CLX MADAME DU DEFFAND
son camarade d'Eton et de Canibrid^^e, auquel il cesse d'écrire avant que kl mort lésait séparés à jamais. PourGonway, ce caractère difficile n'a plus d'inég;alités, cet esprit susceptible n'a plus d'ombrages. u Apres la mémoire de son père, la fortune de Gonway fut sa seule passion politique, n dit Thomme qui en France a le mieux parié de Walpole ' .
En 1734 , Horace était entré à l'université de Cambridge, où il avait retrouvé Gray et Montagu. Il poursuivit ses études à Ring's Collège. Elles n'étaient point finies , et il n'avait que vingt ans lorsqu'il perdit sa mère, qu'il pleura longtemps, qu'il regretta toujours, et à qui, dix-sept ans plus tard, il élevait dans Westminster un monument funéraire dont il composait l'inscription. Robert Walpole fut moins sensible à une mort qui lui rendait sa liberté. Mari facile, comme la plupart de ceux qui ont besoin d'indulgence pour eux-mêmes, il ne pouvait s'empecber de trouver que son fils ressemblait un peu trop fidèlement à lord llervey, liomme d'un esprit remarquable , et frère de celui (jui fut le rival de Pope. Pendant que son père épousait, après un deuil assez abrégé, la mère d'une fille naturelle qu'il aimait et qui devint lady Mary Churchill, Horace, pourvu par une bonne sinécure des moyens de soutenir son rang, faisait sur le continent le voyage qui complétait alors toute éducation aristocratique.
Le 10 mai 1739, il partit, en compagnie de Gray, pour Paris, où il devait retrouver son cousin Conway. Il parait avoir jeté, à cette première visite, un coup d'œil assez superH<*iel sur nos institutions et sur nos idées , bornant son étude à ce que la pratique de nos plaisirs pouvait lui révéler de nos mœurs et de notre langue. Vers la fin de l'été, les deux amis étaient en Italie. Ils visitèrent Rome, Naples, Florence, Venise. Aidé de son compagnon, qui nous a laissé le Mémorial de ce voyage , Horace acquit le goût des arts et la passion de la curiosité. La différence de leurs caractères et surtout de leur rang ne tarda pas à brouiller les deux amis , qui se séparèrent à Reggio. Horace Walpole a avoué , trente-deux ans après , dans une lettre à William Mason, que les premiers torts vinrent de son côté, cft que son conflit avetî Gray eut |>our c^iuse la fougue de sa jeunesse avide de plaisirs et roi-gu<*il de son caractère, qui ne s'était pas encore assez accoutumé à sa qualité de fils d'un premier ministre pour ne pas la faire sentir aux autres. Sur la fin de sa vie, une réconciliation, ménagée par des amis communs, avait rapproché
1 Ch. de Rémugat, V Angleterre au dix^huitième siècle, t. II, p. 6. *
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cl»
les deux compag[nons du voyage d'Italie, et Horace a déploré la mort de Gray dans une de ses plus éloquentes lettres.
C'est à Florence que Walpole s'arrêta le plus longtemps, retenu à la fois par le spectacle des chefs-d'œuvre de Tart et par le com- . merce, chez la princesse de Craon, de quelques Françaises spirituelles et d'un très-aiinable diplomate, sir Horace Mann, envoyé anglais près la cour de Toscane, jusqu'en 1786. Pendant cette longue Carrière, tout entière fournie au même lieu (excellente habitude de la diplomatie anglaise, qui explique l'expérience et le crédit de •es agents) , Horace Walpole entretint avec sir Horace Mann une correspondance qui a duré quarante-cinq ans et est représentée par plus de huit cents lettres. Durant ces quarante-cinq ans, Horace Walpole et sir Horace Mann ne s'étaient pas revus. C'est avec raison que Walpole , le 25 août 1 78i, disait de cette longue correspondance entre deux absents , un des monuments épistolaires de la Grande-Bretagne , u qu'elle n'a pas sa pareille dans les annales de la poste aux lettres » .
Horace Walpole revint en Angleterre au mois de septembre 1 7il . Il y arrivait pour représenter, dans un nouveau parlement, élu au mois de juin précédent, le bourg de Gallingtou, dans les Comouailles. Nous n'avons pas ù nous occuper de la carrière politique d*Horace Walpole , qui fut plus spectateur qu'acteur aux débats mémorables de son temps, et se contenta de s'y montrer le satellite dévoué de son père , occupé surtout de retracer pour l'avenir, avec une sceptique ironie , le tableau et les portraits du drame parlementaire auquel il assista. On trouve daps ses lettres à Horace Mann la peinture la plus fidèle , la plus libre et la plus instructive qui soit d'un gouvernement représentatif et de la lutte des intérêts et des ambitions qu'il substitue à la lutte des idées. Horace Walpole ne prit la parole qu'une fois, le 23 mars 1742, pour défendre son père , et Pitt combattit ses conclusions , tout en louant son talent et son caractère. Durant les vingt-sept ans qu'il siégea sur les bancs des communes, Walpole ne prit guère la parole que deux ou trois fois. H était trop sceptique pour parler souvent , trop spirituel pour parler beaucoup , trop délicat pour parler longtemps.
Mais si Horace était indifférent aux succès de la tribune , il ne l'était pas au triomphe de la politique de son père, dont il soutint intrépidement le pouvoir et dont il partagea la retraite et consola la disgrâce, dans son château de Hougton, par tout ce que l'esprit le plus cultivé pouvait ajouter d'agrément aux mérites d'un loyal dé- I. k
cLxii Madame du deffa^d.
voïKinent. Il ajournait souvent*aaprè8 de lui, «a châteaa de Houf^ ton, en Norfolk, et il essaya en Taiii, par t'influence d^wet beau site, le secours d'une belle b3)liothèqiie , la yne d'une précieuse collection de tableaux , d'élever et de polir les coûts du fruste homme d'État, qui, hors la politique, ne se plaisait çuère qu'à ladiame, à table ou au lit. Horace Walpote, à cet inutile apostolat, à ces fastidieuses compagnies , dut éprouver dans toute son amertume fe dégoâl d'un esprit difficile et mondain aux prises avec les contrastes de la vie de campaf;ne dans la vieille Angleterre. Son caractère dut se ressentir de Fépreuve de cette longue contrainte , de cette quotî^ dienne contradiction. H a fait de son existence à cette époque mie peinture humoristique et caractéristique, dans une lettre à M. Chute, du 20 août 1743.
En août 1743 , Horace Walpole Bt un dernier effort pour ooiH vertir son père à la religion de l'art. Il écrivit et lui dédia , sous le titre û^jEdes Walpolianœ , une description de Hougton-Hall et des collections qu'on y admirait... I^i collection de Walpole n'existe plus en Angleterre ; e4le fut vendue en 1 780 par son insoucieux et besogneux petit-fils, à l'impératrice de Russie, pour 45,000 livres sterling. Elle contenait de très-belles choses , peuUétre l'original de la Joconde de Léonard de Vinci. Les opinions d'Horace en fiût d'art se montrent dans ce manifeste assez originales et même porih doxales. Dans son opinion, toutes les qualités du peintre parCiit ne se sont jamais rencontrées que dans Raphaël , le Guide (!) et Amnihal Carrache (!!).
C'est le cas de dire avec M. de Rémusat :
a Dans les arts comme en bcauroiip d'autres choses, Horace Walpole avait du gofit plutôt qu'on excellent goût. *•
Robert Walpole mourut de la pierre, le 28 mars 1745, au milieu d'une recrudescence subite de popularité qui allait peut-être Farracher de la retraite pour le reporter au pouvoir.
