<l tout égal , et que je fais, par cette raison, pins df ra» d'elle (pie de tons les potentats de l'univers. Il faut donc, ma reine, vous résoiuire à vivre iivee moi avec la plus granile vérité el
« Voir notre t. I»", p. 191.
' Elle ne eite )>as pnnni ses aiuis intimes le président Ilénaidt ni Pont-de- VfTle, fait à noter, comme sym]>t«'>me du rcfroidisj^cment qui n'ira plus qu'en troi.«<ant.
^ Sn femme de chambre.
cxx MADAME DU DEFFAND.
sincëiitd, ne jamais user d'insinuation ni d* exaspération , en un mot, ne vous point écarter et ne jamais perdre un des plus {[rnnds a(p'éments de la jeunesse, qui est la naïveté. Vous avez beaucoup d'esprit, vous avez de la(raieté, vous êtes capable de sentiments; avec toutes ces qualités vous serez channantc , tant que vous vous laisserez aller à votre naturel, et que vous serez sans prétention et sans entoiiillag;e ^ »
Dans sa lettre du 30 mars 1 754, à la duchesse de Luvnes , madame du Deflfaiid, après avoir posé le dernier de ces jalons qu'elle place à l'occasion depuis plus d'une année, après avoir vu et favorablement disposé le cardinal de Tencin , après avoir obtenu la neutralité de M. de Màcon (la Rochefoucauld^)^ elle s'adresse «eufiu à madame de Luynes, et dans une lettre d'une habileté consommée cherche à la gagner à sa cause. Il faut dire, pour explicjucr c^es précautions, ces préparations, ce conflit entre M. de Vichy-Chamrond et madame du DefFand, qui laissa à jamais brouillés le frère et la sœur, dire que mademoiselle de I-,espinasse élait la 8(pur naturelle de madame de Vichy-Chamrond, fille adultérine de sa mère, madame d'Albon, et d'un inconnu qu'on a osé dire, sans la moindre preuve, être le cardinal de Tencin. Quoi qu'il en soit, M. et madame de Vichy, qui n'avaient guère fait d'efforts pour retenir auprès d'elle, par Faffecîtion et la reconnaissance, mademoiselle de Lespinasse, sentirent son prix quand elle voulut les quitter, et aperçurent alors aussi le danger qu'il y avait pour leur honneur et leurs intérêts, à laisser sortir de leur dépendance et de leur suiTeillance une jeime fille ardente et fière, que rien ne pouvait empêcher, sous le Coup de suggestions hostiles , de faire un éclat , de déchirer le mystère de sa naissance et d'afficher des prétentions d'héritage qui auraient au moins l'inconvénient d'une scandaleuse publicité' . De là, pour retenir mademoiselle de Lespinasse , dont d'abord ils ne se souciaient guère, des efforts dont peut donner une idée la longue et prudente diplomatie de madame du Deffand , et cel exorde de sa lettre à madame de Luynes, véritable chef-d'œuvre d'insinuation :
1 Voir notre t. I"', p. 193.
^ Elle en trace en passant cette esquis-se : « C'est un très-bon ami, j'en suis
\A contente , à ses colères près , qui nuisent beaucoup à la
même qu'on a mis ù le cacher, dans la Préface de rédition de Londres, qui Ta donné la première , ou dans les éditions frnnfnises qui Tout] reproduit d'après elle.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxi
«Ce ii'c«t point, madame, comme à la personne du monde cpic je respecte le plu» ni à celle de qui je me iai8 un. devoir de dépendre , mais comme à la plus tendre et à la plnn sincère amie que j*aic, que je me détermine à vous parler aujourd*lnii^av(*c la plus extrême confiance. Je commence par vous promettre une vérité exacte et une entière soumission. « Je suis aveugle, madame, on me loue de mon coura(j;e, mais que gag^crais-je à me désespérer? Cependant je sens tout le malheur de ma sitnation , et il est bien naturel que je cherche des moyens de Tadoucir. Rien n'y serait plus propre que d'avoir auprès de moi quelqu'un qui put me tenir compagnie, et me sauver de l'ennui de la solitude ; je l'ai toujows crainte, actuellement elle m'est insupportable. »
Ce qui plaidait pour madame du Deflhnd , c'était rincontestable byauté de ses intentions. Elle allait faire ce que les siens n'avaient pas Élit. EXie allait réparer leurs torts , en accordant à mademoiselle de Lespinasse, qu'ils avaient froissée , une protection qui était une garantie pour leurs intérêts. Elle allait la préparer, par la plus douce des dépendances , à cette renonciation , but si mal atteint par des parents égoïstes et imprévoyants. Et cependant M. de Vichy ne pardonna ^ère à sa sœur d'avoir réussi. J/amour-propre et la crainte ne i*aisonnent pas.
