‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 18 sur 51 · CL MADAME DU DEFFA^D · texte numérisé non relu

CL MADAME DU DEFFA^D

devait être par cette lettre de madame du Deffand , du 2 1 avril 1 766. Nous citons long^uement , parce que tout est à noter dans ces commencements. Il en est de Tàrae coimne de la sensitive, qui, d*abord épanouie , se crispe et se refenne farouchement au premier contact brutal. Profitons du moment où madame du Defland se livre à nous tout entière.

« Si vous étiez Français, je ne balaiiccrairt pas à voiitt croire un {^rand fat ; VOU8 C'tes Aii(;lai:i, vous u'étev donc qu'un {p*and 1km, On preiiexr.voii«, je vons prie, que je suis livrée à des imliseretions et des cmfporîe^ iiients romanesques!* Des indiscrétions, encore paiise : à toute force cela se peut dire; mais pour des emportements romanesques, cela me met en fureur, et je vous arracherais volontiers ces yeux qu'on dit être si beaux, mais qn'assurément vous ne pouvez pas son{>çonncr de nravoir tourné la tête. Je cherche quelle injure je pourrais vous dire, mais il ne ni*en vient point; c'est que je ne suis pas encore à mon aise en vous écrivant; vous êtes si aflblé de cette sainte de Livry cfue cela nie bride Fima^ination ; non pas que je prétende à lui être conipai*ëe, mais je me persuade que votre passion poiu* elle vous feit paraître sot et plat tout ce qui ne lui ressemble |>«k. Revenons aux emportements romanesques : moi, Tenneinie déclarée de tont ce <|ui en a h* moindre ti'ait, moi qui leur ai toujours déclaré ia (pien*e, moi qui me suis Fait des eimemiA de tous ceux qui donnaient dans ce ridicule, c'est moi qui en suis accusée aujourd'hui? Et parqni le suis-je? ]>ar Horace Walfiole, et par un certain petit Craufurd, qui n'ose pas s*expli<pier si chiirement, mais ispii y donne un consentement tacite. Ah! H, fi, messieurs, cela est bien vilain ; je dirai comme mes cliers comimtriotes , quand on leur raconte quehpie trait dur et féroce : cela est bien Anglais; mais n[>prenez, et retenex-Ie bien, que je ne vous aime pas plus qu'il ne faut, et je ne crois point par delà vos mérites. Soyez Abailartl, si vous voiUex, mais ne conqitez pas (pie je sois jamais lléloïse. Est-ce (|ue je ne vous ai jamais dit rantipathie que j'ai pour ces lettres-là? J'ai été persecntée de toutes les traductions qu'on en a fiiites et qu'on me fiirçait d'entendre; ce inélan{;e, ou plnt/>t ce ([aliuiatias de dévotion, de métaphvsiquc, de physique, me paraissait fan\, exa^jéré, dégoûtant. Choisissez d*étre pour moi tout auti-e chose qu'Abeilard; s<»yez, si vous voulez, saint François de Sales ; je l'aime assez ; je serai volontiers votre Philothée. Mais laissons tout cela. »

Et dans cette munie lettre , comme pour mieux attester la nature et le désintéi-essement de son afïtHlion, madame du Defiand annonçait à Walpolc qu'elle avait été indignée et » dégoûtée n d'un petit ouvrage, de ia façon de madame deForcalquier, qui était une apologie de la vieillesse , par où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quel({u'un de cent ans. Pendant plus d'un an, jusqu'à répuisement de toute espérance, jusqu'à la défaite complète, jusqu'au renoncement absolu, le cœur de madame du Defiand, subitement réveillé, chante comme ma oiseau sur la neige, et par