« Lord Orfbrd, en mourant, ne laissa pas une fortune aussi considérable que le supposaient ses ennemis. Il devait plus d'ui;i million de francs, et son revenu foncier était estimé nominalemcn t à deux cent mille. Son fils aîné, qui héritait du titre et du domaine, et qui devait, six ans après, mourir fort dérangé, aurait été tout à fait gêné sans son oisive et productive place d'auditeur de rÉchiquier. C'était presque exckisivement aux dépens du trésor public que Walpole avait pourm ses deux autres fils, sir Edouard et Horace. On sera peut-être curieux de connaître comment était constituée la fortune d'un troisième fils de premier ministre, et ce que permettaient alors les mœurs publiques et des usages qui n'ont pas encore complètement disparu. Horace reçut par testament
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. gluu
duq mille livres sterling fFargent comptant qu*il ne toucha pa« en entier, ci la joHÎMancc temporaire de la maison où son pcrc mourut, dans Ariin^on strect et (jn*il avait encore pour trente-six ans. Ainsi doté et dins sa condition, le jeune homme eCit éié pauvre si les sinécures n^y iraient mis orére. Il avait rei^u dans son enfance deux petites places 4|a*il i^arda toujours, celle de clerc dea extraits et de contrôleur du ^and rouleau de TÉchiquier, qui lui rapportaient trois cents livres par an. A vingt ans, il fut nommé huissier de TÉchiquier, titre qui valait annuellement de dix-huit cents à deux mille livides, et il y joignit un revenu de la noitië sur !*officc de collecteur de la douane, accordé pour la vie à son pm et à set deux afnés' •
Pour donner en im mot une idée de la valeur totale de ces diverses places , lucratives surtout par les privilèges accessoires et abusifs qu^elles comportaient , nous dirons que Walpole , dans un Mémoire justificatif de 1782, que la réaction de l'opinion le força de donner au public, ne nie pas que la seule sinécure d'huissier de f£chiquîer ne lui ait rapporté une année 4,200 livres , c'est-àdire 105,000 francs.
Grâce à ces faveurs de sa position , Horace Walpole , sans patrimoine, n'était pas sans fortune. Sa qualité de célîLataire lui en laissât la libre et entière disposition , et il en fit le plus noble et le plus intellig^ent usage , la mettant au service de ses g;oûts d'archéologue et de curieux , sans se dispenser à l'occasion d'en offrir le partage à ses amis , comme il le fera pour madame du Defland et Gonway. Généreux sans prodigalité, hospitalier sans faste , il donna le premier à l'Angleterre le type et l'exemple de ces grandes existences, de ces «jrandes vies dont l'aristocratie anglaise a aujourdliuî multiplié les modèles. Cet idéal d'existence, trop rarement atteint en Fnuice par tani d'hommes qui seraient dignes de le réaliser , consistait à choisir, parmi les jouissances que permettent une grande fortune et un grand nom, les moins frivoles, les moins égoïstes, les plus intellectuelles. Des acquisitions de tableaux et de livres , une instalLition originale qui trahit à la ft)is Tindépendance et la culture de Texprit, une société plus choisie que nombreuse , à laquelle on se consacre sans s'y absorl>er, une correspondance variée, des loi* «in» occupés de toutes les éludes qui ne permettent point d'être pédant, voilà le train de vie que mena Walpole, n'accordant aux passions et aux sens (|ue le nécessaire et réservant a l'esprit tous les superflus. C'est dans un monde à son image, qu'il a admirablement peint, qu'il concentre une activité qu'il ne pousse jamais jusf[u'à la f^itigue, et un talent qui laisse sa trace sur tous les sujets
' Cb. de Réuuisat, V Angleterre au dix-huitièmf siècle, t. Il, p. hk^ 45.
CLziT MADAME DU DEFFAKD.
sanft y prendre ce vilain vernis d'habitude qui obscurcit et paralyse l'esprit. Il eut, en un mot, la sainte horreur de la spécialité et de la publicité. Il écrivait sur tout et ne publia presque rien de son vivant, pour ne pas subir les contraintes et embrasser les préjugés de l'état littéraire. Il aimait trop les lettres et les arts pour se réduire à les cultiver. La réputation même ne l'eAt pas dédonmiaçé de la perte de sa liberté. Il consentit à ne passer que pour un amateur , pour éviter de passer pour un auteur. Il s'aimait trop luimême pour ne pas préférer ses amis au public et la tranquillité à la gloire.
La critique lui a reproché cet indifférence et cet éparpillement. Macaulay y a vu une affectation de plus dans un homme dont le génie ne lui semble fait que d'affectations. D'autres , plus modérés, ont regretté un système qui , favorable à son repos, Test moins ii sa mémoire, et qui fait que Walpole, » distingué en tant de choses, n'est, comme auteur, supérieur en aucune ' . » Combien cette infériorité relative n'est-elle pas rachetée par sa supériorité incontestable dans un genre essentiellement français , qu'il a, avec Bolingbroke et Chesterfield , élevé en Angleterre à la hauteur d'une littérature ! Dans ce genre , qui ne comporte pas l'imitation ni la médiocrité , son indépendance d'esprit et de mcrurs lui a assuré cette perfection réservée à ceux qui observent plus qu'ils ne jugent, qui voient plus qu'ils n'apprennent , et qui, tout en se ménageant dans le monde le poste d'observateur , s'y mêlent cependant assez pour observer impunément. Je parle du genre épistolaire, qui doit son honneur à des profanes, et dont les lettrés de profession, &ute de ce désintéressement moral que donnent le loisir et la fortune, n'ont presque jamais attrapé le naturel.
f Ses œuvres, dit parfaitement M. de Rémiisat, sont remarquables presque toujours, jamais excellentes, ou plutôt il n'a dû exceller que dans un {^enre, celui où il est permis de toucher à tout et interdit (le rien approfondir, où la v.inet<f dos tons doit s*unir à la diversité des sujets, où Ton peut r»trc superficiel à propos et décider avec de Tespi-it ce (|ui vient de l'étude et de rexpériencc, où lien n'est défendu, excepté de s'appesantir et de s'étendre , où tout est permis , même le parfait, même le sublime, pourvu qu'on ne les ait pas cherchés et qu*on les rencontre en passant '. »
C'est déjà une assez belle gloire pour un homme qui demanda aux lettres et aux arts plutôt le plaisir que l'honneur de sa vie.
^ L Angleterre au dix" huitième siècle y t. II, p. A8. 2 Ibid., p. W. *
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cîhv
Macaulay Ta accusé d'instabilité politique , de contradiction. Il s'est plu à le montrer wliig de naissance, de préjugés, d'affectation, mais au fond tory complaisant ou aveug[le ; partisan de la révolution anglaise et ennemi de la révolution de France. Il pi*end un malin plaisir à nous le faire voir suspendant aux côtés de son lit la Grande Charte et la sentence de mort de Cliaries I*', déclarant à Georges Montagu que ses principes ne pourront jamais devenir monarcliiques, et trouvant l'attentat de Damiens le plus excusable des assassinats ; puis auteur gentiiliomme et chroniqueur chambellan, se plaisant aux anecdotes et aux commérages de cour , collectionnant les ouvrages des rois littérateurs, et recherchant surtout, à Paris et dans la correspondance de madame du Deffand, la satis^ fiction d'une curiosité si essentiellement aristocratique, qu'elle ne trouve de l'intérêt qu'aux scandales qui ont déshonoré, au dixhuitiènne siècle, la monarchie et la société franc^aises.
