II
Le Recueil de 1809 ne frappa point un coup inutile. Il ne comprenait, parmi quelques lettres de madame du Deffiind, rares comme des palmiers dans les sables , que la correspondance tronquée de «es premiers con^espondants , le président Hénault, Montesquieu, d'Àlembert, le chevalier d'Aydie , M. de Formont, M. Scheffer, M. de BemstorflF, M. de Broglie, M. de Beauvau, etc., et quelquesuns des cadres de sa galerie de Portraits et caractères. En 1810, la correspondance avec Horace Walpole nous arrive d'Angleterre, et madame du Deffimd est immortelle. Il importe de nous arrêter à cet ouvrage, type de toutes les éditions suivantes, et véritable monument de la gloire de madame du Deffand , celui qui apporta la statue et les bas-reliefs qui manquaient au piédestal. Le recueil est intitulé :
IjCtters oftlie marquise du Deffand to the Mon. Horace Walpole afierwards earl of Orford , from the y car 1 766 io the y car 1780; c'est-à-dire : Lettres de la marquise du Deffand à V honorable Horace Walpole y plus tard comte d! Orford y depuis l'an MUejusquà l'an 1780*.
* 4 vol. ii)-12. Londoii. Printcd for Lon{|man, Hiirst, Recs, antl Orme, 39, Patemo4ter-Row. Cette édition, qui noua était indispensable, est aujourd'hui rare et chère. Elle vaut une livre sterling.
ccxiii MADAME DIT DEFFAND.
Ce recueil était augmenté des lettres de madame du Defland à Voltaire, de 1759 à 1775. Il était publié d'après les oiîg^naux des archives de Strawberry-Hill. Une bonne Préface bio^phique (en anglais), qui nous apprenait pour la première fois que madame dn Defiand avait été la maîtresse du Régnent (l'unique témoi^age que nous en ayons est celui de Walpole, écho de ses confidences) , des tiotes excellentes pour le temps, bonnes encore aujourd'hui, un Portrait d*api*ès le croquis unique de Garmontelle, un fac-similé de l'autographe irréçulier de Tillustre aveugle, complétaient les mérites et Tattrait de ce curieux et intéressant ouvrage, sorte de testament authentique des mœurs anciennes , confession de la société évanouie dans le tourbillon révolutionnaire, et remplacée un peu brusquement par cette société nouvelle , plus militaire que ciTÎle, plus bourgeoise qu'aristocratique , sortie des moules éclectiques et bâtards du Directoire. Cette ibis la bonne fortune était complète pour la curiosité et l'opposition, pour ceux qui regrettaient et pour ceux qui voulaient seulement connaître. ]a*s quatre volumes parus à Londres en 1810 furent admirablement reçus. Les circonstances conspiraient avec leur mérite pour leur faire un succès bruyant. On les lut avidement, plus avidement qu'un roman de Ducray-Duminil ou de madame Cottin, plus avidement qu'un bulletin de la Grande Armée. A beaucoup, ces volumes qui rendaient des ancêtres à l'éKte de la société française , qui reconstituaient la tradition des anciens salons et de l'antique politesse, firent oublier les enfants, plus incultes, mais plus héroïques que les peines. Dès 1811, l'ouvrage était traduit, et en 1812 il en paraissait une deuxième édition fî^ancaise.
Écoutons, sur cette impression d'admiration pour le passé , qui trouvait dans la critique du présent un si opportim point d'appui, je témoignage d'un contemporain qui est encore , grâce à Dieu! le nôtre.
« Les lettres de madame du Dcfiànd à Horace Walpole parurent à Londres en 1810. 0"and, un ou deux ans après, Hles furent imprimée! vtn France, elles produisirent dans le monde, je m'en souviens encore, une graîide sensation. Comme dans un pays bien gouverné la littérature doit inspirer plus d'intérêt (|ue la politique , elles occupèrent les saloni de Paris plus que Tattente de la campagne de Russie , et l'on n'en paria guère moins que de l'incendie de Moscou et des désastres de la Bérezîna. Grâce à cette précieuse liberté d'esprit, les lecteurs de 1812 accueillirent, avec la curiosité la pins vive et la moins distraite, ce nouveau témoignage des idées et des mœurs du siècle qui venait de finir, et Ton se plut à retourner par l'imagination jusqu'au milieu d'une société dont tous les contemporains n'avaient pas disparu. Une maîtresse du Régent,
NOTICE SL'R LRS ÉDITIONS DE SA CORRESPONDANCE. <:cxxiii
une correspondante de Voltaire, une amie dn dnc de Choiseul, racontant avec un etprit rare 8es pensées et »on temps , mêlant aux anecdotes pt aax portraits dépiquantes reflexions, était bien £iite pour captiver l'attention d*un monde qui uimait encore la conversation et qui ne parlait pu du prissent. »
Mais ce n^était pas là le seul attrait du livre , ou plutôt, par une «ngulière bonne fortune , il avait des attraits et presque des flatteries pour toutes les opinions et tous les partis. Pour les uns, c'était la peintui-e du passé, auquel la distance et le temps donnaient une sorte de majesté touchante et de grandeur re(prettable ; pour les autres, c'était la critique du passé et la justification du présent et surtout de Favenir. Si Touvrage était de nature à faire regretter les salons, Tinfluence des femmes, de la littérature et de la politesse, il n'était pas de nature à faire estimer les philosophes, que madame du Deffiind détestait avec d'autant plus d'autorité qu'elle n'était pas dévote. Les aristocrates et les anti-idéologues trouvaient également leur compte à cette apparition subite d'un si digne témoin du siècle des conquêtes et des excès de l'esprit.
■ Madame du Deflfand détestait les philosophes et ne savait guère que ce qu'ils lui avaient ap|n*is. Désabusée de tout, dégoûtée de ses souvenirs, sans foi connue sans espérance, elle s'ennuyait et s'irritait de l'empire même des opinions qu'elle partageait, et dont elle entrevoyait avec rfiroi la future application ; elle jufjiMit avec une sagacité malveillante tout ce qui Tontourait, ot dénonçait d'un ton cha{pnn son siècle à la |»ostérité; elle j>résontait sous le sombre jour d'un déclin ro qui parut 110 moment briller de la lumière d'une belle aurore : elle aurait eu cent fois moins d'esprit, qu'elle se Fût toujours fait lire avec avidité de la «odétc incrédule et repentante qui fleurissait il y a quarante ans '. »
A Tempressement universel pour ces archives de la politesse et de Tesprit fi-ancais si opportunément retrouvées, devait répondre un mouvement proportionnel de résistance dans les sphères d'un pouvoir ombrageux comme tous les gouvernements nouveaux , et justement inquiet de ces subites prédilections pour le passé, qui ne '«ont le plus souvent que le déguisement de l'antipathie pour le présent. Mais nous nous empressons de le dire, et uniquement parce que c'est la vérité, et que nojiis ne reculons pas devant la vérité, même quand elle semble flatter celui qu'il fiit si longtemps
' V Angleterre au dix-huitième siècle. Etudes et Portraits, par M. Ch. de RnniiMt. Paris, Didier, 1856, t. H, p. 1 et 2.