SA VIE, SON SALON, SES ÂMUS, SES LETTRES. eu

toutes sortes de caresses, deçenlillesses, cherche à se faire pardonner cet hymne hors de saison. Bientôt, épuisé, étouffé, il ne bat plus que d'une aile et ne hasarde plus que quelques cris plaintifs. EjoBd le firoid ég^oïsme qui règne autour de hii le gagne peu à peu ; mais jusqu'au dernier jour on lèsent encore palpiter, et la mort seule le fipra taire. C'est, sous forme de paralK>le, l'histoire exacte et na- \Tante de ce duel entre madame du Defland, qui aime pour la }Nnemière fois à l'âge où il n'est pas permis d'aimer pour la dernière, et Walpole, qui proteste avec toute la morgue de sa nation et toute Pâpreté de son esprit , contre ces feux intempestifs, dont il s'exagère certainement les inconvénients. Mais la progression est établie , et mvm ne ferons plus que citer, pour achever de donner à ceux qui Ddus ont suivi jusqu'au bout dans cette étude minutieuse et graduée, b surprise du changement de ton , de style , de l'accent pénétrant enfin de ces novissùua verba^ dont les variations, suivant les ridsntudes d'une passion tour à tour contenue ou débordante, épargnée ou combattue, sont tout un drame intime.

• Tooft êtes le meitteiir des hommes ; co doit être pour vous an grand plaisir de fiiire le bonheur de quelqu'un qui n'en a jamais en dans sa

ne«. »

k Je ne veux jamais rien faire sans votre aven , je veux toujours être votre chère petite, et me laisser conduire comme un enfant ; j'oublie fue i*ai vécu; je n'ai que trei/.e ans. Si vous ne chapgcz point, et si TOUS venez me retrouver, il en résultera que ma vie aura été trèskeweuse ; vous oHIacei-ez tout le passé , et je ne daterai plus que du jour que je vous aurai connu.

• Si j'allais recevoir de vous une lettre à la glace , je serais bien fi'ichée eC bien bonlensc. Je ne sais point encore quel eflet l'absence petit prodove en vous. Votre amitié était peiit-êtn; un fip*u de paille; mais non, je ne le crois pas ; quoi que vous m'ayez p« dire, je n'ai jamais pu penser que vouH fussiez. iiiseiiHible ; vou.s ne seriez [M)int heureux ni aimable sans amitié, et je sais positivement ce qu'il vous convient d'aimer. N'allez |>as me dire qu'il y a du roman dans ma tétc; j'en suis à mille lieues; je le déteste. Tout ce qui ressemble à l'amour m'est odieux, et je sui» presque bien aise d'être vieille et hideuse, pour ne pouvoir pas me méprendre aux sentiments qu'on a jjour moi, et bien aise d'être aveugle, pour être bien sure (jue je ne puis en avoir d'autres que ceux de la plus pure et de la plu» saint(^ amitié; mais j'aime l'amitié à la folie / nK>n cœur n'a jamais été Êiit (|ue pour elle. »

« Oh! non, non, je ne suis pas folle, ou du moins ma fblic n'est pas la présomption ni la prétention , et je n'ai point à vous reprocher de m*induire à tomber dans cet inconvénient. Tout on badinciut, tout en jouant, vous me faites entendre la vérité, et vous trouvez le moyen d'en envelopper Famertunie ; mais je comprends très-bien que mes premières

I Voir notre t. I»', p. 3*7.

CLii MADAME DU DEFFAND.

lettres ne vous ont pas plu ; je ne suis pourtant |K>iiit fâchée de les avoir écrites; je n*en rougis |>oint. J'ai connu une femme à qui ou faisait quelques remontrances sur ce qu'elle n'avait pas un air assez réservé avec (les personna^^es {jraves et à qui on devait du respect; elle répondît qu'elle aVait vinçt-neuf ans, et qu'à cet â^e on avait toute honte bue; et moi je dis qu'à mon â^e on ne pèche point contre la décence en te laissant aller à des emportements d'amitié ; ils ne doivent point effrayer, quand il est bien démontré qu'on n'exige rien. »