Macaulay , au nom d'un parti dont l'unité et l'inflexibilité puritaines pourraient prendre pour symbole une ligne droite, triomphe trop aisément d'un adversaire qui mit l'unité dans la variété et ne fut fidèle qu'à sa fantaisie , mais surtout dans le domaine des choses littéraires ou artistiques, où la variété est un agrément fort permis et où l'inconstance n'est pas un crime. Politiquement, il est certain que Walpole demeura fidèle à lui-même , aux traditions de sa famille et à la hardiesse de ses idées , autant que le comporte la mobilité irrésistible de Vliomo duplex , qu'il serait facile de trouver jusque dans les natures et dans les vies qui semblent le plus entières. Walpole n'aimait point Pitt, tout en l'admirant , et cela est permis; il crut à la liberté jusqu'à ce que le spectacle des excès de la Révolution française lui en eût démontré les dangers et les inconvénients. Ces réserves , ces restrictions , ces repentirs , ce désabusenient, sont le fait naturel et légitime de l'âge et de l'expérience, et reprocher en ce sens à Walpole d'avoir changé, c'est lui faire un crime d'avoir vieilli. En tout cela , ce que Macaulay poursuit surtout en Walpole, c'est Vanuttcur, toujours peu choyé des littérateurs et des philosophes de profession. C'est Thomme qui a touché à tout pour ne s'appesantir sur rien, et qui s'est trouvé superficiel par mépris du pédantisme, fantaisiste par respect ide sa liberté, aristocrate littéraire, enfin, par dégoût du salaire et du métier.
I-ord liyron , qui a eu à souffrir des mêmes préventions et des mêmes repro<*hes que Walpole, a très-bien vu le point par lecjuel il était surtout, (»n littérature comme en politique, odieux à certains critiques de son temps et du nôtre , par l'horreur de la discipline ,
GLXVi MADAME DU DEFFAND.
rimpaiience de la critique , le mépris du feiux patriotisme , de la guerre inutile et de la vaine popularité, enBn, par Fironie, le scepticiame , le ton frondeur et incrédule qu'il portait en toutes choses. ISous ne prétendons pas que l'hostilité éclairée et d'ailleurs désântéressée ^de Macaulay, devenu lord à son tour par l'autorité du talent et du travail j se soit inspii*ée de ces étroites rancunes et de ces jalousies frivoles. Mais on est toujours un peu l'homme de son parti, et c'est le parti dont lord Macaulay s'est trouvé l'oiig;ane qui a influencé son jugement. A son insu , il a très^pirituettement et très-noblement immolé Walpole à des griefs moins généreux et à des toirts moins sérieux que lui.
«C'est la mode, dit lord Byron, de déprécier Horace Walpole, crabord parce qu'il était un nobleman (un (p*aiid seigneur), et secondement, parce qu'il était un gentleman (nn homnte du monde). Mais pour ne rien dire de ses incomparables lettres , ni du Cfiàieau (fOtrante, il est le dernier des Rooisins, l'auteur de la Mère mysterieiAse, tragédie du premier ordre, qui n'est pas une langoureuse pièce d'amour. »
Dans les reproches dont Macaulay s'est foit l'habile organe, sinon dans ces reproches mêmes, il y a beaucoup de ces causes que dit Byron. Et le grand écrivain anglais, dans ce même article où 3 s'est fait l'accusateur plus que le critique d'Horace Walpole , n'a pas été tellement au delà de ses intentions , et n'a pas tellement enivré son goût et sa raison de l'ivresse de la satire , qu'il n'ait, au risque de se contredire lui aussi, reconnu à Walpole des qualités supérieures , entre autres , celle de n'être jamais ennuyeux. C'est déjà quelque chose , et dans le triple suffrage de W^aher Scott , de lord byron et de son phis digne adversaire lui-même , la mémoire littéraire de Walpole trouve un assez beau monument.
Dans le mois de mai 1747, Horace Walpole acheta Strawberry- Hill.
« Pour peu qu'on ait passé huit joiu's en Angletoire, on a vu Bichmond, et si l'on a vu Kichmond, on a remonté 1(^ cours ti'anquille de la Tamise, (jui, d'un lar^o bras de mer agit<i et noirci par tous ces mille vaisseaux, pi*essés entre deux lignes immenses de magasins couleur de suie, devient, à (pielques milles de Londres, une jolie rivière toute champêtre, dont les eaux limpides et lentes baignent à pleins bords deux rives d'un vert éclatant. Là, les yeux enchantés n'aperçoivent qu'humides praûnes, arbres épais, élégantes halntations, enfin le plus riche paysage de TAngleterre noyant ses masses de venlurc et de frat-
1 Voir aux Œuvres diverses de lord MacauLiy, trad. Amcdéc Pichot (^Ma» chette, 1860), t. I<^% le curieux et amusant Essai sur les deuxWal|H>I(% ressomblant un peu trop à la focon de la cai'icature, mais d'une caricature denaitre.
SA VIE, SON SALON, SES AMJS, SES LETTRES. cunii
cbeyr cUus cette rapeur bleuâtre ^ prête à la caaipa^ne un charme &mtaiittf|ue. Sur la rir« candie, en fàûcc de la colline de Richnond , dont Thompaoa a chante la vue et les oiuhrages, s'étend lehoni^g; de Twyekenham, lUiiatrë par la présence de Baoaii et de Pope... Les grands naniA de TAM^eteire hiatonque et littéraire a'y trourent à cha<|ue pas, et la beeoié en aile est la perfection dn paysa^ anglais.
• Là, MIT cette allée de jardin cpt'on appelle la route de Hampton- Conrt, il y a¥ait, ecnl ans avant nous, une chétive maison «les champs, f^arée de la rivière par deux ou trois prés. Elle avait été bâtie en 1698 p« le cocher d*un grand seignem*, pui» iMbitée snccessivement par un poète , par un évêque, par des pairs du royaume , et elle Tétait enfin par ane marchande fort en vogue à Londres, et qui la vendit à Walpole comme un des bijonx dont elle £nsait le comnaeyce. Du moins s'en eaparft-t-il avec une joie d'enfant, charmé d'avoir beaucoiqp à créer, car il n'y trourak guère à conserver que la place, rhoilie et la vue. Il commença par lui donner, au lien dn nom vulgaire de Chopp'd Strawfiall, un nom qu'il découvrit dans quelque vieux titre , celui de Strawberry-Hill (Colline aux fraises), et il s'occupa sans délai d'en fiûre une réaidence à son gré. Une description complète et minutieuse nous serait fadle. Comme il pasaa vingts-cinq années à l'agrandir, à l'embellir, et toute sa vie à l'admirer, ses lettres sont une cootinuelle peinture, tant^É êm jardin , tantât dn bâtiment , avec tontes les merveilles et tontes les frivolitës qu'il y avait réunies. Ses projets, ses travaux, ses plantations, •es constmctions, la distribution des appartements, les détails de l'amenblcment, il explique tont à ses amia ; il demande leur avis, emploie leur talent, appelle des artistes, et ne proclame son oeuvre finie qu'après l'auiée 1771.