ocxxiv MADAME DU DEFFAND,
de bon goût de maudire; il arrive souvent, surtout sous les refîmes dits despotiques, que l'homme le plus libéral de son g^ouveruement est le despote lui-même , intéressé d'ailleurs à le paraître autant que ses ag[ents le sont à le paraître peu, et ce que nous allons raconter à propos de madame du Dei&nd n'est pas la seule occasion où l'Empereur a fait preuve d'un bon sens et d'une tolérance inattendus. Il avait, comme tous les chefs de dynastie, obligés à la fois de se défendre et de séduire, l'esprit beaucoup plus large que les principes. Il faisait volontiers infidélité à ses maximes militaires et dictatoriales, il échappait autant qu'il le pouvait à son propre arbitraire, et dans les choses littéraires surtout, il se plaisait par de généreux contrastes, par de brusques bienfaits, par des accès irrésistiblement subis ou admirablement joués , d'insoucieuse clémence ou de féconde protection, à contredire, h modifier, à détendre, à amabiliser, à faire souriant et français, ce type inexorable da nouvel Auguste qui se gravait trop fidèlement dans les mémoires, et lui faisait payer trop cher le respect par la crainte. On n'a pas assez remarqué combien de fois le tyran lui-même, ennuyé de son rôle, a cherché à l'attendrir ou à l'égayer. Dominé par des circonstances qui l'obligeaient surtout d'être fort. Napoléon eut aimé à être juste, et il eût préféré à toutes les autres la protection de la popularité. Ce fut là le rêve de son génie, ce fut là la douleur secrète de son pouvoir. Ses derniers actes témoignant de cette estime profonde de la liberté, à laquelle rien n'est préférable que la sécurité. Après en avoir préparé et assuré le règne, il eût volon* tiers abdiqué entre ses mains tout ce qu'il est raisonnable de lui laisser. Ses conversations avec Benjamin Gçnstant, son estime pour la Fayette, éta])lissent qu'il entrait dans cette dernière phase de sa conviction qui l'eût changé en souverain constitutionnel , et qu'il eût volontiers payé à la France en liberté, durant la seconde moitié de son rè(;ne , ce qu'il lui avait payé durant la première, et jusqu'à satiété, en gloire, il aimait du passé ce qui est aimable, et il en estimait ce qui est estimable. Ses avances, ses caresses, ses faveurs prodiguées aux Montesson, aux Narbonne, aux Genlis, aux Ségur, aux Rémusat, prouvent qu'il rendait justice à l'influence des salons et des femmes sur les mœurs, et aux charmes de Tancienne politesse et de l'ancien esprit franrais. Il en donna la preuve frappante, à propos justement de ces lettres de madame du DefFand, où quelques insigtiifiantes suppressions , de pure convenance , ont si longtemps passé pour des lacunes profondes, creusées par im impitoyable arbitraire. Nous allons, en effet, trouver une leçon de
KOnCE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE. ccxx^
discrétion et de tolérance donnée par l'Empereur au zèle excessif et importun de sa censure , là où l'on avait jusqu'ici si(;naié un chef-d'œuvre d'inquisition et un coup d'État de la tyrannie. Napoléon se donnait volontiers le malin plaisir d'être du parti du public et de l'opinion contre les susceptibilités souvent puériles des hommes qu'il avait placés aux frontières des choses de l'esprit non en sentinelles aveugles, mais en sentinelles intellig;entes. Malheureusement, soit méfiance d'un piégée, soit fatalité d'un rôle qui paralyse les plus éclairés, la censure tremblait de se laisser prendre ices coquetteries libérales de l'Empereur, et redoublait de rigueur k mesure que le maître se déridait. C'est la perpétuelle contradiction, le permanent malentendu des gouvernements arbitraires. On aimait encore mieux se tromper contre le public qu'au détriment du pouvoir, et souvent on embarrassait le monarque victorieux, qui, las de conquérir l'Europe, songeait aussi à conquérir la France, de questions humiliantes et d'agaçantes vétilles , et le lion s'impatientait contre ces ardélions trop bien intentionnés et leur indiscret aîguiUon, contre ces amis impatients de tuer l'esprit public sous prétexte de l'endormir. Que de fois il cita à ces compromettants mviteurs la fable de l'Ours, que de fois il leur rendit en dures semonces, en vertes volées d'épigrammes , l'ennui qu'ils donnaient consciencieusement au public et à lui-même ! Que de fois il écrivit des lettres semblables à celle qui clôt l'épisode curieux et instructif dont les lettres de madame du DefFand en 1812 furent l'occasion.
C'est à M. Artaud de Monter, dont les soins consciencieux avaient présidé à la publication de l'édition française de 1811 et de 1812, Elite chez les libraires Treuttel et Wurtz , que nous devons le récit * des tribulations du Recueil de 1812, signalé enfin aux ombrages de h censure par un succès de mauvais exemple.
Dans une lettre de madame du Deffand , publiée intégralement dans l'édition originale anglaise , elle appelle Suard et Delille des polissons,
• M. Artaud (il ne se nomme pas, mais il est évident que c'est de loi qu'il parle), d*accord avec M. d*Hauterive, qui lui avait communiqué le livre, pensait qu'il fallait supprimer les mots si injurieux pour deux hommes de lettres vivants et d'un caractère honorable. Une autre pcrionne, au contraire, voulait maintenir raccusation, mais demandait des ratures considérables. La discussion alla jusqu'à Napoléon , ajoute H. Artaud : il devait partir pour sa malheureuse campagne de 1812; il ordonna qu*on mît dans sa voiture les épreuves de l'ouvrage qu'on avait
^ Article Roger y du Supplément de la Biographie universelle de Michaud. I. o
ccxxTi MADAME DU DEFFAND.
