‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 25 sur 51 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Fontainebleau, 29 septembre 1739.

Que j'aime M. de Bupelmonde de m' avoir procuré une lettre de vous , et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée ! Est-il donc nécessaire , pour m'écrire , d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie, et de plus mettez-vous bien dans la tête c|u il ne vous est pas possible de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais heureuse, si tous les jours, à mon réveil, j'en recevais une semblable! Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis, et ce que je pense? Pour répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois la semaine, les autres jours je reste chez moi toute seule, |)ar conséquent je ne parle point : ainsi voilà le second article éclairci; ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour le coup que je ne dis que des riens. A l'égard du troisième, vous jouez le principal rôle, car je pense souvent

' Notre Introduction devant comprendre, flous ce titre : Madame du I^ffand, sa vie, son salon, ses amis, tous les détails nécessaires sur les principaux personnages de son intimité et tous les auteurs des lettres qui corn- [HMeiit le Recueil^ nous bornerons strictement ces Notes a ce c|u'exi{»e l'inlelligence particulière de la Lettre, à la Clef, en un mot, des noms et des '•▼«ncments qui y sont mentionnés ou auxquels il est fait allusion. L*/n/rooucfioR est notre commentaire général, synthétique. Les Notes qui vont <i(UTre sont le commentaire />a;*f/cu/ie7', anecdotique, littéraire ou moral. Ici w lecteur trouvera successivement les traits dont se composent les physiono- ^^^ esquissées dans le tableau préliminaire du salon et de la société de la *P»niuelle marquise, qui est la Sévigné du dix-huitième siècle. Nous distin- P**ron«par notre initiale ou la marque A. N. (Ancienne Note) la provenance '•c chaque observation. Stium cuique.

à vous. Croyez que vous n'êtes pas la seule qui faites des châteaux en Espagne ; je me trouve souvent dans la petite maison des jeudis au soir, où vous êtes maîtresse absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fut réel ! c'est ma seule ambition ; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas. Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement ' .

LA MÊME A LA MÊME

Fontainebleau 9 7 octobre 1739.

Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insonmie vous sied parfaitement : je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchée de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis extrêmement flattée que, pour vous amuser, vous ayez pensé à m' écrire. Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je ne crois point avoir toutes les bonnes qualités que vous me prodifjucz. Quand je lis vos lettres je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que j'appréhende le réveil ; car il est agréable d'être loué par quelqu'un qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez : voilà sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le reste, je l'attribue à Tamitié que vous avez pour quelqu'un dont nous

1 Cette lettre et les suivantes émanent de Paulinc-Féliciir, la seconde des cinq tilles du marc|uis de Neslc, toutes maîtresses, au moins quatre sur cinq, de Louis XV. Née en août 1712^ elle venait d'épouser (septembre 1739) Jcan-Baptiste-Félix-Uubeft, comte de Vintimille, mcstre de cauip de cavalerie, neveu de Farchcvèque de Paris et beau-frère de M. de Nicolaï, premier président de la Ckambre des comptes. Madame de Vintimillc mourut de suites de couches, en septembre 1741. M. de Ru[M:Imoiide <> qui lui avait pn^ cure une lettre de madame du Dcffand » était le comte de Rupelmonde, mare* chai de camp, tué au combat de Pfaffenhoffeu , en 1745. Sa femme, encore jeune et jolie, dame du palais de la reine, prit le voile aux Carmélites de la rue de Grenelle, le 7 octobre 1751 (Barbier, t. V, p. 109). Elle était née Maric- Chrétiennc-Ghristine de Grammont, fille du duc de ce nom. (L.)

an'i^orons pas les sentiments, et ({ue vous savez qui vous est C:en(Irement attaché ' .

Vous me reprochez de ne vous point mander de nouvelles , o'est qu'il n'v en a pas : nos voya{jes de La Rivière^ sont fort wmples; les princesses y ont été, malgré leur différend avec la xnattresse de la maison'. Nous n'irons point à Choisy, pendant ^Fontainebleau : s^il y avait quelque chose de nouveau je vous le manderais, non par la poste, mais par Grillon ou M. de Hupelmonde, qui est char(;é de vous rendre cette épttre. Que je vous sais bon {;ré, ma reine, de parler de moi avec ces dames et le président! Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur amitié ; comptez que je serais comblée de joie d'être à portée de les voir souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison de croire que je De suis pas parfaitement contente. Avant que de vous connattre je me croyais heureuse; mais depuis que la connaissance est faite , je trouve que vous me manquez , et la distance qu'il y a entre nous met un noir et un ennui dans ma vie, qui ne se peut exprimer. Vous conclurez de là, avec raison, que vous faites mon bonheur et mon malheur. Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Breta{jne; je pense de môme sur la longueur du temps : la fin novembre n'est pas prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se conviennent ne soient pas assortis ; je ne vois que cela dans le monde : je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que Ton nous assure que Dous ne devons pas être parfaitement heureux dans cette vie ; je crois que l'étoile y fait beau(*oup. Enfin je neveux pas penser à tout c«la; je ne désespère pas d'être contente un jour, c'est^ à-dire de vivre avec vous, avec votre société : voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madame du Ghâtelet, je me meurs d*envie de la voir : actuellement que vous m'avez fait son portrait, je suis sûre de la coniiaftre à fond. Je vous suis oblij^ée de m' avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être décidée par vous : je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera

' Sans doute fta s<eur, madame dn Maillv. (L.)

* La Hivièrc appartenait à madame la eotiitesse de Toidouse. (L.)

' Voir sur ces diffén'iHls, provocpiés par iXoi^ demandes de ranfj et do titrCit,

fwlaiiié» par les princes tlits leyitimex, qui clierchaient à proHter de toute

♦XTasion |H>ur se relever de* déchéances de la Régence et sur ces séjoart à

^ Hivière^ le« Mémoires du duc de Liiyncsy t. III, p. 218 et suiv., 258,

8 GOERESPOKDAISCE COMPLETE

le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m' écouter; car je crois que je lui paraîtrai fort sotte.

Adieu, ma reine ; vous devez être excédée de mon rabâchage; mais je trouve qu'il arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vous servira d'opium; mais, par {j[ràce, ne vous endormez pa9 à la fin , ou du moins promettez-moi de lire les dernières lignes : à votre réveil , je veux que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous devez compter sur moi comme sur vous-même : que ne suis-je à portée de vous en donner des preuves !

Ma sœur me charge de vous faire mille compliments et amitiés : nous parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne * .

LA MÊME A LA MÊME

Compiègiie, 30 juillel 1740.

Je suis persuadée, madame, que vous prenez part à ce qaî me regarde : ainsi il ne me fallait pas d'excuse d'avoir tardé à me faire votre compliment sur la perte que je viens de faire*. Je me doutais bien que vous n'en saviez rien; je compte trop sur votre amitié, pour douter un moment que vous êtes capable de m' oublier, et, à vous parler fi^ancbement, je n'imagine jamais ce qui peut me faire de la peine : c'en serait une véritable pour moi, si je pouvais prévoir que vous fussiez un moment sans m' aimer. Sans fadeur, je vous trouve si aimable et si fort à mon gré , passez-moi ce ternie , <jue je serais furieuse si vous étiez îissez mal née pour n'avoir pas pour moi un peu de bonté; car, en vérité, vous avez peu de gens qui vous soient aussi tendrement attachés : je le dissputerais quasi à madame de Rochefort, à qui je vous prie de faire mille compliments. Je ne vous en ferai point à vous en finissant ma lettre : je vous dirai tout crûment c|ue je vous aime et que je vous embrasse de tout mon cœur.

1 En réponse aux cotnpIiincMitri des Forcalqiiicr et des Brnnras, al(ir« en Bretagne pour la (enue d(;d Etats. (L.)

S Son beau-père, le comte du Luc, frère de rarcbevêquc de Pari*. V. Mémoires du duc de Luj'nes, t. III, p. 215. (L.)

LA MÊMK A LA MÊME

Coropiègne, 8 août 1740.

Je suis au comble de ma joie, madame. Cette façon de commencer une lettre vous parait peut-être singulière ; mais quand vous saurez de quoi il s'agit, vous serez aussi contente que moi. Je vous dirai donc que j'ai trouvé le moment iPavorable de parler à ma sœur au sujet de M. de Forcalquier; je lui ai dit ce que je pensais de la façon dont le roi le traite , et lui ai foit un grand détail avec beaucoup d'éloquence, qui dans toute autre occasion m'aurait surprise; mais je trouve que l'on parle toujours bien quand on soutient une bonne cause, et surtout quand cela regarde quelqu'un à qui on s'intéresse; enfin j'ai parlé et persuadé : je suis parfaitement contente de cette réponse. Elle m'a promis de parler; je ne mets pas en doute qu'à son tour elle persuadera : je lui ai fait de grandes avances de la part de M. de Forcabjuier, et l'ai assurée que s'il ne Tarait point encore vue chez elle, c'est qu'il n'avait osé. Elle m'a paru sensible à tout ce que je lui disais d'obligeant de sa part, et m'a dit que je lui ferais plaisir de le lui amener. Réellement elle s'est portée de si bonne grâce à tout ce que je lui (lisais, et si aise de trouver occasion de faire plaisir, que j'aurais voulu que vous fussiez témoin de notre conversation : si vous la connaissiez autant que moi , vous l'aimeriez à la folie ; elle a mille bomiês qualités et une façon d'obliger singulière. Que tout ceci ne vous passe pas , et remarquez qu'en femme prudente je ne vous écris pas par la poste : on y lit les lettres fort ordinairement. Après que vous vous serez ennuyée de la mienne, mettez-la au feu , je serais au désespoir qu'elle fût perdue.

Le duc d'Ayen m'a donné un Mémoire de votre part, je ferai ce qui dépendra de moi pour faire réussir votre affaire. M. le Premier * n'est point ici , je compte qu'il sera bientôt de retour : en attendant je ])arlerai à M. de Vassé*. Je compte lien aller souper dans votre petite maison, et je re{prette beaucoup de n'être pas à portée de vous voir plus souvent. Je me fiatte que vous pensez quel(|uefois à moi; vous me devez un

^ Heiiri-Cnmille, m.irquis il<; Bcringlien, premier éciiycr du rui. (L.)

' Frère du colonel du ré(;iment Dauphin-Dra(;ons , mort à Prague en juin

peu d'amitit*, car on no peut vous être plus tendrement attachée que je vous le suis. Je vous embrasse, madame, de tout mon cœur.

Voilà Tépître de Voltaire que je vous renvoie. Le duc d'Ayen nie charge d(* vous rendre réponse pour lui, et de vous faire mille très-humbles compliments de sa paît.

LA MÊME A LA MÊME

Compiè{;iic , 19 août 17W.

J'ai parlé, madame, à M. le Premier au sujet de votre affaire: il m'a dit en premier lieu qu'il était fort peu au fait de ce que cela pouvait valoir, ne lui ayant jamais appartenu; secondement que vous auriez beaucoup meilleur marché , si vous vooliez attendre la mort de madame de Vaugué. Je n'entends pas trop cela, à vous parler vrai : si vous vouliez lui en dire quelque chose, il est à Paris, et m'a même dit qu'il irait trouver M. votre frère pour voir ensemble ce dont il s'agit. Si vous désirez toujours la maison je lui en parlerai encore , et en tirerai le meilleur marché que je pouiTai : il faudra que vous ayez la bonté de me mander le prix que vous y voulez mettre, et j'agirai en conséquence. Vous ne devez pas douter du plaisir que j'ai de vous rendre service; comptez que vous me trouverci dans toutes le^ occasions, et je serais très-aise d'en trouver quelqu'une qui puisse voils prouver jusqu'à quel point je vous suis attachée. Je ne puis vous dire au juste le jour que j'aurai k plaisir de vous voir. Le Roi s'en va mercredi prochain à la Muette, et y reste jusqu'à samedi, et le mercredi d'ensuite, il s'en va à Choisy. Je tâcherai de prendre un des jours devant le voyage pour souper avec vous. J'ai un iiutre arrangement dans la tête, qui est de venir avec madame de Luynes le samedi, jour que le Roi retourne à Versailles, d'y rester jusqu'au mercredi, que je pars pour Choisy , et que , dans la semaine d'après , vous me donnerez à souper chez vous. Voyez si cela vous convient et mandez-le-moi. Adieu, madame, vous devez être excédée de moi ; je suis cependant charmée de vous dire que je vous aime, et qi|e mon attachement et ma tendresse pour vous ne finiront qu'avec ma vie.

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. il

Je vous demande un grand secret sur ce que je vous ai mandé ; je TOUS en dirai la raison quand je vous verrai. J'ai mille choses a vous dire qui vous feront plaisir.

M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

Lundi , 2 juillet 1742.

Je ne serai tran(|uille que quand j'aurai reçu de vos nouvelles, et je crains bien que ce ne puisse être que jeudi. Vous avez eu le plus hc'du temps du monde, s'il y en a un beau pour qui n'aime pas k aller. Aujourd'hui surtout , le soleil ne parait qu'à peine, et l'air est chaud sans être brûlant. Je compte, si vous ayez exécuté vos projets , que vous arriverez ce soir de bonne heure, et qu'à dix heures je pourrai vous donner le bonsoir, récrivis hier à Forniont. Je suis fâché de ne vous avoir pas doDné les Lettres de Bayle à emporter, cela vous aurait amusée, (pioique je croie que vous les avez lues ; mais cela souffre une seconde lecture, et vous pourriez charger Formont de vous les apporter. Je lui ai mandé toutes vos aventures. Pour les miennes, elles se réduisent à un souper à Meudon, où nous allâmes liier, d'Ussé ' et moi : j'avais vu la maréchale de Noailles qui était venue chez moi ; elle est fort aise du brevet et fort contente de la petite femme qui l'était venue consulter pour savoir si elle prierait madame d'Antin de venir à la présentation'.

La, maréchale n'en a point été d'avis; mais elle lui a su gré ^:»a confiance. Nous partîmes donc d'Ussé et moi, sur les six heures : je m'imaginai être à l'année 1698, et qu(î j(^ m'en allais en vendange. D'abord nous parlâmes de vous et nous n'en dîmes pas à beaucoup près autant de mal que vous en dites vous-même. Nous trouvâmes, en arrivant, cour plénière : madame de Maurepas, madame de la Vallière, madame de Brancas, Cereste, l'abbé de Sade, la Boissière, l'évéque de Saint-Brieuc, riDtondant de Rennes, M. de Menou, etc.; mais tout cela ne

* Lr uiarquln d'Ussc, {jendre du maréchal de Vauban, homme d'esprit, wieur de deux tragédien. (L.)