• Alors, il ne peut résister an plaisir d'écrire et enfin d'imprimer une Descrifpiion de la viéia de M. Horace WedjxÀe. Ce sotit de nouvelles Ades WalpoUanœy cpii ne lui donnèrent que du plaisir; tandis qu'il ait un jonr la douleiur de voir Hougton abandonné et dépouillé de ses plus nobles ornements , il jouit jusifn'à la fin de Strawberry dans tout son éclat. Le précieux mobiher n'en a di8pfu*u qu'il y a qUelcpics années, à la voix du crieur public, et la maison est restée dcbcait, quoique dégradée, car c'était un bâtiment de £uitaisie , une fabrique de jardin plutôt qu'un manoir durable. Kilo dépéiit à vue d'œil. Cependant on peut es juger encore rarcliitecturc. La ])08téritc, à laquelle, par des écrits durables, WaJpolc a recommandé son œuvre de prédilection, a beaucoup rabattu de l'admiration qu'il am-ait voulu lui en suggérer. Elle trouve que le souvenir du maître du lieu vaut mieux que le lieu lui-même , et elle n'en peut guère aimer qne ce qu*i1 n'a pas feit, ce que le temps ne détruit pas, le paysage. Mais, telle (jnelle e«il, t^e habitation est irn momuneni dans l'histoire de l'art des jardin», de cet art si cher aux Anglais, et le icul dans lequel ils soieui des maîti-es. Walpole s'y connaissait. Il était lié avec Kent, le célèbre dessinateur des parcs de son temps. Il a écrit tur Tart dont il l'appelle le Calvin, pour l'avoir réformé. Une partie intéressante de sa correspondance contient le récit de ses voyages dans quelqacK-iuis des grands châteaux et des lieux pittoresques de l'Angleterre...
> Strawberry-Hill était sans histoire; mais la vue n'avait besoin que d'être encadrée par des massifi», et le jardin était fort joli, trop orné
cLxviii MADAME DU DEFFAND.
cependant, car le propriétaire aimait les bagatelles; c'était un des faibles de son esprit. A ses admirations il mêlait des caprices, et il parle de ses poissons rouçes avec autant de complaisance que de ses bustes antiques. C'est un peu ce {joût pour le singulier et l'artificiel qui le |>orta à transformer un rustique cottage en monument gothique. Il eut le premier, un des premiers du moins, l'idée de relever ce style d'architecture du discrédit où l'avait jeté l'imitation des Italiens. Il en sentait vaguement les mérites, il en comprenait les raisons et les origines, il en étudiait même les âges et les formes, et il commençait, il cherchait du moins cette science du gothique qui fut retrouvée après lui, et <|ui fut une mode avant d'être une science...
» L'essai d'Horace Walpole fut médiocrement heureux. Cet
édifice en plâtre, avec ses tours, ses créneaux, ses galeries, ses ornements pointus, est un pastiche indécis et mesquin, lourd et maniéré, un peu château, un peu chapelle, une vraie décoration de théâtre, qui lui servait à signer indifféremment ses lettres : le lord ou tabbé de
Strawberry-Hill Le château de Walpole ne prétend pas même à
l'illusion de la réalité; il n'est pas construit en matériaux solides. C'est une croquade féodale souvent recrépie, souvent repeinte, fort infifrieiire aux derniers progrès de l'art rétrospectif dont elle est un début. Cet art contestable , on l'a perfectionné sans cesser d'en abuser.
» Mais il ÊEiut se rappeler que Walpole commençait. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il donnait l'éveil. Peut-être le gothique loi plaisait-il, parce que c'est ce que les gens du métier appellent un style amusant. Il s'amusait beaucoup, en eflet, à Strawberr\'-Hill. Aateit antiques, sculptures romaines, colonnettes ou moulures arrachées à d'anciens châteaux ou à de vieux monastères ; armures, lampes, vitraux, il mêlait tout, avec des escaliers, des cheminées, des fenêtres, des plafonds qu'il faisait dessiner par des artistes modernes, et il formait un assemblage incohérent de styles et de genres où se disputaient confondus le factice et 1er réel. A côté des objets d'un art véritable que su* Horace Mann lui envoyait de Florence; à côté des tableaux d'Holbein on de Van Dyck, des bronzes de Celhni, des émaux de Petitot, il accumulait des curiosités de bric-à-brac et toutes les raretés vulgaires qu'on recherche encore aujourd'hui et qui semblent plus faites pour une bontique que pour un musée '. »
Walpole convenait avec bonne foi et une bonne grâce un peu dédaigneuse de ce défeut de proportions, de ce manque d'harmonie. Il s'en excusait sur rimpossibilité absolue de reconstituer un édifice gothique dans Tentière fidélité du type primitif, sans se réduire en même temps aux modes , au costume , aux usages , aux mœurs dont cet édifice n'était autrefois que le cadre. Mais chez lui le dilettantisme n'allait pas jusqu'au sacrifice des commodités les plus élémentaires de la vie, et il aimait encore mieux le confortable que l'exactitude de la couleur locale.
^ lé Angleterre au dix-huitième siècle , p. 53 à 50.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxix
Strawberry-Hiil devint la passion de son maitre. Il fit bientôt à relieu &vori, à ce castel gothique, une renommée qui le mit à la mode. Strawberr^'-llill et son hôte aimable et bizaiTe firent souvent le sujet des conversations légèrement ironiques du grand monde , et Timagination populaire ajouta à leur physionomie les détails fantastiques de la légende. Walpole recevait à son manoir un grand nombre d'amis , de voisins , notamment Ketty Clive, une actrice célcbre et spirituelle qui habitait Twyckenham et qui passait pour être un peu plus que Tamie de son hôte. Les beautés en vogue, les orateurs célèbres , les étrangers de distinction , des essaims de gracieuses Françaises venaient y goûter , au milieu des madrigaux (Walpole prenait sa revanche dans ses lettres), les bonnes fortunes de la curiosité et de la conversation.
Par ces visites incessantes qui animaient et renouvelaient sa société, par la diversité systématique de ses études et de ses plaisirs, Walpole avait fait|de sa maison une sorte de caravansérail, et de sa vie oisive Texistence la plus occupée. Il établit une imprimerie à Strawberry-Hill , et de cette presse particulière est sortie, sous ses yeux , toute une petite bibliothèque qui porte le cachet du luxe, de Part et du goût. C'est même la tentation de cette presse qui finit par triompher de sa paresse et de ses scrupules et par le rendre auteur ; il devait en arriver autant, au prince de Ligne.
n commenta par deux odes inédites de son ami Thomas Gray [1757) ; il se fit même éditeur d'ouvrages anciens, d'un Lucain , |)ar exemple, annoté par Bentley. Enfin il songea à s'imprimer luimême. Pendant longtemps il s'était borné à quelques petits vers, paHbis jolis , le plus souvent médiocres, et à des compositions anonymes , insérées dans ce journal Tlic World {le Monde) ^ dont Ma- «aulay a si cruellement raillé Taristocratique rédaction. C'étaient en général des# fictions satiriques sur les incrurs et les événements du jour, et quelques-unes eurent du succès. Il n'avait encore trouvé ni «on rôle ni sa voie. On peut dire que ce furent les Mémoires tif Gramont, ce chef-d'œuvre de la littérature de grand seigneur, qui lui révélèrent son génie et sa vocation.