Mais faisons intervenir Walpole dans ce monologue, qui aura ainsi l'intérêt du dialog;ue. Veut-on avoir tout de suite une idée des réponses de Walpole à ces lettres si suppliantes, si touchantes, si débordantes d'une affection exaltée?

m A mon retour de Strawberry-Hill , je trouve votre Ictti-e, qui me cause on ne peut plus de chagrin. Est-ce que vos lamentations, madame, ne doivent jamais finir? Vous me faites bien repentir de ma franchise; il valait mieux m'en tenir au commerce simple; poun|uoi vous ai-je voué mon amitié? C'était pour vous contenter, non pas pour augmenter vos ennuis. Des soupçons, des inquiétudes perpétuelles! — Vraiment, si l'amitié a tous les ennuis de l'amour sans en avoir les plaisirs, je ne vois rien qui invite à en tâter. Au lieu de me la montrer sous sa meflleure face, vous me la présentez dans tout son ténébreux. Je renonce i Tamitié si elle n'enfante que de l'amertume. Vous vous moquez des lettres d'Héloïse, et votre correspondance devient cette fois plus larmoyante./{^pré>;t(/s ton Paris; je n'aime pas ma mie, au gué. Oui, je l'aimerais assez au gai, mais très-peu au triste. Oui, oui, maniie, si vous voulez que notre commerce dure, montez-le sur un ton moins tra(pque; ne soyez pas comme la comtesse de la Suze, qui se répandait en élégies pour un objet bien ridicule. Suis-je fait pour 6tre le héros d'un roman épistolaire? et comment est-il possible, madame, qu'avec autant d'esprit que vous en avez , vous donniez dans un style qui révolte votre Pylade, car vous ne voulez pas que je me prenne pour un Orondate? Parlez-moi en femme raisonnable , ou je copierai les réponses aux Lettres portugaises, »

Et madame du Defïand , étonnée , indignée , d'éclater en reproches, en plaintes, mais non en menaces. Car déjà elle ne pouvait songer, sans avoir envie de mourir, à la rupture d'un lien qui était pour elle celui même de la vie.

Pari:!, dimanche 25 mai 1706.

« Je ne sais pas si les Anglais sont durs et fei-oces , mais je sais qu'ils sont avantageux et insolents. Des témoignages d'amitié, de l'empressement, du désir de les revoir, de l'eninii, de la tristesse, du regret de leur séparation , — ils prennent tout cela pour une passion effrénée ; ils en sont fatigués, et le déclarent avec si peu de ménagement, qu'on croit ^tre surpris en flagrant délit; on rougit, on est honteux et confîis, et l'on tirerait cent canons contre ceux qui ont une telle insolence. Voilà

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cliii

la disposition où je suis pour vous, et ce n'est que l'excès de votre folie qui vous fait obtenii* g^râce : ce qui me pique , c'est que vous me trouvez fort ridicule. Vous m'avez troublée et qui pis est çeïce. Me comparer à nadame de la Suze, nie menacer de m'dcrire pour réponse une portu^ yaise! ce sont les deux choses du monde que je hais le plus ; l'une pour •a dégoûtante et monotone fiadeur, et l'autre poui* ses emportements indécents. Je suis triste, malade, vaporeuse, ennuyée; je n'ai personne à qui parler : je crois avoir un ami , je me console en lui confiant mes peines , je trouve du plaisir à lui parler de mon amitié , du besoin que j'aurais de lui, de l'impatience que j'ai de le revoû*; et lui, loin de répondre à ma confiance, loin de m'en savoir (p*é, il se scandalise, me traite du haut en bas, me tourne en ridicule, et m'outrage de toutes les manières! Ah! fi, fi, cela est horrible. S'il n'y avait pas autant d'extra- Tagance que de dureté dans vos lettres, on ne pourrait pas les supporter ; mais à la vérité elles sont si folles que je passe de la plus grande colère à éclater de rire : cependant j'éviterai de vous donner occasion «l'en écrii*c de pai*oilles. »