* Alliisiou au brevet d'hoimcur accordé [)ar le roi à M. de Forcalquier, et 3u taboiirt't accorde égaleiiicut à sa femme, mademoiselle de Canisy^ veuve du ""njuis d'Antin. V. Mémoires du duc de Lujnes, t. IV, p. 185 et 193. (L.)

it CORRESPONDANCE COMPLETE

resta pas, et les quatre derniers s'en allèrent. Les dames étaîei à la promenade. Le marëclial me reçut assez bien, pa8 tro pourtant ; je le trouvai fort appesanti , quoi qu'ils en puisseï dire. Le Forcalquier me fit beaucoup d'amitiés et me racont comment tout cela s'était passé. Quelque juste que fât ceâ grâce, cependant il m'avoua qu'il avait eu une sorte d'inquic tude, mais qui fut bientôt calmée'. Pour madame de Brancai c'est UD personnage essentiel dans toute relation : elle avait éf à Versailles, elle avait vu madame de Mailly qui ne savait rie (et effectivement elle n'avait rien dit au maréchal, ni au Foi calquier, qui l'avaient vue auparavant, et elle ne l'apprit qu par les compliments qu'elle vit que l'on faisait devant elle à s toilette). Madame de Brancas la vit donc. Vous comprenc qu'elle rassembla toute la politique dont elle avait besoin dan de pareilles circonstances. Madame de Mailly lui demanda si o ne verrait pas souvent madame de Forcalquier à la cour : ail éloi(pia cela avec une circonspection.... que madame de Foi calquier était encore bien jeune (du ton de Du Gliâtel), queli faisait compagnie au maréchal, qu elle vivait beaucoup dans S famille; enfin il n'y a rien de si beau que tout ce qu'elle dil et elle ne nous en cacha pas la moindre circonstance. Les dame arrivèrent de la promenade, et à Tinstant commença la JEètede chapeaux : c'est-à-dire que madame de Forcalquier nous le prît tous , et les fit voler de la terrasse en bas , d'environ cini cents toises. Je m'approchai de madame de Bochefort, à qui j fis de grands reproches de ne m' avoir rien fait dire par vous grandes amitiés de sa part, et puis ensuite grandes confidences Je lui dis que d'Ussé commençait à prendre quelque ombrag de ral>bé de Sade. Je demandai où en était l'italien : il ne m parut pas que le ])récepteur ni la langue eussent fait de grand progrès. L'abbé relaye un peu le chevalier , et , excepté qu*i n'a point d'habit d'ordonnance, cela est assez du même ton Nous jouâmes, madame de Maurepas, Fabbé de Sade, le For calquier et moi. Il me parut que madame de Maurepas et me n'étions pas les plus forts; cependant il n'y eut que moi qu perdis : arriva enfin un homme extrêmement triste et qui res semble à la crécelle qui annonce Ténèbres : c'était le maltr

' M. de Mircpoix, qui a.^pirnit nussi au titre de duc, n*nvait pu voir iiidifFérencc les prcférenrcs dont M. de Forcalquier était Tobjct, et il avai dii se remuer de façon à lui donner de Tinquictude. V. Mémoires du duc d Luynes, t. IV, p. 185. (L.)

d'hôtel, qui, en effet, nous assembla autour d'une table où était servi le souper de Job. Le souper n'en fut pas moins (;ai; mais la pauvre Brancas tomba dans un abandon dont on ne s'aperçut que parce qu'elle avait mis sur son assiette toute une planche de salade pour lui servir de contenance. L'abbé de Sade lui demanda pourquoi elle mangeait sa salade si tristement : elle n'en put donner de bonnes raisons , et on se contenta de celles (p'elle donna. On parla du souper de M. de Rieux, on dit qu'il avait été détestable , et que c'était le cuisinier que venait de prendre madame d'Aiguillon qui l'avait fait ; madame de Rochefort' dit qu elle en était surprise, parce que vous lui aviez assuré qu'il était beaucoup meilleur que le mien. On répondit par rire , en disant que depuis huit jours il avait fait à souper chez madame d'Aiguillon à empoisonner le diable, et qu'il était auparavant chez M. de Livry, où l'on ne pouvait manger de rien. Le souper fini, nous achevâmes notre quadrille, et puis nous allâmes nous promener. Nous chantâmes beaucoup d'Ussé, Cerestc et moi ; et nous partîmes avec promesse de ma part d'y revenir une fois cette semaine , et d'y aller coucher de jeudi en huit, qui sera à leur retour de Versailles.

Vous conviendrez qu'on ne peut pas tirer un meilleur parti d'un souper, ni en parler plus longuement. Je compte que vous aurez fait comme quand voua lisez les romans, que vous en au- Tît passé les trois quarts pour voir vite si nous serons sortis de taMe.

Madame de Maurepas va mardi a Athis, je compte y aller souper mercredi, lui donner à souper vendredi , aller aujourd'hui à Orlv, et le reste à la Providence. Madame de la Valliére était assez triste, peu fêtée : bon procédé de l'avoir; son mari est a Choisy. Pour moi, je l'ai priée pour vendredi; elle me fait amitié, et j'aime cela. On parla beaucoup à table de la harangue de M. de Richelieu, dont l'abbé de Sade nous dit des morceaux par cœur.

Pour de la politique , je ne vous en dirai rien ; car je n'ai vu personne. D'Ussé causa un moment avec madame de Maurepas, niais on vint les interrompre : ainsi il n'en put rien savoir. Cef^e avait aussi longt(»mps causé avec elle.

Jo ne vous parlais pas du voya{fe do Bretagne. Le maréchal dit qu'il n'a jamais compté y mener sa "petite femme, et (jue

Fille du inaréobal de Brancas, flœtir de M. de Furralqtiier. (L.)

c'était seulement pour Famuser qu'il lui avait laissé espérer; ai moyen de quoi, cela fait un effet diabolique dans la maison , paro qu'elle s'en prend à son mari de ce qu'elle n'y va point. D'aîl leurs tout est dans l'accord le plus parfait. La nouvelle cuisiAi ne me parait pas avoir pris du tout, et les premiers engag[ement sont plus forts que jamais. Le chevalier n'entend rien à toi| cela. Le maréchal véfjète, l'abbé du Tailly rit de tout, et la Boi» sière avait une perruque plus blonde» que le soleil. Bonjour; d< vos nouvelles. Bien des respects à madame de Pecquigny.

LE MÊME A LA MÊME

Paris , mardi 3 juillet i74S.

Enfin, à moins d'un malheur, vous devez être à Forges, vous devez vous y reposer de la fatigue de votre voyage » el vous êtes hors d' inquiétude de l'accident que vous craigniez J'espère que vous m'écrirez ce matin, et que je recevrai de voi nouvelles jeudi tout au plus tard ; après quoi , si les . lettre viennent tous les jours, je saurai exactement votre état. Je soû dans une véritable affliction : on a nouvelle que M ertrud ' a ai partir de Plombières le 23, qui est le même jour que M. di Nivemois en est parti aussi. C'est aujourd'hui le 3, c'est-à-din le dixième jour de son départ, et l'on n'en a ni vent ni voie. Toutes les lettres qu'on lui avait écrites à Plombières scml revenues ici; ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'hier madame de Livry dit au beau-frère de Mertrud que l'on avait écrii qu'il y avait eu un homme d'assassiné à cinq heues de Plombières. Vous jugez aisément de l'état de sa femme à cette nouvelle ; je courus sur-le-champ chez M. de Maurepas pour savoû comment on pourrait avoir quelques lumières sur cette malheu* reuse affaire : il attendait M. de Marville*, qui vint et qu n'avait rien entendu dire, mais qui se chargea d'écrire à M. d< Beaupré, à M. de CreiP et à M. de la Galaisière; et puis M. di Maurepas m'avisa d'aller trouver M. du Fort, parce que Mer trud ayant [)ris la poste, cela le regardait plus particulièrement et qu'il pourrait mieux m' instruire. J'v allai donc : il n'avaii

^ Fameux mcdocin cinpiric|nc du temps. (L.)

2 Lieutenant général de police. (L.)

^ Jean-François de Crcil, intendant de Metz. (I^.)

entendu parler de rien , et il écrivit sur-le-champ trois lettres , a Châlons, à Nancy et à Remiremont : voilà où cela en est. Il fout convenir que , si le malheur est arrivé , voilà une étrange destinée; j'en suis consterné.

Les nouvelles ne contribuent pas à rendre plus gai , et quand Tàmc est noircie, tous les objets s'en ressentent.

Voilà une copie d'un billet que l'on prétend que le roi de Prusse a écrit à M. de Belle-Isle. Si l'on en croit ce qui se répand , ce prince n'a fait aucune mention de ses alUés dans sou traité , et on va jusqu'à dire que la Lorraine tiendra lieu à la reine de Hongrie de la Silésie qu'elle abandonne au roi de Pnisse, au moyen qu'il payera aux Anglais vingt çt un millions qu'elle a reçus d'eux. La cour, c'est-à-dire les plus zélés partisans de M. de Belle-Isle, l'ont abandonné *. Je ne saurais croire rmsolenc!e de Duplessis, qui répand qu'il n'est pas surpris que le roi de Prusse ait fait son accommodement , parce qu'il a appris que le cardinal traitait avec la reine de Hongrie. Le contrôleur est toujours le môme. Notre ami alla hier à Ghoisy : c'est ce qui fait que je ne le vis pas; car je l'allai chercher. On dit que M. de Broglie a reçu tout pouvoir de prendre tel parti qu'il voudra : le seul est de revenir; mais cela est devenu plus difficile encore, parce qu'on croit que les Autrichiens ont marché sur Égra , au moyen de quoi il faudrait aller remonter vers la Saxe. Figurez-vous ce que c'est que l'armée du roi, qui cherche à se cacher dans le fond de l'Allemagne, et quarante * mille Français fugitifs devant des troupes ramassées de tous les pays. On a des lettres du 25 de M. d'Harcourt : il ne lui est rien «irrivé et il a ordre de regagner Ingolstadt. Vous n'en aurez pais davantage pour aujourd'hui, car je suis noir et pesant. Bonjour; j'attends de vos nouvelles avec une grande impatience.

J'allai hier chez madame d'Aumont*, et je vis madame d'Évreiix' à la fenêtre dcl'andchanibre, comme une tourterelle sur la branche, à qui l'on a ôté sa compagne. Le petit de Valençav, neveu de M. Amelot, est mort. Le vicomte de Bohan est iP extrémité.

^ Il 8*a^it des préliminaires de la paix de Berlin, si{pics le il juin, à fire$laii; la paix fut conclue le 28 juillet, à Berlin. (L.)

^ Femme de LouiH-Marie-Victor-Au{;ustin, duc d'Auuiont, premier gentilhomme de ta chambre du roi. (L.)

^ Femme de Ilcuri- Louis de la Tour-d'Aurergnc, comte d'Evrcux. (L.)

16 CORIIESPONDANCE COMPLETE

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

De Forges , lundi 2 juillel i74S»

J'arrive dans l'instant à Forges sans aucun accident» e( même sans une extrême fatigue : ce n'est pas que j'aie dorm: cette nuit, et que nous n'ayons été bien cahotés aujourd'hui, depuis les huit heures du matin que nous sommes partis d< Gisors, jusqu'à ce moment que nous arrivons; il n'y a qiu pour quinze heures de chemin de Paris à Forges. Nous finie hier dix-sept lieues en neuf heures de temps , et aujourd'hui .onze en six heures et demie; les chemins ne sont nulle pari dangereux dans ce temps-ci, mais on conçoit aisément qu'ili sont impraticables l'hiver. Je ne mangeai hier, pour la première fois du jour, qu'à onze heures du soir : bien m'en avaii pris d'avoir porté des poulardes ; car nous ne trouvâmes rien à Gisors que quelques mauvais œufs et un petit morceau d( veau dur comme du fer : j'avais grand' faim, je mangeai cependant peu, et je n'en ai pas mieux digéré ni dormi. Ce que j( craignais n'est point encore arrivé, ainsi mon voyage s'est paitc fort heureusement. Mais venons à un article bien plus intéressant, c'est ma compagne'. 0 mon Dieu! (|u' elle me déplaît! Elle est radicalement folle : elle ne connaît point d'heure poni ses repas ; elle a déjeuné à Gisors à huit heures du matin , av« du veau froid; à Gournay, elle a mangé du pain trempé dam le pot, pour nourrir un Limousin, ensuite un morceau Ai brioche, et puis trois assez grands biscuits. Nous arrivons, il n'esi que deux heures et demie, et elle veut du riz et une capilotade elle mange comme un singe, ses mains ressemblent à leur pattes; elle ne cesse de bavarder. Sa prétention est d'avoir d< r imagination et de voir toutes ciioses sous des faces singulières et comme la nouveauté des idées lui manque, elle y suppléa par la bizarrerie de l'expression, sous prétexte qu'elle est natu relie. Elle me déclare toutes ses fantaisies, en m'assurant qu'elle ne veut que ce qui me convient ; mais je cranis d'être forcée i être sa complaisante; cependant je compte bien que cela m s'étendra pas sur ce qui intéressera mon régime. Elle est avari

' L'étraiifTC, l*ori{;inale, l'e\trava[;aiitc, la fantasque, la .«pi rituelle Anne Joseph Hounicr de la Mosson , mariée le 25 février iT'iU à Michel-FeitUnan* (l'Albert d*Ailly, duc de Pecquigny^ pui« de Cliaulnex. (L.)

et peu entendue, elle me parait glorieuse, enfin elle me déplatt au possible. Elle comptait tout à l'heure s'établir dans ma ohambre pour y fiaire ses repas, mais je lui ai dit que j'allais écrire : je l'ai priée de jpaire dire à madame la Roche les heures où elle voulait manger et ce qu'elle voudrait manger, et où elle ▼oulait manger ; et que , pour moi , je comptais avoir la même liberté : en conséquence, je mangerai du riz et un poulet h huit beures du soir.

Notre maison est jolie , ma chambre assez belle , et mon lit

et mon fiauteuil me consoleront de bien des choses. Voilà tout

ce que je peux vous mander aujourd'hui. Nous avons rencontré

près de Forges deux messieurs qui s'en retournaient et qui ont

déjà pris les eaux.