• Ce livre, dit notre guide éminent dans cette étude sur Walpole, plaisait infiniment à son genre d'esprit, qui goûtait Texquis, ne craignait pas le hasardé , et pouvait descendre jusqu'à la mauvaise fi*ivoIitë , quand il avait épuisé la bonne... Walpole entreprit de tout rectifier, de tout ëclaircir, et nous lui devons le premier essai d'une édition classique <Hi livre que Chamfbrt appelait ironiquement le bréviaire de la noblesse française. On peut croire que le personnage du comte Ilamilton était fort du goût de son éditeur, et que, sans se l'avouer, il n'était pas
Gtxx MADAME DU DEFFAISD:
éloigné de se modeler sur lui. Écrire avec légèreté^ obserrer avec finene, avoir du talent autant qu'un honnnc du monde en peut montrer tant changer de condition, telle tut l'ambition constante de Walpole, et on le voit s'attacher de préférence aux auteur» qui ont eu le mérite' dans le métier, et qui ëont arrivés à la renommée sans faire état de la ponr- Kuivre. De là, son enthousiasme pour madame de Sévigné* ■
n portait cette aristocratie de goût jusque dans labibliograpliie. Il a consenti à faire un catalogue d'auteurs, mais cVst le Catalogue des auteurs royaux et nobles de l* Amj le terre , avec la liste de leurs ouvrables (1758). Les A necdots of Painting ^ histoire jcntique et anecdotique de la peinture en Angleterre, ont une autre valeur et sont un des plus agréables et des plus utiles manuels de rhîstoire de Part dans un pays qu'il soit possible de feuflleter (1762). Enfin , il songea à mettre en roman les mœurs et les aventures dont son manoir eût pu être au moyen âge le théâtre, et il fît le Château d^Otrantc, sorte de fiction fantastique et historique, tragique et grotesque , qu'il regardait comme l'inauguration d*un genre nouveau. C'est celui de ses ouvrages dont il fut le plus satîs⁢ celui dont le succès, faisant violence à son orgueilleuse modestie, l'obligea de déposer le masque de l'anonyme; celui enfin qui le place le plus haut dans l'estime des juges littéraires de son tempi et du nôtre. Walter Scott et lord Byron l'ont tous deux, avec l'indulgence que donne la conscience de sa supériorité , déclaré un chef^ d'œuvre, et Macaulay lui-même lui a donné en ces termes up brevet de lisibilité :
« Le roman, bon <mi manvais, marche touioars; |)at de digreaskn», pas de descriptions hors de propos ni de longs discoors. Chaque phrase fait avancer l'action, l'intérêt se soutient et se renouvelle; le merveilleux est absurde, les personnages sont insipides; mais aucun lecteur ne déclare le livre ennuyeux. »
C'est en 1765 que Walpole , dégoûté de la vie publique par h disgrâce de son ami Conway, averti par de plus fréquents accès de goutte de la décadence de sa jeunesse et de sa force, songea à aller eu célébrer agréablement la fin à Paris et à y faire consacrer dans les salons la réputation de talent et d'originalité qu'il s'était fiite en Angleterre. Lord ïlertford , frère aîné de Conway , était alors ambassadeur d'Angleterre en France , et l'auteui* du Château ctOtrante se trouvait, gràœ à cette coïncidence, dans les meilieurei conditions de commodité , de plaisir et de succès. Dons l'été de 1765, la chute de Grenville et les refus capricieux de Pitt venaient
^ L*Àugleterre au dix-huitième siècle, p. 62.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxu
d^amoier au pouToir ton ami le général Gonway, avec le titre de Mtrétaire d'Ëlat , sous la direction du marquis de Buckingham. Walpole, qui avait défendu son' ami disgracié de sa plume , et lui tvait offert sa fortune, avait été consulté lors de la fonnation laborieuse du cabinet. U espérait quelque cbose de plus, décidé, dit-il, i rpfuser une offre qu'on ne lui fit pas, dans la prérision de ce refus. Walpole, pris au mot d'une indifférence plus artificielle que sincère, ^tla, de dépit, Londres et Conway, qu'il abandonnait dans le pou- Toir après Tavoir servi dans l'opposition. Il partit pour Paris le 9iepteuibre 1765, et y resta huit mois.
L*influence des sentiments qui précipitèrent son départ se lit trop fiicileinent dans ses lettres de Paris , dont la misanthropie et b critique, plus juste que spirituelle, et plus spirituelle que profonde, peut se résumer dans cet aperçu :
• En tout, je ne voudrais pas iréti*c point venu ici, car puisque je Mit condamné à vivre en An(>lctcn*t* , c'est tin Koulagenicnt que d*avQir m que les FrançaÎH sont dix fois plus méprisables que nous. »
Walpole n'eu pensait pas un mot, mais il était de mauvaise bumeur. Du reste , il faut le dire , le spectacle des quei-elles parlementaires et religieuses, le gaspillage des finances, le triomphe des finrorites, k réveil menaçant de l'opinion, les témérités de nos philosophes , ce ton déclamatoire des idées et des mœurs n'étaient pas bits pour encourager à l'éloge un boumie disposé à critiquer, et qui fuyait la France à travers des lunettes jaunies par la bile. La décadence de la société française s'accusait déjà par des symptômes fx'û a d'ailleurs observés et rendus avec une sévère francrbise. U la tentait moins à côté des femmes, encoi*e spirituelles et aimables, et qui avaient d'ailleurs le bon goût de lui (aire sentir qu'il leur plaiait. Aussi ne £àit-il aucune difficulté de les préférer aux hoimnea. Udy Uervey , une de ses amies , lui avait donné une lettre pour madame Geoffirin , dont il ne tarda pas à i*econnaitre le bon cœur et le bon esprit. C'est (rhez elle qu'il entendit parler pour la première fois, et probablement eu ternies peu favorables, de madame du Deffiind.
■ Toute femme a ici un on deux auteurs i^luntcs dans sa maison, et Ken sait comme elle les arrose. Le vieux prmi<lcnt Ilénaalt est la ytftoAe chez madame du Defl^nd, une vieille et avcMigle débauchée d'esprit, chez qui j*ai soupe hier soir (5 octobre 1765). »
Trois mois après, il écrit à lady Hervey :
• Vous rirez tant qu'il vous plaira avec lord Hollaiid de ma crainte
OLSxii MADAME DU DEFFAND.