Et en effet, avertie par les piquantes railleries de son correspondant, ce n'est désormais que sans s'en douter, et, comme elle le dit, quand elle ne peut pas faire autrement , que madame du DefFand !« hasardera à parler l'ancien langage , à oser ces aveux si brusquement refoulés dans son cœur. lillle affecte TindifFérence ou du moins la résignation , elle joue avec sa douleur , elle plaisante avec la tristesse, elle donne à ses sentiments le déguisement d'une forme ironique et badine, elle emploie les tournures indirectes, et, avec une humilité qui a encore sa coquetterie et dont Thabileté est imperturbable, elle dit ce qu'elle veut dire en s'excusant de n'oser le dire.

Il faut lire la lettre du2i septembre, pour voir avec quelh» grâce, quelle câlinerie , quelle coquetterie d'esprit et de cœur madame du DeflBmd cherche à apprivoiser ce philosophe du désabusemeut , qui pousse plus loin qu'elle la pratique de leurs maximes communes , et qui se défend d'une amitié tendre h la fois comme d'une absurdité et comme d'un ridicule. Elle lui envoie une boite avec une lettre de madame de Sévigné (ju'il adore, et dont elle a fait sa patronne auprès de lui ; elle fait apprendre l'anglais à Wiart , son secrétaire, elle lui propose de le lui envoyer quand il est malade , pour qu'elle puisse avoir de ses nouvelles sans fatigue pour lui. A la fin de septembre 176(>, elle se ronge , faute de nouvelles de lui. (jc silence la tue, son cœur meurt d'inanition. Wiart prend le parti d'écrire à Walpole à son insu, et le bon et fidèle serviteur ne peut s'empccher de dire respectueusement à l'homme dont l'orgueil cherche à dompter par le silence, à macérer dans l'humiliation une amitié qui lui semble trop fougueuse et trop tendre :

Guv MADAME DU DEFFAND.

« Je puis vous répondre, monsieur, que s'il existe de véritables unis, vous pouvez vous vanter que vous avez trouvé utie amie «ti loadame comwe il y a bien peu d'exemples. Tirez-la d'inquiétude le pins souvent qu'il sera possible : si vous voyiez comme moi l'état où «lie est, elle vous ferait pitié; cela Tempéche de dormir et TéchaufFe beancosp. •

Le 30 septembre, c'*est im long , admirable et attendrissant plaidoyer de madame du Deffand , où le sourire et les larmes se mêlent^ et dont la sensibilité pétille d'esprit.

Mais toute cette lettre est à eîrtraire , car elle achève l'enqnêtc morale que nous voulions foire , elle clôt celle première crise dcmt le feu , couvant sous la cendre , ne jettera plus que quelques intermittentes étincelles.

Mardi, 30 scptemlire 1766, à qnatre heures dn matin , «riite de ma propre main avant In ]etti*e que j'attends par le courrier d'aujourd'hui.

(• Non, non, vous ne m'ahandonnei«e peint ; si j'avais fiiit des fautes, vous me les pai'donueriez, ai je n'ou ai ^ait aucime, si ce n'est en pensée; car pour eu parole ou en action , je vous défie de m'en reprocher aucune. Vous m'avez écrit, nie dircz-vous, dos lettres portu{jaises , des élé^pes de madame de la Snze; je vous avais interdit l'ann'tié, et vous osez en avoir; vows osez me l'avouer : je suis mal<nde et voilà que la tête vous tourne ; vous pousHoz l'extnivaijnnce jusqu'à désirer d'avoir «de mes nouvelles deux fois la semaine ; il ccit vrai que vous vous contenteriez que ce fussent de simples bulletins en an{;lais, et avant que d'avoir reçu mes réponses sur cette demande, vous avez le fi-ont, la h«*dies8e et l'indécence de son{;cr à envoyer Wiart à Londres pour être votre résident. Miséricoixle ! que «erais-je devenu? j'aurais été un héros de roman, un pers<mna(][e de comédie, et qa(*lle eu serait l'héroïne ? — Avez-vous tout dit, mon tuteur? Kcoutez-nioi à mon tour.