On dit qu'il y a ici un M. de Sommery et un autre homme dont on ne sait point le nom. Ce M. de Sommery pourrait bien être l'ami de M. du DefEand (je lui en connais un de ce nom), et il se pourrait faire que l'anonyme fût M. du DefFand : cela serait plaisant ; je vous manderai cela par le premier ordinaire, fai grand besoin de votre souvenir et que vous m'en donniez des marques en m'écrivant de longues lettres, pleines de détails de Yotre santé ; je vous passerai de n'être pas si exact sur vos amusements : vingt-huit lieues d'éloignement sont un rideau trop épais pour prétendre voir au travers. De plus, j'ai mis ma tête dans un sac , comme les chevaux de fiacre , et je ne songe plus qu'à bien prendre mes eaux. Adieu, je vais être longtemps sans vous voir, j'en suis plus fâchée que je n'en veux convenir avec moi-même.

Mardi 3 juillet.

Savez-vous qu'il est près de minuit et que je ne suis point endormie ? je suis couchée depuis dix heures , je me meurs de cliaud, et peut-être ne fermerai-je pas Tœil de la nuit : si cet accident m' arrive souvent, il ne me restera plus qu'à me pendre. Us journées sont si désagréables, que, pour peu qu'elles soient ^vies d'insomnies , je ne sache nulle condition humaine qui ï^'ysoit préférable. Ce que j'attends n'arrive point : c'est peut- ^ Teffet de la saignée, peut-être de la fatigue; tout ce que 1. t

ftS CORRESPONDANCE COMPLETE

je sais, c'est que je m'ennuie à la mort. Si vous Toyez Sihra ' ne lui parlez pas du régime qu'ohserve madame de Pecquigny elle m'en saurait mauvais gré. Elle m'a fait rester à table av jourd'hui tête à tête avec elle cinq grands quarts d'heure à 1 voir pignocher, éplucher et manger tout ce qu'elle a commeBe par mettre au rebut : elle est insupportable ; je vous le dis poH la dernière fois, parce que je ne veux pas me donner la licoio d'en parler davantage. Je sens que cela serait malsonnant, coa dhant sous le même toit et mangeant sur la même nappe. Ak quel toit! ah! quelle nappe! Si jamais je quitte ce Ueu-ci, ji crois que je n'y reviendrai guère. Deux mois entiers» cela neii peut pas, j'en deviendrais folle ; je me laisse mourir de feimpooi qu'il ne me manque aucune privation ; encore si je commençai les eaux, ce serait une occupation : mais point du tout, il box que j'attende je ne sais combien de jours.

J'ai vu aujourd'hui notre belle compagnie. M. du DeCEBUU n'est pas du nombre; il y a une religieuse de Fontevrauk, qa s'appelle Tavannes; un président du présidial d'Abbeville, qo a un habit d'écarlate galonné d'or avec des franges : rien n'ctf plus magnifique ni plus convenable au lieu et à la saison, (h nous l'avait annoncé pour un gros joueur, et qui serait ravi dk foire notre partie et de quitter le petit jeu qu'Û avait été forci de jouer. En effet, il a joué aujourd'hui au piquet au Uard, cti consenti que sa fenune jouât au quadrille au douze sous, à con dition qu'il n'y aurait point de queue; mais quoiquelle aï gagné un petit écu, il y aura une réforme , et demain nous m jouerons qu'au deux ou trois sous. Tout ce que je vous mande li n'est-il pas bien intéressant? Cela est afFreux, et en voilà cep^iï dant pour deux mois. Nous espérons M. et madame deRosambeau, je voudrais qu'ils y fussent. Bonsoir, je vais essayer Ai dormir. Je reprendrai demain mon grifFonnage.

Mercredi, à onze heures.

Je n'ai point dormi; mais comme rien n'a encore paru, Ja pris une pinte d'eau qui m'a très-bien passé : je sens que y dînerai avec appétit ; cette après-dînée j'irai faire des visites, e j'espère que je pouiTai me coucher et m' endormir de bonn< heure. Il n'y aurait pas de malheur plus grand que d'avoir k des insomnies. Je n'ai point encore eu de nouvelles de For mont; je n'ose espérer de Favoir sitôt; je n'ose pas me flatte

^ Fameu médecin da tempe. (L.)

non pkn de recevoir aujonrcPhin de vos nouvelles; la poste ce^ pendant vient ici et part tons les jours , tout le inonde au moins 'en assure. Je crois que vous supportez patiemment mon ab- BMÛs CQ qne je ne veux point croire, c'est que vous ne â9oahaîdez pas mon retour ; je n'écouterai sur cela aucune idée Criste : ce qne j'ai sous les jeux est trop peu agréable pour y sgouter encore des malheurs qui seraient peut-être chimériques. "Vous me direz pour me rassurer tout ce qu'il fendra me dire» ^C je me laisserai volontiers persuader. Bonjour, je vous souhaite autant déplaisir que j'ai d'ennui.

LA MÊME AU MÊME

Jeudi 5 juillet.

Enfin, me voilà débredouillée de toute façon. Premièrement, pour suivre les dates, ce que j'attendais est arrivé cette nuit, je m'en porte bien et je serai. Dieu merci, en état de commencer mes eaux, dimanche ou lundi. Secondement, j'ai reçu deux lettres pendant mon dfner. Ne croyez point que j'en use comme arec les romans, ce n'est qu'eux que je prends par la queue; je les ai lues selon leur rang : celle de lundi est ravissante , elle m'a £ait désirer plus vivement Formont; car c'est un surcroit de plaisir que de lire avec quelqu'un des choses gaies et agréables. Notre Pecquigny n'a pas ce genre-là, elle n'y entendrait rien ; elle veut toujours savoir qui l'a pondu , qui l'a couvé : c^est un esprit profond , mais nullement gracieux. Faites-moi des récits sans Hn, sans cesse : c'est une œuvre de charité; si cela ne vous divertit pas, faites-vous-en un devoir, et ce sera le mieux pour moi; car je sais avec quel acharnement vous les remplissez. Ce que vous me mandez du pauvre M ertrud m'afElige et m'inquiète ; vous n'êtes pas homme u oublier que vous m'en avez parlé, et à ne m'en plus rien dire, si vous en aviez des nouvelles ; il faut de la suite dans vos lettres ; pour les miennes , elles ne doivent et ne peuvent être que des bâtons rompus. Je n'ai pas le courage de vous parler de nos compagnies, il n'y a ptt le mot pour rire ; je ne sache que Pallu ^ qui en pût tirer pvti pour en faire une lettre plaisante. Je ne saurais étudier

^ Ami dn jirésident Hénault, conseiller au Parlement, maître des requêtes^ intendant, etc. (L.)

ÎO CORRESPONDANCE COMPLÈTE

des gens plats et sots, et le plus grand bien dont je jouisse en leur absence, c'est de n'y plus penser. Us me sont cependant bons à quelque chose, à me faire voir la Pecquigny de meilleur œil. Je suis aujounl'hui bien moins noire qu'hier; premièrement parce que j'ai bien dormi, et secondement c'est que je commencerai bientôt les eaux, qui, jointes au régime que j'observe, me feront vraisemblablement grand bien. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de madame de Luynes, dont je suis fort contente; quand vous la verrez, ne lui dites point que la Pecquigny me déplaît; il est dangereux de lui dire ce qu'on pense ; ce sont des armes qu'on lui donne contre soi, et dont elle feit usage selon son caprice ; dites-lui seulement qu'il ne vous paraît aucun engouement de ma part , que j'en parle fort bien , mais que vous doutez qu'il se forme jamais une liaison fort intime entre nous.

Mandez-moi toutes les nouvelles , même les politiques ; cela m'établit une supériorité dont je profite pour ne me point lerer de mon fauteuil, pour ne point faire de visites, etc.

Il est arrivé ici deux trains : l'un est une madame de Montigny, trésorière, dit-on, des Etats de Bourgogne; l'autre M. et madame le Ny : ceux-là débarquent dans la minute; je ne connais ni leurs titres ni leurs dignités.

Je n'ai nul regret aux Lettres de Bayle, je les ai lues, mais je ne me console point d'avoir lu Paméla * : ce serait une vraie ressource ici. S'il y a quelque nouveauté, je vous prie de me l'envoyer; vous ne sauriez croire le plaisir que cela me fera. Pai vu avec douleur que j'étais aussi susceptible d'ennui que je l'étais jadis ; j'ai seulement compris que la vie que je mène 1 Paris est encore plus agréable que je ne le pouvais croire, et que je serais infiniment malheureuse s'il m'y fallait renoncer : concluez de là que vous m'êtes aussi nécessaire que ma propre existence, puisque, tous les jours, je préfère d'être avec vous à être avec tous les gens que je vois : ce n'est pas une douceur que je prétends vous dire, c'est une démonstration géométrique que je prétends vous donner.

Il y a une phrase commencée et al)andonnée tout de suite

* Paméla^ ou la Vertu récompensée ^ par Riclmrdson (Londres, 1740, 2 vol.), traduit en J742 par Tabbc PrévoKt, 4 vol. in-12. Ce roman foûait grand bruit, non pas tant à cause du {^enre sentimental qu'il inaugurait, qu*à cause de la polémique dont il rUiit Tobjet. (V. Journal de police^ à la suite du Journal Aq Barbier, t. VIII, p. 158.) (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAISD. Si

dans votre première lettre, qui me paraîtrait fort intéressante , ri je la pouvais prendre pour autre chose que pour un tour de rhétorique que vous entendez fort bien. Enfin, quoi qu'il en soit, divertissez-vous en mon absence, je le veux, j'y con- If «5, etc. ; mais écrivez-moi souvent.

On n'a point ici de délicatesse : ce lieu ressemble assez au pays de Rhadamiste, mais il ne donne point des mœurs pareilles aux siennes ; la jalousie ne me fera pas vous poi(piarder par précaution : ce mot de précaution m'avise que je m'y prendrais aujourd'hui un peu tard. Adieu.

Mercredi 4 juillet.

Mertrud est retrouvé, après s'être si(j[nalé à Plombières et avoir guéri sur sa route, ainsi que les apôtres, tout ce qu'il a rencontré : il vole, en arrivant, à de nouvelles conquêtes, et fet parti, à la vérité, en pot-de-chambre, pour Versailles, où le contrôleur l'attend. Il m'a rappoité une lettre de M. de Nivernois, où l'on ne peut rien ajouter à la satisfaction dont il est, delà manière dont Meitrud l'a conduit. Il ne lui a pas laissé |)rendre les eaux comme aux autres malades ; il s^est occupé, avec des recherches continues, à suivre l'effet des remèdes , et enfin son malade est guéri. Il ne me dit pas un mot dans sa lettre de celle que je lui ai écrite , mais il me charge de bien des compliments pour vous. Ce (jui a été cause du retardement de Mertrud, c'est qu'il a des parents auprès de Langres, qu'il a été voir ; mais cela n'aura servi qu'à le rendre encore plus célèbre, car toutes les provinces vont être remplies de son nom et des perquisitions (|ue l'on va faire de sa personne.

On disait hier un nouvel arrangement des finances qui me parait bien vraisemblable; M. le contrôleur général reste, et IJouJogne signe et rapporte pour lui * ; d'abord on disait qu'il «tait contrôleur général , mais je crois que cela se réduira à cela, ^ c^est bien assez. On en parlait déjà il y a deux jours , et cela ** confirme. Vous me demanderez pourquoi je n'ai pas vu le "••. et vous aurez raison; mais je l'ai cherché régulièrement

Premier commis des finances, intendant des finances en mai 1744, puis «>nirôJear général. (L.)

n GOBRESPONDANCE COMPLÈTE

tous les jours deux fois , saiis- avoir entendu parler de lui ; je le veiTai pourtant ce matin. Le Belle-Isle rne paratt perdu , mais l'Etat l'est avec lui.

Je ne vous parlerai ni guerre ni politique, parce que cda vous ennuie et moi aussi. Vous saurez seulement que M. de Belle-Isle offre de servir sous M. de Bro{;lie» comme un simple volontaire. Tout l'avantage est resté à ce dernier. C'est Mooi* martel qui a £ait l'arrangement de Boulogne, s'il est vrai; car ce n'est encore qu'un bruit, lequel peut avoir du fondement, et être encore changé.. Je vais ce soir à Âtliis avec MM. de Maurepas et Pont de Veyle * ; je compte que j'aurai des nouvelles à vous mander.

Je viens à vous : je pense que s'il n'est rien sur\''enu, vous aurez aujourd'hui commencé à prendre des eaux ; le temps ne fut jamais si favorable , car, s'il vous traite comme nous , vous devez étouffer. J'ai bien de l'impatience d'apprendre comment se tourne votre nouveau ménage; je ne doute pas de Fenyie que l'on aura de bien faire, et comme vous n'êtes pas si méchante que vous le croyez, vous y serez sûrement sensible.

Je reviens à Mertrud : je commençais à lui trouver qudqae chose de fimeste dans la physionomie, et je ne m'éloignais pas de croire à la métoposcopie.

UOdc (le Voltaire s'est multipliée à l'infini : tout le monde la trouve insensée; les belles strophes, où Ton trouve même à gloser et où l'on croit entrevoir de l'épigramme , sont noyéei dans six ou sept, dont il y en a en effet d'inintelligibles. Madame de Maillv a trouvé très-ridicules les lettres de MM. de Luxembourg et de BoufBers, que Ton lui a lues, et il paratt que de C€ c6té-là la chance a totalement changé; mais qu'est-ce que tout cela nous fait?

Madame d'Evreux arrive dans le moment; toutes les l>étes 8e portent bien et elle aussi : elle me remet une lettre de monsieai votre frère, que j'ai pris la liberté d'ouvrir, comptant que j*] trouverais des nouvelles, et bien sûr qu'il n'y a rien que touî ne m'eussiez montré ; je le plains de son état et de sa posittou, car, si ce que l'on dit est vrai, ils pourraient être attaqués.