crêtrc trouvé ciiartiiant. Cependant je ne ifierai pas mon efiroi, attsurément, rîcn n*e8t si fort à redouter que d'avoir ses membres si des bffquilles et son intelligence en lisières. Le prince de Gonti s*e moqué de moi Tauti^e jour à ce m6me sujet. Je me plaignais à la vieil aveugle charmantp, madame du Defïand, de ce qii*clle me préfîîn M. Crawfiird. « Quoi! dit le prince, est-ce qu'elle ne vous aime pai » — - Non, monsieur i. lui dis-je, je ne lui plais pas plus que si el » m'avait vu. «
On le voit, dès les premiers joui^s , madame du DeHand avi trahi sa sympathie pour le brillant et original Anglais, et il ne dérobait pas à ce succès, sur lequel il trouvait alors la plaisantei de bonne guerre , avec la farouche brutalité qu'il mettra dans oc taines de ses lettres. IL ne se trompait pas non plus sur la natu du sentiment quMl inspirait et qu'on attendait de lui. Ce qui I fit mettre le bâillon de la crainte i\ des expressions et à des con dences qui pouvaient être malignement interprétées, c'est qu'à Lo dres, où il vivait parmi des gens moins subtils et moins au eoura des choses , il pouvait se dégager pour lui , à la suite de qudlq indiscrétion de l'ambassade ou des journaux, un énorme ridici de la situation qui à Paris était le plus flatteur des hommage l'associait à l'autorité d'une femme qui faisait le goût public qui donnait le ridicule, mais ne le recevait pas. Cette inviolabili de Paris ne l'avait pas suivi à Londres, où il se sentait exposé tous les dangers d'une divulgation malveillante de certains passag des lettres de madame du DefFand. Il ne faut pas l'oublier, p sonne n'ignorait et personne ne niait que les lettres ne fusse ouvertes à la poste, dans un double but de précaution politique de frivole curiosité. Le secret de la poste n'existait plus, la vio! tion des lettres était passée à l'état d'habitude, de règle, de dn préventif de l'État, et tous les jours le résultat du triage feit cabinet noir allait amuser le Roi ou avertir les ministres. Ce n% pas au caractère de Walpoie qu'il faut donc attribuer ses craint et ses brusqueries parfois cruelles, c'est sur le peu de garaiitj qu'offrait alors l'inviolabilité apparente de la lettre confiée à poste, que doit retomber la responsabilité des torts de Walpol Celui qu'il est difficile de nier ou d'atténuer, c'est Timpatience q donnaient à un homme égoïste et ennuyé les égoïstes confident de son ennui, que ne lui épargnait pas assez madame du Deffism
Au commencement de 1 766 * , Walpoie devenu plus intime aii
^ 11 est 8in{rulier que Wnlpole, dan.^ ses lettres écrites de Paris à Georj Monta{pi , durant ce premier voyage de 1765-1766, n'y parle pas du toat
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. CLXiiii
madame du Defiand en trarait à lady Ilervey un portrait dans lequel il n*hésite plus à lui donner l'avantage sur madame Geoflrin:
■ Sa grande ennemie, madame du Dcfiand, qui a été pendant un temps très^onrt la maîtresse du Régent, est maintenant fbi*t vieille et tout à 6it aveugle; mais elle conserve tont : vivacité, esprit, mémoire , jugement, passion, agrément. Elle vn à TOpéra, aux spectacles, aux soupers et à Versailles; elle donne à souper elle-même deux fois par semaine, •e Eût lire toutes les nouveautés , compose des chansons et des épigrammes nouvelles , et se souvient de tout ce qui s*est passé depuis ses qaatre-vingts dernières années. Elle correspond srvec Voltaire, dicte pour loi de charmantes lettres, le contredit, n*est dévote ni à lui ni à personne, et se moque à la fois du clergé et des philosophes. Dans la dispute, et elle est sujette à y tomber, elle est très-animée, et pourtant presque jamais elle n'a tort. Son jugement sur tous les sujets est aussi juste que possible; sur toutes les questions de conduite aussi fautif que possible, car elle est toute auiour et toute haine, passionnée pour ses amis jusqu'à Tentliousiasme, encore en peine (tétre aimée, non par des amants bien entendu , et ennemie violente, mais ouverte. Comme eUe ne |>eiit avoir d'amusement (pie la conversation , la moindre sollicitnde, le moindre ennui lui est insupportable, et la met à la discrétion de quelques êtres indignes qui mangent ses soupers, lorsqu'il n'y a personne d'un plus haut rang, qui devant elle se font des clignements d*jeox et se moquent d'elle; gens qui la haïssent parce qu'elle a dix fefei plus d'esprit qu'eux, mais (pii n'osent la haïr c|ue parce iprelle n'est pa« riche. »
XXÏV.
Nous sommes arrivés à l'époque qui ouvre la correspoudaiicc entre madame du Deffand et Walpole. Nous croyons que pour l'appréciation de celle de Walpole, le meilleur avis, le plus juste et le plus délicat est celui de Técrivain qui a dit :
• Les lettres fî*ançaises de M. Walpole n'auraient pas déprécié son M|irit, et elles auraient prouvé, elles prouveriiicnt encore, que s'il eut dans Acs rap|>ortH avec madame du DefFand les craintes puériles, les ioa|M'ons d'une vanité inquiète, et par suite, la séclieressse et la dureté qne le» hommes poiient dans des affections plus vives et plus puissantes, il ne fiit pas insensible à l'attachement qu'il inspirait. Il aima madame du Deffand connue on pouvait Tainier, et conmie il pouvait aimer. Il parie d'elle avec estimes, avec respect, «ivec tendresse, à ses autres amis. Il est Her de lui plaire et ne s'en défend pas. Sa correspondance arec elle fiit toujours exacte et soi(;neuse; il retourna cjuatre fi>is à Pari», et il ne cachait point que c'était pour elle. Il n'y revint plus lompril l'eut perdue. Il avait assurénlent la personnalité d'un vieux
■Badame du DefFand. Il iivt sera question d'elle, dans cette série de Lettres^ que dans relies du voya£;c de 1769.
CLXXtT MADAME DU DEFPAND.
gan^on et cet ombrageux Bentiment d*uD certain dëcomm fMurtkuliar i son pays ; mais cela empéchc-l-il «i^étre touché d'une affection vrais et d*y répondre sincèrement? Il était insupportable, d'accord; il n'était pas iudifiiireut * . »
Madame du Deflfand est plus à plaindre que Walpole n^est à blâmer. Tel est, croyons-nous, le vrai critérium pour apprécier lair nement cette correspondance , où, entraînée par cette seoondv je» nesse qui choque toujours ceux qu'elle ne charme pas, et qui a besoin pour être goûtée d'un cœur en proie au même subit épanouûMment, madame du Deffimd se montre aussi exigeante que Walpdc est revéche. Où serait allé ce renouveau importun si Walpole ne l'avait étouffé dès les premiers jours sous la çiace de ses remontrances et de ses mépris? Madame du Deffand avait trop d'esprit pour faire de (;ettc amitié suprême une passion ridicule. Mais en 3 réfléchissant, on comprend et on excuse, sans trop l'approuver, rezécution inexorable de \Valpole , et on le trouve plus dur que coupable. Madame du Deffand elle-même finit par s'incliner sous l'ascendlttl de ce bon sens impérieux , et elle se résigne , non sans quelque! protestations de flus en plus étouffées, contre cet arrêt plus raisonnable que galant, qui réduit ses sentiments à la mesure un peu étroite d'un affectueux commerce d'esprit. Tout en se plaignant di la sévérité de son tuteur, elle rend justice à sa loyauté. Il ne Fa ni dupée ni trompée. Il l'a avertie dès les premiers jours de ne mettre dans leurs relations, traversées par tant d'incompatibilités et pai l'absence, que ce qu'il voulait y metti-e lui-même.
Voici quelques extraits qui permettront au lecteur d'apprédei cette seconde phase de renoncement , de résignation, de soumission, de mise sur le pied de paix de sentiments trop vifs et trop militants. Jamais pénitence ne fut acceptée et variée et fraudée avec plus de grâce et plus d'esprit. Walpole lui en avait d'ailleurs sauv^ toute l'humiliation , en lui en confiant fraiichemcnt Tunique i*aison, u la prudence ' » . Il aurait pu ajouter : et L'horreur de tout ce qui est déplacé, exagéré, affecté. Il avait, sur ce point, donné à Rou» seau , dans une lettre fameuse écrite sous le nom du roi de Prusse, une leçon de discrétion et de modestie , où l'esprit franrais assaisonne une crudité uu peu anglaise , et qui montre qu'il n'épargnait pai
* L'Angleterre au dix-huitième siècle y p. 85. Sur cette li;iison d*Horaee Walpole et de madame du Deffand, ses mystères et ses délicatesses, il fiml WïT et relire le maître inimitable en fait d'analyse morale et d*analv8e littéraire, Tauteur de rarticle exquis, primus intcr non pares, consacré à madame du I>elland, dan< les Causeriei du Lundi y t. 1«% p. 420 à 481.
2 Voir notre t. I»»", p. 385.
Sa vie, son salon, ses amis, ses lettres. clzz?
phis les déclamations de l'esprit ({iie celles du cœur, et n'était pas plus tolérant pour les fautes du Qénïe que pour les feiblesses de âge.
Madame duDefiiuid, qui avait applaudi à la leçon donnée à Rousseau , ne pouvait que se plaindre de celle qu'elle recevait elle-même , à tort ou à raison. Et c'est cette protestation de plus en plus humble , de plus en plus soumise , de plus en plus repentante , qui donne un caractère si touchant et un intérêt presque dramatique à œs passages de ses lettres qui ressemblent à des soupirs étouffés dms on sourire :
Pan«, jeudi 30 octobre 1766.