imprimé , sauf à supprimer ce qui déplairait, et il dit : • Je m*ennaie en I* route; je lirai ces volumes, et j'écrirai de Mayence ce qu*il y aura à » faire. » On reçut de Mayence une letti^e où il disait : « Ceux qui veulent s ôter le mot de polissons ont raison ; ceux qui veulent qu*on en 6te n davantage n*ont pas le sens conunun, et en cherchant à me plaire, ils » n'auraient trouvé que le moyen de me déplaire. A deux mots près, il » £uit laisser la cour d'alors telle qu'elle était. »
« Il est certain pourtant que plusieurs autres passages furent supprimés; ce qui a fait dire au savant bibliog^a|>he M. Brunet, que cette édition avait été revue et mutilée par les soins de M. Artaud '. »
C'est là une accusation injuste, et il sufBt de collationner comme nous Tavons fait Tédition de Londres avec toutes les éditions subséquentes françaises , pour constater, avec un étonnement dont la vérité exige Taveu, dût-il diminuer nos mérites, que les suppressions de la censure de 1812 sont peu nombreuses^ et insignifia nies ^ et ne portent guère, dans le texte de madame du Defïismd, que sur Tépithète plus familière qu'injurieuse de polisson, décernée à deux hommes dont le talent ne se privait pas des secours de Tintrigue... Les autres suppressions ont été faites sur le texte des réponses d'Horace Walpole, souvent cité en noie par l'éditeur, et où il pariait des conquérants et des flatteurs avec une franchise d'autant plus inopportune qu'il était Anglais. Ce qui prouve le peu d'importance de ces suppressions, c'est que les passages altérés n'ont pas été rétablis en 1824 et en 1827, alors que la réaction leur assurait un succès de circonstance. M. Artaud de Montor n'a pas montré la même réserve de bon goût dans certaines appréciations de ses notes, systématiquement hostiles à TËmpereur et à l'Empire, et que nous avons , nous , très-résolûment biffées , non comme dangereuses, mais comme inutiles , parfois même comme ridicules. Il ne faut pas permettre aux passions politiques de passionner jusqu'aux lieux réservés du commentaire , et au scoliaste de dégénérer en tribun. Un livre connue les Lettres de madame du Deffojnd s'adresse à des lecteurs de tous les partis, et il ne doit en déranger aucun dans cette innocente jouissance d'un plaisir exclusivement littéraire.
Du reste, VAvis des éditeurs de I8I2 ne permettait aucun doute en ce qui touche ces suppressions ou corrections qu'on a si
1 Ces détails sont empruntés à une Note adressée en 1860 à M. Ludovic Lalaune, directeur de la Correspondance littéraire ^ par M. Taillandier, conseiller à la cour de cassadon, et un de nos érudits les plus disiiugués. — Voir dans le môme recueil un excellent article de M. Rathcry (n*» du 10 décembre 1859 j, sur les Lettres de M. le Blanc et de la duchesse de C ho i seul y à pronos de la Correspondance inédite de madame du Deffand,
NOTICE SUIl LES ÉDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ogxxtii
Véçèrement flétries du nom de mutibtion. Ils disent formellement , et ils ne se fussent pas exposés à un trop facile démenti, qu'ils n'ont pas touché au texte de madame du Deffand et ont seulement modifié quelquefois le texte des notes, où l'éditeur anglais donnait <iet extraits abondants et même indiscrets des lettres de Walpole à nudame du Defiand.
« Parmi ces notes cependant, disent- ils, il s'en est ti'ouvé quelquesaiiet que le goût national et un juste sentiment des convenances dénient condiininer;' d'autres qu'une connaisêanee plus particulière des localités rendait superflues pour des Français.
« Quant aux lettres elles-mêmes , elles paraissent ici , aux fautes typographiques près, telles qu'elles ont été publiées à Londres. Quelque eiTonées que puissent avoir été dans certaines circonstances les opinions <k madame du Delfend, par respect pour la mémoire d'une femme câèbre, on ne s'est permis aucune observation. •
C'est là une assertion dont, à très-peu de chose près, nous avons minutieusement vérifié l'exactitude , et nous avons constaté que, sauf quelques passages soigneusement relevés par nous et dont l'absence vl altérait en rien la physionomie morale ou littéraire de madame du Deffand et d'Horace Walpole, le texte de l'édition de Londres ne nous apportait, pour notre édition définitive, qu'une garantie d'authenticité et, chose humiliante à dire, de correction; car les éditeurs français ne se sont pas gardés de plus d'une faute évitée dans l'édition anglaivSe, et leur texte est incontestablement moins sûr. Nous avions d'abord l'intention de guillemcter ou de mettre entre crochets les passages supprimés par l'éditeur de 1812 et rétablis par nous, nous aurions voulu pouvoir dire victorieusement. Mais ces conquêtes sur l'arbitraire, ces rédemptions de Toubli sont tellement insignifiantes^ nous le répétons, que nous avons condamné à la modestie de la note, où nous les avons signalés , ces titres dérisoires à la curiosité du pubKc. Un travail bien plus utile et bien plusol>scur, c'a été celui de Téchenillement grammatical, celui da redressement des phrases souvent tronquées , d'après le type si français et si littéraire du style habituel ù madame du Deffand. Il a Mu bien delà peine et bien du dévouement à une illustre mémoire, pour entreprendre et pousser jusqu'au bout sur chaque phrase du texte, ce travail de minutieuse et pieuse restauration, de relèvement de la phrase d'après l'idée , comme on répare , d'après le modèle, ime statue brisée.
L'édition de 1812 contenait une traduction de l'introduction biographique anglaise et une table des matières.
cczxTiii MADAME DU DEFFAND.
II y a eu, en 1824 et en 1827, deux autres éditions des Lettres de madame du Deffand à Horace Walpole^y avec des améliorations plutôt typo^aphiques que littéraires.
L'édition de 1827, quoiqu'elle porte le nom du libraire Ponthieu, a été faite, croit-on, par les soins et aux frais de M. Schobart , qui , sans être breveté , se livrait à des opérations de librairie. La Notice sur madame du Deffand , placée en tête , est sif^ée des Initiales de deux hommes de lettres dont la destinée a été très-différente. On hésitait entre M. Adolphe Thiers et M. AdoFphe Thibeaudeau. Enfin, le masque est tombé, et M. Thiers demeure l'auteur avoué de ce morceau , sur lequel la célébrité actuelle de son auteur a jeté un éclat rétrospectif. Ce « chef-d'œuvre en son (jenre n n'a, selon nous, rien que d'élégamment superficiel. C'est de la critique à fleur de peau, de l'observation avant l'expérience, et du talent avant le stvle. Chez les Chinois, les hommes illustres ennoblissent leur? ancêtres. Chez les Français, la gloire postérieure fait sortir de l'ombre bien des juvenilia aussi injustement exaltées que d'al>ord injustement dédaignées. Cette iVofic^ agréable et légère, qu'en 1827 M. Thiers n'osa risquer que sous les initiales de son nom, ce chefd'œuvre incognito est aujourd'hui célébré comme une merveille et imprimé comme un trophée. M. Thiers, qui a trop d'esprit pour ne pas se rendre justice , doit rire sous cape de ce fétichisme subit pour ses moindres commencements.
Combien il est plus juste et plus sage de rendre aux mérites et aux services de l'éditeur de Londres, qui le premier nous a mis en possession d'un des chefs-d'œuvre de la littérature du dix-huitième siècle , un sincère et respectueux hommage ; car l'éditeur de Ix)ndre8 était une femme, une amie d'Horace Walpole, qui a mis à monter ces perles épistolaires un soin et une habileté toute féminine.