Je ne vous mande rien de mes occupations : le chaud est s grand, que je ne sors de chez moi qu'à huit heures du soir

1 Antoino de Fcrriol, comte nie Pont de Vcyle, Kls aîné de madame di Ferriul , sœui' de madame de Teucin , né à Paris le 1^^ octobre 1697, mort h 3 septembre 1774. (L.)

reliai hier i AuteuiL A dire vrai , je commence à m'eqnuyer

dqà beaucoup , et vous m'êtes un mal nécessaire ; il y aurait

bien de la métaphysique à faire «ur cela, mais vous ne T aimez

yàs mieux que la politique. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'idée

de la liberté m'est beaucoup plus chère que la liberté même,

et que dans le temps où je suis avec vous avec le plus de plai-

iir, la pensée que je ne serais pas le maître de n'y être pas, si

[avais autre chose que je crusse devoir foire et qui me fût

nMMQs agréable, cette pensée trouble mon bien-étre ; cela re-

Tieot à ces deux vers admirables de Cornélie, que vous trouvez

si mauvais :

Et pe poavaot souflnr la honte d*an lien ,

11 voudrait être aa BM>iut libre de n^ainer riep.

Bonjour, tâchez de me donner des nouvelles agréables de votre santé, c'est ce qui peut me faire le plus de plaisir.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

• Vendredi, 6 juillet.

Je suis ravie que Mertrud soit retrouvé , et de ses brillants succès. J'eus hier la même pensée que vous : il me seml)lait qu'il avait quelque chose d'assassinat dans la physionomie. Je vous ai écrit hier une grande lettre, ainsi vous n'aurez qu'un mot aujourd'hui. Tous vos sentiments pour moi sont d'autant plus beaux, qu'il n'y en a pas un qui ne soit naturel. Je crois ce que vous me dites, que le plaisir d'être avec moi est toujours empoisonné par le regret ou la contrainte où vous vous figurez être de ne pouvoir pas être ailleurs. Il serait bien difficile de pouvoir contenter quelqu'un de qui le bonheur ne peut être <]Qe surnaturel. Tout ce que je vous conseille, c'est de profiter pleinement de mon absence , d'être bien aise avec vos amies , *t de garder vos regrets pour les cbanger en plaisirs simples et 'îais, quand vous me reverrez. Pour moi, je suis fâchée de ne ▼00$ point voir; mais je supporte ce malheur avec une sorte de courage, parce que je crois que vous ne le partagez pas l^ucoup, et que tout vous est assez égal ; et puis je songe que 1^ ne vous tyranniserai pas au moins pendant deux mois.

Je n ai encore eu ni vent ni voie de Formoiit. Il m'est cepen- ^Jantbien nécessaire; car la compagnie d'ici est pire que s'il n'y

tk CORRESPONDANCE COMPLÈTE

en avait pas. Notre ménage va couci, couci. Madame la Roche nous fait mourir de feim : il est impossible d'être moins entendue. Nous ne donnons ni ne donnerons un verre d'eau à pet' sonne, à moins qu'il n'y ait meilleure compagnie.

Adieu : divertissez -vous bien, je vous le conseille de tout mon cœur. Voyez beaucou[) vos amies; ne craignez point de prendre une habitude que je puisse déranger : le genre de vie que je pourrai bien mener à mon retour détruira peut-être toutes les idées de contrainte que vous vous faites de vivre avec moi. De plus, je vous avoue, je ne suis pas tyrannique par caractère, et je ne sache personne que je voulusse contraindre. Je ne me crois pas plus mauvaise que je le suis, et je vais plus au-devant de ce qui convient à madame de Pecquigny que vous ne pouvez vous l'imaginer. Il y a des cas particuliers où Ton exige; mais vous savez bien quels ils sont. Comme cela vous est insupportable, et que vous me l'avez bien prouvé, je me crois parfaitement corrigée.

Adieu. Dites-vous bien que vous avez la clef des champs, et ne craignez pas que je veuille jamais la reprendre ; comme vous .avez toujours un passe-partout, j'en connais toute l'inutilité.

Est-ce que les Harangues * ne paraissent point encore?

Vendredi, 6 juillet.

Je vous avoue <|ue cela commence à me paraître surnaturel : il y a six jours (jue vous êtes partie, vous êtes à vingt-huit lieues de moi, et je n ai point encore entendu parler de vous. J'en suis inquiet, et si je n'ai point de nouvelles aujourd'hui, je ne sais pas ce <|u il faudra faire pour en avoir. Je m'en prends toujours aux postes, (|ui peuvent n'être pas trés-réguliéres dans une traverse; car enfin si vous étiez incoinniodée, ou vous m'auriez écrit un mot, ou mademoiselle d'Evreux s'en serait chargée, ou madame de Pecquigny aurait bien voulu me le foire savoir. L'impatience raisonne toujours mal et ne prévoit pas tout. Cependant j'imagine que la poste ne part pas tous les jours, que vous serez arrivée le lundi fort tard, que vous aurez écrit le mardi fort tard aussi, que c'est le mardi jour de poste,

^ Les Ilaraiigaes au Roi, à l'occasion de la paix. (L.)

«t qu'après cela il n'en part plus que le jeudi, et qu'ainsi je pourrais recevoir aujourd'hui une lettre de mardi.

Je ne vous écrivis point hier, parce que je revins fort tard ^Athis, où y étais allé le mercredi avec M. de Maurepas et Pont «Je Veyle. 11 prit en arrivant un orage des plus violents que j'aie ^^iis. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est qu'il fut accompagné ^e fçcù\e grosse comme des balles. On allait en bateau dans Coûte la maison , et on fut obligé de se réfugier en haut. Voilà Crois orages qui ont ruiné tous les environs de Paris, vignes, ^fcléSv cerises, eti!. C'est une désolation générale, et nous n avions pas besoin de cela.

M. de Belle-Isle reste à F armée, et il y a ici des gens qui

pensent qu'il est mieux que jamais, et que son apologie est

portée en droiture aux dépens des plus hauts chênes. On ne

oomprend rien à tout ce qui se passe : tout est en soupçons,

rien ne paraît stable, et les cèdres tremblent. Quand je dis que

"M. de Belle-Isle reste à l'armée, c'est-à-dire qu'il y reste avec

M. de Broglie, sans que, sur toutes leurs divisions, on ait pris

d'autre parti que de leur mander de bien vivre ensemble.

Mertrud a vu le contrôleur général ' : il a été enfermé avec lui, tête à tête, une heure et demie, et le résultat a été que Mertrud l'entreprenait, sans qu'il ait pu obtenir que Silva ait été appelé en consultation : seulement il a rendu compte à Helvétius, qui a tout éprouvé; Mais Mertrud a la seule confiance, et nous le verrons bientôt fermier général. Il m'a rendu compte de Tétat du malade : il ne pense point du tout qu'il soit sans ressource, et je crois qu'il est persuadé qu'il le guérira. Comme je me promenais hier, sur les huit heures du soir, dans le I^alais-Roval avec M. d'Argenson, mon laquais vint me dire que madame de Luynes avait vu mon carrosse dans la grande cour, et qu'elle demandait à me voir. J'y allai, et je la trouvai dans le jardin, qui venait à moi avec M. de Luynes et madame de Chevreuse. Je lui demandai par quel hasard elle était à Paris, et depuis quand. Elle y était de mardi au soir, où elle était venue joindre M. de Lu vues qui arrivait de Choisy. Vous jugez bien du cri que je fis de n'en avoir pas été averti. On se justifia dé son mieux : on devait aller le mercredi à Saint- Maur; l'orage en avait empêché, etc. Madame de Chevreuse

' Philibert Orr\', contrôleur p,éiiéral des finances pendant quatorze ans, fttnerciéen décembre 1745, remplacé par M. Macbauli d'Arnouville , mort, ^é (le «oixantc ans, en novembre iW?. (L.)

Î6 CORRESPONDANCE œMPLÉTE

venait de recevoir une lettre de son mari, par laquelle il loi mande que les Autrichiens sont vis-à-vis d'eux. Ainsi nous aurons nouvelle d'une action ou d'une retraite. On ne sait qud parti prend le roi de Pologne ; il paraît pourtant qu'il ne nous abandonne pas encore. Il feit, dit-on, marcher vingt mille hommes, et il offire d'y. en joindre quinze autres que nous payerons, sous la condition que quand ces trente-cinq mille hommes auront joint M. de Brog^lie, on marchera sur-le-champ aux Autrichiens pour décider cette trop longue querelle. Cependant tous les écrits pubUcs sont remplis du mépris de nos armes; et, pour le fait, les Anglais viennent de nous Inrûler cinq galères espagnoles dans un de nos ports de Provence. Leur but, c'est de nous insulter à tel point qu'ils nous fiassent agir contre eux, parce qa alors les Hollandais (avec lesquels ils ont traité dé ligue défensive) ne pourront s'empêcher de se déclarer. Une autre insulte plus marquée, c'est qu'ils ont arrêté un bâtiment qui portait trois cents Français qui allaient relever le régiment de l'Auxerrois qui était dans Monaco, et qu'ils ont refusé de les rendre.

Madame de Luynes me prit hier à part, et me dit qu'elle n'avait pas le courage de demander un congé pour monsienr votre frère, et qu'elle vous avait écrit pour savoir votre dernière résolution. Je lui dis que vous n'en aviez point d'autre que de demander un congé, parce que monsieur votre frère n'était pas en état de se remuer, et qu'il fallait qu'il commençât par se guérir avant de pouvoir faire sou métier.

M. de Luynes me dit que l'on se préparait à un voyage de Dampierre. Je le priai bien de me faire avertir. M. d'Argenson, qui s'était joint à nous , fut aussi invité , et puis les grands partirent bien vite pour aller trouver M. de Bayeux qui était arrivé à Versailles le matin, couvert des lauriers de Toulouse ' .

Au moment que je vous écris , il fait un tonnerre aflâreux. Mademoiselle de Tourbes est mieux, et Silva conmience i croire qu elle n'en mourra point. On n'a point encore de nouvelles de la mort du vicomte de Rohan. Le prince Cantimîr

^ Paul d'Albert de Luynes, évêque de B«iyeux, frère du duc, auteur da Mémoires y était aile à Tuulousc sollicitci* le jn^ieiiioiit d'un procè.'t impoitam engagé contre madame de Caylus. « Il R*a{;i!ti<nit, dit \v duc, de tcrreji en » Languedoc faisant partie de la donation faite par madame de Saiscac à » M. de Griml>ei^cn et par M. de Grimberghen à mon fils. • (Métmoùne$, t. IV, p. 176.) (L.)

^onne uoe grande fête mercredi pour le couronnement de sa «naftresse. Madame de Mailly a un meuble charmant à Ghoisy. 3Ieuse est resté à Versailles avec la goutte. Savez-vous ce qu'a ^ait d'Argenson Fatoé? Il a fisdt donner une assignation à l'Alroyale, de la part de son fils, pour la succession de la ine d'Espagne. L'Altesse royale ne se tient pas de colère, et jKiion avis est que, pour réparation de cette insulte, elle le fasse

Adieu. Je m'imagine être en péclié mortel quand je vous ^cris, et le tonnerre redouble.

Je vous parlerai une autre fois de Meudon. Madame de Che- -«reuse ne saurait s'empêcher de trouver un peu extraordinaire le voyage de M. de Pecquigny. Que voulez-vous... elle sait... lûen... ce n'est pas son opinion.

LE MÊME A LA MÊME

Samedi, 7 juillet.

Voilà la chose du monde la plus incroyable : je ne reçus qu'hier vendredi , 6 du mois, à cinq heures du soir, votre lettre datée de Forges, de lundi 2 à deux heures et demie après midi. Je me creuse la tête pour comprendre ce que cela veut dire , et à la fin j'imagine que c'est que les lettres ne partent de Foqjes que trois fois la semaine, le lundi, le mercredi et le samedi; que, m' ayant écrit le lundi après midi, la lettre n'aura parti que le mercredi, au moyen de quoi je ne recevrai de lettre de vous que demain ou ajirès. Je vous avoue que cela est fort désagréable.

Vous me chargez de faire un extrait de votre lettre pour madame de Flamarens. J'ai trouvé plus court de la lire hier à M. de Cereste qui soupa chez moi, et qui doit la voir aujourd'hui; mais comme vous lui avez écrit mardi, elle aura peutêtre reçu votre lettre aussitôt que moi.

Enfin donc, vous voilà à Forges, arrivée saine et sauve : TOUS avez pris le seul paili raisonnable (de ne pas coucher à Pontoise). Votre maison ne vous déplatt pas, vous avez votre ït et votre fauteuil; en ajoutant à cela un verrou, vous n'aurez

* V. Mémoires de d'Àryenson, édit. B;.tlier3r, t. IV, p. 17; par ce testa- BKDt, le doc d*Orléaii« était institue légataire uuiverscl et la mère oubliée. (L).

à craindre ni les incursions du bel esprit, ni les entreprises conjugales. Prenez-y gai*de, au moins, les eaux de For{;es soni spécifiques , et ce serait bien le diable d'être allé à Forges poui une grosseur, et d'en rapporter deux.

Je vis liier madame de Mirepoix, qui arriva dans la loge où j'étais, avec le chevalier de Brancas. Elle me demanda si elle aurait encore le temps d' aller à Forges, et je lui représentai qu'elle mettrait la charrue devant lesbœuB». Son mari n'est pas encon parti, et elle se flatte qu'il ne partira point. J'eus hier à soupei tous les Maurepas présents et à venir; car je ne crois pas qui en suînn'enne : des Pierrots, d'Âumont, Pont de Veyle, etc. L< d'Ârgenson y vint, qui fut caustique, faute d'appétit. Cela si passa d'ailleurs assez bien. L'esturgeon était gâté, le soupei assez médiocre, le temps parfait; mais les dames, qui sont toutes Hamadryades, n'osant pas se commettre à se promenei dans le jardin, qui était charmant. Je vous avoue que j'auraû bien troqué tout cela contre vous toute seule. On regorgea d< politique dans des téte-à-téte, et on ne dit que ce qu'on a di cent fois. Voilà pourtant ce que l'on appelle le monde.

M. 'de Cereste a bien ri ù l'article de M. du Deffand. Je meur d'impatience de savoir ce qui en est; mais je n'ose m^en flatter et puis, qu'on vienne trouver les rencontres de comédies hors du vraisemblable ! Si cela était pourtant, qu'en feriez-vous? Ji m'imagine qu'il prendrait son parti et qu'il ferait une troisiènu fugue*. C'est pourtant une plaisante destinée que d'avoir ni mari et un amant qu'on retrouve comme cela à tout moment et que l'on quitte de même! N'avez-vous pas quelque pressen timent sur son compte comme sur le mien? Moi, c'est Momu fabuliste'^ lui, ce doit être quehjue opéra de La Coste, oi quelque tragédie de Pellegrin.

