‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 21 sur 51 · CLXX& MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

CLXX& MADAME DU DEFFAND

sa volonté; et, si elle n*ëtait point aveugle, nulle considération ne Tarrêterait : vous la verriez à Strawberry. Elle fait des couplets, elle les chante : Hle se rappelle tous ceux c]u*on a faits; et, ayant passé de VàQC des folies à ïâ^^e de la raison, elle réunit toute Tamabilité du premier à la sensibilité du second, sans avoir la vanité de Tun ni Tiiupertineiice pédantesque de Tautre. Je Tai entendue discuter, avec toutes sortes de {j[cns, sur toutes sortes de matières, et jamais je ne Tai vue dans son tort. Elle humilie les savants, redresse leurs disciples, et trouve des sujets de convci*sation pour tout le monde. Tendre comme madame de Sévigné , elle n*a aucun de ses préju^^és ; son (joût est même plus étendu. Mal(j[ré Fextrême faiblesse de sa constitution, son courage lui fait supporter une vie de fati(j[ue, (jui m'excéderait s*il me fàlliot demeurer avec elle; par exemple, après avoir soupe à la campa^e, rentrons-nous à une heure du matin, elle propose d'aller promener sur les boulevards, par le motif qu'il est trop tôt pour se coucher ; hier même, quoiqu'elle fut indisposée, j'eus beaucoup de peine à lui persua- , jder de ne pas veiller jusqu'à trois heures, par amour pour la comète; elle avait , à cet efiet , prié un astronome d'apporter ses télescopes chez le président Hénault, pensant que cela pourrait m'amuser : enfin M bonté pour moi est telle , que , ma]{[ré mon hçc , je ne suis pas honteux de me livrer à des plaisirs que j'avais abandonnés chez moi; non, je mens; j'en rou(]^is, et je soupire après mon pauvre Strawberry, tout en son^jeant que je n'aurai probablement jamais le courage de venir revoir cette bonne et sincère amie , qui m'aime autant (pic le faisait ma mère. Mais quelle folie de penser à l'avenir! Ah! je l'avoue, cette idée m'afflige. »

Au moment où nous sommes parvenu, il est indispensable de jeter un dernier coup d'oeil sur le salon de Saint-Joseph, de 1760 à 1770, et d'en énuniérer, ne pouvant pUis leur donnerun portrait, les habitués, dont la foule a succédé à Télite et l'empressement à rafTecUon.

Le président llénault et Ponl-de-Veyle demeurèrent toujours, depuis la mort de Formont , les deux habitués de fondation et de prépondérance. Mai^ il faut disputer le président à la cour et Pontde-Veyle au prince <le Gonti, aux Duras et à d'autres. C'est de 1751 * que datent ces premières infidélités du président, qui aujourd'hui , devenu courtisan et dévot , rend à Dieu et à la reine ce qu'il donnait autrefois à l'Opéra. Madame de Mirepoix, elle, va tomber du rôle d'amie de madame de Pompadour à celui de chaperon de madame du Barr>'. Madame de Forcalquier est à madame du Pin, à l'ambassadeur d'Angleterre, au duc d'Aig^uillon.

ï Voir la leure de M. Saladin à notre t. I'»", p. 141. — V. aussi p. IM, lettre du chevalier d'Avdie (1753), et lettre de 1754 du baron de Schefier (p. 213); enfin, lettre du chevalier d'Aydie du 29 juillet 1755.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clxzxi

Les TÎdes de ces partages , de ces désertions , sont comblés par toate une société nouvelle qui tranche sur l'ancienne par plus de friFolité et de dissipation , et dont les évolutions , tout en donnant plas de mouvement au salon, lui enlèvent un peu son caractère intime et littéraire.

Dès le mois de juillet 1755 *, nous voyons apparaître successivement sur la scène le prince de Beauvau, dont il sera si souvent ({oestion depuis dans les Lettres de madame du Deffand , à propos de son purisme, de sa soumission à la femme impérieuse et éloquente qui en iait , malgré lui , une victime héroïque de la faveur de madame du Barry et de sa loyauté*; le chevalier de Laurency, gentilhomme du prince de Gonti, qui se fait aux échecs une réputation de mathématicien, et du reflet de l'esprit de madame de Boufïlers une sorte d'esprit' . Madame du DefEmd en est arrivée à ce moment où une maltresse de maisdn trouve que les gens de lettres sont peu aimables' , et, en effet, ils sont en général trop préoccupés d'eux-mêmes pour être asez occupés des autres, et il lui faut des gens aimables pour soutenir le genre de vie qu'elle a adopté et qui consiste à se distraire perpétuellement d'elle-même^. Citons encore, parmi ces gens aimables, le marquis de Paulmy, fils du marquis d'Argenson , qui lui envoie des nouvelles de Varsovie plus amusantes que les Éloges de Tliomas , plus naturelles que les Épttres de Marmontel, et plus agréables que les indiscrétions de l'impertinente mémoire de Turgot*. On peut le dire, de tous les gens de lettres qu'elle a connus, madame du Def- &nd n'a guère réellement admiré et aimé que Voltaire, qui se dit aveugle pour lui faire la cour, et qui dissipe, de la vive lumière de son lK>n sens, les nuages de mélancolie entassés autour d'elle par les sombres réflexions d'une septuagénaire triste comme Job et qui na ni son énergie ni son espérance, qui appelle la mort sans la désirer, et qui souhaite le néant sans pouvoir y croire. Ces lettres de Voltaire sont admirables, et elles réussissent au rare tour de force de consoler une personne qui ne peut avoir d'autre plaisir que la société et en pense ce que la Rochefoucauld en disait : a £Ue ne "rend pas heureux, mais empêche qu'on ne le soit ailleurs^. »

* Voir notre t. !«•■, p. ÎÎ7.

' Sur le prince de Beauvau, en outre des lettres de madame du Deffand à Walpole et à madame de Choiseul, voir les Mémoires de Marmontel et l'eiqnÎM Etude due à la vicomtesse de Noailles (Labure, 1855).

' Sur le chevalier de Laurency, voir les Confessions de J. J. Rousseau.

* Lettre à Voltaire. Voir p. 264 de notre t. I«^

^ Uttre à Voltaire du 23 juillet 1760. Voir notre t. !«% p. 266.

* Voir notre t. I«', p. 287.

' Voir notre t. I", p. 298.

CLXXXii . MADAME DU DEFFAND.

En 1 764 , il feut citer encore parmi les anciens et nouveaux ami» de madame du Defiand : madame Harenc, quVRe est réduite à appeier la meiilciire de ses amies; milord Holdemes», qui goiih menée chez elle TinTasion de TAn^^ieterre ilhistre; DaTÎd Hume, qui la continue, qu'elle goûte d'abord, qui sq livre trop à son çré à hi société du Temple, et qu'elle punira plus tard de ce mot terrible, arrêt sans appel dans la bouche d'une femme : « H nCm )» déplu ! }>

C'est cependant Hume qui commencera son initiation aux habitudes et au caractère anglais , dont Walpole fera une sorte de reltgion. Elle semble pressentir sa venue bien plus que cefle des Grawfurd , des Selwyn , des Gibbon , quand elle dit :

« Les esprits anglais valent mieux que les nôtres, c'est bien mon avis; je ne leur trouve point le ton dogmatique, impératif; ils disent de» vëritëtf plos fortes que nous n'en disons , mais ce n*est pas pour se dàtm tingoer, pour donner le ton , pour être célèbres * » *

Nous trouvons aussi, dès le mois do septembre 1764, madame du DeflFand en relations avec ce spirituel et habile comte de Brogiîe, qui voulut devenir premier ministre avoué de Louis XV, après avoir été son conseiller officieux et Fe chef de ses correspondants secrets. Arrêté dans sa mine, au moment de réussir, par un subit camouflet de la fortune, if en fut pour l'honneur et le danger de ces lettres qu'il serait si précieux de posséder, puisqu'elles renferment le secret de la politique personnelle du Roi , et comme qui dirait la^ confession de son règne. Les lettres du comte de Broglie témoignent:, bien de cette hardiesse familière, de cette habile originalité qui devait le caractériser et le condamner à la traverse plus qu'à lai. grande route.

Xous y remarquons ce passage :

u Vous me piu^aissez contente de la douceur de votre vie actuelle ; j'en suis enrhauté, et je le suis aussi de voir votre sensibilité un peu dîminm?e. M.ilgrc* c!ehi,jo ne vous passe pas TindifFérencc, à moins qu'elle ne soit cjue ponr ceux à qui on fiiit mOnie grâce en la lenr accortiant. »

Madame du Deffhnd répond par des éloges qui semblent mérités par cet homme « plein de passions et «l'idées » , et par des pronostics qui ne se réalisèrent pas. Louis XV était trop méfiant pour laisser prendre le pouvoir à im homme en qui il avait confiance. Et la coulisse demeura Tunique domaine de celui qui ne s'y était arrêté que pour attendre l'hetire d'entrer en scène. Il s'était mûre-

1 Lettre a Voltaire, du 25 juin 176^. Voir notre t. l^% p. 304.

SA«VI£, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, ctxzxiii

ment et sérieusement préparé à un rôle réformateur et rénova teiir, .«4l'oD en juge par sa lettre du 7 octobi*e 176 4 au prince de Beaurau, (Hi il tàte le pouls au corps social, dont la dissolution commence par la çaiiçrène des abus administratif, en médecin au moins sans

C^est à cette épO({ue aussi que se renouent et se resserrent le» relations intimes, quotidiennes de madame du DefFand avec le (lioupe des Choiseul, ce ministre léçer, persifleur, inconstant, mais habile, d'une fierté vraiment française et ayant élevé parfois Fesprit Jusqu'au (jénie ; sa femme , jolie , frêle , énergique , raisonnable, sentimentale, le type de la femme aimable et delà femme iMmnéte, en ce siède de décadence où Ton pouvait être aimable ans ima^nation et vertueux sans religion. Madame de Gramont, raltière, impérieuse, séduisante, entraînante rivale de sa belle-sœur (rivale d'influence, dVmpire moral, bien entendu, n'en déplaise au cancanier Liiuzun) , la pétulante Junon de cette délicate Miner\'e qui finira par l'emporter. Enfin l'abbé Barthélémy, le plus spirituel et le plus honnête des sigisbés.

Nous n'avons pas le temps d'eu dire davantage. L'histoire des Ghoiseul doit s'écHre en un volume ou en une page, et ce n'est ^'une page (jue nous pouvons donner, à notre grand regret, à celle charmante et décevante femme que Walpole admirait, que Rousseau eût exaltée, dont madame du DefFand dit que « la perfec- R lion était son seul défaut» , et qui nous paraîtrait ])ien plus parfaite, si dans les deux volumes d(? ses lettres on trouvait plus (Pu /te fois le nom de sa mère et le nom de Dieu. Mais nous ne pouvons oublier que, dans notre recueil, la correspondance de madame du Defïand et de celle (ju'elle appelait sa grîind'inaman est bornée à quelques lettres, et que toutes ces lettres se ressemblent, et, par une même plainte monotone comme l'ennui qui la cause, appellent les mûmes consolations et les mêmes conseils.

«Savez-voU8 pouniuoi vou.s vou» onnuyez tant, ma chère enfant? C'est justnnent par la peine que vou.s prenez tP éviter y de prévoir y de combattre Tennui. Vive/ au jour la jonrnde, ])r(Miez le temps comme il vient, profite/ clt» tous les moments, et avec <!ela vous verrez <pie vous ne vous ewmici'ez pas. Si les circonstance» vous sont contraires, cédez an torrett rt ne prétendez pjis y ré»iHlcr... Croyez-moi, le mai (pie l'on se ititnut à supporter est bientôt passé, et il n'en rest(^ rien après lui : surtout, évilcz le malheur toujours dupe et superflu delà crainte... »

VolUiire prétendait que dans l'ennui de madame du Defïand il dirait plus de sensation que de raisonner. On peut en dire autant

CLXssiT MADAME DU DEFFAND.

de cette sagesse toute païenne de madame de Ghoiseul , qui consiste à jouir, même quand elle y ajoute, par une heureuse contradiction, la bonté et la justice qui sont des sacrifices.

Madame du Defiand, comme à son ordinaire, répond à cet conseils dont la forme seule variera , et qui font de madame de Ghoiseul un caractère original beaucoup plus qu'un talent, par des compliments ou par des plaintes qui se contredisent quelque peu. Dans ces plaintes, ce que je poursuis de préférence, c'est, à travers bien des confusions, peut-être bien des pudeurs, Taveu de la situation morale d'où provient surtout l'ennui de madame du Defïand , et qui favorisera si précieusement, si opportunément, si irrésistiblement , le prestige et l'empire de ce Walpole, qui fut surtout victorieux parce qu'il vint à point. Ce n'est rien que d'être Messie, si on ne l'est à propos. Quand ^Valpole vint, madame du Defïand était dans l'état aigu de cette souffrance bien féminine qu'elle formule ainsi :

« Vous avez bien de rex|)tTicncc, mais il Vous en manque une que j'espère que vous n'aurez jamais : c'est la privation du sentiment, avec la douleur de, ne s'en pouvoir passer. I/oxplication de ceci serait longue et difficile ; vous en pourriez être fatiguée et ennuyée ; il vaut mieux que vous n'ayez jamais d'idée d'un tel état. »

La lettre est du 2G mai 1 765 , printemps de l'année , hiver de la vie, printemps du cœur. Madame de Ghoiseul complète la trinité des trois vrais amis de madame du Defïand : Voltaire son ami d'esprit, Walpole son ami de cœur, madame de Ghoiseul son amie d'esprit et c^rur. Rien ne manqua au bonheur que madame du Defïand dut à l'aflection de sa chore yr and' m aman y si sage, si sensée, si précoce, si coquette encore dans sa désillusion, si naïve dans son expérience, qu'une chose, mais ce rien est tout : madame du Defïand ne put jamfiis croire tout à fait au sentiment (|u'elle inspirait ' . Jjc doute n'empêche pas d'être aimable, mais il empêche d'être heureux, puisqu'il em])êche de jouir de son bonheur, et que le bonheur est en nous, et n'est pas autre chose que l'opinion qu'on est heureux.