Madame du Deffand avait légué à Horace Walpole tous ses manuscrits, qu'elle avait eu un moment l'idée d'offrir à madame de Choiseul*, ses lettres et ses livres de toute espèce, avec la permission au prince de Beauvau, son exécuteur testamentaire avec le marquis d'Aulan (son neveu) , de faire .un choLx dans ses livres et de £iire copier dans ses recueils les papiers qui pourraient lui faire plaisir.
» Pondiiea et C»«, libraires, an Palais-Royal, 4 vol. in-S». —1827, id. 2 Correspondance inédite, 1859, t. IL
:(OTICE SUR LES EDITIONS DE SA GORRESPONDAISCE. ccxxix
Dès les premiers jours de son commerce épistolaire avec Walpole, elle avait religieusement gardé ses lettres. Le 5 mai 1766, elle lui écrit :
« Il feut que je vous dise une chose que je répugne à vous dire; je garde vos lettres, et je ne serais pas fâchée que vous gardassiez les miennes ; je me flatte que je n'ai pas besoin de vous assurer que ce n*est pas que je pense qu'elles en vaillent la peine ; mais c'est pour me préparer l'amusement de revoir par la suite ce que nous nous sommes dit iuii à l'autre. Je Amiens d'acquérir un petit coffre pour serrer les vôtres ; encore du roman, direz-vous. Allez, allez, mon tuteur, vous êtes insupportable. »
Le 2 janvier 1771 , elle écrivait, au moment de faire son testament :
«Je vais incessamment avoir une occupation assez sérieuse; mais il m'est nécessaire, avant de m'y mettre, que vous répondiez avec amitié à la demande que je vais vous faire. Je veux avoir votre consentement, avant que de rien commencer. Je désire de vous confier tous mes manuscrits; je suis décidée à ne pas vouloir qu'ils soient en d'autres mains que les vôtres. Il n'y a certainement rien de précieux , et si vous ne les acceptez pas, je les jetterai tous au feu sans aucun re^^ret. Vous comprenez bien dans quelle occasion ils vous seront remis. Ne craignez point que la ^çon dont j'énoncerai ma volonté puisse jeter sur vous le plus petit ridicule. Je sais trop combien vous êtes délicat sur cet article, pour vouloir continuer, par delà ma vie, à vous tourmenter et vous déplaire. Deux mots suffisent ])our m'apprciidre ce que je dois faire; écrivez-les, je vous supplie, et c'est la dernière grâce que je vous demande ; ces mots sont : J'y coîiseus. Commencez par là votre réponse, et qu'il n'en soit plus question dans le courant de la lettre. »
La lettre du 9 janvier contient un rappel de cette prière :
• Adieu, je compte trouver pour commencement dans votre première ou seconde lettre les mots que je vous ai demandés : J'y consens,*
Ije \d janvier, elle accusait réception de lettres de Walpole du 8 «îl (lu 12. L'une de ces deux lettres contenait l'acceptation sacramentelle de Walpole, car elle lui écrit par cette même lettre :
• Je suis contente au delà de toute expression , de ces deux mots : *Ty consens, » Je ne vous en parlerai plus jamais. •
Le dimanche 17 février 1771, madame du Defland écrit à Valpole :
• J'oubliais de vous dire que mercredi dernier, jour des Cendres (ISyiurzVr), je fis usagée de votre • J*y consens. • Ce fut une scène ^**fi comique ; j'étais avec deux messieurs qui étaient les acteurs, et
ccxxx MADAME DU DEFFAND.
j'avais Poni-dc-Vcyle pour spectateur. La scène, qui naturellement devait Hrc sérieuse, fut fort Qadc : les deux messieurs sont personnages de comc^dic *, ils furent foi-t embarrassés à desi(;ner le sié([e que j*occudais; ce n'était point, disaient-ils, une chaise, ni un làuteuil, ni un canapé, ni une bergère, ni une duchesse; un tonneau ou une ravaodeuse les auraient trop surpris ; ils n'auraient pas voulu se servir de ces mots ; enfin ils écrivirent fauteuil.
M J'ai une vraie satisfaction que cette affaire soit terminée, et jamais vous ne m'avez fait un plus véiitable plaisir qu'en prononçant ces deux mots. J'en attends trois autres qui me rendraient bien contente : devinez-les. »
Ce qui nous étonne et ce que nous ne pouvons expliquer que par un nouveau testxuneht ou un nouveau codicille , c'est que madame du DefFand, à une date très-éloi{jnée du 13 février 1771..., le mercredi 5 mai 1773, dans une lettre à Tabbé Barthélémy*, parle encore de dispositions et de notaire :
« Rien n'est plus surprenant; il n'est que deux heures après midi; je suis levée , ma toilette est faite , je suis établie dans mon tonneao ; j'effile mes chiffons et je vous écris en attendant... Devinez qui?... Un notaire! Pour placer de l'arfjent? me direz-vous. Oh! pour cela, non. Pour empi-unter? pas davanta^je. Mais pour faire mo|i testament. Je vous jure que je n'en suis pas attristée. «
Par une lettre à Walpole, du 28 octobre 177i, nous apprenons qu'Horace Walpole, toujours par suite de cette peur panique du ridicule qui semble avoir été le mobile et le tourment de sa vie morale, avait profité du séjour du g^énéral Gonway, son meilleur ami , à Paris, pour se faire rendre par madame du Deffand les lettres qu'il lui avait écrites. Il faut même que, préoccupé exclusivement du but, il n'ait pas respecté toutes les convenances de ce sujet délicat; car madame du Deffand lui écrit ces lignes attristées , pleines de plaintes discrètes et d'indirects reproches.
u Je ne me flatte point de vous revoir l'année prochaine, et le renToi ({uc vous voulez que je vous fasse de vos lettres est ce qui m'en £ût douter. Ne serait-il pas plus naturel, si vous deviez venir, que je vous les rendisse à vous-même? Car vous ne pensez pas que je puisse vivre encore un an. L'idée de ravoir vos lettres d'abord est sing;ulière. il n'était pas besoin de Pont-de-Veyle pour que vous fiissiez siu' qu'elles vous fussent remises fidèlement ; il y a Ion(^temps que Wiart a %tt instructions. Mais vous me Elites croire, par votre méfiance, que vous avez en vue d'etfacer toute trace de votre intclli^jence avec moi, (>t c'est ce qui m'a fait vous demander, dans ma dernière lettre , si vous
^ Des notaii*es.
3 Correspondance inédite de madame du Deffand ^ publiée par M. de Sainte- Auiaire, 1859, t. II, p. 201.
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxni
coosenticz toujours à être Dommé dans mon testament; expliquez-vous lar ce point très-nettement, pour que j'ordonne à Wiart de brûler tout ce qui sera de moi, et pour laisser à quelques autres de mes amis les manuscrits de recueilH de difFe'rentcs bagatelles ; que la crainte de me Eidier ne vous arrête point. >•
Mais nous avons la réponse de >Valpole , car l'édition de Londres, qui confie volontiers au lecteur d'intéressants extraits de la correspondance littéraire ou morale de Walpole, a scrupuleusement résen'é tout ce ([ui pouvait toucher à Tintiinité du commerce entre Walpole et madame du Deffand , et qui était sans doute de nature à donner uue fâcheuse idée de son caractère.