• Ah ! quelle iblie, quelle folie, (ravoir des amis d*outre-aier, et d*étrc duui la dcpeuduiice des caprices de Neptune et d cole ! Joignez à cela les fimUisies d'an tuteur, et voilà une pupille bien lotie. Il n'y a point eu de coiimer ces jours-ci; je m'en consoleraiii aisément si je n'étais pas inquiète de votre santé. Je vous assnre qu'il n'y a plus de votre individu que ce lenl peint qui m'intéi^esse ; d'ailleurs, je crois que je ne me soucie plus de vous; mais il m'est absolument nécessaire , aussi nécessaire que l'air fw je itMpire, de savoir que vous vous portez bien : il faut que vous a^ la complaisance de me donner régulièrement de vos nouvelles pai* CoBS les courriers : remarquez bien que ce ne sont point des lettres que fczige, mais de simples bulletins : si vous me refiisez cette complaiwice, ausaitdt je dirai à Wiart : Partez, prenez vos bottes, allez à tire d'iile à Londres, publiez dans toutes les mes que vous y airivez de ma psrt, que vous avez ordre de résider aupi-ès d'Hornce Walpole, qu'il est mon tuteur, que je suis sa pupille, (|ue j'ai pour lui une passion effirnée, et que peut-être j'airiverai incessamment moi-même, (]ue je m'établirai à Strawberry-Hiil, et qu'il n'y a point de scandale que je ne «ois prête à donner.
■ Ali ! mon tuteur, prenez vite un flacon ; vous êtes prêt à vous évanouir ; voilà |>onrtant v.o qui vous arrivera , si je n'ai pas de vos noavelles deux fois la semaine. »
• Votre lettre m'a si fort troublée, que je .suis comme si j'étais ivre : je remets à demain à continuer celle-ci.
Saïuedi !'■' novembre 1766, k (juaU^e heui'es.
• C'est un malheur |>our moi, et un très-grand malheur, <|ue l'amitié ^e j'ai prise pour vous. Ah! mon Dieu, qu'elle est loin du roman, et que vous m'avez peu connue quand vous m'en avez soupçonnée ! Je ne Toas aime que parce que je vous estime , et que je crois avoir trouvé en ▼eus des qualités que depuis cinquante ans j'ai cherchées vainement dans tout antre : cela m'a si fort charmée, que je n'ai pu me défimdre de nk'attacber à vous, mal(;ré le bon sens qui me disait que je faisais ane fîdie et que nous étions séparés par mille obstacles ; qu'il était impossible que ji» vous allasse trouver, et (juc» je ne devais pas m'attcndrc Tor vous eussiez une amitié assez foi-te j)our quitter votre pays, vos anciens amis, votre Strawberry-Hill , pour venir chercher, quoi? une
CLXXvi MADAME DU DEFFAND.
vieille sibylle retirée dans le coin <riiii couvent. Ah ! je me suis toujour» fhit justice dans le ibnd de mon âme. » {V novembre 1766.)
« Tenez, mon tuteur, je ne puis pas m'empécher de vous le dire, j*ai de l'amitië pour vous, et votre excessive franchise est ce (pii m'attache le plus. Je ne vous suis bonne à rien, je dois passer le reste de ma vie loin de vous, mais ce m'est une consolation de savoir qu'il existe une personne qui mérite l'estime et (jui en a pour moi. Vous me pardonnez bien celte petite douceur, elle n'excède point ce qui. est d'usage pour tout le monde , il n'y a de différence que do la vérité au compliment; » {JS juillet 1767.)
« Adieu, mon tuteur, que je n'aie rien à combattre avec vous, n'ayez nidle espèce de défiance de moi , exceptc/.-moi , s'il se peut , àc^ règles que vous vous êtes prescrites ; n'ajoutez point volontairement de la froideur à l'indifïerence. » {^juillet 1767.)
« A propos de cinquante ans, il y a à peu près ce temps-là que j'ai été mariée ; il était dans l'ordre des choses possibles que vous eussiez été mon fils, j'ai bien du regret que cela ne soit pas. > (5 juiUet 1767.)
« L'expérience vous a amené à mépriser tous les hommes, vous fiiit détester l'amitié, vous a rendu insensible; et en m^Mne temps vous sacrifiez votre santé, votre tranquillité, votre vie aux intérêts de ceux dont vous ne vous souciez point! Ah! convenez que cela est incompréhensible. Votre conduite avec moi est bien plus intelligible, malgré toutes ses contradictions apparentes; aussi sais-je bien à quoi m*en tenir, et je ne vous demanderai jamais d'éclaircissements sur cet article; je sais pourquoi je vous suis attachée : ni le temps, ni l'absence, ni vos variations ne me feront jamais changer pour vous: vous êtes sincère et bon, vous êtes variable, mais constant, vous êtes dur, mais sensible, oui , sensible , et très-sensible , quoi (juc vous puissiez dire ; vous êtes noble, fier, généreux, humain; eh bien! n'est-ce pas assez pour que vous puissiez être impunément fantasque, bizarre et quelquefois nu peu fc)U? Ce portrait vous plaît-il plus que l'autre? » (3 août 1767.)
Cette éternelle dispute , cette querelle à la fois comique et touchante, fait le fond, quelque peu monotone , de la correspondance de madame du .DeflFand avec Walpole , en dépit d'une admirable fécondité à varier son thème ; fécondité qu'elle puise à la fois dons son esprit et dans son cœur, et malgré la broderie d'anecdotes, de jugements, de portraits dont elle orne la trame de cette perpétuelle déclaration. jXous avons insisté sur cet aspect des lettres, avec la préférence que, dans nos études, nous donnons toujours à ce qui révèle une âme sur ce qui ne nous montre qu'un esprit. Le principal et le plus puissant intérêt de la correspondance avec Walpole est là. C'est là qu'est le drame. Nous dédommagerons le lecteur d'une analyse un peu minutieuse, eu le dispensant de l'ennui de nous
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clzxtii
voir compter et mesurer, pour lui , comme un cicérone , les beautés littéraires et les mérites historiques des lettres de madame du M&nd. Nous ne numéroterons pas les anecdotes, nous n^appréderons pas les portraits, nous ne discuterons pas les jugements. Le lecteur saura bien trouver son bien où il est et s'arrêter, sans y être dressé, aux endroits a{préables ou utiles.
n ne nous reste plus , pour achever notre tâche , qu'à épuiser la ▼eine biographique, à faire une dernière fois le tour du salon de madame du DefFand et le tour de son âme, et à la conduire à la fin de cette existence dont les seize dernières années tournent autour deWalpole, comme la terre tourne autour du soleil.
De 1766 à 1770, Walpole fit deux voyages à Paris.
Le premier voyage , la première visite à madame du DefFand , car il n'y venait guère que pour elle et ne s'en cachait pas , est du 23 août 1767 au 9 octobre suivant.
■ Enfin, enfin, K^écric madame du Dcfiànd, le 23 août au matin, il n y a plus de mer qui nous sépare. » Et elle s*ingénie en mille soins, «31e prévenances, mille flatteries charmantes, et où respire une tendresse de cœur qu'elle s'eflbrce de contenir et qui déborde jusque dans les efibrts pour la dissimuler et la voiler de plaisanterie.