Il arrive im grand cha{j[rin à la petite Forcalquier : toute ses emplettes étaient faites pour partir pour Versailles , et o devait être aujourd'hui, et justement, la vieille d'Antin s meurt; et voilà la présentation différée de trois mois. On m* dit (|ue le Forcalquier commençait à trouver que Ton parlai trop d'italien , et qu'il y avait eu de l'aigreur.

Vous avez donc enfin trouvé votre maftre dans le genre d naturel, ou, pour mieux dire, on a contrefait votre édition. J ne vois pas que cela soit embarrassant le moins du monde : vou n'avez qu'à faire comme le maître à danser de mademoiselle d

1 La seconde esc racontée par mademoiselle Aïssé. Lettres, p. i89à 191. (L>

Tourbes , chercher ; je vous promets que vous pouvez la mettre ^u pis. Sérieusement , il n'y a qu'à répondre à toutes les fenteisies par en rire et par dire que vous les trouverez excellentes, f>«urvu que l'on vous permette, de votre côté, de suivre les vôtres; car c'est ainsi que, par grandeur d'àme, vous nommerez les vues sages , droites et uniformes qui déterminent vos dictions.

Voilà deux lettres que je vous envoie, l'une de monsieur votre fipère, et l'autre de madame de Saint-Pierre* ; je n'ai ouvert ni l'une ni l'autre.

11 est £àcheux que la fatigue ne fasse que vous échauffer le

sang, et ne vous procure point de sommeil; mais quand les

eaux auront commencé à vous rafraîchir, cela se retrouvera,

et la nécessité de se coucher de bonne heure , jointe au régime

et à un peu plus d'exercice, doit vous remettre du calme.

On disait hier que le contrôleur général avait eu une mauvaise nuit, et on se moqua bien de moi, de l'inquiétude où j'avais été pour Mertrud, et de ce que j'avais entrepris cette cure. En tout cas, si cela ne fait pas le médecin, cela fera le guérisseur malgré lui.

Je compte que vous m'accuserez la réception de mes lettres. Je crains l'irrégularité des postes ; celle-ci est la cincfuiéme depuis votre départ; surtout n'ayez pas l'indifférence de les la^r traîner.

Vous me demandez des nouvelles de ma santé ; elle est assez bonne , mais je mange trop , et je fais tous les matins un vœu de moins manger le soir, que je viole à chaque souper : hier, quand tout le monde fut en allé, je me promenai une heure tout seul dans mon jardin.

Bonjour, je vous embrasse, et je vous recommande sur toutes choses de vous bien ménager.

Je ne vous parle "point de guerre, parce qu'il n'y a pas ici la moindre nouvelle. On a commencé à plaider avant-hier le procès de d'Ussé.

Vous ai-je dit que la maréchale de Villars me demanda de ^os nouvelles quand j'y allai souper? Elle revient mercredi, pour ne [dus retourner qu'à la fin d'août. La comtesse d'Estrées ^meurtV

* Tbérèse Colbcrt de Groîsflv, sœur du marquis de Torcy, mariée le 5 jan-

^«"1704 an dur de Saint- Pierre, grand d'Espaipic. Elle mourut en 1760. (L.)

^ EUe ne tarda pas à mourir le 21 juillet 1742. Elle était sœur de madame

OUyier', que tous avez vu en cheveux naissants pendant le grand froid, a repris la perruque ces jours<;i, au grand étonr nement de Gereste, qui l'a trouvé fondant en eau. Voilà toutes les nouvelles que je sais. Mes deux berceaux sont finis, et ih feront fort bien; je les trouve mieux proportionnés que les autres.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

8 juillet.

J'ai été ce matin à huit heures à la fontaine , j'y ai eu grand froid; il est vrai qu'il y a deux chambres où l'on fait faire du feu, et fen ai usé. La compagnie y est terrible; je n'y trouvai qu'une dame d'Orléans qui m'ait intéressée, parce que sa maladie a (juelque rapport avec la mienne. Il y a ici une madame la C. de Tienne qui est invisible; elle ne fait' ni ne reçoit de visites ; elle ne va point à la fontaine , et c'est la seule que je voudrais connaître. Elle aune grosseur ou squirrhe; je ferai des bassesses pour obtenir une entrevue. Nous donnons aujourd'hui un festin : nous nous y sommes déterminées , pour n'être pas prises eu aversion; nous en donnerons encore un autre, et nous aurons eu tous les habitants de Forges qui ont figure humaine; après quoi, il n'en sera plus question, et notre piétexte sera que n'ayant point d'heures réglées pour nos repas, et ne mangeant pas même toujours ensemble, nous ne pour vous aller dîner dehors ni en domier. Quand madame de Rosambeau sera ici, nous verrons comment elle s'y prendra, et si l'on pourra faire société avec elle.

La nôtre va bien présentement, et ira toujours de même; c'est une chose facile de vivre avec des gçns qui sont obligés au même régime : à l'égard d'autres convenances, en n'en cherchant pas on en trouve assez, ou bien Ton s'en passe.

Que dites-vous des lettres de Meudon? Elles me scandalisèrent plus peut-être qu'elles ne le devraient, et j'y fis hier

de Choueul; elle est morte sans enfants de la poitrine. C'était une d Champagne. (Mémoires du duc de Luynes, t. IV, p. 194.) (L.)

^ Olivier (Jean), littérateur français, né en 1722, à Paris, mort le i*' février 1748. On a de lui des épigrammes, des odes, adressées au prince de Gonti et à M. de Maupeou , et deux ouvrages intitulés : Essai kisioriqum le Louvre et La Métempsycose, etc. (L.)

siir-le*cfaaiDp la réponse qne je vous aï envoyée; mais comme Je me défie de mon premier mouvement, je m'en suis rapportée k TOUS : mais ne trouvez-vous pas cette plaisantene d'un esprit morfondu? Est-ce comme cela qu'on écrit à ses amis, quand on doit avoir quelque inquiétude d'eux et qu'on y prend intérêt? Et puis est-il krên d'accabler de ridicule une femme avec qui je suis obligé de vivre? Encore si c'était chacun séparément qui m'eût écrit les mêmes choses ! mais c'est une assemblée en forme, on chacun place son épigramme. Enfin, je crois bien que ma lettre est trop forte, et que vous ne Faurea pas eirvoyée; mais je veux cependant qu'ik sachent que je ne sois pas contente d'eux.

Ce dimauclie, ù sept heures du soir.

Ma lettre a été interrompue par notre compagnie de dfner; BOUS avions six convives : voulez-vous savoir qui? M. et madame kl présidente de Bancour, le chevalier de Sommery, M. Leroy, ■ademoiselle Desmazy, madame de Tavannes. Nous leur tvons fait fort bonne chère; après quoi j'ai joué au quadritte, ensuite j'ai été me promener dans la forêt en carrosse ; on est à chaque pas en danger de la vie , je n'y retournerai plus ; amiite je me suis promenée à pied aux Capucins : tontes les deux promenades avec madame- de Tavannes et madame de Bancoor, qui sont les seules à qui Ton puisse parler.

Madame de Pecquigny va tous les jours à cheval avec mademoiselle Desmazy, qui est une espèce de Gent-Suisse de soixante ans. Madame de Bancoinra trente ans, elle n'est pas vilaine; die est très-douce et très-polie, et ce n'est pas sa faute de n'être pas plus amusante ; c'est faute d'avoir rien vu : car elle a du bon sens, n'a nulle prétention et est fort naturelle; son ton de voix est doux, naïf et même un peu niais dans le goût de Jeliot' ; si elle avait vécu dans le monde, elle serait aimable: je lui fais conter sa vie ; elle est occupée de ses devoirs , sans austérité ni ostentation; si elle ne m'ennuyait pas, elle me plairait assez.

Madame de Tavannes n^est pas bête; elle a plus Pair du monde, et sent sa fille de condition : elle me conte lés regrets de la mort de son abbesse , la peur qu'elle a de madame de Mont-

^ Pirm Jclyotte, célèbre chanteur français, né prés de Toulouse en 1711, à Paris en 1782. (L.)

morin , tout ce qui se passe à Fontevrault ; ipais tout cela est bien près d'être épuisé.

Pour nos hommes , ils sont affreux , et surtout le président de Bancour, qui a à Paris je ne sais combien de comtesses et de marquises qui sont ses cousines; qui connaît particulièrement M. de Rambures, sur le crédit duquel il fonde de grandes espérances. Il sait des particularités singulières sur toutes les choses dont on parle; M. de Gaumont , le conseiller d'État, lui a confié des choses importantes; il nous tire par la manche pour nous dire à demi-voix qu'il veut nous faire part d'une réponse fort plaisante que lui fit un jour un savetier ; il lui demandait quel était son métier : Je suis cordonnier mineur, lui dit-il; il trouva- cette réponse extrêmement comique, ainsi du reste ; mais il compte vivre beaucoup avec madame de Pecqui- {j^ny et moi, quand il viendra à Paris. J'ai cependant beaucoup baissé de considération auprès de lui, parce que j'ai eu l'imprudence de lui apprendre que je n'avais point d'équipage; mais comme il avait quelque disposition à faire cas de moi, il yent croire que c'est parce que je ne veux pas en avoir.

Ce lundi 9, à une heure après-midi.

Je reçois deux de vos lettres tout à la fois , celle de vendredi et celle de samedi ; j'aurais dû recevoir hier celle de vendredi , mais je sais ce qui en a causé le retardement, et cela n'arrivera plus : à l'égard des miennes, je n'y comprends rien; on les porte tous les jours à Neufchàtel , d'où elles partent tous le» jours pour Paris. Gomme les premiers jours il n'y avait point de lettres qui vinssent ici de Neufchàtel , on pouvait bien n'y pas porter les nôtres ; mais ce qui me confond , c'est que cela n'aurait dû faire de retardement que pour les premières, et vous en auriez dû recevoir plusieurs à la fois. Quoi qu'il en soit, écrivez-moi tous les jours, je vous écrirai de même; je recevrai les vôtres réguUèrement , et comme vous ne devez pas être inquiet de ma santé, la date des miennes doit vous être assez indifférente. Je vous écrirai tantôt, et je ne fermerai ma lettre que demain matin. Je finis celle-ci pour qu'elle puisse être portée tout à l'heure à Neufchàtel. J'ai été à la fontaine, je m'en porte bien, et j'espère que les eaux me feront de bonÀ effets.

Je reçois un mot de Formont de vendredi, qui m'annonce son arrivée dans huit jours. Je l'attends un peu impatiemment.

Qrfc8t-ce que c'est que le voyage de M. de Pecquigny? Cst-ce qu'il revient ici? Mandez-moi naturellement de quoi il s'agit : sa femme n'en a pas encore reçu la moindre nouvelle.

8 juillet.

J'avais imaginé de ne vous point écrire aujourd'hui, dans

Pindigoation où je suis de la poste. Je ne reçus point hier de

lettre de vous, et celle que je reçois dans le moment, datée du

mardi et du mercredi, me remet en train; mais il faut bien que

kl poste ne parte pas tous les jours. Voilà un beau plaisir de

recevoir une lettre datée de quatre jours, quand on pourrait et

on devrait en avoir de la veille ! Voici ma sixième. Ne montrez

pas ce que je vous ai écrit de politique , surtout ma dernière

lettre. Tout est ici dans la plus profonde obscurité , et je crois

que cela vient de ce que tout le monde, je dis tout le monde, a

peur. Le contrôleur va plus mal : il est impossible qu'on ne

prenne un parti. Boulogne est retourné aux Marionnettes; mais

OQ ne nomme personne. Notre ami se trouva un peu mal chez

moi avant-hier au soir : il avait trop bn de bière. Nous allâmes

hier nous promener à Auteuil : il était faible, parce qu'il avait

pris les eaux de Vais le matin. Je revins de là souper chez le

président Chauvelin. Paris est bien grand , et les mœurs du

quinzième siècle ne sont pas plus différentes de celles du dix-

haitième, que celles d'un quartier à l'autre. On parla de Le Noi^

mant ', et on dit qu'on avait beau dire que c'était un homme

de bonne compagnie, qu'il s'en fallait bien qu'il fût aussi agréable

à table que dans son cabinet ; qu'il y avait bien des gens qui se

Tantaient d'avoir soupe avec lui , ou qui se le promettaient, mais

que c'était par air. Voilà ce que je vous rends pour votre pré-

«ideut d' Abbeville. Vous comprenez bien que tout cela se disait

pour me montrer que l'on avait du monde; et moi, commcle

Pétrone du siècle, je souriais tinement sans vouloir porter un

jugement qui aurait écrasé le pauvre Le Normant. Tout cela fait

pourtant que je me couche de meilleure heure.

Ne soyez point inquiète de ne pas dormir : on ne change

' Célèbre avocat du temps. (L.)

point de demeure et de lit impunément ; mais comptez que vou» dormirez, et persuadez-vous que votre ennui ne sera pas peixhu n'y eùtril que la reconnaissance que j'ai du soin que vous pFCB-* drez de vous.

Je suis fiàché que nous n'ayons pas eu M. du DefBmd pour vinpt-quatre heures, cela nous aurait fourni des événements.

Je songe que c'est vieillir ses lettres que de répondre à celles que l'on reçoit, parce qu'on ne se souvient plus de ce qu'on a mandé, excepté seulement les articles essentiels.

Voilà qui est surnaturel, et je vous en sais un gré infini : une letti^ qui me tombe par la cheminée ! Cela serait plus jucte -ii c'était par le commandeur de Solar, à cause des ramoneim* Mais enfin, voilà donc une lettre ! et c'est la troisième! Ce qui me fâche, c'est que vous me mandez que vous m'avez écnt k jeudi et le vendredi matin, que je n'ai pas reçu ces lettres, «t que sans doute l'avenir sera de même. D'ailleurs c^es lettras^Ià ne m'apprendront rien de nouveau sur votre santé : cela ne tut rien, ce seront toujours des lettres de vous.

Je vous ai mandé que c'était mercredi grande fête chez k prince Cantimir * . Je donnerai à souper ce joui^là à tout ce qui était à Athis. J'ai reçu uu billet de Forcalquier pour aller à Meudon : je compte y aller coucher demain jusqu'à mercredi.