Le 12 février 1775, madame du Defïand lui écrit :
■ Vous auriez lon(jtemps de quoi allumer votre feu, surtout si vous joigniez à ce que j'avais de vous ce que vous avez de moi , et rien ne MTa plus juste; mais je m'en rapporte à votre prudence; je ne suivrai pas Texeniple de méfiance que vous me donnez. »
n résulte de 'ces divers passages , que madame du Defiand avait mvoyé à Walpole, sur sa demande, par le général Conway, les lettres qu*elle avait reçues de lui jusqu'à la fin de 1774. Ce paquet de lettres restituées était allé rejoindre, dans les coffres de Walpole, celles que , sous le coup d'une susceptibilité et d'une irritation fDrt excusables, elle lui avait renvoyées, et dont il est question en plusieurs endroits de ses lettres, notamment dans celle du 9 janvierl771.
Le ^2 juillet 1778, madame du Deffand annonce à Walpole une détermination qui semble la revanche du peu de galanterie de «on procédé : elle va brûler les lettres qu'elle en a reçues depuis trots ans.
■ Jr iiK» fais lire actiiclIcMncnt ma correspondance avec Voltaire. Je ne (louti: pas qu'on ne fasse un recueil de toutes ses lettres ; mon recueil en pourra tuumir plusieurs de très-bonnes, ce sera à vous à en faire le choix... A propos de cela, j'en ai un si {p*and amas des vôtres (lettres)^ que je compte les brûler; celles que j'aurais du plaisir à relire et que j'ai rciiiiHcs entre vos mains, le sont sans doute; celles qui subsistent (Uns IcH miennes , dont un (p'und nombre sont remplies d'esprit et d'idées, ne sont pas propres à satisfaire mon amour-propre ni mes sentiments, si sentiment jr a. »
Le dimanche 6 septembre, elle annonce la consommation de
l'autOKla-fé.
< Je suis fort aise que la grande chaleur vous ait été favorable, mais U voilà passée , et le firoid qui y a succédé a été plus vif qu'on ne s'y
ccxxsii MADAME DO DEFFAND.
attendait : il a fallu faire du feu , j*ai tenu parole, et le premier jour qae j*en ai allumd, tout a c'të consumé. Il ne reste plus que certain portrait (le sien sans doute) ^ dont Tobjct et l'auteur sont anonymes et ne seront point reconnus. »
Au mois de septembre 1780, comme on le sait, madame du DefBsind mourut en laissant à Walpole ses papiers et son petit chien Tonton, qui devint le favori de Walpole et qui afficha pendant dix ans, par un embonpoint toujours croissant, les soins liospitalien dont il était comblé.
C'est sur ces manuscrits légués par madame du Deffiind que fîit faite Tédition de 1810. Mais il est bon de raconter par qui fut fiiite cette édition , et à quelles mains délicates Walpole avait confié le soin de sa mémoire.
Walpole avait soixante et onze ans , et , comme tous les vieillardf moroses , ennuyés , désabusés , il ne trouvait quelque charme et quelque intérêt qu'au commerce de quelques femmes aimables dont il était le courtisan et le correspondant assidu. C'est ainsi qu'il avait remplacé ses amis d'enfance et de jeunesse, successivement disparus, Gray, Montag^u, Cole, sir Horace Mann, toute cette famille de son esprit et de son cœur dont il^ ne restait que .le vieux feld-maréchal Conway,par sa nièce, lady Waldeçrave, que la beauté et Tesprit avaient élevée au rang de duchesse de Glocester ; par mistress Damer , fille du dernier ami survivant Conway , et qui enrichit de ses dessins et de ses sculptures le musée de Strawberry-Hill; enfin par miss Hannah More et lady Ossoi-y , c'est dans une lettre à cette dernière , du 1 1 octobre 1 788 , que nous trouvons le récit de ses premières relations avec les deux personnes dont le dévouement presque filial devait embellir ses derniers jours et honorer sa mémoire.
« Je n*ai pas recueilli de récente anecdote dans nos champs ; mais j'ai fait, ce qui vaut beaucoup mieux pour moi , une précieuse acquisition : c'est la connaissance de deux demoiselles du nom de Berry, qae j*ai rencontrées l'hiver dernier, et qui ont par hasard pris une maison ici avec leur père pour cette saison... H les a conduites, il y a deux ou trois ans, en France, et elles en sont revenues les personnes de leur âge les plus accomplies et les plus instruites que j'aie vues. Elles sont extrêmement scnst^cs, parfaitement naturelles, franches, sachant parler de tout. Rien d'aussi aisé et d'aussi a(jréable que leur entretien; rien de plus à propos que leurs réponses et leurs observations. L'aînée, à ce que j'ai découvert par hasard , entend le latin et parle finançais absolument comme une Française. La plus jeune dessine d'une manière charmante... Leur fig;ure a tout ce qui plaît. Marie, la plus âg[ée, a un visage doux avec de beaux yeux noirs qui s'animent quand elle parle, et
:«OTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxxxiii
1» reculante de ses traits emprunte à sa pâleur quelque chose d'intéressant. A^ès, la cadette, a une physionomie a^éable, intellig^ente, qu*on
ne peut dire belle, mais presque Le bon sens, l'instruction, la
ômplicitë, la bonne g^râce, caractérisent les Berry .... Je ne sais la* qaeUe j'aime le mieux. »
Nous ne saurions mieux faire que de citer les paroles émues par lesquelles M. de Rémusat a peint la charmante sui*prise et les fîéconds résultats de cette dernière et tendre affection , dans laquelle Walpole mit le reste de son cœur et de son esprit.
• Ce fut une sing[ulière bonne fortune pour Walpole que de rencontrer ainsi à la campagne et tout près de lui une société telle qu'il l'aurait dierchce, telle qu'il l'aurait choisie. Lui-même, il était pour ces nou- Telles amies une ressource précieuse. Ses livres, ses tableaux, son jardin , et mieux encore , ses souvenirs et sa conversation , tout devait intéresser deux jeunes personnes disting^uées qui recevaient là, pour ainsi dire, la dernière éducation de leur esprit. Il s'habitua à les aimer comme sa vraie famille ; il leur consacra les soins d'une amitié délicate, empressée, charmée. On dit même qu'il compiit mieux alors les sentiments que madame du Deffand avait éprouvés pour lui, et soit qu'il Tonlùt assurer et relever la fortune d'une famille profondément intéressante, soit que la beauté et la jeunesse eussent produit sur son cœur one impression qu'il s'avouait à peine, il offrit à miss Mary Beri'y de prendre son nom. C'était lui proposer de devenir comtesse d'Orfbrd^ car bien qu'il n'eût jamais voulu se feire recevoir à la chambre des lords , il avait hérité, par la mort de son neveu, en 1791, du titre de son père et (les restes de la fortune laissée à l'afné de la famille. Mais il s'adressait à une âme élevée, sincère, et n'obtint qu'une tendi*e et pieuse reconnaissance que plus d'un demi-siècle n'a point affaiblie. H n'y a génère que deux ans, on pouvait entretenir encore miss Mary Berry de l'homme remarquable dont la renommée doit tout à ses soins. Dans Tâfi^c le plus avancé, privée depuis peu de la sœur tendrement aimée qui n'avait vécu que pour elle, rllr conservait tous les souvenirs et toutes les facultés de l'esprit (ju'adroirait Walpole^ et jusqu'à son dernier jour, elle est restée l'objet du respect et de l'affection de l'élite de la société angolaise. L'âge n'avait pas plus altéré sa bienveillance que son esprit '. »
Horace Walpole mourut le 2 mars 1797, dans sa quatre-vingtième
année.