■ Oh ! je ne saurais me persuader qu'un homme de votre importance, qui tient dans sa main tous les ressoiïs d'un grand Etat , et par concomitance ceux de toute l'Em'ope, se soit déterminé à tout quitter pour venir trouver une vieille sibvlle. Oh ! cela est bien ridicule ; c'o«t avoir toute honte bue que d'avoir pu prendre un tel parti ; toutefois, je l'avoue, jeu suis bien aise. »
Mais elle s'est moins contenue qu'elle ne voulait. Elle a encore, malgré elle, laissé entrevoir son secret. Son cœur l'a trahie. Elle »'en accuse , s'en excuse , s'en corrige avec une franchise et une bonne volonté vraiment attendrissantes.
Paris, vfin«lredi 9 octobre 1767, à dix heures du matin.
Que de lâcheté, de faiblesse et de ridicule je vous ai laissé voir! Je n'étois bien promis le contraire; mais, mais... oubliez tout cela, pardonnez-le-moi, mon tuteur, et ne pensez plus à votre petite que pour Toun dire qu'elle est raisonnable, obéissante, et par-dessus tout reconnaissante; que son respect, oui, je dis respect, que sa crîiinte, mais sa milite filiale, son tendre, mais sérieux attachement, feront, jusqu'à wn dernier moment, le bonheur de sa vie. Qu'importe d'être vieille, d'être aveugle? qu'impoi-te le lieu qu'on habite? qu'importe que tout ce <pii environne soit sot ou extravagant? Quand l'âme est fortement occupée, il ne lui manque rien (jue l'objet qui l'occupe ; et quand cet objet répond à ce qu'on sent pour lui, on n'a plus rien à désirer. »
GLUviii MADAME DU DEFFAND.
Paris , mardi 27 octobre 1767.
« VoiJB êtes content de ma première lettre, voiim le serez de toutes les autres, au moins à certains cf^ards; mais je ne vous reponds pu de suivre exactement votre exemple : je n*ai pas tant de di(jnite (jue vous: je ne suis ni aussi raisonnable ni aussi calme, parce que je ne sais pas aussi froide; mais, mon tuteur, |>ourvu que Ion fasse de son mieux , ou n*est pas tenu à davauta(;e.
» Ëpai*|;nez-moi , je vous prie, toute espèce de reprimaïuieft et de corrections, il ne dépend pas de moi d'être afK^ctée comme vous voudriez que je le fiisse ; contentez-vous cpie je ne vous laisse voir ce que je pense, que quand je ne peux pas faire autrement. •
Mardi 12 janvier 1768 , à cinq heures du soir.
tt Au nom de Dieu, mon tuteur, finissez vos déclamations, vos protestations contre l'amitié. Ne nous tourmentons point l'un et l'autre, moi, en vous vantant ce que vous détestez, et vous, en blâmant ce que j'estime; laissons là l'amitié, bannissons-la; mais n'iffnorons pas le lieu de son exil, pour la retrouver s'il en était besoin; voilà la Qrkcetfœ je vous demande; et la promesse que je vous inis, tr'est de ne jamais prendre son nom en vain. •• /
Et elle met, un autre jour, cette promesse en chanson, sur un twîI
air qu'elle aime beaucoup :
Vous n'aurez plus à vous p]aindi*e De mon trop d'empressement.
Ouvrez mes lettre» sans craindre D'y trouver du sentiment.
Je sens, je sens "^
Que je peux, sans me contraindre, Prendre un ton indifférent.
Paris, dimanciic 30 octobre 1768.
« Ah ! je suis bien éloi(;née de vou» croire (fuéri , et je vous tient encore plus malade de l'esprit que du coq)s ; mes lettres «ont pour vous ce (|ue sont les pâtés de Périjjueux cpie J. Wilkes reçoit dans , sa prison ; il les trouve remplis de [)oison , et s'il y en a en eftet , c'est celui qu'il y met. Nous avons un dicton ici qui dit : Quand Ua(;obert voulait noyer ses chiens, il disait «piii» étaient enragés. Pour moi, je crois que vous l'étiez un peu quand vous avez écrit cette cliamiante lettre (jue je reçois. La belle companiison que vous fiiites d'une phnue de ma lettre, dans laquelle je dis que craûjnant de vous perdre ^ je regarde comme un maUieur de vous avoir connu ! Je ne crois pa» que la reli(fieuse portug^aise d'abord eût uti amant f;outteux ; et s'il le devenait, je crois qu'elle ne s'en soucierait plus guère. Mais, monsieur, j'ai cru qu'il n'était pas indécent, ni-trop passionné, de dire de «on ami ce qu'on (^t tous les jours de son chien ; je suis persuadée , par exemple, que si les couches de Rosette ont été fâcheuses, vous aurez dit dans instants que vous étiez fâché de vous y être attaché, etc. •
Sa vie, son salon, ses amis, ses lettres. cusz
Palis, dimandic 13 novembre 1768.
le TOfis dis, avec la plus {[rande Téritë, qtie vous avez réussi dans Totre projet; l'amitié, tout ainsi qu*â vous, m'est devenue odieuse; 4tendez-vons ^ si tous voulez, à en trouver dans mes lettres; vous voTCz «i je suis incorrig^ible. Oh ! non , je ne le suis pas , Tinjustice me révohc et me hâi le même eflèt (pe vous fait le romanesque.
* Ke me (jrondez plus, mon ami, je vous en conjure, ne m'appelez plus Madame, c'est une punition qui m'est odieuse, c'est pour moi ce <|ii'est le fouet pwir les enfants. Vous êtes un précepteur trop sévère,, ▼mis êtes intolérant.
■ Je ne sais pas pourquoi je m'obstine à me soucier de vous. »
Dimaacke 29 janvier 176(1.
• Que répondre à votre lettre? rien du tout; c'est le parti que je prends pour celle-ci et pour toutes les autres; je n'ai point de promesse à nrat Âûre, mais je m'en fais à moi-même et j'y serai fidèle. •
Le second voyage d'Horace Walpole à Paris eut lieu du 18 août au 5 octobre 1769. A ce moment, madame du Befland est complètement résignée, sinon pacifiée, et son cœur, faute d'air, ne fera plufl que palpiter. Nous aurons à noter les derniers soubresauts , les cris suprêmes de cette agonie du sentiment qui a trop lard renouvelé sa vie, et a, d'un rajeunissement inopportun, essayé en vain de vaincre le temps et de triompher de l'expérience :
• Je ne veux point parler de votre arrivée, je ne veux rien dissiper dn plaisir que j'aurai de vous nrvoir, je renferme tout ce que je pense, jp le rcserv'c pour vous ; mais ne ctaîqucz point les {jurandes efliisions; vous ilfrinerez ma joie, et mon plus {^rand soin sera de la contenir ; nous ■ODDs tant de sujets de conversatioa , qu'il me sera Êicile de ne vous pa« parler de moi. »
Nous savons par les lettres d'Horace Walpole à Georges "Monlaçu le «secret de ses sentiments et de ses impressions , et î! est inmnteslable, aprt»s l'avoir lu, que s'il ne donna pas à madame du Defbnd en fait d'amitié selon la mesure de ses désirs, il lui donna du moins selon la mesure de ses forces. Qui pourrait se flatter, à Tàge de Walpole et dans sa situation, de foire plus pour une femme dewixante-treize ans qui a économisé son cœur pendant toute sa vie, ft se trouve, à l'heure où Ton n'aime plus , aimer pour la première fois?
• Ma vicilio amie a été diarmée de votre souvenir : elle m'a fait pro mettre de vous adresser, en retour, mille compliments; elle ne peut concevoir pourquoi vous ne venez pas à Paris. K 'ayant jamais trouvé pv elle-mcioc de diffirence entre vingt-trois et soixante-treize ans, «Ue ^ima^nc que rieo au monde ne saurait empêcher un homme de £ure