Enfin, le 8 avril 1754, aboutit à un résultat cette longue affaire , pbidée et discutée comme un procès. Les dissentiments qui ont présidé à l'origine des relations de madame du Defiand sont d'un âfheux augure. Il semble qu'ils y aient déposé un levain que le moindre orage aigrira. Ce qui est né de la discorde est destiné à mourir par elle. Madame du Defiand ne le pensait pas ainsi, car, s'abandonnant à des espérances qu'échauffait encore le plaisir de la vicloire , elle écrivait :
* Adieu, ma reine; faites vos paquets, et venez faire le bonheur et U consolation de ma vie; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque. »
Les événements devaient lui montrer, par une dure leçon, combien elle se trompait. Mais dix ans nous séparent encore de cette suprême expérience.
Pour le moment, elle accueillit avec un empressement qui lui fut rendu en reconnaissance , cette jeune fille intelligente et 4évouée qui venait lui pi*éter ses yeux et lui tenir compagnie dans ce « cachot "éltTnel » de la cé<Mté où, comme elle le disait, elle était plongée.
Car son infirmité s'aggravait de plus en plus. Comme par une punition de ses indiscrètes curiosités intérieures, de ses débauches d'analyse psychologique, le rayon se retournait en dedans, et elle
cixii MADAME DU DEFFAND.
perdait la viie extérieure dont elle avait \m peu abusé. Elle se résignait, en calculant l'heure de l'obscurcissemenl complet, et en s'aguerrissant à son futur état par des observations qui frappaient le baron de Scheffer d'étonnement et de tristesse.
« A jug^er, lui ccrit-il le 17 mai 1754, par tout ce que vou8 me Eùieê rhonncur de me dire dan« votre dernière lettre, votre vue e«t donc totalement perdue? J'admire, madame, \v courage avec lequel vous soutenez une perte si sensible. C'est là que Ton connaît la force de rame, bien plus que dans ces entreprises appelées (grandes et coura(Teuscs , où cependant toutes les passions des hommes concourent à inspirer du courage. Je souhaite du fund de mon cœiu* (|ue vous conserviez toujours le vôtre, et je dois Tespërer, puisqu'en pareil cas, il est bien moins difficile de conserver que d'Hcqucrir. Vous m'avez fait faire à cette occasion une réflexion sur l'efict du reg^ard dans la conversation, «pii me ]>arait extra* mcment juste, et que je n'avais pourtant jamais Êiite *. »
En 1 754, madame du Deffand est donc aveugle. Pour lutter contre cet ennui dont la seide crainte rexaspcre et qui sera le fléau de sa vie, elle n'est point seule. En outre des correspondants qui, dans tous les pays, mettent une sorte d'émulation à se souvenir d'elle, d'honneur à n'en pas être oubliés, elle a deux amis sincères et fidèles, Formont et d'Alembert , qui la dédommagent des fréquentes absences du président, passé à la Reine avec armes et bagages, et dé ce partage avec le prince de Conti que Pont-de-Veyle lui fait sul)ir. Madame de Ro<*hefort s'éloigne aussi insensiblement pour régner sur un petit monde précieux, aimant mieux être la première auprès de M. de Nivernais que la seconde auprès de madame duDefiBuid. 3Iadame de Clermout, future princesse de Beauvau; madame de liroglie, madame d'Aiguillon et madame de Luxembourg, vont remplacer ou doubler madame de Flamarens morte, madame de Forcalquier et madame de Mirepoix refroidies. Tels étaient, dans sa lutte contre l'ennui et la solitude , les principaux auxiliaires de madame du Deifand. D'Alembert, attiré à la fois par elle et par mademoiselle de Lespinasse , était plus assidu a ses mercredis et à ses .soupers (car il paraît qu'elle s'était remise à souper) . Et quand Formont et le chevalier d'Aydie ne pouvaient causer avec elle, ils trompaient l'absence en lui écrivant.