Eufm Walpole va venir, précédé par le mélancoli(|ue Mac-Donald et le jovial Crawfurd. Et comme secouée par l'attente de celui qui va renouveler sa vie et réjouir sa vieillesse , elle donne à sa conversation, à son hospitalité, cet air de tendresse, de coquetterie dont

1 Elle disait souvent des sentiments de la duchesse de Cboiscul pour elle : « Vous Mvn que tous m'aimez , mais vous ne le sentez pas. • (T. l***, p. 4Si.)

-fi

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. glxxxy

le jeune Ëîcossais, qui s'en allait mourir en Italie, était si di(pQe de goûter le charme.

• Je serais retourné en Angleterre sans avoir eu Tidëe de ce genre d'esprit qui est particulier à la nation française, si je n'avais pas été à Femey et a Saint-Joseph. On apprend auprès de vous à goûter le parfait, mais on devient plus difficile sur le médiocre. »

G*est dans la réponse de madame du DefRind que nous trouvons pour la première fois la mention de Walpole. (27 octobre 1763.)

• M. Walpole ne se porte pas très-bien ; je crois qu'il avait la goutte I à votre départ. »

À ce moment, madame du Defïand n'est pas encore fixée dans SOD choix. Elle hésite entre les trois Anglais, à moins que cette apparente indifférence avec laquelle elle parle* de Walpole, alors qu'elle n'émet aucune réserve dans l'expression de ses inquiétudes pour Crawfurd malade, de ses regrets pour Mac-Donald absent, ne Teuille tout simplement dire que le choix est déjà fait , que Walpole eit vainqueur, et que, selon l'habitude de son sexe, madame du Defïand le désigne par son silence.

On croirait jque tout entière à l'enivrement de cette surprise et de cette joie de se sentir enfin aimer, espérer, et toute préoccupée de laisser à son affection et à son espérance ce noble horizon de rétemité , madame du Deffand arrive , sinon à la foi , du moins au respect des consolations qu'elle donne. Le président Ilénault avait écrit à Voltaire, ce fanfaron d'impiété, ce charlatan d'incrédulité, qui finira par se confesser comme un autre, une lettre noble, digne et ferme, dans laquelle il rend témoignage à la religion et invite Voltaire , qui lui doit ses plus belles inspirations , à enlever à ses admirateurs et à ses ennemis le regret et le prétexte de ses railleries sur ce qu'il a si bien glorifié :

Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu.

Madame du Defïand admire le style, la justesse, le goût de cette lettre, et, tout en évitant de se prononcer sur le fond, insiste sur la nécessité du respect des choses supérieures, et surtout sur le ridicule qu'il y aurait à être intolérant en prêchant la tolérance. Blé demande enfin nettement pour ce vieil ami qui y voit pour HIeetpour qui elle entend, et avec qui elle traîne sa vieillesse, la liberté de croire à sa guise et de voir par ses lunettes. Elle est moins réservée sur le culte de Rousseau , dont la gloire ne lui semble pas du tout inviolable , et elle fait confidence à Voltaire de la

r.LXSivf MADAME DU DEFFAiND.

plaisanterie d'un de ses amis qu'elle ne nomme point. Il s'agit de cette lettre humoristique à J. J. Rousseau, (jui fit le toui- de PaFia,et valut il Horace Walpole une réputation d'esprit méritée*. Ce dernier triomphe enleva le 'ciLUir de madame du Deffand, qui ne pouvait être à jamais çaçné que pai* l'esprit.

A partir de 1 7GG , il est à peu près impossible de faire le tableau de la société de madame du DefFand, qui se renouvelle suis cesse, et au recrutement de laquelle elle n'ajoute plus qu'un intérêt d'amour-pi'Opre ou de curiosité. Walpole a tout absorbé; sa correspondance occupe tout son temps. Tout ce qu'elle avait de ressources d'afïeclion, de dévouement et de foi, elle l'a jeté sur cette suprême espérance, sur cette dernière carte de son jeu : Plaire à Horace Walpole. Hors cela, elle s'enfonce de plus en plus daas l'ennui et régoïsme qui en est la suite. C'est pour un seul qu'elle est riche d'économies de cœur et d'esprit. Pour les autres elle est ruinée, et n'accepte plus d'autres liens que ceux de l'habitude ou de la nouveauté. De là, dans son salon et ses habitudes, qui reviennent au souper et choisissent le dimanche, un changement correspondant à cette métamorphose de son cœur. Ce n'csl plus une élite, c'est une foule qui se presse à sa table, devenue un peu banale. Les étraii(;ers, les rois eux-mêmes, après avoir été pr^ sentes au roi, se font présenter à madame du Defiand. Les amr bassadeursy vontépierréchodesChoiseul,ou tout simplemeuts'amuser à avoir ou à écouter de l'esprit. De là une variété qui n'est pas sani disparate, un mouvement qui n'est pas sans confusion. Madame du Deffand a remplacé la qualité pai* la quantité, le choix par k rang, le plaisir par la curiosité. C'est une chose remarquable, qui c'est au moment où il commence à ne plus être digne de la domir nation, que le salon de madame du Deffand devient prépondérant, et qu'il est plus célèbre à mesure qu'on s'y amuse moins. Ellemême se surprend à s'ennuyer de <*e specLicle, qui était autrefbii sa seule distraction de l'ennui. Elle cherche à échapper à sef amis quand ils l'entourent, et quand la yillégiatuie ou les voyages les séparent d'elle, elle court après eux. Également dégoûtée de of ({u'elle a et impatiente de ce qui la quitte, elle ne pardcmne pas, malgré son indifférence, l'indifférence aux autres. Elle reprochi amèrement à M. Elie de Beaumout, au baron de Breteuil et à M. de Guibert le crime de l'avoir négligée, et elle ti*aite l'uii comme un faquin, l'autre comme un sot, le troisième comme ui

1 Voir notre t. I"-, p. 333.

SA VIE, SON SALON, SKS AMIS, SES LETTRES, clxxxvu

mal appris , pour avoir résisté à la tenlation de venir TenDuyer ou s*flùiuyer. Quand Walpole Ta repoussée, i^eibulée, domptée par SCS reproclies et se» sarcasmes, la pauvre femme, que rien ne soutient plus au-dessus des glaces de Tàçe, retombe touL entière dans u son abime de vapews n . Elle devient comiDe la ducliesse du Maine, elle veut des particuliers de cinquante personnes, elle ne se soucie ffue de ce dont elle ne se soucie pas. £llefait, de propos délibéré, de nouvelles connaissances, comme madame de Staal, pour sucer le fruit et jeter Técorce. ËNe a te cynisme efBrayant de cette curioaiLé désespérée, et elle en étonne Walpole et en afUiçe madame de Choiseul. Qui suffirait à la revue détaillée de ces relations que chaque jour renouvelle? qui la suivrait à tiuvers ses froides infidélités, ses velléités de sentiment, ses passades d'amitié, et les vicissitudes d'un jugement qui n'est plus que l'expression de l'humeur du moment? Tour à. tour, en deliors de son ntcud d'habitude, ânon d'amitié, avec les deux maréchales et madame de la Vallière, die se plait dans la société de madame de Forcalquier, pour qui die a un dernier regain d'affection^ qu'elle appelle la Bellissimay Mie Triste^ etc., de madame de Choisetil-Iietz, la Petite Sainte y de ittadame de Broglie, de madame de Villeroy, de madame de ValbcUe, de madame d'Aiguillon (A fie Gai), de madame de Gambis, de madame de fieauvau elle-même, de madame de Valentinois, de madame de Caraman, de madame d'Anville, de madame de Lauzun , et enfin de madame d'IIoudetol, de madame de Marchais et de madame Necker. Oui, à la fin, die trouvera du génie à Necker et de l'esprit à sa femme. Il y a des jours où elle déclare madame de Jonsac la plus vertueuse des femmes, et où sa vertu la lui rend ainabJe. Il y a des jours où elle convient même des agréments de mademoiselle Sanadon, la compagnt^ habituelle qui a succédé à mademoiselle de Lespinasse, et qui est h la fois trop fine et trop bète pour avoir à craindre sa disgrâce. Elle ne déteste avec constan4*t% tout en la voyant quotidiennement, que V Idole do Temple, madame de Boufflers. Elle donne, un jour, par un caprice du <!œur, dfs larmes à madame de Crussol dont elle ne parle jamais , qu'elle voit à peine, et qu'elle re{^rette sans dotite à cause de cela.

Parmi les hommes, elle erre aiL^i d'engouement en engouement. Son neveu l'arcbevcque de Toulouse , le prince de Beauvau , le duc de Choiseul, M. de Gontaut, le prince de Beauffremont , le duc deGuines, et Lauzun lui-même à son heure, le prince de Ligne, ^- de Liancourt, le chevalier de l'Isïe, les évoques de Saînt-Omer, dAn^is, de Mirepoix, l'ahbé Barthélémy, le président de Cotte,

cLxxxTiii MADAME DD DEFFAND.

M. de Bucq, M. Necker, se succèdent tour à tour dans l'honneur de ses préférences, bientôt expié par des boutades et des séchexesses dont sont seuls à Tabri l'inviolable Walpole, et sur la fin de sa vie, Pont-de-Veyle. Pour les étrangers, son goût de la nouveauté, du changement, et la verve de ses virevoussesy n'ont rien des réserves qu'elle conserve et des ménagements qu'elle s'impose encore vis-à-vis des Français. Crawfurd, Selwyn, Hume, Fox, Gibbon, Burke, le duc de Richmond, les ambassadeurs d'Angleterre et de Sardaigne, lord Rochfbrd et M. de Viry, l'ambassadeur de Naples, le fougueux, l'original, le bavard, l'éloquent, l'ennuyeux, l'adorable Garaccioli; les envoyés de Suède et de Danemark, M. de Gieichen et M. deCreutz, M. de SchouvalofF, ce Russe si Français , lui plaisent ou l'assomment , selon que la girouette a tourné. C'est le cas de dire, pour madame du Defland comme pour les ministres, que la faveur du jour dépend de la façon dont elle a passé la nuit. Remarquons que le jour de madame du Deffand c'est la nuit, et vice versa. Elle va veiller jusqu'à quatre heures du matin ches madame de Luxembourg , noctologophile comme elle, et qui n*a de l'esprit qu'aux lumières. Plus tard, quand elle promet à Walpole de se ranger, elle ne peut que s'engager à se coucher à minuit, s*il le faut! C'est de bonne heure pour elle. A ces soupers presque quotidiens au Temple, dont le peintre familier ' l'a placée au milieu des causeuses attitrées du prince de Conti , chez madame de Mirepoix, madame de Luxembourg, madame de la Vallière, le président, madame Dupin , madame de Valentinois et les Clioiseul , quand ils reviendront à Paris , il faut ajouter les excursions de celte singulière promeneuse qui ne s'est jamais tant voiturée que depuis qu'elle est aveugle et infirme : à Montmorency , chez M . de Luxembourg ; à Roissy, chez les Caraman; à Rueil, chez les d'Aiguillon; à Versailles, chez les Beauvau; à Chatillon, chez les Trudaine-Montigny ; à Auteuil, chez madame de BoufHers ; au Port-à-l'Anglais, chez madame de Mirepoix ; à Saint-Ouen , chez les Necker.

Pour l'élément littéraire , il a fort diminué dans ces relations devenues presque exclusivement mondaines. En fait de gens de lettres, la Harpe, Marmontel, Dorât, Saurin, Beaumarchais, traverseront seuls le salon de Saint-Joseph, où mademoiselle Clairon, le Kain, mademoiselle Suin, diront quelques scènes, et où on essayera quelques airs de Gluck , tandis que Huber, de son magique

1 Olivier, un petit maître inconnu, qui n'a pas de place an Louvre, eC nliabite que Versailles, ce musée des {grandeurs et des galanteries dont il a été le peintre ému, gracieux, charmant.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clxxxix

ciseau, découpera des silhouettes et des effigies dont la ressemblance et la physionomie étonnent.

Si nous voulions confirmer péremptoirement notre assertion, que depuis le jour où Walpole u Thomme de fer, Thomme de neige n lui a enlevé sa dernière illusion , madame du Defïand s'enfimce de plus en plus profondément dans l'ennui et Tégoîsme ; si nous voulions justifier ce que nous avons dit du caractère essentiellement variable , cosmopolite, bigarré et comme parasite de la société sans physionomie qui a succédé au cercle si homogène , si fidèle, à uni de la première période ; nous emprunterions au hasard , aux lettres de madame du Deffand elle-même , quelques passages décisifs. Nous y trouverions le tableau de ce salon qui, depuis ([ue Walpole est parti, semble un corps privé de son âme, et nous l'entendrions exprimer,^ avec une causticité vengeresse, le dégoût croissant que lui inspire une société dont elle ne voit plus les dé* buts qu'à travers les qualités de l'unique causeur; de Tunique correspondant, de l'unique ami, et le désespoir d'en être séparée. C'est à peine si elle demeurera femme ^et grande dame jusqu'au point de fÎEiire l'éloge du roi de Suède, du roi de Danemark, de l'empereur Joseph, qui ont voulu la voir, causer et souper avec elle , et ont incliné galamment leur sceptre devant cette royauté de l'esprit.

Prenons encore une fois au passage quelques traits de cette physionomie, peinte par elle-même, de sa société et de son âme. Un leul tableau et un seul portrait nous donneront la galerie tout entière, puisque nous connaîtrons les procédés du peintre et que nous auit)ns, par l'ennui, le secret de son inspiration, et parla bile le secret de sa couleur.