■ Ses biens de famille passèrent au fils de sa sœur, à lord Cholmon- 'Wcy, dont le représentant actuel était encore, dans ces derniers temps , propriétaire du domaine de Houghton. Strawberry-llill fut léyué pour sa ^e à mistress Damer, et a passé par substitution , croyons-nous , aux héritiers de la comtesse douairière de Waldegrave.
» Au sud de Twyckenham, il y a, vers Tedding^on, un petit cottage <^l^nl, longtemps habité par mistress Clive, cette actrice célèbre que
^ Cb. de Rémusat, L* Angleterre au dix^uUiême siècle, t. Il, p. 110, 111.
GGZxiiT MADAME DU DEFFAND.
Walpolc avait aimée. Sur une urne de marbre, consacrée à .sa mémoire, il y avait {j^ravé une inscription en vci*8 , et comme cette maison était devenue sa propriété, il en lé(;ua par testament la jouissance via(j^ère à miss Mary et à miss A(;nès Berry. Il y a bien peu d'années qu'elles rhabitaient encore. Mais Walpolc a laissé d'autres biens; ce sont set écrits. De ceux-là aussi il a disposé par dernière volonté , et ce legf» devait nous valoir quehpie cbose de plus durable qne le pavillon maniéré et le mobilier précieux de Strnwberry-llill. Lon^jtemps avant sa mort, il avait projeté et commencé une édition de ses OEiivres, Ne Tayaut pas continuée, il en commit le princip<il soin à M. Robert Berry, le père de ses jeunes amies. L'aînée était éminemment propre à seconder et plus tard à remplacer son père dans le travail d'éditeur; elle a publié pour son compte un Tableau comparatif des mœurs et de la société en France et en Angleten'C, et quelques écrits moins considérables qui n'ont pas été moins remarqués. Les papiers de lord Orfbrd ne pouvaient pas être mieux placés qu*en ses mains. Dès Tannée 1798, il parut une édition en cinq volumes in-quarto ; elle contient tous les ouvrages littéraires, petits ou {p*ands, et quelques lettres choisies; le temps seul pouvait permettre la publication du reste. En 1810, miss Berry donna à la France et à l'Angleterre les Lettres de maiiame du Deffand. Cette édition, plus complète qu'aucune de celles de Paris, car la censure française a prescrit d'inexplicables suppressions ', laisse désirer les réponses de Walpole qu'on prétend perdues ou détruites, ce dont je m'obstine à douter *• •
Les réponses de Walpole à madame du DefFand ne sont ni perdues ni détruites. Miss Berry a donné au bas des pages des Lettres de madame du Deffand y dans son édition de 1810, de copieux passag^es de ces lettres , dont les originaux doivent faire partie de ses papiers, jusqu'en 1774. Nous savons que dès 1778 madame du Deflfand brûla les lettres reçues de Walpole depuis la fin de 1774, et nous connaissons les motifs de cette destruction. Des scrupules du même genre ont dû empêcber miss Berry de publier dans les lettres de Walpole qui lui avaient été léguées , celles que déparaient par trop cette dureté et cette insensibilité qui tenaient, nousTavons dit, à sa peur implacable du ridicule. Ces observations faites, nous ne pouvons que nous associer à ces regrets de M. de Rémusat :
« On a dit que les lettres de Walpolc «î madame du Defïand n'avaient* pas été conservées ; elles méritaient de l'être, à en juger par les passages cités en note au bas de celles de sa correspondante. L'Anglais était inquiet de son style ; il craignait <pie son esprit ne percàt pas à travers son français. Peut-être aussi avait-il sur la conscience les ombrages et les rudesses dont il payait quelquefois le tendre dévouement, qui aurait
^ Nous savons maintenant à quoi noas en tenir sur ce grief un peu ima|||inairc.
3 L* Angleterre au dix'huitième siècle, t. II, p. 114.
NOTICE SUR LES EDITIONS DR SA COlUiESPONDANGE. cgsxxv
cl£i désarmer ror[>ueil, ne fùt-cc que par U pitié. Il aura détfiré de
■m'^^trc pa8 jugé sur pièces, et aca éditeurs auront respecté ou partagé acs
oraintes. ?Sous doutons qu^ils aient eu raison. Cette réserve a pu leur
Tftiiire. Ses lettres fiMUçaises n'auraient pas déprécié son esprit, et elles
«tiraient prouvé ^ elles prouveraient encore , (pie s'il eut dans ses rap-
poHji avec nia<laiu« du Defiand des craintes puériles, les soupçons
d[*unc vanité inquiète, et par suite la sécheresiM; et la dureté que les
Sommes portent niénie dans des affection.i plus vives et plus puissantes,
îl ne fiit pas insensible à rattachement qu'il inspir.iit....* »
Ce qui restiit des papiers de madame du Defland , lég;ués à Walpole, défloréa par ie premier choix du prince de Beauvau, d'ouest résulté le Recueil de 1809, et par le second choix de miss lierry, auquel nous devons les quatre volumes de rùditionde Londres, 1810, a été adjugé pour une somme peu considérable (cent cinquante livres, oroyons-noiiH), à la vente du mobilier de Strawberry- Hillen 184.., à M. Dyce Sombre, mort depuis, et dont la veuve, fille de lord Saint-Vincent, s'est remariée. Il y avait, dit-on, dans (t rebut c|uelques pièces dignes de l'inxpression , un Journal de madame du Defiand, par exemple. Nous ignorons si la pu])lication par quelque heuitfux conquérant de c^tte Toison d'or littérain* tarait une bonne fortune ou une déception. Nous penchons pour In seconde bypothùse, toujours en nous fondant sur ce que sans doute miss Iterry n'a rien né(>^lig^é en 1810 qui ne méritât son dédain.