Je vous envoie V Eloge du cardinal de Polignac que MaicâB m'a envoyé : cela vous coûtera peut-être cent francs de port. Ce qui me divertit du style de ces messieurs, car j'y comprendi M. de Maupertuis, c'est que l'on voit <]u'ils prennent à tàcbe de temps en temps d'imiter Fontenelle : et c'est la patte de l'âne. J'ai trouvé cet ouvrage-ci d'un homme peu accoutuniéà écrire et qui n'a pas de style ; mais pourtant ou y voit de temps en temps un homme qui pense. Pour les Discours de l'Académie, je ne sais ce qu'ils sont devenus , et puis ce n'est pas mpî que vous avez chargé de vous les envoyer.

En recherchant hier mes paperasses , je retrouvai un Recueil de poésies de M. de Nevers. Ces quatre vers sont assez moraux :

1 « Mercredi dernier, 11 de ce mois (juillet 1742), il y eut une fêle cha « M. le prince de Cantimir, amba8.<iadeur de Iliissie^ à r(»cca.<iioii du couronne- » ment de l'impératrice riissionnc; il y eut uu (jrand dîner, où il n*v avait qoe n des hommes, et le soir une grande illumination et un bal en masque. » (Due de Luxnes, t. IV, p. 190.) (L.)

Tout homme audacietix qui prend uu si grand vol,

Quoique son bonheur le. soutienne,

Qu*il songe à lui , qu'il se souvienne Que la fètc de Vaux se chôme à Pignerol.

11 y a deux autres vers bien singuliers dans la même pièce , sur un impôt que l'on avait mis sur le blé :

Sur l'intacte Gérés tenter des monopoles, C'est au coin de la mort fabriquer des pistoles.

Vous ne me marquez point «i vous avez reçu quelques lettres de ce pays-ci.

Mais ce qui m'a diverti , c'est la Relation d'un voyage à Limoges, écrite par M. de Saint- Aulaire , en forme de lettres, en 1663, c'est-à-dire il y a soixante- dix-neuf ans. Je vous assure qu'il y a de jolies choses. Ces lettres sont adressées à mademoiselle de la Force * .

Pendant le voyage de madame du Maine à Versailles, le Berfer était resté à Sceaux , et il a écrit une lettre de jalousie au cardinal {de PoUgnac) , qui lui a répondu le plus galamment du monde qu'il ne donnait pas dans ce panneau-là, et que ces ■M]uiétudes avaient l'air d'un homme bien sûr de son fait.

ïTavez-vous pas ouï conter que madame de Brancas faisait élever le petit Maubec avec le petit Fronsac à écrire des lettres d'amour, à faire les rivaux, à supposer des rendez-vous, etc.? Je trouve que c'est l'autre bout.

Adieu; votre ennui m'afflige. Je trouve pourtant qu*il reslembie au conte du tonnerre, qui valut à un mari un embrassement qu'il n'avait pas reçu depuis longtemps. Je suis tout de même : vous croyez actuellement me regi'elter; mais d'ailleurs TOUS ne sauriez vous empêcher de songer que c'est à moi qu'il, faut que vous disiez vos peines , parce que vous n'y croyez pas beaucoup de gens aussi sensibles, ou, pour dire vrai, parce que vous en êtes sûre.

Voilà une lettre de D... Si elle est aussi froide que celle qu'il m'a écrite en même temps , cela ne fera pas passer vos eaux. Us n'ont pas le genre épistolaire dans la famille.

Ce lundi 9.

Voila madame d'Evreuxqui arrive dans la plus grande fureur

' r^oiii ne trouvons d'indications relntivett à cette Relation» ni danii les Memoircx da président llénaiilt, ni dans VEiot/e de d'Alemherty ni dans les kêitorienu de ceê époques galantes, MM. Arsène flouMayc, des Noiresterres, etc. (L.)

30 CORRESPONDANCE GOiMPLÉTE

du monde contre Louison. Je l'ai rassurée en lui apprenant des vos nouvelles. Elle m'a demandé si vous aviez commencé ^ prendre vos eaux. Je lui ai rendu compte de tout le monde d^ la maison, du lit, du fauteuil de madame la Roche. Elle a Rni par me demander si vous logiez toujours avec madame de Peo^ quigny. Je lui ai dit que j'en étais persuadé. Elle n'avait paj»' aujourd'hui sa serviette à la main ; mais elle avait une belle robe de soie gris de perle.

On ne sait aucune nouvelle. Bonjour. Je vous embrasse de tout mon cœur.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT IIÉNAULT

9 juillet.

Me voilà quitte de ma compagnie, et je vais vous écrire tant qu'il plaira à Dieu. Il fait trop vilain pour se promener : d'ailleurs j'ai la plante du pied droit très-enflée , cela me fait de la douleur dans la jambe et ni' empêche de marcher. Quand vous rencontrerez Silva, demandez-lui ce que cela veut dire : ce n'est point un effet des eaux, je m'en ressentais auparavant. J'ai, ce matin, été à la fontaine, comme je vous l'ai mandé : je me suis établie dans une chambre où il y avait un bon feu ; j'ai pris six verres ou dix demi-setiers de royale et un de cardinale ; le tout a bien passé : cependant cela m'a porté un moment à la tête, je me suis sentie un peu gaie et puis assoupie. J'ai diné, qu'il était près de deux heures, avec appétit ; j'ai mangé du riz, le bas d'une cuisse de poularde bouillie, un os de veau et une cuisse de lapereau avec assez de pain ; ensuite j'ai joué à la co> mète avec madame de Pecquigny, et puis j'ai fait tout de suite un quadrille avec mon amie madame de Bancourt, M. de Sommery et M. d'Erlevry : ce sont mes complaisants ; ils sont partis, et me voilà. Vos lettres me font un plaisir infini, et je dirai de vous, comme madame d' Autrey * de M. de Cereste : vous avez l'absence délicieuse. Mais cependant vous ne m'envoyez rien. Je comptais sur les Harangues de F Académie ; peut-être n'ontelle pas encore paru. Toutes les brochures nouvelles il Eautme les envoyer. Imaginez -vous qu'il n'y a nul changement, et

^ Femme de M. d' Autrey, petit-fils de M. d'Armononville, garde det «ceaux. (L.)

qu'a Forces ainsi qu'à Paris et partout ailleurs vous êtes ma seule ressource et le seul sur qui je compte , j'aurais dit et de éfui j'exige ; mais ces mots vous paraissent trop malsonnants. JLa Pecquig;ny n'est d'aucune ressource, et son esprit est comme Fespace : il y a étendue , profondeur, et peut-être toutes les autres dimensions que je ne saurais dire , parce que je ne les sais pas; mais cela n'est que du vide pour l'usage. Elle a tout senti, tout jugé, tout éprouvé, tout choisi, tout rejeté; elle est, dit-elle, d^une difficulté singulière en compagnie, et cependant elle est toute la journée avec toutes nos petites madames à ja- ]>oter comme une pie. Mais ce n'est pas cela qui me déplaît en elle : cela m'est commode dés aujourd'hui, et cela me sera trèsagréable sitôt que Formont sera arrivé. Ce qui m'est insupportable, c'est le dtner : elle a l'air d'une folle en mangeant ; elle dépèce une poularde dans le plat où on la sert , ensuite elle la met dans un autre , se fait rapporter du bouillon pour mettre dessus, tout semblable à celui qu'elle rend, et puis elle prend un haut d'aile , ensuite le corps dont elle ne mange que la moitié; et puis elle ne veut pas que l'on retourne le veau pour couper un os , de peur qu'on n'amollisse la peau ; elle coupe mi os avec toute la peine possible , elle le ronge à demi , puis retourne à sa poularde ; après elle pèle tout le dessus du veau, ensuite elle revient à ronger sa poularde : cela dure deux heures. Elle a sur son assiette des morceaux d'os rongés , de peaux sucées, et pendant ce temps, ou je m'ennuie à la mort, oa je mange plus qu'il ne faudrait. C'est une curiosité de lui Toir manger un biscuit ; cela dure une demi-heure, et le total, c'est qu'elle mange comme un loup : il est vrai qu'elle fait un exercice enragé. Je suis fâchée que vous ayez de commun avec elle l'impossibilité de rester une minute en repos. Enfin voulez- Tous que je vous le dise? elle est on ne peut pas moins aimable : elle a sans doute de l'esprit; mais tout cela est mal digéré, et je ne crois pas qu'elle vaille jamais davantage. Elle est aisée à vivre; mais je la défierais d'être difficile avec moi : je me soumets à toutes ses fantaisies , parce qu'elles ne me font rien ; notre union présente n'aura nulle suite pour l'avenir. Si je n'avais pas T occupation de vous écrire je m'ennuierais à la mort; mais cela remplit une bonne partie de la journée, et me voilà tout accoutumée à me coucher de bonne heure. Je crois avoir fait un excès quand dix heures et demie me surprennent debout.

Je De réponds pas à vos lettres article par article, parce qu'à F égard des nouvelles , elles sont déjà vieilles quand vous reccH vez mes réponses, et pour les choses de société elles sont froidesquand elles ont huit jours, et vous ne pouvez recevoir de réponse à votre dernière lettre, qui était du samedi 7, que mercredi 11 au plus tôt. La lettre que j'ai fermée ce matin, et qti est partie d'ici à trois heures , ne partira que demain à la même heure pour Paris ; pour celles que vous m'écrivez, je les reçois le surlendemain. Nous aurons du moins- la satis£action l'ua et l'autre d'avoir tous les jours de nos nouvelles; les vôtres seront de fraiche date, et les miennes seront plus vieilles. Mon frère me mande qu'il va à Strasbourg par le conseil de tout le monde. Ouvrez toutes mes lettres à l'avenir; je suis bien aise que vous voyiez ce qu'on me mande, il y pourrait avoir telles choses sur lesquelles je serais bien aise que vous me donnassiez vos avis.

Je n ai. point encore entendu parler de madame de Flamarens. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de madame de Bochefort dont je suis très-contente. C'est son frère qui m'a écrit ce« belles pièces d'éloquence que je vous ai envoyées : moyennant cela, je le^ trouve moins impertinentes que si elles étaient de Sade. Je désapprouve assez la conduite du petit cliat , et je suis fort aise de n'être pas à portée de recevoir des confidences : je n'aime pas la vérité jusqu'à la folie, et je suis quelquefois fort aise de n être pas obligée à dire ce que je pense.

Je parie que le d'Ar... ne vous a pas demandé de mes nouvelles; c'est l'honpme du monde le moins occupé de ce qui ne lui fait rien. Vous n êtes pas de même, et je trouve que cela a bien son bon : ce sont les circonstances qui en décident; mai* lorsqu'on est à Forges, il n'est pas douteux que cela ne pa^ raisse une grande vertu. Ne vous en corrigez donc point : je crois bien que cela ne me doit rien faire ; mais ce <]ui est encore plus sûr, c'est que cela ne peut me nuire.

Voilà ma Pecquigny ([ui rentre : à demain , ou peut-être à tantôt.

M. LE PRÉSmENT HÉNAULT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

9 juillet.

Je vous ai déjà écrit ce matin; mais comme je m'en rais coucher à Meudon jusqu'à mercredi, je veux répondre , avant

Jie partir^ à deox lettres que je viens de recevoir de vous dans le même paquet, l'une de jeudi et l'autre de vendredi. Mon imaipnation dépend beaucoup de la vôtre, ou, quand je n'y ai pot à répondre, mes idées me suffisent ; mais il y a des choses qui me déroutent la tête, et alors je ne sais plus que dire : c'est ce qui m^arrive aujourd'hui.

Votre lettre de jeudi m'a fait beaucoup de plaisir, parce que Toas y êtes contente de moi; et si je n'avais eu que celle-là à répondre, il me semble cpie ma réponse aurait été fort (jaie ; mais la lettre de vendredi est toute je ne sais comment, et je m'en ▼aÎ8 relire la première pour me remettre en haleine.

Vous dites que vous ne me prenez pas comme les romans : €?e«t en effet ce que vous pouvez faire de mieux, et je loue en cela voire prudence; mais il me semble qu'au style de mes lettres, voua ne deviez pas m' exhorter à les continuer à titre fasavre pie : je ne crois pas qu'elles en aient l'air. Je pourrais même vous dire que j'ai converti mes soirées en matinées, et que le temps où je vous écris est le bon temps de ma journée. Je lOM ajouterai encore que vous devez me voir dans mes lettres OMnme vous mi'avez<vu autrefois en présence, parce que rien ne m^ offusque, et que je ne laisse à votre idée que ce qu'elle a dt fevorable pour moi. Il est vrai aussi qu'elles n'ont l'air ni Ubies ni maigres, et que la poste flatte autant que (^obert '. MaÎB il faut que je vous parle de ce <]ue je viens de voir : c'est Xertnid airivant de Versailles. Figurez-vous d'abord rpi'il est dans- une chaise du contrôleur, <|ui ne fait que cela : il y va Maper le soir et revient Iv matin toujours dans la même chaise. Il e»t plus bredouilleur que jamais, ne sait pas un nom propre, eafin est plus rustique «pie votre vue de Forges ; mais il guérira le contrôleur : déjà il se lève, il joue mi médiateur, il mange et il dort bien, c'est-à-dire six heures par nuit, et il ne dormait point du tout auparavant. Son mal est dans les nerfîs , et Mertrud est sur du remède. La Peyronnie en est tout épeuté. Heivétius crie miracle, la cour en enrage, le cardinal en est bien aise, et a repris ses sentiments pour lui, qu'il avait laissés là, comme mademoiselle Antier *, pour les donner à d'autres. Les ministres, qui regardaient cela comme une charlatanerie , sont l)ien ébaubis. Le Roi en parle à toute heure et à tout mo-

• Peintre du temps. (L.)

* Marie Aiilier, née à Lyon en J087, morte à Paris le 3 dcermhre 1747. Elle avait quitté le théâtre (rO{>éra) en 1741. (L.)

ment. On sait à présent l'histoire de l'assassinat. M. Dufort, qui avait écrit pour s^en informer, a rapporté tout l'itinérairede M ertrud au contrôleur ; on sait où il a dtné , où il a soupe , où il a passé, etc., et à tout cela Mertrud dit, comme le petit niupliti, (|ue cela est vrai.