» J'ai voulu vous envoyer Wiait ; ce projet n'était qu'une idée nullement extraordinaire dans les circonstances où je l'atu^ais exécuté ; j'aurais eu la même pennée poiu' tt*n mon paH\Te ami Formoiit^, s'il aA-ait été bien malade à Uouen, et qu'il n'eut eu pei*sonne pour me donner de ses ntmvelles; voilà votre [plus {;rand (^rief. Ah! un autre (pii selon moi est bien pis, c'est l'ennui de uu's lettres; vous y trouvez la fadeur, Tentortillé de tous nos plus fastidieux romans ; peut-être avez-vous raison, et c'est sur cela que je m'avoue coupable. Je peux ptirlcr de l'amitié trop lon(^temps, trop souvent, trop louf^nement; mais ^ mon tirteur, c'est que je suis un pauvre [^énie ; ma tête ne contient point plusieui*8 idées, une seule la remplit. Je trouve ((ue j'écris foil mal, et quand on me dit* le contraire, qu'on me veut louer, je dirais à ces (jcns-là : Vous ne- vous y connaissez pas, vous n'avez point lu les lettres de Sévi(jné, de Voltaire et de mon tuteur. Par exemple, celle du 22, où vous me traitez avec une féi-ocité sarmate , est écrite à ravir : — Mais venons à nos afi&ires ; voilà le procès rapporté : soyez juge et pai-tie, et je vous proniek« d'*

^ Dont parle souvent Voltaire.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clv

cuter voti« sentence : prcKcrivcz-inoi exactement la con<luite que vo^» roulez (|ue je licune; vou» ne pouvez neii »ur mes pensée», pai*ce qu*elie« ne dependeut pas de moi, mais poiu* tout le rettic voub en serez absolument le maitre.

• J'intercède votre sainte % je la |»rie d'aimiser votre colèi*e; elle vous dira qu'elle a eu des sentiments aussi criminels que moi ; qu'elle n'en était pas moins honnête pei*sonne; elle vous rencbv votre bon sens, et fous fera voir clair comme le jour qu'une femme de soixante-dix ans , qnand elle n'a donné aucune marque de folie ni de démence, n'est point •ou|)çonnable de sentiments lidiculcs, et n'est ])oint iiidi(pie qu'on ait de l'estime, et de l'amitié |>our elle. Mais finissons, mon cher tuteur, onblions le passé; ne parlons plus que de balivernes, laissons à tout jatuais les amours, amitiés et amom'ettes ; ne nous aimons point, mais intéressons-nous toujours l'un à l'autre sans nous écarter jamais de vos' priiKipes ; je le» veux toujours suivre et respecter sans les comprendre ; vous serez content, mon tuteur, soyez-en sûr, et vous nie rendrez parfiiiteineut contente si vous ne me donnez point d'inquiétude sur votre isnté, et si vous ne vous fichez plus contre moi au point de m'appeler Mitdame; qo mot gèle tous mes sens; queje sois toujours vùire Petite; jamais titre n'a ai bien convenu à personne, car je suis bien petite en effet.

• 'Se frémissez point quand vous songez à votre retour à Paris; vous MMiveneK-vous que je ne vous y ai causé nul embarras, que j'ai reçu arec plaisir et reconnaissance les soins que vous m'avez rendus, mais ((lie je n'en exiçeaiê aucun? On s'est moqué de nous, dites-vous; mais id on se moque de tout , et l'on n'y pense pas l'instant d'après.