Cette dernière et sommaire enquête achevée, il ne nous restera plus qu'à suivre la méthode purement biographique, voir disparaître successivement le président Hénault , Pont-de-VeyIe , Voltaire, et enfin l'auteur et le destinataire de ces lettres immortelles où madame du DefiBsind n'a jamais déployé plus d'esprit qu'à mesure que le arur lui a manqué, ce cœur que Walpole a laissé périr d'inanition. C'est à partir du moment où il ne fait plus que palpiter par rares intervalles, que l'esprit semble redoubler de lucidité, de vi- Çiieur et de verve. Jamais l'écrivain n'a été aussi complet, aussi admirable que dans cette Gazette remplie d'anecdotes et de noms Jpropres , dans ces volumes qu'elle expédie à Walpole, qui se nourrit

QXG MADAME DU DEl-FAJND.

en gourmet de ces fioes luédisanoes et de ces scandales de preoûèrc main, qui constituent, pour lui coinine pour nous, la chrooîqpic inimitable du Paris de la décadence. C'est surtout depuis cette époque que la correspondance perd en effet son intérêt moral et psycholo(^ique , pour redoubler d'attrait au point de vue historique et iittéraire.

• J'eaK (fimanchc à souper seize personnes ; on ne pou\'ait pas se toumei dans ma chambre; madame de Forcalquier était assurément celle qw j*aiinc le mieux; j>u suis assez conieuie : die a cependant quelqneûi des airs à la Walpolc, mais je les lui passe eu i&vcur de quelque antre ressemblance que je lui soupçonne. Pour M. de Sanlt, si Ton Ataîl l'article de son nom, cpi*on en chan(][eât Torthofjraphe et qu'on n'y laits&( que le son , il serait parfaitement bien nommé ' . «

« Je soupai hier chez le président avec mesdames de Jonsac, d'Aubeterre et du Plessis-Châtillon ; nous jouâmes à des (>etits jeux de couvent; je fis vos compliments an président et à madame de Jonsac ; le pauvre président s'afiPaiblit terriblement ; il aura bien de la peine à passer ITiiver'. ■

« J'admirais hier an soir la nombreuse compag^nîp cpii était chez moi; hommes et fènunes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans aenlir. Chacun jouait son rôle par habitude : madame la duchesse d'Ai^g^uillon crevait de rire , madame de Forcalqnicr dédaignait tout , madame de la Vallicre jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleon r6les, et moi, j'étais abîmée dans les réflexions les pins noires; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions ; que je m'étais cranta moi-iaéme tous les abîmes <laos lesquels j'étais tombée ; que tout aiei ju^rcincnts avaient été faux et téméraires, et toujorn^s trop précipités, et qu'enfin je n'avais parEiitement bien connu pcrsoinic; que je n'en avaîi pas été connue non plus , et que peut-^*trc je no me connaissais pas moimême. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé ; c'est un son^^e que les circoostances dissipent et qid §&m\ l'eflet du réveil. Je vous assure, mon tuteur, que c'est avec remordi que je vous peins l'état de mon ânic; je prévois non-sculemcnt l'ennui, mais à qui puîs-je avoir recours * ? »

« Mais de ces amis-là je dis comme Socrate : Mes amis, il nW a point dcunis. Ce mot-là est très-bon (juand il est bien placé.

» A propos de Socrate, nous avons ici un comte de Paar, qui a , tliton , une grande figiux* triste et fi'oide ; il (jrasseye les rr, parle très-lentement et en hésitant. Il disait l'autre jour cliez le président : Quel es! ce Socrif qui s'empoisonna en mangeant on buvant des cigales? Eh bien, j'aime mieux entendre ces chose»-Ià que les excellentes maximes de morale de madame de Verdelin, et les savantes dissertations de madanM d'IIoudetot; les remarques fines de madame de Montigny : j'en ajouterais encore bien d'autres, mais vous me gronderiez *. »

i 26 mai 1766.

2 19 octobre 1766.

» 20 ocioJire 1766. 4 18 janTÎer 1767.

SA VIE, SOX SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxci

■ Je MNipai hior chcK le préftident en nombreuse rom[)açnie, les dirinitéji du Teinpic, les nmréchales; — je inV cnnnyaî à la mort. Ce soir je donne à souper au Bcauvau, avec Tarchevéque et Pont-dc-VeyIe ; demain ce sera mon asseniblée des dimanches , où vos ambassadeurs •ont uiattres de venir quand il lein' plaît : des Italiens, des Suédois, des Lapons même y sont admis , tout me paraît égal ; excepté la {p-and* nraman, que je trouve cependant un peu trop métaphysicienne et abstraite , et madame de Jonsac , qui , à peu de chose près , est fort raisonnable , tout me pai*aît ndicule , insipide et ennuyeux ' . »

■ Je suis devenue trcs-pnidente , mon tntenr, et je n*ai pas la plus légère indiscrétion à me reprocher sur ce qui vous rep,arde. Je ne vous trouve point déraisonnable d'exiger une ^ande réserve : on est environné craniies et d'ennemis, et ceux qu'on uouune amis sont ceux par qui on n*a pas à craindre (Péf re assassiné , mais cpii laisseraient faire les assaKsins. C'est une réflexion que nous fîmes hier, la (frand^maman et ■loi: non pas à l'occasion de vos afl^ires, car il n'en fut pas dit un mot, nais sur le monde en général '. »

■ Les spectacles de madame de Villeroy sont finis , ou du moins suspendus : je n'y ai pas grand regret, parce que je ne me soucie de rien *. » '

• Vous voulez que j'espère vivre quatre-vingt-dix ans? Ah ! bon Dieu , quelle maudite espérance ! ïgnorez-votis que je déteste la vie , que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console ]>oint d'être née? Je ■e suis point faite |>our ce monde-ci ; je ne sais pas s'il y en a un autre ; en cas <pie celui-ci soit, quel qu'il puisse être, je le crains ; on ne peut Hre en paix ni avec les autres, ni avec soi-même; on mécontente tout 1c ■onde; les uns, parce qu'ils croient qu'on ne les estime ni ne les aiuie pas assez, les autres par la raison contraire ; il faudrait se fiiire des sentiments à la guise de chacun , ou du moins les feindre , et c'est ce dont je ne suis pas cafiable; on vante la sîraphcité et le naturel, et on hait ceux qui le •ont; on connaît tout cela, et malgi'é tout cela on craint la mort. Et pourquoi la craint-on? Ce n'est pas seulement pîir l'incertitude de l'avenir, c'est par une grande répu^piance qu'on a pour sa destruction, que la raison ne saurait détruire. Ah ! la raison , la raison ! qu'est-ce que c'est que la raison? quel pouvoir a-t-elle? quand est-ce qu'elle parle? quand est-ce <fu'on peut l'écouter? quel bien procure-t-elle? Elle triomphe des pasnon»? cela n'est pas vrai; et si elle arrêtait les mouvements de notre âme, elle serait cent fois plus contraire à notre bonheur que les passions ne |)euvent l'être: ce serait vi\Te pour sentir le néant, et le néant (dont je feis grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. Voilà de la nt'taphysique à quatre deniers, je vous en demande très-huniblenieut pardon; vous êtes en droit de me dire : Coutcntcz-vous de vous ennuyer, abstenez-vous d'ennuyer les autres. Oh î vous avez raison ; changeons «le conversation *. «

• J'eus hier douze personnes, et j'admirais la différence des genres et des nuances de la sottise ; nous étions tous parfaitement sots, mais chacun

* 50 février 1767.

' 8 iiiar.'» 1767.

3 3 in;ii 1767.

♦ Î3 mai 1767.

cxcii MADAME DU DEFFAND.

à sa manière, tous semblables, à la vérité, par le peu d'intelligence, tous fort ennuyeux ; tous me quittèrent à une heure , et tous me laifsèrent sans regrets. Il y a trois jours que je n*ai soupe chez le président ; je voulais y aller ce soir et m'envoyer excuser chez M. de Greutz, où il y aura vin{]^ personnes; le président m'a rejetée en me mandant (pie madame de Jonsac , ne comptant point sur moi , avait prié madame 41d Roure, et apparemment cette madame du Roure qui a eu un procès avec feu madame de Luynes , pour lui avoir enlevé une succession , et qui craint de rencontrer une personne au fait de sa conduite. Quoi qu'il en soit, je n'irai pas , et je suis encore indécise de ce que je ferai : je pouri'ai souper tête à tête avec M. Graufiird; mais il me quitterait à onze heures. Aller chez M. de Greutz me paraît terrible; mais passer ma sondée seule ett encore pis : dites-moi ce que je ferai '• »

« Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée, de n'avoir aucun talent, ou de n'être pas bête à manger du foin ; celle dernière manière serait peut-être la meilleure, je m'ennuierais moins, je dormirais mieux et je ne ferais pas de mauvaises digestions; je passe presque toutes les nuits sans fermer l'œil; alors c'est un chaos que ma tête : je ne sais à quelle pensée ni'an*êier; j'en ai de toutes sortes, ellei se croisent, se contredisent, s'embrouillent; je voudrais n'être plus ao monde , et je voudrais en même temps jouir du plaisir de n'y plus être. Je passe en revue tous les gens que je connais et ceux que j'ai conniu qui ne sont plus; je n'en vois aucun sans défaut, et tout de suite je me crois pire qu'eux. Ensuite il me prend envie de faire des chansons; J€ m'impatiente de n'en avoir pas le talent^ . •

« Mon Dieu , mon Dieu , qu'il y a peu de gens supportables ! mais di gens qui plaisent, il n'y en a point. Plus ma prudence augmente, plm j'observe; car moins on parle, plus on réfléchit. Je trouve tout le monck détestable : celle-ci {madame de Forcalquier) est honnête personne, mais elle est bête, entortillée, obsctire, pleine de galimatias qu'dk prend pour des pensées; celle-ci {madame de Jonsac) est raisonnable mais elle est froide, commune; tout est conduite, ses propos, ses alleu tions; cette autre {madame ftAubeterre) jabotc comme une pie, soi élocution est celle des filles d'Opéra ; cette autre {la duc liesse (f Aiguillon parle comme une inspirée , ne sait presque jamais ce qu'elle dit ; et lou ce qu'elle veut conclure, c'est qu'elle est un grand esprit, qu'elle es savante, brillante, etc.. Voilà la peinture d'un cercle. Il y en aurai bien d'autres à peindre qui seraient encore bien pis , car du moins dan celui-ci il n'y a pas trop de fausseté, de jalousie ni de mauvais cœur. I est très-vrai qu'il n'y a que la grand'maman qu'on puisse aimer el i|B dégoilte de tout le reste '. »

« J'ai, dites-vous, l'esprit critique; et vous, vous l'avez orgueilleux cela peut être, et je le crois; mais je m'ennuie, et vous, vous amuses vous trouvez des ressources en vous ; je ne trouve en moi que le néant et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi , qu'il serait heurea d'être resté dans le néant. Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer

1 30 novembre 1767.

2 23 février 1768.

3 21 mai 1768.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxciii

jem*accrochc où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers , et un dég^oût de la vie qui est peut-être bon à quelque chose : il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité et la sensibilité pour toutes choses ' . »

Enfin, le 1" avril 1769 , madame du Deffand écrit à Voltaire :

■ Dites-moi pourquoi, détestant la vie, je redoute la moit? Rien ne m'indique que tout ne finira pas avec moi ; au contraire, je m*aperçois du délabrement de mon esprit ainsi que de celui de mon corps. Tout ce ({a*on dit pour ou contre ne me fiiit nulle impression. Je n*écoutc que moi, et je ne trouve que doute et qu'obscurité. Croyez, dit-on, c'est le phu sûr; mais comment croit-on ce ({uc Ton ne comprend pas? Ce que Ton De comprend pas peut exister sans doute ; aussi je ne le nie pas ; je suis comme un sourd et un aveu{jle-né ; il y a des sons , des couleurs , il en convient; mais sait-il de quoi il convient? S'il suffit de ne point nier, à h bonne heure, mais cela ne suffit pas. Comment peut-on se décider entre un commencement et une éternité, entre le plein et le \nde? ÂBCon de mes sens ne peut me l'apprendre; que peut-on apprendre mis eux? Cependant si je ne crois pas ce qu'il faut croire, je suis meiMcée d'être mille et mille fois plus malheureuse après ma mort que je ne le suis pendant ma vie. A quoi se déterminer, et est-il possible de le déterminer? Je vous le demande, à vous qui avez un caractère si vrai, <{Qe vous devez, par sympatliie, trouver la vérité, si elle est trouvable. C'est des nouvelles de l'autre monde qu'il faut m'apprendrc , et me dire li nous sommes destinés à y jouer un rôle.

• Je fois mon affaire de vous entretenir de ce monde-ci. D'abord je Toiu dis qu'il est détestable, abominable, etc. Il y a quelques (jens Teriueux , du moins qui peuvent le paraître , tant qu'on n'attaque point leur passion dominante, qui est pour l'ordinaire dans ces (jens-là l'amour de la {jloire et de la réputation. Enivrés d'élo(jes, souvent ils paraissent modestes; mais le soin qu'ils prennent pour les obtenir en décèle le motif et laisse entrevoir la vanité et ror{;ueiI. Voilà le portrait dei plus(jens de bien. Dans les autres sont l'intérêt, l'envie, la jalousie, la cruauté, la méchanceté, la perfidie. Il n'y a pas une seule personne à qui on puisse confier ses peines, sans lui donner une malig;ne joie et Mns s'avilir à ses yeux. Raconte-t-on ses plaisirs et ses succès? on fait mitre la haine. Faites- vous du bien? la reconnaissance pèse, et l'on trouve des raisons pour s'en affi'anchir. Faites-vous quelques fautes? Jamais elles ne s'effacent; rien ne peut les réparer. Voyez-vous des f,tiig d'esprit? Ils ne seront occupés que d'eux-mêmes; ils voudront vous cblouir, et ne se donneront pas la peine de vous éclairer. Avez-vous ifbire à de petits esprits? Ils sont embarrassés de leur rôle; ils vous iioront mauvais gré de leur stérilité et de leur peu d'intelli(];ence. Troave-t-on, au défaut de l'esprit, des sentiments? Aucuns, ni de sincères, ni de constants. L'amitié est une chimère; on ne reconnaît que l'amour; et quel amour! Mais en voilà assez, je ne veux pas porter plus loin mes réflexions; elles sont le produit de l'insomnie; j'avoue qu'un i^e vaudrait mieux. »

' 26 juin 1768*

czciT. MADAME DU D£FFA^D.