Le contrôleur lui a dit qu'il se chargeait de sa fortune ; mais ce qu'il y a de divin, c'est la relation de tout ce qui est dans la chambre du contrôleur. Celui sans exception dont il a le plus d'idée, c'est de M. de Marville : il prononce son nom à mer^ veille, il dit qu'il l'embrasse à tout moment, et qu il boit toujours à sa santé, car, s'il vous plaît, nous le faisions manger avec nos gens , et il dine et soupe côte à côte de madame de Fulvy *. C'est que M. le contrôleur a un beau visage, qu'il a bien l'air d'un honnête homme; il dit tout bonnement ce qu'il pense ; il est si blanc de visage : et puis il ne lanterne point pour vous parler. Pour cet autre... et... là... qu'on dit qui esl son frère. — Vous voulez dire M. de Fulvy? — Oui, justement. — Eh! fi , c'est une béte. — H y a là M. Fagon? — Est-ce le fils du médecin?... Oui, et il est bien maigre; mais il est bien de vos amis, nonobstant cela. Il m'a dit qu'on m'avait bien de l'obligation. Et puis madame de Fulvy, elle a bien ri quand elle a dit qu'on m'avait assassiné, et vous entendez bien que cela voulait dire que si on m'avait assassiné je ne serais pas là, et que si je n'étais pas là, je n'aurais pas guéri M. le contrôleur : vous comprenez bien cela? — Oui, foit l)ien. — Qu'est-ce qui était encore dans la chambre? — Oh! dame, elle ne désemplit pas : il y a un homme qui est quelque chose pour les bétes féroces. — Qui? M. d'Ecquevilly *? — Bon! non; un... là... qui est pour le loup. — Ah! M. de Flamarens? — Justement. Celui-là a encore une bonne plivsionomic : il me questionne à tout moment, et c'est lui (|ui m'a dit qu'il parlait au cardinal de moi. Mais, mon cher monsieur, qu'il y a là un homme ridicule! C'est un abbé de Bro... d'Inibro... là... qui a un frère à l'armée. — De Broglie*, n'est-ce pas? — Justement. Il a voulu parler anatomie avec moi : il ne sait rien du tout; tout ce qu'il dit ce n'est que des babioles : on s'est bien moqué de lui, et moi

* Belie-«œur du contrôleur génénil. (L.)

2 Augustin- Vincent Hennoquin , marquis tl'Ecquevilly, capitaine du Vautrait. (L.)

•* Voir s'.ir l'abbé de Brojjlie, type d'intri{;aut achevé, d'abbé de cour, dans toute la force du terme, les Mémoires du président Hénautt, (L.)

j'en étais honteux. J'ai encore disséqué une femme dans Versailles : ils étaient là tous; ils ne savaient conmient s'y prendre, et moi je vous l'ai ouverte tout d'un coup : on l'a dit au Roi, qui s'en est bien diverti.

Voilà la substance du récit de Mertrud, dont je ne vous rends pas la dixième partie. Mais, dans le vrai, je commence à croire qu'il guérira le contrôleur, et ce ne laisse pas d'être un événement considérable dans les circonstances présentes. Ce qui a fait que l'on a eu recours à lui, c'est qu'il a guéri un boulanger du roi d'Espagne, qu'il prétend aussi qui est secrétaire du roi (je ne sais comment cela s'accommode) , lequel avait le même mal que M. de Buron, qui Fa dit au contrôleur, et que sur cela on lui a mandé de venir. Je m'en lave les mains.

Je suis fort aise du courage avec lequel vous m'assurez que vous partagez mon absence. A dire vrai, je m'en doutais , et je m'imagine que si vous étiez dans un beau lieu, bonne compagnie et un bon estomac, mon idée ne vous fatiguerait pas. Mais au milieu des bois , il vaut autant vous divertir de mes fadaises que de M. et madame le Roy, et même madame de Montigny.

Je ne vous ai pas dit que j'allai encore hier à l'Opéra, où feus un plaisir extrême. Là, le Maure et Jélyolte furent divins, et Dupré et Javillier dansèrent à Tenvi : il n'y eut point jusqu'aux choses de galanterie qui m'y plurent. C'est, je crois, de demain en huit Issé * avec Chassé.

Pour des nouvelles de politique, il n'y en a aucune. On croit que le prince Charles a fait avancer des troupes de Moravie pour environner Prague par les derrières, afin de nous ôter toute subsistance.

Pour madame de Pecquigny, je vous conseille de ne demander à son caractère que ce qui s'y trouve, et comme vous êtes sûre que les intentions sont bonnes, de passer Fécorce, qui ressemble assez à du maroquin du Levant.

L'abbé Desfontaines dit des merveilles de Patnela; mais il se moque foit légèrement de Y Avertissement de Maupertuis. Il y a des Aventures de Boulogne que je vous enverrai. Pont de VevK* prétend que cela ressemble aux Illustres Françaises. Comme vous m'assurez que ce n'est pas votre intention de me prendre comme les romans , je ne vous dirai point que je vous embrasse de tout mon cœur. Je cherche à mettre en usage

' De la Motto-Hoiifliirt, innsique de Destouclies. (L.).

toutes les iiiTitatioiis que vous me fiaites de me bien diverlip; mais je vous avoue que cela ne me réussit pas, et que, si je m'en croyais, je vous dirafs que je m'ennuie beaucoup de ne vous pas voir; que rien ne vous remplace, parce que je ne sais ce que c'est que les remplacements, qu'ils sont impossibles à mon caractère, qui est in\'ariable même contre le vent, en quoi je suis supérieur aux girouettes, quelque élevées qu'elles puissent être; que ce que j'aime, je l'aime pour toujours, et que c'est vous que j'aime ainsi; que si j'avais été à Forge», je n'aurais pressé ni madame Martel *, ni la petite d'O ", ni cF autres d^y venir; que tous mes défauts sont contre moi, et même mes bonnes qualités; que je sens profondément les torts que je puis avoir; mais que je sens avec la même vivacité les reproches mal fondés; en un mot, que, si cela se pouvait, j'aimerais encore mieux quelqu'un qui me dirait toute la journée qu'elle est sûre que je l'aime, que mon âme n'est capable de recevoir qu'une impression, et qu'il est aisé d'en juger à la vivacité dont elle en est frappée : voilà tout. Si vous voulez me faire plaisir, redhes-moi tout cela, et parlez-moi beaucoup de moi par rap* port à vous : vous y pouvez mêler quelque chose de vous ; mais prenez-y bien garde , car je crois aussi bien que je sens.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

11 juillet.

Me voilà à vous, dont en vérité je suis fort aise; j'ai congé- <lié ma compagnie avec le secours de ma petite amie madame dcBancourt,qui a emmené tous mes hommes en leur disant que j'avais à écrire. Cette petite Bîincourt est bonne femme, et dans le fond je m'en accommoderais bien mieux que de ma compar gne. Celle-ci était aujourd'hui dans un accès de bavardage inouï; elle est à chevaucher dans les forêts avec une demoiselle Desmazis, de qui le sexe est mal décidé.

Quand vous voudrez m'affranchir le port des gros paquets, vous n'aurez qu'à les envoyer à la du Chàtelet, j'en ai reçu une lettre aujourd'hui avec le factum de M. de Joyeuse. Elle me

^ Voir sur madame Martel le joli portrait qu'en trace le président Hénaalt^ Mémoires, p. 26. (L.)

2 Voir sur madame d'O les Mémoires tiu président Hénault, p. 109, et les Mémoires île Maurepas, (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. kZ

mande que M., de Richelieu a sospendu l'impression de son discours, et que dès qu'il paraîtra elle me l'enverra.. J'ai eu aujourd'hui une seconde lettre de madame de Rochefort et une de l'abbé de Sade, de six ou sept pages, que je n'ai pas encore lue. Je me sens fati{][uée aujourd'hui; j'ai dîné avec un appétit presqpue semblable au vôtre , et ma digestion me pèse un peu : mes eaux passent toujours bien ; mais il a fait un temps diabolique ce» jours-ci. Je vais cependant à la fontaine, mais vêtue comme un oignon, et je ne sors pas du coin du feu. Il fait assez beau présentement. Je commence à être assez ennuyée de notre dame deTavannes ; nous l'avons eue hier et aujourd'hui à dîner : en voilà pour quelque temps. Savez-vous qui est ici? Lauzillicres. Vous ne vous ressouvenez peut-être plu& qui il est: c'est un homme qui était ami de madame de Prie , et qui , sauf votre

respect, avait l'honneur de ' Il est vieux comme le monde,

la tête lui branle : il est avec madame Harenc, qui est sa femme oo sa maîtresse. Voilà une chaise à quatre chevaux qui arrive, et une dame dedans ; Lafrance me dit que c est madame de Rosambeau. Je vous plains de l'ennui de mes lettres; mais inutilement je voudrais les rendre intéressantes et amusantes ; je fégète toute la journée, et bien m'en prend d'être dans cette disposition. Je vais lire la lettre de l'abbé de Sade, peut-être me foumira-t-elie matière pour celle-ci, que je reprendrai après. Je viens de lire la letti^e de l'abbé ; elle est fort bien : il me dit qu'il fut question de m'envoyer deux relations, l'une de ce qui se passait à Forges et l'autre à Meudon; que le Forcalquier fut chargé de la première , et lui qu'il entreprit la seconde. Il s'en acquitte bien : il me fait des portraits de mesdames de la Vallière, de Forcabjuier et de Rochefort, qui sont démêlés, fins, et d'un style noble, net et facile; mais je n'ai rien à répondre à tout cela, (jue de prier qu'on continue et qu'on n'exige rien de moi; je suis hébétée. Je ne vois rien ici qui vaille la peine d'être [)eint, je n'entends rien qu'on puisse répéter, et je ne pense rien par moi-même : cet état est bon à la

1 Ia: président Ilénault, d'Ai^ciison et Marais attriltiient les dernièrcit bonni*» grâ<*c.s de luadamo de Prie à un M. de Lcstre, son couâiii. 11 n'est pasqu«4tiun de M. de La4izillièrcs. Marmontel Tavait beaucoup connu chex mad.imf ll;irt*nr , dont il rievail lo pctit-Hls. C'est dans ses Mémoires, édition BaiTi<'re, qu'il faut clirrcher des détails intéressants sur ce M. de TOsilière (il écrit aiiui son nom) et sur madame Harenc, sa bienfaitrice, qui se lia avec madjime du DefTand et la recevait à souper à Paris, ainsi que d'Alenibert et mademoiselle de PEspinasse. (^Mémoires , p. 99, J55.) (L.)

santé ; mais il est un peu surchargeant pour ceux à qui l'on écrit : il vous fera supporter patiemment les irrégularités de la poste. Adieu. Je vais écrire à madame de Luynes. Je mettrai ma lettre dans votre paquet,' et vous l'y enverrez.

Je vous remercie de Y Éloge du cardinal de Polignac * . J'attendrai Formont pour le lire, car notre Pecquigny ne prend rien de tout cela. Envoyez-moi tous les rogatons , et informez-vous chez Prault ' des livres nouveaux. Me voilà sur le pied de ne point sortir et de ne voir du monde qu'à l'issue du dîner. Premièrement, quand je resterais seule j'en serais bien aise, et j'ai été bien aise d'établir les choses sur ce pied-là avant l'arrivée de Formont. Si vous saviez les visites que l'on reçoit! cela est étonnant. L'autre joui* il m'arriva cinq dames que l'on me nomma tant bien que mal : je les embrassai , je les reconduisis en grande cérémonie. L'une d'elles était la femme d'un procureur d'Amiens, et l'autre du pâtissier qui fait ces bons pâtés de canards. Ce qui m'a« fâchée, c'est que j'ai appris depuis qu'elle avait une dartre vive sur le nez , et que je l'avais embrassée.

Je ne me réjouis point de l'arrivée de madame de Rosambeau : ce ne peut être qu'une petite contrainte de plus, et toute ma ressource ici, c'est une paresse énorme. Adieu, jusqu'au premier moment qu'il me viendra quelque chose à vous dire.

M. LE PRÉSIDENT HENAULT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFARD

12 juillet.

J'allai hier à Brutus , il y avait assez de monde; je me confirmai bien dans ce que j'ai toujours pensé, que c'est la plus belle pièce de Voltaire. La Noue * y joua avec cette intelligence que vous n'aimez pas , parce qu'elle ne suppose point de feu : c'est comme quand on dit qu'une fille à marier joue

^ Le cardinal de Puli{rnar. était mort dans la nuit du dimanche au lundi 20 novemlirc 1741, suivant In duc de Luyn('<*, et non le 3 avril 174S, comme le dit Ja Biographie Didot. Il fut remplacé à l'Académie franc^aisc par l*ablié de Saint-Cyr, sous-précepteur du Dauphin. De Bozc et de Mairan ont fait son Éloge. (L.)

2 Célèbre libraire du temps. (L.)

3 Après «'être fait connaître avanta{»ou8emcnt à Paris par ses pièces du Retour de Mars et de Mahomet IFy La Noue, avide d'une autre gloire, débuta au Théâtre-Français le 14 mai 1742. (L.)

bien du clavecin, cela veut dire qu'elle n'est point jolie. Cependant je trouvai qu'il avait du feu : ce n'est point de cela qu'il manque, mais de force; en tout, j'en fus content. La Gaussin ' joua à son ordinaire ; mais de qui je fus enchanté, c'est de Sarrasin', qui mit dans le rôle de Brutus toute la noblesse, toutes les entrailles, tout le trag^ique que Ton y peut désirer. De là, je revins chez moi attendre ma compagnie, qui ne fut pas nombreuse, car nous n'étions que sept, la Maréchale, sa fille, son fils, madame de Maurepas, Gereste, Pont-de-Veyle et moi; notre souper fut excellent, et, ce qui vous surprendra, nous nous divertfmes. Je vous avoue qu'au sortir de là si j'avais su où vous trouver, j'aurais été vous chercher; il faisait le plus beau temps du monde , la lune était belle , et mon jardin semblait TOUS demander. Mais, comme dit Polyeucte, que sert de parler de ces matières à des cœurs que Dieu n'a pas touchés? Enfin je vous regrettais d'autant plus que je pouvais vous prêter des sentiments qu'il n'y a que votre présence seule qui puisse détruire.

Savez-vous la pièce qui court? C'est une lettre de Voltaire au roi de Prusse, la plus folle que l'on puisse imaginer. Il lui dit qu'il a bien fait de faire sa paix, que la moitié de Paris l'approuve, qu'il n'a fait que gagner le cardinal de vitesse; qu'il ne doit plus s'occuper à présent que de rappeler les plaisirs, enfants des arts, l'opéra, la comédie, etc. Il est vrai que cette lettre n est pas aussi bien écrite que Voltaire a coutume d'écrire, mais ce sont ses idées et sa morale.

