‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 22 sur 51 · CORRESPONDANCE DE MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DE MADAME DU DEFFAND

Stn LES SOPPRESSIO.NS OE'lSIl ET SU! SES XAlfUSCBITS.

Il nous a paru indispensable de donner ici quelques détails succincts et précis sur les éditions des Lettres de madame du Deffané antérieures à la nôtre, sur leurs défectuosités , leurs lacunes , leim mérites; sur les efïbits que nous avons faits pour corriger leurs défauts , répai-er leurs erreurs , combler leurs vides , égaler et surpasser leurs qualités e( leurs services. Ce sont là de ces examens de conscience qu'un éditeur sérieux se doit à lui-même, quand bien même il ne les devrait pas au public. Nous déclarons entreprendre ce travail de bonne ibi, sans parti pris intéressé, sans intention maligne, sans arricre-pensée de dénigrement et de jalousie. Il est certain que nous avons cherché à mieux faire que nos devanciers. Il est certain que nos devanciers avaient laissé beaucoup à faire. Ceci dit, nous ne serons pas un successeur oul)lieux, un héritier ingrat, et nous ne marcherons pas, pour Tagrandiret le fécondeTf dans le sillon quUls ont tracé, sans rendre im sincère hommage à ceux qui y ont laissé avant nous leur sueur intellectuelle. IVous tiendrons compte du bien plutôt que du mal. Aous nous souvîmdrons qu'ils ont eu à lutter contre des obstacles qui n'existent plus, qu'ils ont subi des exigences qui nous sont épargnées, qu'ails ont eu affaire à des temps moins cléments, à des lecteurs moins éclairés, (|u'ils sont partis dès le matin à Taventure et que nous

NOTICE SUR LES ÉDITIONS DE SA CORKESl'ONDANCE. ceux

joulssoiis du bienfait d'un midi trauquiiie et de routes firayées. Nous songerons enfin à nos successeurs, qui, en vertu de la loi du progrès, feront mieux que nous.

Jusqu'en 1809, il n'est pas question de madame du Deffand, morte en 1780. Non-seulement la postérité n'a pas commencé pour elle , mais la publicité ne Ta point fait connaître. Ânecdotiquement, la Harpe, Grimm, Marmontd, ont esquissé d'elle une première et vague pliysionoinie. Mais aucune de ces lettres qui doivent la placer a côté de madame de Sévigné n'est entrée dans le domaine public, par suite de la rései've un peu égoïste qui lui en a fait dérober le trésor au premier éditeur d'un Voltaire complet, à Beaumarcbais. C'est en 1809 qu'elle foit une courte et discrète apparition sur la scène de la publicité littéraire, où son début est étouffé par la voix de ses (correspondants. Une femme d'-un esprit délicat et liardi , dont le souvenir n'est encore qu'une tradition de famille et sera un jour, quand les Mémoires inédits qu'elle a laissés sur le Directoire et le Consulat seront sortis d'une trop longue quarantaine dans les eaux domestiques, une gloire littéraire comme celle des Caylus et des Staal, madame de Rémusat, qui ne nous e9i connue que par le fin portrait de M. Sainte-Reuve , nous a peint le désappointement inélé d'admiration qui salua le recueil de 1809 *. Elle écrit, le 31 juillet de cette année, dans une lettre exquise qui nous est commimiquée par M. Feuillet de Couches :

• Il ne manque aux Lettres de madaïue du DefTand que des lettres de madame dti DefKiiid. C'est une friponnerie de libraire; mais il y en a qufl((iioH-iines de madame de Staal , fort jolies, et quelques-unes de d'Aieuibert. Vraiment, les vnulez-Tous?»