A la fin de 1770, madame du Deffand éprouva une perte don l'effet sur elle a été controversé, mais qui, si elle ne fit pas un grani vide dans son cœur, en fit du moins un très-grand dans sa vie. Eli* perdit le président Hénault. Peut-être sentît-elle moins cette A parîtion parce qu'elle s'y était accoutumée depuis longtemps par t ^ectacle d'une longue et progressive décadence. Dès le 23 décem bre 1 767 , elle écrivait :

« Le président ne va pas bien ; il a de la fièvre , un gros rhume ; je m crois pas qu'il passe l'hiver. Sa perte me causera du chagrin, et fera ui changement dans ma vie. ■

Jje 22 février 1769, Voltaire, qui ne pardonnait pas au présidenl la leçon qu'il en avait reçue, demandait, avec une compassion g» guenarde :

• La montre du président Hénault est donc détraquée? C'est W mmi de presque tous ceux qui vivent longtemps. •

Madame du Deffand le défend, plutôt par habitude que par lion, des railleries de Voltaire, mais elle était sans illusions, au moins, sur son esprit : elle déclare que de sa tragédie de François II elle n'avait jamais pu dépasser la Préface , et que le livre lui était tombé des mains.

Mais l'inexorable persifleur ne lâche point sa proie. Il la di^Hiftc en quelque sorte à la mort qui s'approche, et veut encore lui fidrc sentir la vie par le ridicule.

• On me mande que le président Hénanlt baisse beaucoup. J*en fâché; mais il faut subir sa destinée. •

• Dites , je vous prie , au délabré président combien je m'intânetsc à son âme aimable. »

Le 2 novembre 1769, madame du Deflànd écrit à Walpole :

• Le président se porte toujours bien, mais sa tète s'affiiiblit de jo«r en jonr. Quel malhemr de vieiUir! Qui est-ce qui peut espérer de timifqr une madame de Jonsac? Sa patience, sa douceur, me comblent d'adniii<ation. Ah ! mon Dieu ! la grande et estimable vertu que la bonté ! Je 6ii tous les jours la résolution d'être bonne. Je ne sais si j*y fais de» progrès.*

Cependant la catastrophe s'approche. C'est le commencemoit de la fin :

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcx?

« Le président , depiiia trois jours , a la fièvre, et la tétc enticrenicnt partie. Vemaçe cependant n*cn ent point inquiet; moi, je le suis, et je <ioutc ([u'il passe Thiver. Sa perte apportera du changement dans ma ne ; mais je ne veux point anticiper les choses dc'sag^éables ; c*est bien assez, de les supporter quand elles sont arrivées. »

Suivons l'agonie de cette longue vie et de cette courte passion , qui se traine dans une égoïste pitié ; c'est douloureux, mais instructif. Il est bon de savoir comment se dénouent les liens que le cœur B*a point forgés.

« Hier (le 13 juin 1770), écrit madame du Def&nd, je traînai le président à un concert chez madame de Sauvigny, intendante de Paris. Mademoiselle le Maure y chantiit ; il ne Fentendait point, non plus que les instruments qui l'accompagnaient; il me demandait à tout moment si j'entendais quelcfue chose; il me suppose aussi sourde qu'aveugle, et aussi vieille que lui; sur ce dernier point il ne se trompe guère. »

Le 25 novembre 1770, madame du De£(and écrit ù WalpoJe :

• Le président mourut hier à sept heures du matin. Je Tavais jugé à raçonie dès le luercredi. Il n'avait ce jour-là, il n'a eu depuis, ni souf- Irance ni connaissance : jamais fin n'a été plus douce; il s'est éteint. Madame de Jonsac en a paru d'une douleur extrême; la mienne est plus modérée ; j'avais tant de preuves de son peu d'amitié, que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance. Cependant, comme cette connaissance était fart ancienne et que tout le monde nous croyait intimes ( excepté quel- <|ues personnes qui savent quelques-uns des sujets dont j'avais ci me plaindre), je reçois des compliments de toutes parts. Il ne tient qu'à moi <le croire qu'on m'aime beaucoup ; mais j'ai renoncé aux pompes et aux vanités de ce monde, et vous avez fait de moi une prosélyte parfaite. J'ai l(Mit votre scepticisme sur l'amitié ; cependant j'ai peine à l'étendre sur laçrand'maman. »

Nous connaissons ces griefs que madame <lu Defland n'avoue pas. Ce qu'elle ne pouvait panlonner au président Ilénault, ce n'était pas son inconstance, sa légèreté , sa bienveillance vagabonde, ce n'était pas, en un mot, sa fugacité, qui l'avait séparée de bonne heure d'un ami aussi ondoyant et divers. Non , elle lui pardonnait «a courtisanerie et sa dévotion, qui se ressemblaient si bien. Mais ce qu'elle ne pouvait oublier, c'était d'avoir pris le parti de niademoiselle de I^espinasse; ce qu'elle ne pouvait oublier, c'est ^ue, pour la première fois sincère dans le délire de l'agonie, in- ^cnrogé par une indiscrète curiosité, il lui avait hautement préféré nudame de Castelmoron, qu'il allait embrasser dans l'éternité. I^ «me est caractéristique et d'une haute et triste comédie. Si elle n'était pas racontée par Grimm elle serait encore meilleure , parce ^'on V croirait davantage. Grinmi, donc, raconte que dans les

cxcTi MADAME DU DEFFAND.

derniers instants de la. vie du président, et lorsqu'il n'avait plus bien sa tôte, madame du Defiand, qui était dans sa chambre avec quelques amis, lui demanda, pour le tirer de son assoupissement, s'il se souvenait de madame de Castelmoron.

« Ce mot, (lit Grimm, réveilla le président, qui répondit qu*i1 se la rappelait fort bien. Elle lui dernaiula ensuite s'il Favait plus aimée que madame du Deffand. Quelle différence! s'écria le pauvre moribond. Et puis il se mita Faire le panégyrique de madame de Castelmoron, et toujours en comparant ses excellentes qualités aux vices de madame du Deffiind. Ce radotaofe dura une demi-heure en présence de tout le monde , sans qu'il fîit possible à madame du Defïand de Riire taire son panég^yriste ou de le faire changer de conversation. Ce fiit le cliant du cy^pie... •

Le président n'avait pas mis un seul mot pour aucun de ses amis dans son testament, qui ne contenait que des legs pour ses parents , pour ses domestiques. Madame du Deffand dut être froissée .de cette humiliante omission, et on comprend, sans l'excuser, la sécheresse avec laquelle elle écrit au chevalier de l'Isie :

- Vous ne savez point, monsieur, la perte que j'ai faite du plus ancien de mes amis ; vous partagerez certainement mon affliction ; je vous prie (f avance de me donner (es jours que vous lui destiniez. •

Voltaire, dès le 5 décembre, et avant tout avis de madame du DefFand, lui écrit une lettre de condoléance affectée. Il ne sait pas encore si madame du Deffand a lieu de se plaindre où de se louer du testateur, et s'il faut danser ou pleurer sur la tombe. Aussi s'empresse-t-il de demander des nouvelles du testament :

a Je voudrais bien savoir s'il y a quelques particularités intéressantes dans le testament du président. Je serais bien fâché qu'il y eût encore quehpie trait qui sentît encore le Père de l'Oratoire. Je voudrais que dans un testament on ne parlât jamais que de ses parents et de ses amis. »

Le 9 décembre, madame du Deffand lui écrit :

«Je ne doute pas de vos rc(jrets; c'était un homme bien aimable; mais depuis deux ans il no restait plus de lui que sa représentation. Vous savez qu'il était deveim dévot, ou plutôt qu'il en avait embrassé l'état. Son esprit n'était pas convaincu, ni son cœur n'était pas touché; mais il remplaçait les plai.sirs et les amusements auxquels son Àae le forçait de renoncer, par de certaines pratiques. J.a messe, le bréviaire, etc., toutes ces choses étaient pour lui comme la question ; elles lui faisaient passer une heure ou deux. Son testament est de 1766; il avait alors son bon sens. De ses amis, il n'en parle point. >•

Voltaire, sûr alors de ne point frapper à faux, s'en donne à cœur joie, et, comme on dit, il lâche ses chiens :

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. gxcyii

«Je in*en étais douté; il y a trente ans que son âme n'était que molle et point du tout sensible; qu'il concentrait tout dans sa petite vanité, qu'il avait Tcsprit faible et le cœur dur, qu'il était content pourvu que la reine trouvât son style meilleur que celui de Moncrif et que deux femmes se le disputassent. Je ne le disais à personne ; je ne disais pas oéme que les Etrennes mignonnes ont été commencées par du Mollird et faites par l'abbé Boudot. Je reprends toutes les louanges que je lui ai données.

Je cbante la palinodie,

Sa{;e du Defhind , je renie

Votre président et le mien;

A tout le monde il voulait plaire.

Mais ce charlatan n'aimait rien :

De pins , il disait son bréviaire.

« Quoi ! ne pas vous laisser la moindre marque d'amitié dans son testament, après vous avoir dit pendant quarante ans qu'il vous aimait! >»

L'attaque était si vive que madame du Defïand, suivant son habitude, ju{;ê nécessaire d'en, prévenir le retour. £jle le fait avec une modération de bonne foi et qui a sa dignité.

■ Je ne suis point contente du mal que vous me dites de notre ancien ami. Je conviens qu'il était faible, mais il avait eu l'esprit bien agréable, et le meilleur ton du monde ; il avait fait son testament dans un temps oà il s'était fort entêté d'une fille que j'avais auprès de moi, et qui était derenue mon ennenue. »

Les larmes que madame du Defïand avait données à la perte du président n'étaient pas encore séchées, que la traîtresse fortune des cours , par un coup qui cette fois atteignait directement et profondément son cœur, en rouvrit la source. Le 24 décembre 1770, M. de Choiseul reçut la lettre de cachet qu'il avait un peu trop défiée et qui l'exilait à Chanteloup, avec ordre de partir sur-le- Hiamp. Il est difficile d'expliquer, sinon par un fâcheux aveuglement ou par un noble remords , l'imprudence et la contradiction du rôle qui fit du duc, courtisan assidu et sans scrupules de madame de Pompadour, l'adversaire de madame du Barry, dont il Ibéconnut le pouvoir jusqu'à repousser ses avances. Ils disent tous, à ttn certain moment, ces premiers ministres : Ils n oseraient! Qu'on dise cela d'un coup de poignard, passe encore; mais d'un coup d'éventail, alors que c'est à coups d'éventail qu'on gouverne la France ! M. de Choiseul, dont l'éducation et même le pouvoir étaient Toeuvre des femmes plus que des livres, manqua certainement d'esprit le jour où pour la première fois il montra du cœur. Il avait

cxcfiii MADAME DU DEFFAISD.

oublié que la main de madame du Barry conduisait le bras de Louis XV. Il avait oublié ce que peut une femme outra(jée. Il avait oublié que les ministres n'ont jamais pu faire renvoyer une mattresse, mais qu'une maîtresse a souvent fait con(;édier ies ministres. Il fut puni de ce généreux oubli par la popularité, qui, hésitante couronner sa prospérité, n'hésita plus à glorifier sa disgrâce. Il fut de bon ton d'aller à Gbanteloup. L'exil eut une cour plus nombreuse que la royauté elle-même. Tout ce qui avait un nom, un mérite, une ambition, tint à honneur de faire une visite d'où Ton rapportait u de la considération n . Mais madame du Deffand, vieille, aveugle, pensionnaire du roi, pouvait difficilement suivre un tel exemple, et l'implacable bon sens de Walpole conseillait l'inaction à une amie qu'excusaient tant d'obstacles. Madame du DeflFand devait lui désobéir noblement, non sans encourir la peine de cette rébellion. Mais en attendant qu'elle alldt se retremper à Chanteloup, elle sentit plus vivement que toute autre le mal delà solitude où, la plongeait de nouveau le, départ de cette compagne, la seule aimée , la seule estimée « de son cachot étemel n .

C'est peu après, c'est-à-dire en février 1771 , que nous voyon» germer, dans ce levain amer de regrets, la pensée de la séparation définitive, du dernier adieu, amenée partant d'adieux récents. Madame du Deffand songe à faire son testament; et elle en avertit Walpole, en lui demandant s'il ne lui sera point désagréable d'y être nommé, et s'il accepte ce legs de ses papiers, auxquels plus tard elle ajoutera celui , si touchant et si tendre , de son chien.

Ce testament, madame du Deffand l'entreprit sous l'impression encore douce du souvenir de la seule véritable joie, du seul rayoD de soleil qu'elle ait du à l'amitié de Walpole. Le seul jour où elle n'ait pas douté de lui, le seul jour où, en présence d'une de ces preuves que le cœur juge irrécusables, son sentiment pour Walpole, si froissé, si humilié, si découragé, ait (juitté terre et touché le ciel, c'est le jour où elle reçut, en réponse à ses confidences sur l'état de sa fortune menacée, par les réductions impitoyables de l'abbé Terray, d'une diminution de trois mille livres de revenu, et à l'annonce de sa philosophique résignation sur cette épreuve pem sensible, où elle ret*ut cette belle lettre du l*' février. Après un pareil témoignage il n'est plus permis de calomnier son cœur et de nier son affection, fantasque mais sincère, pour cette Vieille amie qu'il recommandait, à tous ses compatriotes partant pour Paris, en termes si touchants.

Ici, madame du Deflandne pouvait pas s^y tromper. Il ne s'açis-

SA VIE, SON SALON, SES AHJS, SES LETTRES. cxcic

plos de courtoisies banales , de prévenanees futiles , de dédicace de l'édition des Mémoires de Gramont, d'envoi de son portrait, de présent de porcelaines , de toute cette menue monnaie de l'amitié. Il s'agissait d'une pièce d'or pur, frappée sous l'inspiration spontanée d'un véritable dévouement, à l'efBçie d'un cœur généreux et d'un esprit délicat.