En 1859, le libraire Michel Lévy a publié deux volumes, inti-
lés : Correspondance inédite de matlaïue du Deffand, précédée
dune notice y par M. le inanpfis de Sainte-An la ire. Cet ouvrage,
fort intéressant d'ailleui^, et dont la publication fait honneur au
goût et aux lumières de son nobltr éditeur, a été pour ceux qui
comptaient y trouver une madame du Doffand nouvelle, inconnue,
ou au moins des traiLs nouveaux pour la physionomie ancienne,
iobjet de la même déception qui avait ))ariily8é le succès du recueil
de IHOÎ). Les lettres de ntadame du Defïand sont en effet peu
nombreuses, et surtout d'une monotonie fort inattendue, dans
ces deux volumes, dont le résultat a été exclusivement d'introduire
sur la sccnc de la comédie sociale et littéraire au dix-huitième siè-
df deux personnages dont jusqu'à ce jour le rôle était perdu,
Tabbé Uartliélemy et madame la duchesse de Ghoiseul. Pour cette
^ Ch. deRémusat, L* Angleterre au diX' huitième siècle , t. II, p« 84, 83.
ccxxxvi MADAME DD DEFFAND.
dernière , le recueil est toute une révélation , il lui assure un i^ang parmi les femmes les plus remarqucbles du dix -huitième siècle et nous la montre on ne peut plus dig^ne d'avoir été la femme de son ministre le plus disting^ué, et très-capable de donner la réplique à madame du DefBEind. C'a été là le véritable intérêt, le véritable succès d'un ouvragée où madame du DefFand ne g^a^e ni ne perd. On le comprendra sans peine, quand on saura qu'elle ne peut que s'y répéter, cette correspondance avec les Ghoiseul et avec Fabbé Barthélémy pendant l'exil et le séjour de Ghanteloup ' n'étant pour ainsi dire que l'écho et presque la copie de ses lettres du même temps à Horace Walpole et à Voltaire. Sa physionomie morale et littéraire reste la même après cette lecture qu'avant. Et comme détails de société, révélation de caractères, anecdotes, on peut dire que tout ce qu'elle dit à madame de Ghoiseul et à l'abbé Barth^ lemy, elle l'a déjà dit à Walpole et à Voltaire. Nous avons fait soig;neusement ces rapprochements, dont nous épargnerons au lecteur le détail fastidieux. Notre conclusion est que M. de Sainte- Aulaire a rendu, par cette publication, un sig^nalé et honorable service à l'histoire et aux lettres, mais qu'en ce qui touche à madame du Defiand , il n'a pu rien chang;er à la somme de connaissances acquises depuis 1810 sur son compte.
Ges conclusions, qui sont celles de M. Sainte-Beuve, dans les remarquables Etudes qu'il a consacrées à madame du Deftand et à madame de Ghoiseul, sont confirmées par le double témoignage qui leur. donne la précieuse autorité delà vérité et de l'impartialité par madame du DefFand et madame de Ghoiseul elles-mêmes.
Le lundi 7 septembre 1776, madame du Defïand écrit à la duchesse de Ghoiseul * :
« J*ai relu ces jours-ci une de vos anciennes lettres, et j*ai été frappée de l'étendue et des lumières de votre esprit. Je confierai un jour ma firaiid abbé le dépôt de ces lettres. H en fera bien plus de cas, j*en suis sûre, que de toutes ses médailles. »
Le dimanche 16 août 1778', madame du Deffand écrit à la même duchesse de Ghoiseul :
« Non , non , chère grand*maman , je ne ferai point imprimer vos lettres à Voltaire , je ne les ferai même lire à personne ; mais je ne vous
^ Cette Correxpondance inédite va du 7 mai 1761 au 20 août 1780. Mais les lettre» antérieures ù avril 1766, époque cm coininenccnt les relations épistolaîres avec Walpole, ne comprennent guère que quatorze pages.
* Correspondance inédite , t. 1 1 , p. 376.
S Ibid., p. 420.
KOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxxxvii
les renverrai point. Je vous les ai toutes rendues à mesure que j*en ai en tiré copie. Elles sont dans un volume in-folio, et je crois que celles que vous m^offrez y sont inscrites. Je ne compte point du tout faire imprimer ma correspondance particulière, et je projetais ces jours-ci, en la relisant, de vous en laisser le manuscrit par mon testament. Je n'admets personne à la lecture que j*en fais. •
Les lettres de madame de Choiseul méritent Téloge quVn faisait la femme la plus compétente de son temps , madame du Deffand , K celles de madame du DefBEind à madame de Choiseul et à Tabbé Barthélémy ne nous paraissent pas moins supérieurement et déeisiyement jugées, dans ce passage de sa lettre d'envoi de ses recueils manuscrits à l'évêque d'Alais (cardinal de Bausset), le 1" avril 1793 :
• Les lettres de madame du DcfFand ont pour elles le charme du naturel, les expresions les plus heureuses, et la profondeur du sentiment dans Tenu ni. Pauvre femme! elle m'en fait encore pitié. Mais il y a peu de mouvement, parce que les événements qui étaient hors d'elle n'étaient rien pour elle. En effet, il ne pouvait plus y avoir d'événements pour une femme de son âge; ainsi ses lettres se ressentent un pen de la monotonie de quelqu'un qui ne parle que de ses sentiments et nui en parle toujours à la même personne. Cependant l'abbé (Barthélémy) m'a assuré^ monseig^neur, qu'elles vous avaient intéressé, et je me suis fait un plaisir de vous en faire hommage ' . »
Madame de Choiseul se trompait, ou plutôt ne voulait pas s'a- Touer la vérité tout entière. Si les lettres que madame du DefFand lui écrivait lui paraissent vides et monotones, la faute en est ù Walpole, au curieux et impérieux Walpole, qui aimait les anecdotes, les nouvelles et les noms propres, qui en demandait sans cesse, et pour qui madame du Deffand faisait le quotidien effort d'interroger et d'apprendre. La fleur des nouvelles allait à l'insatiable ami qu'elle adorait comme un amant, ses restes et ses rebuts allaient à Ghanteloup. Cbanteloup n'a eu que les baguettes noircies du brillant feu d'artifice (jue Tesprit de madame du DefFand , complice de SOD cœur, a tiré pendant quatorze ans pour le^ plaisir égoïste d'Horace Walpole.
En août 186^9 MM, Firmin Didot ont publié deux volumes indouie contenant la correspondance de madame du DefFand avec Horace Walpole , revue par l'ingénieux et spirituel éditeur de tant de Mémoires et rédacteur de tant de notices, M. F. Barrière, toujours
* Correspondance inédite^ etc., t. I*'. Notice préliminaire, p. iv.
ccxxxviii MADAME DU DEFFAND.
jeune vétéran du Journal des Débats, Les réponses de Voltaire à madame du Deffand, ta plupart des Portraits de la £;alerie de contemporains dont madame du Deffand a esquissé la physionomiey manquent à cette édition portative et économique, qui remplira à merveille un objet de vulg^arisation inférieur à celui que nous notli sommes proposé, et qui est un peu pompeusement précédée de la Police biographique de l'édition de 1827, due, nous le savons maintenant, à la plume de M. Thiers, ences heures difficiles et obscures où Ton produit plus^qu'on ne travaille et où l'on devine plus qu'on ne sait.