■ Il me reste à vous fiire faire une petite observation pour vous engager à Hre un peu plus dmix et plus indulfçcnt ; ce sont mes malheors, uioii (p*and âge, et je puis ajouter aujourd'hui nies infinnités ; s'il était en voti-e pouvoir de m'aider à supposer mon étal, d'en adoucir l'amertume, vous y refîisenez-vous? Et ne ticndmit-il qu'à la première caillette uiali(j[ne ou jalouse de vous détourner de moi? Non, non, mon tut<'ur, je vous connais bien, vous êtes un peu fou, mais votre cceur est rxcellent; et quoique incapable d'amitié, il vaut mieux que celui de tous ceux (|ui la professent : {[rondez-moi tant que vous voudrez, je serai toujom-s votre pupille malgré l'envie.

• J'avais éciit tout cela de ma propre main, sans tit>p espértT qu'on pût le lire; Wiart Ta décliiHfré à merveille, et si facilement, que j'ai été tentée de vous envoyer mon brouillon ; mais je n'ai pas voidu vous donner cette Fati{;ue.

• J'attends votre première lettre avec ini[>atience pour savoii- de vos iKNivelles; mais avec tremblement : m'attendant à beaucoup d'injures, l'ai été bien aise de les («'évciiir et vous préviens que je n'y n*pondrai ]>as.«

Mercredi 1*' octobre, avant l'arrivée du i-ourrier, et par con8é<jiieiit jx>int en réponse à votre Icttce s'il m'eu apporte, et que je ne pnis encore avoir reçue.

• Vous avez raison , vous avez raison , enfin tonte raison ; je ne suis plus soumise, mais je suis véritablement conveilir. Un rayon de lumière

^ Madame de Sévignc.

cLvi MADAME DU DËFFAMD.

m'a frappée à la iiiaiiicrc de saint Paul ; il en fut renverse de son cheval, et moi je le suis de mes chimères. Je ne sais de quelle nature elles étaient, quel langage elles me Bsiisaient tenir; mais j*avoue qu'elles devaient vous paraîti*c ridicules, et TeARet qu'elles vous faisaient ne rae choque plus aujourd'hui. Il y a déjà] quelque temps qu'en me figurant votre retour ici, je sentais que votre présence me causerait de l'embarras. Je me disais : Oh ! mon Dieu, pourquoi ? et je trouvais que c'étaient vos réprimandes que mon jargon m'avait attirées qui me donneraient ({uelque honte. Brûlez toutes mes lettres, (s'il vous en reste) qui poui^ raient laisser trace de tous ces galimatias ; je suis votre amie , je n*ai jamais eu ni pensée ni sentiment par delà cela, et je ne comprends pu comment j'étais tombée à user d'un langage que j'ai toujours fui et proscrit , et que vous avez toute raison de détester. Voilà donc ini noaveau baptême, et nous allons être l'un et l'autre bien plus à notice aise.*

Mercredi, api-cs rari-ivéè du courrier.

« O mon Dieu , que je suis contente ! vous vous portez bien , voilà tout ce que je voulais ; vous jugerez, par ce ([ue j'ai écrit ce matin et hier, si je suis fâchée contre vous. Il ne me reste plus qu'à vous cUre an mot : on ne croit point dans ce pays-Kri qu'on puisse étit* l'amant d'une femme de soixante-dix ans, quand on n'en est pas payé; mais on croit qu'on ])eut être son ami, et je puis vous répondre qu'on ne tronvcnra nullement ridicule que vous soyez le mien. Je ne vous garantirai pas que l'on ne vous Bsissc quelques plaisanteries, mais c'est hire trop d'hoinieur à notre nation que d'y prendre garde. Je ne sais d'où peuvent venir toutes vos craintes, et vous deviez bien me parler avec la même confiance que je vous pai'le. J'ai dans la tête que c'est quelque mauvaise raillerie de madame la duchesse d'Aiguillon à milady Hervey, qui a troublé votre tête; je n'y ai pas donné le moindre lieu. Il y a longtemps que je connais sa jalousie, mais elle n'est nullement dangei*euse. Je ne me suis laissée aller à parler de vous avec amitié et intérêt qu'à mesdames de Jonsac et de Forcalquier, qui vous aiment beaucoup l'une et