« Je ne saurais souffiîr une telle diminution de votre bien. Où voulez- TOUS Êdrc des retranchements? Où est-il possible que vous en fassiez? Excepte votre générosité, qu'avez-vous de superflu? Je suis indigné contre vos parents; je les nomme tels, car ils ne sont plus vos amis, s'ils vous laissent manquer un dédommagement. Je sens bien qu'ils peuvent avoir de la rcpugance à solliciter le contrôleur gênerai , mais tout dépend-il de lui? J*aime aussi peu que vous les sollicitiez. Je m'abaisserais à solliciter un inconnu plutôt qu'un ami qui iraarait pas pensé à mes intérêts. Vous savez que je dis vrai. Bon Dieu! quelle dififrence entre les parents et rexccllent cœur de M. de Tounille ! Ditesloi, je vous en prie, qu'au bout du monde il y a un homme qui l'adore; et ne me dites point que je suis votre unique ami : pourrais-je en approdier! Comment! un ami qui cède ses prétentions en faveur des vôtres! Non , non , ma petite, c'est un homme unique , et je suis transporté de jiie <{iie vous ayez un tel ami. Moquez-vous des faux amis et rendes toute la justice qui est duc à la vertu de M. de Tourvillc. C'est là le vrai jMiosophe sans le savoir. Ayant un tel ami , et encore un autre qui , quoique fort inférieur, ne laisse pas de s'intéresser à vous , ne daignez pas faire un pas, s'il n'est pas fait, pour remplacer vos trois mille livres. ayez assez d'amitié {unir moi pour les accepter de ma part. Je voudrais fÊC la somme ne me fut pas aussi indifférente qu'elle l'est, mais je vous jare c|u'c*llc ne retranchera rien, pas ni()nie sur nies amusements. La prendiiez-vous de la main de la grandeur, et la rcfiiscricz-vous de moi? Vous mv connaissez; faites ce sacrifice à mon oq^ueil, qui serait enchanté de vous avoir empochée de vous abaisser jusqu'à la sollicitation. Votre «émoire me blesse. Quoi ! vous ! vous , réduite à représenter vos Btalheurs ! Accoi*dcz-moi, je vous conjure, la grâce que je vous demande ageni>u\, et jouissez de la satisfaction de vous dire : J'ai un ami qui ne permettra jamais que je nie jette aux pieds des gi-ands. Ma petite, j'intiste. Vovez si vous aimez mieux nie faire le plaisir le plus sensible, on 4e devoir une grâce qui , ayant etc.' sollicitée , arrivera toujours trop tard pour contenter l'amitié. Laissez-moi coûter la joie la plus pure, de vous avoir mise à voire aise, et que cette joie soit un secret pix>fond entre nous deux. »

Madame du Defïand, comme il fallait s'y attendre, refuse la noble proposition de Walpole, mais elle en sent comme elle fc doit la délicieuse surprise. Elle en savoure Thonncur et le bonheur.

• Si je n'avais pas perdu le don des larmes, elles m'en feraient bien •^pandrc. Elles me causent (ses lettres du 9 et du 16) un attendrisse-

ce MADAME DU DEFFAND.

ment délicieux quoique triste. Ah! mon ami, pourquoi ne vous ai-je pat connu plus t6t? que ma vie eût été difTcrentc ! Mais oublions le passé pour parler du présent. Vous me faites éprouver ce que Voltaire a dit de l*amitié :

Change en hien tous les maux où le ciel m*a soumis.

• Je n'en ai pas encore d'assez (grands, à mon avis, puisque je ne suis pas dans le cas d'accepter vos offres. Croyez-moi, je vous supplie, je les accepterais non-seulement sans rou^r, mais avec joie, mais avec délices, mais avec oqjueil. Soyez-en sûr, mon ami; vous savez que je suis sincère. «

Le motif de ce refus, c'est que madame du Defïand avait trente-cinq mille livres de rente et que la perte subie par la réduction était insignifiante pour elle , étant compensée par le bénéfice de placements viagers et de conversions de rentes * .

Quelque temps auparavant avait éclaté entre madame du DeCfand et son ami , toujours à propos de ses excès de sollicitude ou de tendresse, im de ces conflits dont la trace est si nombreuse dant cette correspondance, où elle marque, comme la trace noire et fur meuse des tas d'herbes brûlés dans les champs, la place doulou* reuse où la flamme a passé.

Ces tranchantes leçons, ces rabrouades successives ont fini par obtenir le résultat de tous les caustiques. Le cœur de madame du DeiTand s'est resserré, replié de plus en plus, et si elle eût vécu davantage, peut-être eût-elle fini par se corriger, par se déguiser trop complètement. Elle faillit même, lors du dernier choc, le plus cruel de tous , et qui eut lieu à l'occasion de ce voyage àt Chanteloup qu'elle osa faire malgré les conseils et les reprocha de son tyrannique ami, s'aguerrir au point de secouer le joug, de briser la chaîne trop lourde de ces relations si tyranniques. Mais « fut en vain : le clou est entré trop avant, elle sent qu'elle ne poup rait Tarracher qu'avec la vie. Elle se soumet, se résigne, s'humUie, et expie par un sincère repentir et des avances suppliantes cetU velléité d'impossible rébellion.

Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, le drame est fini Son cœur, étouffe, enveloppe , comme elle dit, ne palpite plus qui rarement. Walpole doit être content. Il a vaincu, il a fiiit la pais

« T. II , p. 43.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cci

de Fégoîsme dans cette âme inquiète qui voulait se dévouer si tardivement à ime affection passionnée. Dès 1 77 1 , la correspondance, comme je Fai dit, n'aura que l'intérêt d'une gazette, mais d'une gazette chef-d'œuvre, telle que la pouvait écrire la femme-Voltaire. Écoutez ces derniers soupirs de passion et de reproche qui s'étei^ent dans im sourire, cette u queue de l'orage » , comme le dit si spirituellement madame du Deffimd.

C'est à propos d'une scène avec madame de Forcalquier , admirablement contée par madame du Defïand et à la suite de laquelle dles ont rompu, que Walpole reproche durement à son amie, à son élève, ses emportements critiques, ses exigences, son intolénnce, etc. 11 est sous l'influence de la bile que développent toujours certaines maladroites plaisanteries de madame d'Aiguillon ou d'Hervey, dans ce chatouilleux gentleman qu'on veut métamorphomr en amant ridicule. Par une fâcheuse coïncidence, madame du DeflEmd lui a proposé, à son prochain voyage, pour lui éviter l'ennui et l'incommodité du logement à l'auberge, chez madame Simonetti, un appartement à Saint-Joseph. Ck>mme elle regrette cette imprudente algarade de son dévouement !

« C'est la réponse que vous y ferez (à ma lettre) que je prévois qui lera tenible. Je in*ariiie de courage pour en soutenir la lecture sans chagrin et sans colère. Mais je me promets bien de ne me plus exposer i telle aventure. •

Paris, 4 avril 1770.

• Mon ami, mon unique ami, au nom de Dieu, faisons la paix;

j'iimais mieux vous croire fou qu'injuste, ne soyez ni l'un ni l'autre;

rendez-moi toute votre amitié. Si j'avais tort, je vous l'avouerais, et

TOUS me le pardonnenez; mais, en vérilé, je ne suis point coupable, je

ne parle jamais de vous; vos Anglais, qui ont été contents de moi,

croient me marquer de la reconnaissance en vous parlant de mon estime

pour vous; ceux ({ni vous aiment croient vous faire plaisir; ceux qui ne

vous aiment pas clierclient à vous fâcher, s'ils se sont aperçus que cela

▼ou» déplaisait: mais je suis sftre que le bon (Feltou) ïlervey a cru faire

dcH merveilles: je lui pardonne, malgré le mal qu'il m'a fait.

■J'espère, mon ami, qu'il en sera de même entre vous et moi, et <iw'aprc8 cet éclaircissement-ci, nous ne troublerons plus nos pauvres t*tP8; nous voulons l'un et l'autre nous rendre heureux; je vais pour cet cfrl redoubler de prudence ; de votre côté, tâchez d'avoir un peu d*in- 'Ittlçence, et ne me dites jamais que nous ne nous convenons point. Sonf|[ez à la distance qui nous sépare ; que quand je reçois une lettre •*vcrc, pleine de reproches, d(» soupçons, de froideur, je suis huit jours oialJieureuse, et quand au bout de ce terme j'en reçois encore une plus »cheu8c, la tête me tourne tout à fait. Je n'aime pas le sentiment de la ^^assion : cependant rappelez-vous quelquefois mon âge et mes mal-

ccii MADAME DU DEFFAND.

heurs, et dites-vous en luêine temps qn*il ne tient qu*â voas, mal^ tout cela, de me rendre très-heureuse. «

Paris, samedi 14 ayril 1770.

« Je suis aussi contente de la lettre que je reçois qu'un pcnda le sendt d'obtenir sa (][râce ; mais la corde m'a fait mal au cou, et si je n'avais été promptcment secourue, c'était (ait de moi. Oublions le passé ; j'aime mieux me laisser croire coupable , que de risquer de troubler de nouveau la paix ; je suis bien avec tout le monde. »

En 1771 , madame du Deffimd revit (on peut se servir de ce mot, quoiqu'elle fut aveugle, en se rappelant le mot charmant du président Hénault : « On eût dit que la vue était pour elle un sens de trop n ) , revit donc Horace Walpole pour la troisième fois. H arriva à Paris le 10 juillet et quitta cette ville le 2 s^tembre suivant.

En 1774, madame du DefiPand perdit Pont-de-VeyIe, le dernier survivant de ses anciens amis , de ceux que rend si chers le souve* nir de la jeunesse. Malgré la froideur du caractère et du visage que Walpole lui reproche malignement, et qui semble commune à pres<{ue tous les hommes vraiment comiques, et Pont-de-Veyle était un grand comédien , et qui eut le génie et le don du rire ; malgré ses infidélités pour les Duras et les Idoles du Temple , comme eDe appelait mesdames de BoufFlers et la société du prince de Conti, elle Taimait , et elle le regretta sincèrement. Elle convient de sel légers défauts, mais elle rend justice à ses qualités.

Elle écrit, le 5 juillet 17G7 :

« Ce pauvre Pont-de-Vcyle ! Je suis fâchée qu'il ait fait un pacte avec ces gens-là ; mais c'est la crainte de l'ennui qui l'y a déterminé; je Taîme beaucoup, ce Pont-de-Vcylc, il m'a toujours été fidèle, et c'est pent- C'tre la seule personne dont je n'aie jamais eu occasion de me plaindre; nous nous connaissions il y a cinquante ans, avant que vous ftissiez an monde. «

Le vendredi 15 février 1771, elle écrit à Walpolç :

« Je suis inquiète aujourd'hui de mon ami Pont-dc-Vevle ; il avait la fièvre hier. Il est aussi vieux que moi et se persuade être beaucoup pi«s jenne. Il mène la vie d'un homme de trente ans; ce serait pour nu»i use grande perte; c'est, à tout prendre, mon meilleur ami; il y a cinquantetrois ou quatre ans (pie nous nous connaissons ; je le vois presque tow les jours; il a l'esprit raisoimable, il juge les hommes tels (pi'ils sont: il se conduit selon vos principes et sans se faire d'efibrts ; il vit uniquement pour lui, et c'est peut-être ce qui le rend plus sociable, parce qu'il ne fait dépendre son bonheur de qui que ce soit ; il n'e\i([e rien de perftonne et ne s'assujettit a aucune pratique. Il n'est pas raisonneur;

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cciii

û est philosophe dans la pratique ; à tout prendre, c*est Thomme qai me convient le mieux, et je serais trcs-fHchée de le perdre. ■

Le 9 juillet 1774, elle ajoute :

« L*ami Pont-dc-Vcyle se rétablit tout doucement; je n*ai point de meilleur ami ni de plus contrariant; le pauvre homme ne peut con* sentir à vieillir; il a tous lc8 ^ofits de la jeunesse. Les spectacles, les grands soupers sont nécessaires à son bonheur; mais ses jambes, sa poitrine et son estomac n'y sont pas d'accord. »

• Le pau^Te Pont-de-Veyle dépérit à ^^le d*œil, continue-t-elle le 26 août ; il est actuellement comme était le président les derniers mois de Ha vie : mais il ne peut consentir à se conduire selon sou état ; c'est une belle leçon pour moi. Je vois qu'il est à charge à tout le monde, et il ne s'en aperçoit pas; il compte aller à l'IsIc-Adam le mois prochain. «

Enfin , le 4 septembre, la séparation est consommée , la toile est à jamais tirée entre elle et son dernier ami.

• Tai appris ce matin à mon réveil la mort de mon pauvre ami : je l'avais quitté hier à huit heures du soir. Je l'avais trouvé très-mal ; mais je croyais qu'il durerait encore quelques jours ; il y en avait quatre •a cinq qu'il ne pouvait, pour ainsi dire, plus parler; il avait cependant toute »a tête : je fais une très-fjrande perte; une connaissance de cinquante-cinq ans, qui était devenue une haison intime, est irréparable. Qu'est-ce que sont celles qu'on forme à mon n(je? Mais il est inutile de te plaindre; il faut savoir supporter

• Je m'aperçois bien de la perte de Pont-de-Veyle, et je ne le

remplacerai pas. »

• Madame du DefFand, qui ne reparle plus du président Ilénault,

reparlera plus d'une fois de Pont-de-Veyle, dont le souvenir est toujours par elle honoré d'un regret.

Le 6 septembre 1778 elle écrit, toujours à W'alpole :

« J'ai perdu mon dernier ami en perdant Pont-de-Veylc. Il n'était point aimable, j'en conviens, mais je le voyais tous les jours. Il était de bon conseil, je lui étais nécessaire, et il me l'était aussi. Aujourd'hui je ne tiens à rien , je n'ai que ma valeur intrinsèque , et c'est £'tre réduite à moins que rien. »

Et dans des lettres postérieures, n'étant plus retenue par cette pudeur de sensibilité, cette horreur de l'attendrissement que Walpok lui a rendu ridicule, elle verse son cœur avec ses pleurs dans une suprême efïusion qui suffit à rélo{je de Pont-de-Veyle et à sa i^harçe de l'accusation (ré{joïsnie, formulée par le rancunier la Harpe et appuyée par lui de deux anecdotes dont la première est ^idetnment finisse, puisqu'il la place à un moment oî> madame ^uDefiand ignorait la mort de Pont-de-Veyle, qtii n était pas encore

cciv MADAME DU DEFFAND.

mort, et dont la seconde , plus vraisemblable , serait facilement discutable en prenant pour base le portrait même tracé de Pont-de- Veyle en 17 74 par madame du DefFand et les larmes sincères des lettres de ces dernières années.