Il nous reste à parler de nous , à dire ce que nous avons voulu faire et ce que nous avons fait. Nous le ferons sans haine et sans crainte, sans orgueil ni sans modestie, sans phrases y ne voulant nous exposer ni au ridicule de nous louer, ni à l'héroïsme de nous blâmer nous-mêmes.
Notre édition contient, même pour les yeux d'un ennemi, de plus que toutes les éditions précédentes :
I" Une Introduction biographique et critique y où sous ce titre : Madame du Deffand, sa vie, ses amis, son salon, ses lettres, nous avons dit sur ce quadruple sujet tout ce qu'on savait avant nous, et donné quelques détails nouveaux ou inconnus.
2* Une Notice bibliographique et critique, contenant l'histoire des éditions antérieures à la nôtre et celle des papiers de madame du Deffand.
3* Un Avant-propos explicatif et justificatif de notre classement. Nous avons fait tous nos efforts pour placer comme des trophées, à la suite de notre Etude^ quelques pièces dont nous avons ardemment, et nous l'espérons encore, heureusement poursuivi la conquête. Les nombreuses investigations et négociations auxquelles nous nous sommes livré n'ont pu encore nous procurer l'acte de naissance de madame du Deffand; nous avons été plus heureux pour son acte de décès, son contrat de mariage, son testament, ses lettres inédiles à MM. Schelfer, de Benistorffet Saladin. Nous n'abandonnons point nos recherches, qui ont enfin , après bien des tiktonnements , bien des démarches, touché le but, et nous ferons, le cas échéant, fidèlement part à nos lecteurs, au moyen d'unsu^* plément, des découvertes qui en auront été le résultat et la récompense. Mais nous ne pouvions tarder plus longtemps à les mettre
NOTICE SrU LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxxxix
possession d'une édition complète et correcte de la Correspontiance de madame du Deffandy réclamée par wi public de plus «1 plus nombreux, de plus en plus impatient et rançonné par une liausse de prix telle, que, grâce à la rareté de l'offre et à l'abondance de la demande, les six volumes que nous donnons inté^alement dans nos deux ne coûtaient pas à leur heureux conquérant moins de (quarante o\x cinquante francs, Experlo crede Roberto
4* Nous avons soigneusement et minutieusement revu notre texte sur toutes les éditions antérieures, depuis celle de Londres, 1810, jusqu'à celle de 1827 inclusivement. Nous osons en dire aujourd'hui la version authentique et la correction à peu près irréprochable. Nous affirmons aussi avoir rétabli les rares passages supprimés en 1812 et depuis.
5* Nous avons coordonné, numéroté et classé suivant l'ordre dironologique , le plus intéressant, le plus commode et le plus rationnel, les lettres des Recueils de 1809 et de l'édition de Londres.
6* Nous y avons ajouté des lettres inédites de madame duDefland au chevalier de l'Isle , dont nous devons la libérale communication au digne descendant et héritier du correspondant de Voltaire , du commensal des Choiseul et des Polignac, de l'ami du prince de Ligne; du plus spirituel des capitaines de dragons qui aient jamais servi dans la littérature, — à M. Henri de Tlsle, officier comme son cousin, lettré comme lui, aimable comme lui, mais, ù coup sur, plus laborieux.
7* Nous avons éclaii'é d'un commentaire permanent les lettres nombreuses du Recueil de 1 809 , Recueil , comme nous le savons , irrégulier, désordonné, fautif, et en fait de commentaires :
Nil coininc un plat d'ej^lisc ,
Nu comme etc.
Nous avons revu, corrigé, augmenté, multiplié les notes consciencieuses et instructives de l'éditeur de 1827, qui en a hérité de l'édition de Lx>ndres , sauf la peine de les traduire ; comme nous en avons bérité nous-mcme, sauf à les corriger, et à leur enlever cette âpreté et cette aigreur antiphilosophique et parfois antilittéraire qu'expliquent sa qualité et les exigences d'une époque de réaction. Nous arons du reste loyalement, scrupuleusement dénoncé au lecteur, par uije initiale indicatrice, ce qui, dans ce commentaire, est l'œuvre de M. Artaud et la nôtre. A ces heures d'enivrement et <i*illu8ion où l'on rêve un livre complet comme son sujet , et où
coKL MADAME DD DEFFAND.
une g^énéreuse ambition prête à l'œuvre qu'on commence les proportions d'un monument, nous avions pensé à donner des lettres de madame du Deffand une édition princepsy enrichie d'un de ces commentaires copieux, curieux, minutieux, qui ne permettent pas le moindre doute, qui satisfont la moindre question, qui ajoutent à chaque pag^e comme un horizon d'idées et de faits. Vous vous souvenez, lecteurs, avec admiration et reconnaissance, de ces notes mag;istrales et ing^énieuses , si savantes , si intéressantes , si amusantes, où les maîtres du çenre : les Walckenaér, les Monmerqué, les Paulin Paris, les Lavallée, ont déposé comme dans des ruches le miel d'une encyclopédique et infaillible érudition. Un pareil travail eût été trop long , trop volumineux et trop cher. Nous vivons à une époque terrible pour les gros livres. Il fout des lecteurs sédentaires à des auteurs bénédictins. Mais la France du chemin de fer, du télégraphe électrique, veut , même en littérature, des voyages rapides, faciles, la fleur des choses et la fleur des idées. Notre nécessaire foisait déjà un fort bagage, nous avons su(>> primé le superflu , chose si nécessaire à l'époque des diligences et des lettres à douze sous.
8® Nous avons, dans un Appendice^ recueilli jusqu'aux moindres traces du talent de madame du Deffand pour les parodies et les chansons , et installé la galerie complète des portraits des personnes de sa société intime, le plus souvent tracés par madame du Deffond elle-même, et où , selon Walpole , il y a de vrais chefis-d'œuvre d'observation, de style et de ressemblance.
9® Ce qui n'était pas superflu, c'était une Table analytique et alpha^ bétique , digne de ce nom : nous Pavons faite avec le même soin et la même peine que nous voudrions que prissent pour nous les auteurs de tant de bons livres dont cette lacune diminue le crédit et Tusage.
Enfin nous avons cru être agréable à nos lecteurs en leur donnant deux beaux portraits de madame du DefFand et d'Horace Walpole, gravés d'après Carmontelle et d'après Reynolds, par le burin délicat d'un de nos jeunes artistes les plus distingués, M. Adrien Nargeot, et \e fac-similé de deux lettres, l'une de madame du DefTand, l'autre de Walpole (en françai3) , dont nous d^ vons la précieuse communication à l'obligeance d'un homme qui rend tous les jours, par ses ouvrages et ses conseils, tant de services aux lettres et aux lettrés, M. Feuillet de Conches.
M. DE Lescure.