Enfin l'amour-propre lui prodiguait des consolations qu'elle ne
* Voir notre t. !•', p. ÎIO.
SA VfE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxxiii
pouvait plus fifuùre demander à d^auti'es sentiments que l^amitié, et Iw succès de d'Alembert et les compliments de Voltaire consacraient son activité et commençaient sa gloire. Un nouveau coup d'œil jeté sur la Correspondance publiée en 1809, à ce dernier point de vue, nous permettra d'établir définitivement notre opinion lor l'état moral et sur le crédit social de madame du Defifand.
Cette histoire intime nous conduira à Tannée 1764, où elle devient en quelque sorte publique , où le salon de Saint-Joseph, dans «m éclat triomphant, attire successivement dans Mannontel, Rousseau lui-même, la Harpe, Grimm, madame de Genlis, des hôtes et des jn{];e8 illustres; où il lutte victorieusement contre le salon rival de madame GeofFrin et contre le salon ami de madame de Luxembourg; où enfin Walpole va paraître et donner à l'esprit et au crrur de madame du Deffand une nouvelle vie.
C'est en cette année 1 754 , Tannée de la cécité , que semble redoubler, comme par un compatissant concert, Tactivité delà correspondance des amis de madame duDefFand; et un nouveau venu, non pour elle, mais pour nous, se met de la partie, qu'il importe d'introduire aussi et de peindre entre Forinont et d'Alembert, avec les(]uels il forme le second triumvirat de madame du Defiand, plus uni que le premier. Car c'est une chose à remarquer, que Don-seulement les amis de madame du Deffand, en 1754, redoublent d'activité, mais ils redoublent* d'union. Autour de la pauvre aveii{jle ce cercle s'est resserré, afin qu'elle puisse toucher la inain de ceux dont elle ne peut plus voir le visage.
C'est a <*ette recrudescence d'affection que semble répondre le chevalier d'Aydie dans sa première lettre :
■ Qiic je tic n'poiide point, madame, à la lettre que vous me faites Ihoniieur de m'écrire! Oh! mad.'unc, cria vous est bien aisé à dire; je lie vous frrais pa» (p*and tort , mais cela m'est impossible. S'il n'y avait ^UIl^ ri»tte lettre (juo les choses a{;réa]jle8 dont elle esl remplie, «încorc nf nais-je si je pcuin^ais m'en tenir ; ear quelcjne stupide que je sois et que je miillc ^tn*, je ne crois pas <jne je doncnne insensible au plaisir <}y>lle donne et inaccessible à Tactivité que communique un (jenrc d'esprit si |ùfpiant. Mais, madame, pour me réveiller, vous faites a^ nu ressort bien plus puissant ^ lorsque vous m'assure/ d'une manière si louchante que vous avez de Tamitié pour moi. A ce mot, me voilà pris; rarvous, qui devez me connaître, vous savez bien, madame, que perx^nno ne nrajaniîiis aimé que je ne le lui aie bien rendu. C'est un sentiment auquel je ne résiste point; c'est la chaîne qui me n^tient ici* ; c'est I appât avec lequel vous nie conduirez où, quand, et comme il vous
* A .Mayac, en Périgoni, d'où il écitvait <*efre lettre, le 29 décembre 1753.
li «....t |.r.,|>r,-s A ,..«
■ lit on T
iiiLlIrc U-*
... v,H,s u jam.i« cu^iir» k'a jilui
<;><Ui]u'. lV'»|i<fr»ii.'.' •!•
t. l>oin-(|iii)
ml vous ti
i ixe in'avc^-vnui II- fiatlc« aiijour-