Quoi qu'il en soit , voici ces deux anecdotes, que la Harpe allègue à Tappui de son dire : ({u*il était difficile d'avoir moins de sensibilité et plus d'égoîsme.

« M. de Pont-de-Veylc, avec qui elle vivait depuis quarante ans, était à peu près du même caractère. Ce petit dialogue les peint ]*un et Tautre :

■ — Porit-de-Veyle, lui dit-elle un jour, depuis que nous sommet amis, il n*y a jamais eu un nuage dans notre liaison.

« — Non , madame.

» — P]*est-cc pas parce que nous ne nous aimons guère plus Tun que l'autre ?

» — Cela peut bien être, madame. •

• Lorsque celui-ci mourut,» ajoute M. de la Harpe, « elle vint souper » en grande compagnie chez madame de Marchais, où j'étais; et on lu » parla de la perte qu'elle venait de foire. Hélas ! il est mort ce soir à » six heures ; sans cela, vous ne me verriez pas ici. Ce fiirent ses » propres paroles; et clic soupa comme à son ordinaire, c'est-à-dire fort « bien , car elle était très-gourmande. »

Horace Walpole fit son dernier voyage à Paris du 19 août au 12 octobre 1775.

Le jour de son arrivée , au débotté , il voit accourir à son hôtel madame du Defïand, toujours douée de cette activité inquiète que secondait u sa faiblesse herculéenne » . Elle assiste à sa toilette, en vertu du privilège de sa cécité. 11 soupe avec elle, et ne la quitte qu'à deux heures et demie dans la nuit, et le matin, avant d'avoir les yeux bien ouverts, il avait déjà une lettre à lire de sa part.

« Bref, dit-il, son âme est immortelle et force son corps à lui tenir compagnie, n

Cette dernière séparation s'accomplit sous l'empire de pressentiments mélancoliques.

Le 12 novembre 1774 Walpole écrivait à son ami Ck>nwav, sous l'impression d'un désir de voyage en France.

« Je lui porte en vérité tout l'attachement , toute l'affection qu'elle mérite, et je vous sais très-bon (p-é de vos attentions pour elle. Je compte bien la revoir encore , ])our peu qu'elle «oit en étal de faire le voyage. Mais c'est toujours pour moi un plaisir mélancolique en pensant que ce sera probablement la dernière fois, et que nous nous dirons l'an

SA VIE, SO.N SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccv

à Tautrc, dans un sens diflliércnt de celui où on Tentcnd d'ordinaire : Au revoir. •

Madame du Defïand cédait malgré elle à cette triste appréhension, quand elle écrivit le 12 octobre, jour du départ de celui que dans ses lettres à la duchesse de Choiseul elle ne craint pas d'appeler 5011 Horace :

• Adieu. Ce mot est bien triste. Souvenez-vous que vous laissez ici la personne dont vous êtes le plus aime , et dont le bonheur et le malheur consistcMit diins ce que vous pensez pour elle «

Dans sa lettre du 31 mai 1778, madame du DefFand fait part avec une indifférence toute philosophique à Horace Walpole de la mort de Voltaire , tué par un excès d'opium et de gloire , et qui , né tué, comme il le disait, poussa néanmoins jusqu'à quatre-vin{];ts ans le malin tour de force de vivre, au grand regret de ses ennemis et de ses débiteurs. Elle ne donne pas un regret à l'homme qu'elle n'estimait guère et dont la féline souplesse lui inspirait une sorte de répugnance. Mais la perte de l'écrivain, du correspondant, lui fut très-sensible, en lui enlevant ses derniers plaisirs d'esprit, les seuls qu'elle pût goûter. Elle était bien loin d'ailleurs de partager toutes les idées et surtout les mépris de ce fanfaron d'incrédulité qui lui laissait, en mourant confessé, l'exemple opportun d'une contradiction de bon goût.

C'est donc fort gratuitement qu'elle fut considérée comme responsable des hardiesses de cet ami philosophe, et que les pensionnaires de Saint-Joseph, animées par les religieuses d'un zèle aussi aveugle qu'intolérant , se crurent obligées à la bonne œuvre d'un charivari comique dont elles régalèrent mademoiselle Sanadon et madame du DefFand, pour les punir de sentiments qu'elles étaient loin de partager et de regrets qu'elles n'avaient pas.

Mais avant d'abaisser à notre tour la toile funèbre sur cette existence si remplie d'idées, un des plus beaux et des plus douloureux «Iranies intérieurs qu'il soit donné de voir aux hommes que tentent les spectacles de la conscience, nous devons emprunter à quelques témoins de sa dernière phase une vue du salon de Saint-Joseph en nW), et, en même temps, donner un dernier apereu du caractère <le madame du DefFand , à ce moment d'apaisement où sa passion amicale pour Walpole rentre dans son lit et nous apparaît justement, comme elle l'a fait au critique analyste, au pénétrant et subtil olwervaleur M. Sainte-Beuve, avec les caractères respectables d'une passion maternelle qui s'est trompée d'heure.

ccvi MADAME DU DEFFAND.

« Et, en cfïct, on peut voir dans cette soudaine passion d*une vieillesse stérile une sorte de tendresse maternelle qui n'a jamais eu ton objet, et qui tout à coup s'éveille sans savoir son vrai nom. Pour n'en être pas choqué et en saisir Tinstinct secret, appelez- la une tendresse d'adoption. Elle aime Walpole comme la plus tendre des mères aurait aimé un fils longtemps perdu et tout à coup retrouvé. Beaucoup de ces passions sin{[ulicres et bizarres, où la sensibilité s'abuse, ne sont souvent ainsi que des revanches de la nature, qui nous punit de n*avoir pas fidt les choses simples en leur saison * . <*

Il ne faut demander ni cette pénétration ni cette impartialité aux observateurs superficiels ou prévenus , qui nous ont laissé de madame du Deffand une imafje noircie de leur malignité. Ni J. J. Rousseau, ni Marmontel, ni la Harpe, ni Grimm, ni Suard, ni Lauzun , n'ont vu juste dans l'intérieur de cette àme et de œ salon. Les préjugés et les rancunes traditionnels de la coterie encyclopédique, à jamais gagnée à l'idolâtrie intolérante des Geoffirbi et des LfCspinasse, ont aveuglé leur jugement, et il faudrait s'en méfier, quand bien même Rousseau, qui n'a fait qu'y passer; la Harpe, Marmontel, qui l'ont traversé seulement et qu'elle n'admi* rait pas ; Suard, qui n'y est entré que deux fois ; Grinnm , qui n'y a certainement jamais mis les pieds, à la façon dont il la fait parler , eussent, par un commerce assidu, pu donner à leurs erreurs l'air d'une opinion.

Pour Lauzun, il traite madame du Deffand , chez laquelle il n'est allé que pour y rencontrer lady Sarah Bari*ymore, et qui a traité ce salon célèbre , ce sanctuaire d'esprit , comme une maison de rea^ dez-vous, avec une outrecuidance qu'elle lui rend par l'indulgence insoucieuse du mépris.

Restent Ghamfbrt, le duc de Lévis et madame de Genlis.

On trouve dans le recueil de Portraits, caractères et anecdotes de Gbamfort, obsen^ateur pénétrant mais prévenu de la société de son temps, qui n'alla jamais chc^z madame du Defland et qui n'avait aucun motif d'en dire du bien , une historiette tendante à faire croire que dans son salon l'homme de lettres n'étiit pas estimé selon son mérite mais selon son rang, et qu'il y était toléré plutôt qu'honoré. Gbamfort a oublié les lettres où nous voyons d'Alembert , par exemple , traité d'égal à égal par les plus grands seigneurs et parlant avec l'autorité familière que donnaient d^à

1 Causeries du lundi, t. M', p. 430.

SA VIE, SON SALOJN, SES AMIS, SES LETTRES. ccvii

le talent et la réputation, à des hommes de trop d'esprit pour ne pas admettre que la gloire, elle aussi, est une noblesse. Il nous cite une bévue d'un certain Foumier, trop naïve pour être injurieuse , •et ({ui n'enlève rien à ce tact et à ce goût avec lequel les Beauvau, les Broglîe, les la Vallicre, et bien d'autres, traitaient des gens d'une Taleur même très-inférieure à celle de d'AJembert. Il y a de l'in- .^ratitude dans cet anachronisme malignement relevé. Jamais, autant qu'au dix-huitième siècle, un homme de lettres ne fut l'égal d'un grand seigneur. Mais Chamfort lui-même fut trop gâté sous <x rapport pour être juste, lui que M. de Vaudreuil appelait son •ami.

• D*Aleinbert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait <htz madame du Deifiind, où étaient M. le président Hénault et M. de Pontde-Yeyle. Arrive un médecin nommé Foumier, qui, en entrant, dit à madame du Defiand : « Madame, j'ai bien l'honneur de vous présenter > mes très4iumbles respects >• ; à M. le président Hénault : » Monsieur, « j'ai bien l'honneur de vous saluer « ; à M. de Pont-de-Veyle : « Mon- « sieor, je suis votre très-humble serviteur ■ , et à d'Alembert : « Bonjour, « monsieur » .

Le decrescendo de M. de Cambacérès disant à ses dîners, selon le rang du convive : Monsieur, aurai-je l'honneur de vous ofïî'ir de ce bœuf? — Monsieur, vous ofi&irai-je du bœuf? — Voulez-vous du bœuf? et enfin — Bœuf? tout court à quiconque n'avait pas un ruban ou une graine d'épinard, pourrait servir de pendant au formulaire de Foumier; et tout cela ne prouve rien, sinou que dans lous les temps et sous tous les régimes les parvenus se ressemblent.

Voici maintenant le récit, par madame de Genhs, de sa visite à madame du Deffand en 1776. Notons, pour la moralité du récit, que madame de Geulis, par les Brulart, avait l'honneur d'être alliée de madame du Defland , à qui elle avait inspiré de l'estime H de la sympathie, et qui fait l'éloge de son esprit et de ses ou- Traçes.

• Madame du Deflànd était parente de MM. de Genlis; mais comme die avait eu, dans sa jeunesse et dans son âge mûr, une conduite trèsphilosophique, madame de Piiisieux m'avait défendu de la voir; c'était de »a part une vieille rancune de scandale, que les quatre-vingts ans de madame du Defiand auraient dû lui ôter. Madame du Defland m'écrivit l«« plus aimables billets pour m'engager à l'aller voir, et j'en obtins la P«nnission de madame de Puisieux.

« Je n'avais nulle envie de connaître madame du Defland. Je me la représentais apprêtée, pédante, précieuse. J'étais surtout eflrayée do l'idée que je me trouverais au milieu d'un cercle de philosophes. J'imaginais qu'étant ainsi en force , ils parleraient et disserteraient avec ce ton

^ ccnriii MADAME DU DEFFAND.

emphatique 'qu'ils prennent tour à tour dans leurs écrits, et je senta que je Itérais une bien triste figure dans cette étrange assemblée , présida par une sibylle enthousiaste de toutes ces déclamations, et qu'il ëta impossible de contredire ouvertement, puisque, avcug;le et octogénaire elle était doublement respectable par la vieillesse et par le malheur.

» Enfin, je pris une courag^euse résolution : je me rendis, le fa môme, à Saint-Joseph, chez madame du Defiand. H y avait assez d monde chez elle , et j'aperçus avec plaisir deux ou trois hommes de m connaissance. Madame du Defiand me reçut à bras ouverts, et je fus agréi blement surprise en lui trouvant beaucoup de naturel, et Tair de I bonhomie.

» C'était une petite femme maigre, pâle, blanche, qui n'a jamais d être belle, parce qu'elle avait la tête trop grosse et les traits trop granc pour sa taille.

» Cependant elle ne paraissait pas aussi âgée qu'elle Tétait en efiet Lorsqu'elle ne s'animait pas en causant, on voyait sur son visa^ l'expression d'une niurne tristesse. En même temps, on remarquait sv sa physionomie et dans toute sa personne une sorte d'immobilité qi avait quelque chose de très-fi*appant. Quand on lui plaisait, elle ëta accueillante, elle avait même des manières trcs-afïectueuses.

« On ne parla chez madame du Deffand ni de philosophie, ni mém de littérature ; la compagnie était composée de gens de différents états les beaux esprits s'y trouvaient en petit nombre^ et ceux qui vont dan le monde y sont communément aimables, quand ils n'y dominent pai Madame du Defiànd causait avec agrément ; bien différente de l'idée qn je m'ét<iis faite d'elle, jamais elle ne montrait de prétention à l'esprit; était impossible d'avoir im ton moins tranchant ; ayant très-peu réfléchi elle n'était dominée que par la seule habitude. Elle eut, dit-on, san aucun système, une conduite très-philosophique dans sa jeunesse. O était alors si peu éclairé, que madame du Doflànd fut longtemps, sino bannie de la société, du moins traitée avec cette sécheresse qui do engager à s'en exiler soi-même. Trente ans après, la lumière commen çant à se répandre , madame du Deflfànd crut se rétablir dans le mond en adoptant des principes qui la justifiaient. La philosophie sauvai l'humiliation de rougir du pabsé ; il était agréable de pouvoir tout à con! regarder en arrière, non-seulement sans regret ni sans honte, mais ave satisfaction et une soi*te d'orgueil ; et au lieu d'avouer qu'on s'était con duit avec beaucoup d'imprudence et d'étourderie, de pouvoir se vante d'avoir été, par une heureuse inspiration, disciple des philosophes naître; et enfin, il était beau d^avoir le droit de dire à tous les grand et célèbres moralistes du jour : Ce que vous prêchez, je l'ai fiiit avan que vous eussiez instruit l'univers.