Madame de Rémusat ne parlait sans doute que d'après une première vue et sous le coup de la dw*eption. Car dans ce recueil inaugunil de 1809, il y a des lettres de madame du DefFand, il y en a même de typiques, de caractéristiques, d'indispensables pour l'intelligence de son âme et de son esprit. Mais en 1809, le parti réactionnaire, nourri des souvenirs et des regrets dupasse, qui

' Correspondance inédite de madame du Deffand avec d'Aiembert , Mon~ leniuieu, le président Hénault, lu duclwsse du Maine y mesdames de Choûeuly de Stiial^ le marffuis d*ArtjenXy le chevalier d'Ajdie, etc., suivie des lettres de M. de Voltaire à madame du Deffand. î toI. in-8<». Paris, l^éojiold CoUin, 18(>9.

cr.zz MADAME DU DEFFAND.

seul portait quelque intérêt, au milieu de la France absorii^ée pai la g;uerre et la gloire, aux choses de l'esprit, cherchait surtout, dan» les nouvelles publications, des surprises pour sa curiosité et des ressources pour son opposition. Or, il faut le reconnaître, il nS avait pas dans les Lettres de madame du DeffiEind et de ses correspondants , où celles datées de Forges, 1 7 42 , touchent seules à h chronique, le plus petit mot pour rire du gouvernement présent. Gf n'était pas, comme V AUemaijne de madame de Staël, une protestation généreuse et luie satire indirecte. Le livre , enBn , ne valanl pas la peine d'être saisi, ne valait pas celle d'être lu. La stérilité de notre époque et l'indifFérence qui, en matière de politique, est peulr être le commencement de la sagesse, nous ont rendus plus accommodants, et pour nous il y a des perles dans ce fatras dédaigné de nm grand'meres. Il y a dans le Recueil de 1809, pour qui sait les y voir, le commencement d'une histoire de la vie de madame du Deffimd, de son âme, de son salon et de la société française durant la seconde moitié du dix-huitième siècle.

Ce qu'il faut dire à la déi^harge du dédain de madame de Rémusat, c'est que le recueil de 1809, provenant des copies que madame du Deffand avait autorisé M. de Beauvau, son exécuteur testamentaire , à faire prendre de ses papiers ou plutôt du résidu de aes papiers, avant de les envoyer à Horace Walpole, ne contenait pas Is fleur mais le fond du panier, et nous faisait prendre madame da Defiand par la fln et non par le commencement. Madame du De( fand ne commence à penser que lorsqu'elle commence a sentir. C'est son affection pour Walpole qui a éveillé en elle la passion, l'éloquence, le style, toutes les qualités que le président Ilénauh avait laissées dormir. Ce tardif et sénile amour, qui est l'unique émotion , le drame unique de son existence, a inspiré , on peut le dire, le génie de madame du Deffand. Avant, c'était une femme d'un grand esprit. Après, c'est un grand écrivain. Pour plaire à son dernier ami, pour le suivre jusque dans la postérité, elle déploie toutes les séductions, les seules qui lui restent, de son expérience, de sa finesse, de sa malice. Pour lui seul elle juge, pour lui seul elle raconte. Tant qu'Horace Walpole n'est pas ht, le dieu est al)8ent. Le recueil de 1809 nous montre une femme froide, sèche, égoïste, tyrannique, tourmentée par les nerfe et par le doute, une femme peu admirable, peu aimable, peu estimable même. L'ensemble est froid et terne, c'est une atmosphère de parloir, une conversation de malade ennuyée. Dans le salon de madame du Deffand, le lustre, la cheminée, le foyer ne s'allument et ne s'éclairent qu'en 17(>6.

NOnCE SUR LES ÉDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxii

Ajoutons que si la Préface ^ quoique très-superficieile, est, grâce à la Harpe , qui en est l'officieux et rancunier souffleur , suffisamment rensei^ée et contient des grains de mil bons encore à picorer pour le biographe, le désordre absolu, le défaut de logique et de progression, un classement sans soin et sans goût, la perpétuelle supercherie des dates, l'incorrection du texte, l'absence déplorable de tout éclaircissement et de toute Table, sont bien faits pour justifier le découragement et le dégoût du lecteur. Nous qui avons eu à remettre en ordre ce salon bouleversé, nous avouons que plus d'une fois la patience nous a manqué. Disons -le hautement néanmoins, le recueil de 1809, malgré ses défauts, a eu un grand mérite. Il a le premier lancé la renommée de madame du Deffiind , il Ta le premier signalée à l'attention du moraliste et du critique. Quel que soit l'éditeur honteux (il ne s'est pas nommé) de ce recueil hâtif et disgracié, que ce soit M. Beuchot ou plutôt M. Auger, il lui reste l'honneur d'avoir inauguré une de nos gloires littéraires. Il a posé le piédestal.

Page 1