l'autre, et sans jalousie Votre tix>isième lettre est parfaite; il n'y a

rien à redire, si ce n'est les louanges que vous m'y donnez. O mon tutear, pourquoi vous avisez-vous de flatter ma vanité? ne m'en avez- vous pas jugée exempte, et ne m'avez-vons pas traitée en conséquence? Si j'avais eu de l'amour-propre , il y a longtemps que vous l'aïu'iez écrasé; mais c'est un sentiment cpie je n'ai point écouté avec vous; jamais votre franchise ne m'a blcs.sée, jamais vous ne m'avez humiliée; je serai toujours fort aise ({ue vous me disiez la vérité. Vos craintes sur le ridicule sont des terrem's paniques, mais on ne guérit point de la ])eur; je n'ai point une semblable faiblesse; je sais qu'à mon âge on est à l'abri de donner du scandale : si l'on aime, on n'a point à s'en cacher; l'amitié ne sera jamais -un sentiment ridicule quand elle ne fait ])<is fiiire de folies; mais gardons-nous d'en proférer le nom, puisque vous avez de si bonnes raisons de la vouloir prosciire; soyons amis (si ce mot n'est pas malsonnant), mais amis sans amitié; c'est un système nouveau, mais dans le fond pas plus incompréhensible cpie la Trinité. »

Cette admirable lettre e^t pour ainsi dire la confession morale de

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clvii

madame du Deffisind. C'est un vrai chef-d'œuvre d'esprit et de sentiment. Le triple caractère auquel on reconnaît les passions sincères, la foi, la soumission, le dévouement, s'y lit en traits saisissants ; et l'on est étonné de cet efiet singulier de l'expérience sur les natures bien douées. Elle ne les dessèche pas , elle les attendrit dans son amertume salutaire. Jamais madame du Defland n'a été aussi bonne , aussi douce, aussi délicate qu'à soixante-dix ans. Ce rajeunissement du cœur en pleine décrépitude est un phénomène moins rare qu'on ne pense et qu'il lui demeurera la gloire d'avoir éprouvé et d'avoir dépeint en grand moraliste et en grand écrivain. Mais quel était cet homme dont madame du Deffand s'efibrcait en vain de réchauiler l'ardeur, d'encourager la confiance , de satisfaire l'exigence ; cet homme dont la maturité et la vieillesse allaient tourner autour de ce pivot , la peur panique d'être ridicule , en se laissant aller à des sentiments incompatibles avec l'âge et avec l'expérience , crainte dont madame du Defland fut la victime, maïs dont elle n'était pas la cause?

■ Il y avait longtemps avant la date de notre connaissance que cette crainte du ridicule s'était plantée dans mon esprit , et vous devez assurément vous ressouvenir à quel point elle me possédait , et combien de fois je vous en ai entretenue. — K*a|Iez pas lui chercher une naissance récente. Dès le moment que je cessai d*étre jeune , j'ai eu une peur borrible de devenir un rieillard ridicule. »

Horace Walpole n'est guère connu en France que par les lettres de madame du Defïand, et tant qu'une traduction digne de ce nom n aura pas popularisé chez nous les Mémoires et les Lettres de riiomme qui , dans toute l'Angleterre du dix-liuitième siècle , a eu incontestablement le plus d'esprit et le plus de goût, il devra se contenter de ce maigre et fâcheux rayon de célébrité qui ne le montre justement à nous que sous ses aspects les plus étroits et les plus défavorables. ïjes matériaux d'un portrait en pied ne nous manqueraient pas , car Walpole a eu plus d'un biographe , et il a été lui-même le meilleur de tous. Les limites de cet espace dont nous avons déjà abusé nous obligent de nous contenter d'une esquisse que nous essayerons plus particulièrement dans le but de réfuter ceux qui , ne tenant pas assez de compte des circonstances qui ont précédé ou suivi le mot sur lequel ils le jugent, ont malignement diminué la valeur intellectuelle et littéraire de Walpole,

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