» Madame du DefTand n'ayant de sa vie médité une opinion, an lon< de l'âme n'en avait point ; elle n'était pas même sceptique. Pour douter pour balancer, il faut du moins avoir superficiellement comparé, et fài quelque examen , et c'est une peine qu'elle n'avait jamais voulu prendre Elle se peignait très-bien elle-même en disant qu'elle laissait flotter soi esprit dans le vague. Triste situation à tous les âges, surtout à quatre vingts ans! Cette paresse d'esprit et cette insouciance lui donnaient dam la conversation tout l'agrément de la douceur. Elle ne disputait point

SA VIE, SON SALQN, SES AMIS, SES LETTRES. ccix

elle était si peu attachée au sentiment qirellc énonçait, qu'elle ne le soutenait jamais qu*avec une sorte de distraction. Il était presque impossible de la conti'edire, elle n'écoutait pas, ou elle paraissait céder, et elle se bâtait de parler d*autre chose. Elle me fit promettre de revenir la voir à rbeure où, sortie de son lit, elle achevait de s'habiller; elle était alors toujours seule , c'est-à-dire entre trois et ((u<itre heures après midi , car «Ue avait depuis lonj^emps perdu le sommeil. On lui faisait la lecture «tarant la nuit , et elle ne s'endormait pas avant le jour.

• J'y retournai le surlendemain. Je la trouvai dans son fauteuil ; un

▼alet de chambre, assis à c6té d'elle, lui lisait tout haut un roman. Ce

itHnan l'ennuyait , et elle parut charmée de ma visite ; je restai deux ou

trois heures avec elle, et j'écoutai presque toujours. Elle me parla de

Vancien temps, delà cour, de madame la duchesse du Maine, de Chau-

lieu, du marquis delà FaiH*, de rin(jénieux Lamothe, de madame de

Staal, dont j'aime tant l'espiit, et elle me ])romit' de me montrer une

autre fois plusieurs petits manuscrits et beaucoup de lettres de Timpé-

ratrice de Russie. Madame du Defïand, au moyen d'une petite machine

très-simple, écrivait fort bien et se passait de secrétaire; son écriture

était crosse, mais très-lisible.

• Les jours suivants, elle me fit lire, par son valet de chambre, plu- Qeurs petits morceaux de sa composition , des allég;ories et des poiiraits ; c'était le {joût du siècle dernier parmi les personnes spirituelles de la lociété. Ces portraits, tous Faits avec l'intention de plaire et de flatter, lont assez insipides. Le plus joli que madame du Deffand ait écrit est celui de madame de Mirepoix, fait aussi, mais en vers, et d'une humeur très-agréable, par le président Hénault.

■ On m'avait dit que macfame du Deffand était méchante; c'est ce Que je n*ai pas remarqué ; elle n'était pas même médisante. Il y avait dans «on caractère tant de faibh*ssc , d'insouciance et do lé(jèretc , qu'un sentiment vif ne pouvait l'n^i^iter longtemps ; elle n'était pas plus capable de haïr que d'aimer. Brouillée avec d'Alembeil, elle me parla de 6es démêlés avec lui, mais sans ai(p'eur ci sans ressentiment; c'était un simple récit et non d(*s plaintes. Son cœur avait bien vieilli, la philomphie l'avait tout à fait desséché , et son esprit n'avait point uiùri ; il était plus jeune qu'il n'aurait du l'être, quand elle n'aurait eu que vinçtcinq ans. Elle avait craint confiisément toute sa vie de réfléchir; cette crainte, devenue de la terreur, lui donnait une véritable aversion pour ce qui était solide; elle était accablée de vapeurs et d'une tristesse invincible, et elle redoutait mortellement les conversations sérieuses; elle les repouKsait même avec sécheresse; il fallait, pour lui plaire, ne l'entretfuir que de bagatelles. Tout ce qui ressemblait à la raison lui faisait peur; celait une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme, wulfrante, mélancolique, e^^iger des autres une éternelle gaieté, qu'elle reparaissait jamais partager, car elle ne jouait rien.

• La perte de la vue ne l'aflectait pas du tout ; elle me dit qu'elle ^ait mieux être aveugle que d'avoir im rhumatisme douloureux. Quand *tte perdit la vue, ce fut son violent chagrin, parce qu'elle conserva l^'ndant plus de cinq ans l'espoir de la recouvrer; et lorsque, après ^voir consulté tous les charlatans du monde , elle eut épuisé vainement •'^Uiles remèdes, elle prit facilement son parti sur son état; elle y était

ccx MADAME DU DEFFAND.

parfeilenioiit accoutiiint'c , ce n'ëfrait pa« là ce ((iii TaUnstaft; elle écartait

avec peine de funestes idée», inspirées par Tàfie et par l«« soiifiranees.

Un jour je hasardai de lui parler de la mort religieuse du présiilent

Hénanlt. Elle m'interrompit, et avec un ton irornrpie et un «onrire forcé :

«Est-ce un sermon que vons me proposez là?» dit-elle. Je me misa

rire , en l'assurant que j'aimais beaucoup mieux l'écouter fjne prêcher.

Elle n'avait point de relig[îon, mais elle n'était point impie; et inal^

tout le pouvoir d'une. çrandc habitude, elle n'était point philosophe. Son

existence, comme celle de tant d'autres, n'a dépendu que de ses liaisons;

on sentait que si elle eut vécu avec des {jens reli(peuz, elle eôt été

dévote; et ses derniers jours, que l'ennui consumait, que la ernrrte

empoisonnait, auraient été paisibles, sereins, et se seraient écoulés

doucement *. »

Outre ce portrait peu flatté et ressemblant par places, mais avec bien des faussetés de ton et des maladresses de touche, nous devonsà madame de Gcnlis Tanecdote comique de la présentation de Gibbon. Le célèbre historien était gros, court, sa tôle pléthorique reluisait, fleunssait , rubiconnait comme une énorme betterave, au-dessus d'un abdomen à la Fafstalf. Des jambes inflexibles, boudinées, complétaient l'aspect de cet homme, dont l'embonpoint tournait au {;;rotes(}ue et lui donnait des allures de cucurbitacée. Madame du Defland, dont le tact avait acquis toute la sûreté et toutf la délicatesse du sens qu'elle avait perdu, avait l'habitude de tàter, de palper le visa{je des nouveaux venus ; et elle prétendait, par cette inspection manuelle de leur physionomie, se faire une idée de leur caractère et même de leur esprit. Le jouftlu Gibbon se prêta de bonne gnice à cette épreuve, et , en souriant , (M>urba de>'ant l'illustre aveu{];Ie sa face lisse et bouffie, sorte de mappemonde de chair. Au premier (.*ontact, madame du DeflFand rougit, et se reculant vivement sur son fauteuil, s'écria avec indi(;nation : u Voilà une infâme plaisanterie ! n Elle s'était figuré que Gibbon s'était présenté à rebours, et avait pris pour \i^9 joncs de derrirre, selon la périphrase allemande , ce qui était bien et dûment le visage de Gibbon, qui dut finir par rire de la méprise, avec tous les autres, quand madame du DefFand fut convaincue qu'il n'y avait pas d'irrévérence.

Nous terminons par ce croquis dû à la plume du la Rochefoucauld des salons , le duc de Lévis :

« Je me rappelle très-bien d'avoir été mené par la maréchale de Mirepoix chez madame du Deffand, dont les lettres viennent de rajeunir la célébiité J'étais d'un âge à être plus frappé du tonneau qu'elle habitait que de l'af^rément de son esprit; mais Ton m'a conté d'elle un t mit qui

1 Mv moires de madame de Gcnlis, t. III, p. 108' à 116.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTHES. ccri

n*e«f pciit-^re pas indif^ne clY>tre consen'é. Elle n*aiinait pas Texagëntion, comme on on a la preuve dans sa coircspoiidance , et pourtant elle était condamnée à voir sans ce^se des personnes eng^ouées , enthousiastes, et des pi*6ncur8 éternels, encore plus fàti(^ants que tout le reste. Un joar, excédée des éloges excessif) que M. de *** faisait d*un homme irèa-minliocre , en ajoutant, par forme de refrain, que tout le monde fiensait comme lui, elle répondit :

• Je fais , monsieur, assez peu de cas du monde , depuis que je me • suis aperçue qu'on pouvait le diviser en trois parts : tes trompeurs^ les ^ trompés et les trompettes. »

• M. de *•* était évidemment dans cei\Q dernière classe, et je ne le remarque jamais sans pensera cette saillie '.»

Depuis 1775, date de leurs derniers adieux anticipés, Walpole, qui, depuis 1 7G8, avait quitté, par unique dégoût de la vie politique, le siège que, depuis plus de cinquante ans, le bourg; de Kîngf's-Linn avait fidèlement réservé à sa famille , se retrancha de plus en plus dans ses goûts littéraires et artistiques. Toujours épris du paradoxe , et préférant ce qui est curieux à ce qui est vrai , amoureux de la petite hâte y comme on dit aujourd'hui , il publia ses Doutes hisioriffues sur la vie et le règne de Richard 111 , ingénieuse et spécieuse réhabilitation du tuteur assassin des enfants d'Edouard IV, du héros bossu, gouailleur, spirituellement scélérat de Shakspeare, embourgeoisé par Casimir Delà vigne.

H existe de ce livre une traduction attribuée à Louis XVI , qui ftaît, comme on Ta remarqué avant nous, bien désintéressé dans ta réhabilitation des tvrans. »

La mort tragique de Chatterton, en août 1770, qui fut bien injustement attribuée à Walpole , coupable seulement de n'avoir pas «tu à îM)n génie et dé lui avoir refusé ses services , ne contribua pas peu, avec ses démêlés avec la Société des antiquaires, à le dégoûter de la littérature. Il ne lui pardonnait pas cet affront de l'avoir mis en conflit avec des ennemis comme Rousseau et des adversaires '^mme Voltaire (querelle littéraire à l'occasion de la primauté de Shakspeare, qui finit par de mutuels compliments), et de l'avoir exposé à se défendre de la mort de cette orgueilleuse victime de l'ambition et de la pauvreté : le mystificateur littéraire des poésies du chanoine Rowley , l'émule de Macpherson , dont Chatterton bavait eu que le tort d'esquiver la supercherie. Il se retira d'une

* Souttenîrx et portraits ; édir. Barrière, p. 280.

ccxii MADAME DU DEFFAND.

occupation aussi dang^ereuse par sa tragédie de la Mère mysté^ rieuse , drame bizarre et parfois puissant ^ dont le sujet , emprunté aux Contes de la reine de Navarre, est celui d'un Œdipe en plein christianisme et en plein moyen âge. Depuis ce dernier essai, que Byron appelle un essai de maître, les presses de Strawberry-Hill ne travaillèrent plus que pour des ouvrages de luxe, de société ou d'érudition. Il en sortit une édition des Mémoires de Gramoniy de Corné lie Vestale, mais il n'en sortit rien d'Horace Walpole. En revanche, il employait ses laborieux loisirs à écrire pour la postérité et à remplir ce coffre A et ce coffre B trouvés remplis , après sa mort, de manuscrits dont la partie publiée forme neuf volumes de Lettres et quatre ou cinq volumes de Mémoires , et où il doit être demeuré plus d'une œuvre inédite dont la mise au jour n'ajoutera rien, d'ailleurs, aune gloire consacrée, et qui, en Angleterre, fait partie du patrimoine de l'orgueil national.

La politique lui préparait des épreuves et des déceptions auxquelles il faut attribuer sa conversion au torysme, et ce subit amour des rois , que lui donna le dégoût des excès des peuples. Il n'y a pas dans cette évolution , dans cette transfiguration inévitable dans les longues vies qui tiennent compte de l'expérience, un crime aussi impardonnable qu'il l'a paru à Macaulay. Il suffit de songer à la guerre d'Amérique et à la Révolution française pour comprendre le découragement de philosophe et de patriote de l'homme qui s'écriait, en parlant de son tem|)s : « C'est Vâge des avortementsy » et qui, en parlant des Anglais, se demandait s'ils n'étaient plus que les restes d'un grand peuple ; pour l'homme enfin qui répétait cette triste réflexion : « Le monde est une comédie » pour riiomme qui pense, une tragédie pour l'homme qui sent. « Ce découragement n'alla jamais jusqu'à l'indifférence, et il garda assez de justice, de goût et d'espérance pour admirer Fox et Pitt, Mais demeuré bienveillant et optimiste en pratique, il devint implacable pour les crimes de la théorie et les sanglants excès de la métaphysique. Il eût pu répondre, comme Alfieri à quelqu'un qui s'étonnait de le voir infidèle à ses anciennes idées républicaines : «Je connaissais les grands , je ne connaissais pas les petits. » Walpole nous a fait confidence de ses motifs de palinodie dans une lettre pleine d'un bon sens éloquent et d'une généreuse raison qui, dès I77G, nous le montre adversaire beaucoup plus sagace, beaucoup plus prévoyant et beaucoup plus modéré de la Révolution française que plus tard le grand Rurke, ce Joseph de Maistre protestant. M. de Rémusat a fait de lui, dans cette dernière phase, un portrait

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxiii

msemblant et idéal, dont le charme est à la fois tranquille et irrésistible , comme la plupart des morceaux marqués au sceau de cette raison ingénieuse et ornée.

• Quand on parcourt les appartements délabnfs de sa villa tant pr6nëe, il est facile de s*y représenter un g^entilhomme mince et pâle, avec une physionomie intelligente, de beaux yeux noirs et vifs, un regard pénétrant, un sourire triste, un air de faiblesse maladive et même un peu ftoiinine, de* manières aisées, polies, distinguées, une démarche ralentie par la g^outte, soi^é dans sa mise, habille de couleurs claires, la tête toujours nue, les cheveux sans poudre, du moins en été, et causant du matin au soir, d'une voix ])lns agréable que forte, sur tous les sujets qui permettent d'être spirituel. Délicat et sobre dans son régime un peu artificiel, il prolonge ses repas et ses soirées. Entouré de Uvres et de tableaux, de chefs-d'œuvre et de colifichets, des produits de l'Italie et de la Chine, des débris du moyen âge et de toutes les raretés que Voltaire célèbre dans le Mondain , il devise avec complaisance sur la politique , sur les arts , sur les souvenirs de l'histoire et sur les médisances de la journée. Il compte des anecdotes, aiguise des pensées, bavarde des jeux de mots, et fait le plus grand charme des réunions choisies qu'attirent chez lui la renommée du lieu et celle de l'hôte. Il lime peu, mais il cherche beaucoup à plaire , et donne à tous ses défauts on voile , à toutes ses qualités un relief : la coquetterie ^ »

Cependant madame du Defland sVnfoncait de plus en plus dans ce tonneau fameux (elle appelait ainsi son diogénique fauteuil), des alentours duquel Tadmiration galante des souverains voyageurs, et les hommages d'une société d'ilhistres amis , ne parvenaient pas toujours à chasser les spectres de Tégoïsme et de Tennui, tristes compagnons de ses dernières et dévorantes insomnies. Quand elle rentrait en elle-même, au milieu de cette solitude du grand monde, et qu'elle y remuait les problèmes du mystérieux avenir, de Tinfini lendemain , qu'elle songeait enfin à ces quatre fins de Thomme , dont elle n'avait encore médité que le souper, elle se trouvait à la fois effrayée et découragée, sans la force de croire ni celle de nier, partagée entre la craiute et le mépris de la mort, le désir et l'horreur du néant. Cependant elle sentait que les satisfactions de la conscience ne sont pas toujours un témoignage sûr de l'accomplissement du devoir , et qu'une morale sans religion ne suffît point à l'àme pour lui donner •e sentiment de l'accomplissement de sa destinée. La morale sans t religion , c'est la vertu sans le ciel , c'est l'homme sans Dieu , fusant le bien avec une sorte d'honnêteté mécanique , sans but , •aus effort et sans espérance. Quant à la conscience, qui ne sait

* L'Angleterre au dix~huitième siècle y t. II, p. 107, 108.

cciiv MADAME DU DEFFAND.

qu'elle n'est presque jamais, surtout jusqu'au bout , un juge inte^ li^^ent et incorruptible, qu'elle peut se tromper et être trompée, qu'il y a des bommes qui ont tué le remords, et d'autres qui n'entendent pas le murmure intérieur de cette pendule que la religion doit monter, pour qu'elle sonne juste, toutes les vingt-quatre beures? Pour traverser sans trop de frayeur ces abîmes de réflexioa, madame du Defïand, qui sentait s'affaiblir ses forces morales «i moment de l'angoisse suprême, de l'approche de l'ennemi, invoqua diverses mains pour s'appuyer et se préserver des vertiges de la solitude. Mademoiselle Sanadon, Tabbé Barthélémy, le marquis et la marquise d'Aulan, ses neveux, qu'elle appela en 1778 et qu'elle eut pour voisins et pour compagnons, tout, jusqu'au bras innocent du petit enfant de Wiart, dont elle aimait à avoir près d'elle le front préservateur, servit, comme elle le disait, de gardefou, de parapet à l'inquiète moribonde, durant cet obscur passage, sur ce pont si étroit qui mené à l'éternité.

Enfin , mécontente sans doute de Tétat dans lequel la laissaient les ressources d'esprit qu'elle devait à la philosophie , elle prit le parti de se rapprocher des consolations de la religion, les seules dont elle n'eût pas usé. Elle fit connaissance d'un prêtre doux, persuasif, discret, habile aux ménagements qu'exigent les âmes blessées; ce même abbé Lenfant qui devait préparer Louis XVI aux épreuves de son martyre, et qui l'eûl accompagné à l'échafaud, si les bourreaux de septembre ne l'eussent fait, dans leur impatience, aller devant dans la mort.

Les efforts de ce saint médecin de l'dme ne furent ni absolument stériles ni absolument féconds. Il en est de l'esprit comme du corps, les yeux ont besoin de s'accoutumer de bonne heure à la lumière, et la pensée tardive de Dieu brûle autant qu'elle éclaire. Les déplorables lacunes de l'éducation première de madame du Def)and, ses habitudes invétérées de critique et de méfiance , offraient bien des obstacles à une guérison morale qui souvent ne peut que suivre l'affaiblissement propice des facultés. C'est pour cela que les malades n'ont pas peur du prêtre, qui fiiit peur aux valides. Le prêtre, qui inquiète les uns, console les autres. L'abbé Lenfont ne put, malgré ses soins et la bonne volonté de la septuagénaire catéchumène, que préparer l'œuvre du curé porteur des derniers sacrements. Avec celui-là, il n'y avait plus moyen d'éluder, de temporiser, «de faire relâche », comme disait madame du Deflànd, spirituelle jusqu'au bout. Malheureusement, madame du I>eABEmd, quand le curé de Saint^Suipice vint pour l'exhorter, n'avait plus

SA VJE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxv

ùsaez de cette connaissance et de cette lucidité qu'elle avait g;ardées jusqu^aux derniers moments de sa courte maladie. On peut dire que sa (m, quoique prévue, fut suinte, et que la mort, comme si elle avait craint que cette subtile victime ne lui échappât, précipita ses coups et la prit en traîtrise.

C'est à Wiart, au fidèle serviteur Wiart qu'il faut demander ie i-écit authentique et toucliant d'une a(jonie qu'avait précédée le dernier adieu adressé à ce Walpole devant qui elle s'était faite petite et humble depuis si longtemps , cette sceptique que l'affection eût réconciliée avec Ja foi, et qui se fût peut-être, si elle eût pu garder Tespoir de revoir son ami , réconciliée avec Dieu.

Le 22 août 1780, madame du Deffand écrivait à Walpole, sous l'impression de la maladie et de l'isolement :

■ Je vous mandai dans ma dcfiiièrc lettre que je ne me portais pas bien; c'est encore pis aujourd'hui. Je n*ai point de fièvre, du moins on le juge ainsi, mais je suis d'une faiblesse et d'un abattement excessifs; ma voix e»t éteinte ; je ne puis me soutenii* sur mes jambes ; je ne puis me donner aucun mouvement ; j*ai le cœur enveloppé. J'ai bien de la peine à croire que cet état n'annonce pas une fin prochaine ; je n'ai pas la force d'en C'tre effrayée, et ne vous devant revoir de ma vie, je n'ai lien à regretter. Les circonstances présentes font que je suis trè»-iso]ée, toutes mes confiaissances sont dispersées.

■ Divertissez-vous, mon ami, le plus que vous pourrez; ne vous affligez point de mon tftat , nous étions presque perdus l'un pour l'autre ; nnus.nc <ievions jamais nous revoir. Vous me regretterez, parce qu'on ett bien aise de se savoir aimé. «

Gîtons maintenant la lettre de Wiart, elle en vaut la peine. 11 n'y a pas un mot à en retrancher. Nous n'y tijouterons que quelques détails de commentaire.

Paris, SS ocmhrol780.

« Vous me demandez, monsieur, des détails de la mala<lie et de la

mort de votre digne amie. Si vous avez encore la dernière lettre qu'elle

vous a écrite, relisez-la, vous y verrez qu'elle vous fait un éternel adieu,

et celte lettre est , je crois, datée du 18 aoi'it. Elle n'avait point encore

de fièvre alors, mais on voit qu'elle sentait sa fin approcher, puisqu'elle

▼ons dit que vous n'anriez plus de ses nouvelles que par moi. Je ne puis

vont dire la {>einc que j'éprouvais en écrivant cette lettre sous sa dictée;

je lie pus jamais achever de la lui relire après l'avoir écrite, j'avais la

parole entrecoupée jle san(jlot8. Elle me dit > Vous mahiwz donc? Cette

»f<:ne fut plus triste pour moi qu'une vraie tragédie; parce que dans

celle-ci on sait que c'est une fiction, et dans l'autre je ne vovais que

1ro[» qu'elle disait la vérité, et cette vérité me peinait l'âme. Sa mort est

(UiM le cours de la nature, elle n'a point eu de maladie, ou du moins

elle n'a point eu <ic soufh^ance.s ; quand je Tenleudais se plaindre, je lui

ccxvi MADAME DU DEFFAND.

xicmandais si elle soufFi^ait de quelque part, elle m'a toujours répondn : Non. Les huit derniers jours de sa vie ont été une léthar^c totale, elle n'avait plus de sensibilité; elle a eu la mort la plus douce, quoique la maladie ait été longue.

» Il s'en faut beaucoup, monsieur, qu'elle ait désiré des honneurs après sa mort ; elle a ordonné par son testament Tentcrrement le plut simple. Ses ordres ont été exécutés ; elle a aussi demandé à être enterrée dans l'é^jflise de Saint-Sulpice, sa paroisse, et c'est où elle repose. On ne souffrirait pas dans la paroisse qu'elle fut décorée après sa mort de quelques manjues de distinction ; ces messieurs n'ont pas été parfaitement contents. Cependant, son curé l'a vue touâ les jours, et avait mCune commencé sa confession , mais il n'a pas pu achever, parce que la tête s'est perdue, et qu'elle n'a pu recevoir ses sacrements : mais M. le curé s'est conduit à mei^eille, il a cru que sa fin n'était pas m prochaine. Je çardei*ni Tonton jusiprciu départ de M. Thomas Walpole; j'en ai le plus g^and soin. Tl est très-doux, il ne mord jiersonne, il n'était méchant qu'auprès de sa maîtresse. Je me souviens ti*ès-bicn, monsieur, qu'elle vous a prié de vous en chaîner après elle. »

Il est certainement impossible de lire cette lettre sans les larmes avec lesquelles elle tut écrite. Elle redresse bien des erreurs et dévoile bien des mystères, avec la lucidité de Taffection servie par les involontaires confidences des dernières paroles. Nous connaissons aujourd'hui le secret de l'àme et de la vie de madame du Deflfiand, de ses fautes et de ses douleurs. Il n'est pas dans Timpuissance d'aimer, il est dans l'impuissance de croire être aimée. C'est là le doute rongeur de cette noble existence, le ver caché de ce brillant esprit. C'est la cause de ses irrésolutions, de ses contradictions, de ses inquiétudes, de ses méfiances, qui empoisonnent, pour elle, l'amitié de la duchesse de Choiseul, de Tourville, de Walpole, et troublent son plaisir au moment même où elle le sent. Vous m'aimez donc? Dans cette question mêlée de surprise et de joie , dans ce frémissemeht d'un cœur qui voit enfin la vérité, il y a toute l'âme et toute la vie de madame du Defîand. Le lecteur nous pardonnera d'avoir concentré nos efforts sur ce côté trop principal de notre sujet, l'étude (les phénomènes moraux de l'ennui, de l'égoïsme par doute et par désespoir, qui rend si dramatique cette vie qui n'eut pas d'événements. Il était important d'éclairer le lecteur sur cette maladie morale sans laquelle les Lettres sont à peu près incompréhensibles et rebutantes. Nous avons préféré lui donner la clef du cœur de madame du Deffand , plutôt que celle de son esprit, qu'il trouvera bien assez de lui-même.

Il résulte des renseignements que nous venons de lire, que la Harpe s'est trompé ou nous trompe quand il cite , avec une com-

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxvii

plaisance vraiment suspecte , le prétendu mot de madame du Deffiind ù propos de Paméla, ou son ultimatum au curé de Saint-Sulpice. Nous ne comprenons guère le sentiment qui peut pousser à profaner jusqu'à Fagonie par des mensong;es ou des erreurs, à calomnier le dernier soupir des personnes illustres, et à semer des kûtoires controuvées autour des illustres mémoires, comme des ronces autour d'une tombe ' .

Dans une lettre de Walpole , du 4 mai 1 785 , nous lisons :

« Le prtit chien de ma pauvre thère madame du Deflafid est amvé. Elle m*avait fait promettre d*en prendre soin , la dernière fois que je la n«. Ce que je ferai très-reli(peusement, et je rendrai la pauvre bête aussi heureuse que possible. »

Nous savons en effet que Tonton eut, à côté de Fanny, de Rosette et de la dynastie canine qui se. prélassait sur les carreaux de velours de Strawberry-Hill, la place d'bonneur due à sa qualité d'étranger et de pupille. L'bumble protégé d'une illustre mémoire affichait par un embonpoint croissant, dont le pléthorique excès Tempoila vers 1790, la pieuse sollicitude de Walpole à remplir le TCEu qui avait élevé à la hauteur d'un ami le dernier compagnon de la glorieuse aveugle de Saint-Joseph. Horace Walpole mourut le i mai 1797, dans sa quatre-vingtième année, et suivit dans la tombe Tamie dont Tamitié est une de ses gloires. De ces deux tomlx's, l'une est en Angleterre, l'autre en France, mais l'histoire réunira ce que la mort a divisé, et ces deux ombres illustres, séparées par tant d'obstacles, n'apparaitix)nt jamais qu'ensemble à ceux pour lesquels les grands esprits n'ont qu'une patrie , qui est le inonde, et appartiennent à tous.

M. DE Lesgure.

^ Nous ne donnons ù ces assertions témérnires que l'hospitalité dédaigneuse <ir U note :

« Cn jour elle disait à madame de Genlis , qui élevait , sous le nom de Pa- >néU, une jeune Anglaise qu'elle avait prise eu grande affection : Voux aimez ditnc heaui:oup cette enfant? — Oui, madame, — Cela est bien heureux ; je n'ai jamais pu rien aimer, n

■ M:ii.4 quelque instniit, quelque aimahie môme que fiU ce directeur, madame do Deffand ne le garda pas six muin. Le langage ascétique, des entretiens de piété n'étaient ni au ton de ses <>onversations ordinaires, ni à l*unisson de son Âme. AuMi , lorsupie le curé de Saint-Sulpice vint la voir dans sa dernière maladie : Monsieur le cure', lui dit-elle, vous serez content Je moi ; mais faiieS'moi ^réU:e de trois choses : ni questions , ni raisons, ni sermons, »

Page 1