Voltaire, que Pont-de-Veyle a vu à la Comédie, a paru surpris de cette nouvelle : il a juré avec un grand air de bonne foi qu'il ne savait ce que c'était que cette pièce ; qu il était bien vrai qu'il avait fait réponse à une lettre du roi de Prusse, mais que personne n'avait vu cette réponse, pas même madame du Cliâtelet, et qu'il n'y avait rien dans sa lettre qui ressemblât à ce qui lui était imputé dans celle que l'on faisait courir. Cependant cela devient d'autant plus sérieux que tous les ministres étrangers en ont des copies, que M. Chambrier* en a trouvé

< Actrice nimaMc et touchante ù la scène, et à la ville naïvement galante; elle avait déliuté en 1731 à la Cunicdie francjaise (le 28 avril) par le rôle de Junie de Britannicux. (L.)

3 Sarrasin avait débuté le 3 mars 1729 par le rôle iï Œdipe ^ de Corneille. Excellent tyran et père pathétique. (L.)

' Ministre du roi de Prusse à Paris. (L.)

une a sa porte, et que le cardinal l'a lue. Si c'est une méchan — oeté qu'on lui a faite, cooime il y a beaucoup d'apparence, ▼ans conviendrez que voilà un tour bien noir. Il y a des gens que les aventures vont chercber , et qui rencontreraient des liasards k. la Trappe. Il ne sait quel parti jyrendre , et il fout avouer que le conseil est difficile à donner; cependant, toute réflexion fiaite, il me semble qu'il n'y aurait qu'à «crire une deuxième lettre au roi de Prusse, dans laquelle il le supplierait de vouloir montrer celle qu'il lui a écrite à M. de Valori \ et envoyer cette seconde lettre à M. Amelot ' , pour qu'il la ftt tenir. Mais pour prendre ce parti, il faut deux conditions : la première, qu'il n'ait pas en effet écrit la lettre qu'on lui impute, et puis que celle qui est la vérital)le ne contienne rien dont on puisse être offensé ici, ce dont je ne répondrais pas.

Madame de Rochefort devait revenir liier à Paris, parce que la fièvre lui avait repris, -et que Sih'u voulait qu'elle revint: cependcmt rien de tout cela n'est arrivé, et en rentrant chez moi, j'ai trouvé que M. le maréolial de Brancas y avait passé pour me dire qu'il partait pour Meudon, où il m'attendrait avec un bon lit. Je compte y aller jusqu'à dimancbe, que je reviendrai souper chez la maréchale avec la même compagnie qu'hier.

Vous serez bien étonnée quand je vous dirai que l'on ne parle pas plus de nouvelles que si l'on était en pleine paix; c'est une drôle de chose que ce pays-ci ; je crois que la fin du monde ne fera pas une nouvelle au bout de trois jours.

Madame d'Evreux sort d'ici, qui m'a apporté le discours de M. de Mairan, qu'il vous a envové sous une enveloppe : j'ai ouvert le paquet devant elle, et je ne vous l'enverrai pas puisque vous l'avez déjà.

Madame du Ghâtelet était hier à la Comédie avec madame de Luxembourg; il ne faut pas trouver mauvais qu elle arrive tard ordinairement , puis(|u'elle manqua hier les deux tiers du premier acte. M. de Maurepas ne soupa pas chez moi, quoique je l'en eusse averti ; ap|)aremment qu'il soupait ailleurs : je trouve que je pourrais dire comme Armide:

La f>loirc t?8t une rivale, Qui doit toujours m'alarmer.

1 Ministre de France à Berlin. (L.)

- Secrétaire d'Etat <l(>.s alïaircs cirangèrcd, surintendant des podCcs depuis février 1742. (L.)

En effet, elle n'a pas trop mal Pair d'une gloire d'opéra : il £ftt vrai que je ne suis point jaloux.

La comtesse d'Estrées se meurt, et on croit que le vicomte de Rohan s'en tirera après yin{jt saigaées; niademoiftelle de Tourbes a dû commencer le lait aujourd'hui : voilà toutes nos nouvelles. Je ne reçus point hier de lettre de vous.

LE MÊME A LA MÊME

13 juillet.

J'ai mis séparément la consultation de Silva, parce que c^est UD papier ù garder et que je suppose que vous brûlez mes lettres, non qu'elles ne fussent tout aussi bonnes à garder que celles de Bayle, où en vérité il y en a trop d'inutiles de recueillies. J'aimerais autant que Ton nous eût conservé les mémoires de la blanchisseuse.

Je vis hier du Ghàtel. Je ne sais comment vous aurez trouvé les Harangues à la lecture, mais il s'en faut bien qu'il en porte le même jugement que j'en ai porté : il y trouve de l'esprit sans doute; mais ce n'est pas, selon lui, de la vraie éloquence, et la pièce n'est pas du genre académique. (Vous entendez bien que c'est de celle de M. de Richelieu dont je parle, car, pour l'autre, il l'a trouvée telle qu'elle est, c'est-à-dire médiocre.) Pour moi, je persiste toujours dans mon premier sentiment, et je trouve (|ue c'est précisément le genre qui convient, parce que ce qu'on appelle éloquence ne doit et ne p.eut être emplové que dans des sujets qui supportent une certaine étendue.

J'allai voir l'après-dinée madame du Châtel ; nous en parlâmes encore, et elle est totalement de l'avis de son mari ; je leur dis bien r|uc je n'en étais pas : ils convinrent de toutes les beautés que je leur rappelai, excepté de ce qui est dit sur la langue, qu'ils ne trouvent point neuf, en quoi je ne suis pas encore du tout de leur avis. Cela m'apprend que c'est un malheur d'avoir à imprimer quelque chose, et je serais bien fâché à présent d'être dans le cas de produire ce que vous avez vu sur Fonte-

nelle.

Il s'en faut bien que ce que vous me mandez sur vos compagnies m'ait passé comme vos eaux. (Juand je resterais dans mon lit, cela me pèserait sur l'estomac, et je ne crois pas que

je pusse le di^jérer. J'ai cm être dans le fond du Marais, rue d'Anjou, rue Saint-Claude, etc., et votre M. de Bancourt est un. honmie affreux. Je suis comme vous, il n'y a que madame de Tienne que j'aurais envie de voir; car, pour madame de Ban— court et madame de Tavannes, cela me parait du comique larmoyant.

Pour M. de Pecquigny, je n'en ai entendu parler en nulle façon : vous croyez bien que si j'avais su quelque chose je vous Faurais mandé sur-le-champ; mais soyez sûre qu'il n'y a rien. Et puis, je crois que tout ceci va finir. M. de Belle-Isle a uoué une négociation avec M. de Kœnigseck, qui est en bon train ; il a. repris par là le timon des affaires, et on croit qu'il y a un armistice de signé : ce qui le fait présumer, c'est que F armée de Maillebois rentre en France et ([ue ça été vraisemblablement la première condition que l'on a exigée. D'ailleurs il parait que M. de Belle-Isle est aujourd'hui Fhomme du plus grand crédit, beaucoup plus solide que par le passé, parce qu'il a été éprouvé sans avoir été seulement effleuré.

Ce n'est pas matière de lettre que cet article , quelque curieux qu'il fût à mander ; mais soyez sûre que tout cède à cette comète, qu'il donnera le neuf de carreau pour neuf, et que personne, je dis personne, n'est sûr de son état : tout au plus ceux que l'on traite comme Ibrahim, achèveront-ils leur carrière, mais sans être seulement consultés. Cela vous étonne sans doute, mais cela- est pourtant vrai; et puis après cela, comme disait Courcollet , faites voyager vos enfants ; soyez sages , prudents, conduisez-vous bien, prenez des mesures justes, aimez l'Etat, etc.

Tout le monde dit que le contrôleur n'en saurait revenir : j'ai de la peine à croire que Meitrud se soit trompé ; ce qu'il y a de vrai, c'est que je crois aussi qu'il pèse en sous-ordre et que s'il ne laisse pas de place vide bientôt, il n'y faut plus penser, attendu que la scène changera d'intérêt et d'acteurs. Ce que je vous dis c'est l'état actuel : on aurait pu croire que cela aurait changé dans d'autres temps, mais les impressions sont incrustées , et il n'y a plus de lime assez forte pour les effacer. Voilà tout ce que je puis vous mander sur cet article , passons à des choses plus importantes.

Chassé * rentre mardi dans Isse; il reprend son rang, et Le

^ Claufle-Louis-Doininique de Cliassc, né à Rennes en 1678, mort à Parts le 25 octobre 1786. Il avait débute en 1721 et se retira en 1757. Excellente basse-taille, supérieur k Le Page, qui n*était pas cependant sans mérite. (L.)

Page et lui ne se sont combattus que de civilités. Pont-de-Yeyle prétend que dans deux mois on reviendra à Le Page.

Du Ghàtel a été, comme moi, enchanté de Bru tus; il trouve 3ette pièce la meilleure de Voltaire.

La prétendue lettre de ce dernier au roi de Prusse continue 1 &ire bien du bruit. Suivant ce que vous me mandez, vous levez avoir Formont ce soir; j'en suis assurément bien aise, it voilà de quoi faire passer vos eaux ; faites-le , je vous prie, souvenir de moi.

Je ne m'accoutume pas à ne recevoir vos lettres que le quatrième jour qu'elles sont écrites ; vous avez beau dire que cela ne £ait rien , cela fait beaucoup, parce que les miennes sont remplies de réponses aux articles des vôtres, et que, lorsqu'elles EUTÎvent, vous avez oublié ou vous ne vous souciez plus de saroir ce que vous demandiez. Mais qu'y faire? Silva vous approuve fort toutes deux de votre régime, il vous invite à le continuer.

Je vais enfin ce soir à Meudon pour en revenir dimanche souper chez la Maréchale avec les mêmes personnes qui étaient chez moi. Le Roi part demain, et repartira encore jeudi : iln a rien à faire ici , puisque tout se fait là-bas.

Madame de Bou ville est morte subitement : c'est la mère ' . Pai demandé à Silva pour la première fois des nouvelles de mademoiselle de Tourbes ; elle est mieux, mais 'cependant ce n'est pas une affaire finie.

Je ne sais pas si je pourrai vous écrire de Meudon j je ferai ce que je pourrai, car je comprends (|ue vous devez être fort aise de rerevoir des nouvelles. J'oubliais de vous dire que nous parlâmes hier beaucoup de vous, entre les du Châtel et moi, et c'est tout dire, qu'ils ne m'aient rien laissé à désirer l'un et Fautre sur ce qu'ils en ont dit. Le procès de d'Ussé continue à se plaider, et je crois qu'il aura lundi prochain un jugement.

J*ai vu hier notre ami, il est noir comme de l'encre ; la grêle a fait des ravages aft'reux, la moitié de l'Ile de France a péri, et il y a beaucoup de dommage dans la petite Bourgogne. La paix! la paix! sans quoi on n'oserait prévoir l'avenir.

Madame Crozat * est plus mal. Pont-de-VeyIc donne de-

• Elle t'tait veuve de M. de Bouville, qui avait été maître dos requêtes et ntendafit d'Orléaus. Elle était sœur de mesdames de Bétliunc-Chabrv. de IluiiTeliii et de Povanne. (L.)

S Mère de M. du' Cliâtcl. (L.)

5d GORHESPOSDAÎSCE COMPLETE

maîn à souper à irfèsdames de Luxembourg, de Boufflers et de Mirepoix; du Gliàtet en est. Le diner de M. de Cantimir a été excellent; c'était M. de Nevers qui l'avait ordonné, maïs il n'était pas assez (;raiid. Le d'Ar^ison y a niaugé coounes^il avak été entre quatre personnes et comme s.' il n'avait pas été naïade cjuatre jours auparavant.

LE MÊME A LA MÊME

14 jaillel.

. Je ne crois pas que je vcmis écrive une longue lettre;, et si poiKtant,. il me semble que j,' aurais beaucoup de choses à vous conter; mais j'ai oublié mon écritoire,r et c'est avec celle, dv Forcakqtiier, à qui j'ai fait toute ré()aration d'écrire si mal, eac se* plumes sont horribles. J'arrivai ici hier sur les six heures- : j'y trouvai M. de Gereste et Maupertuis. Le chevalier était allé voir son régiment k Gorbeil, et il revient ce soir. Madame de Rochefort, madame de Forcalquier, madame de Melesse et Cereste se promenaient en calèche. J'allai les chercher.. Geresic descendit de la calèche : nous nous promenâmes ensemble, après quoi je pris sa place dans la calèche, d'où madame de Melesse descendit aussi. Nous étions donc le Forcalquier, les deiD petites femmes et moi. On me parla de la lettre que Pou vous avait écrite, comme quoi on avait eu intention de vous amuser, et que n'ayant point de nouvelles à vous apprendre, on avait imaginé de vous faire des plaisanteries. On me cita quelques endroits de la lettre, et puis on me dit qu'à la réponse que vous aviez faite, it paraissait que vous, n'en aviez pas été contente. J'écoutais en silence, mais avec un souris qui pouvait faire juger que je savais tout cola à fond. En effet, madame de Rochefort me dit : Bon ! vous savez tout cela? Je répondis :. Oh! pour cela, om. — Eh bien! qu'en pensez-vous? — Que ma» dame du DeflBand a toute raison d'avoir été fâchée. Ge fut lU {[rand étonnement de leur part. £t je repris la parole, et je dis : Je crois que vous avez assez éprouvé madame D. D. pour savoir qu'il n'y a de plaisanterie, de quelque genre et si forte soit-elle, (|ue vous ne puissiez lui faire, parce que quand ou s'aime autant, rien ne peut jamais être exclu; mais ce qui Fa justement irritée, c'est qu'elle a jugé que M. l'abbé de Sade

DE MADAME LA MARQUISE DU BEFFAjND. 51

était de noitié dans toutes ces plaisanteries^là , et qu'elle a trouvé aussi indécent qu'înopnident d'admettre uo homme qui ■'est quA sa coimaissanee^ à la Camiliarîtë extrême de choses qui sont excellentes entre amis, et qui peuvent avoir de trèsgrands inconvénients partout ailleurs; qu'il serait horrible que lout ce qu'elle vous a confié de ses terreurs sur sa compagne de voya{;e allât, faire l'histoire de Paris , et revint à madame de Luyoes.; que* les antses personnes nommées dans la même lettre pourraient juger que toutes ces plaisanterie^-là ne sont que des répétitions Ôês siennes, et puis, que l'on irait dire qu'elle ne ménage personne, etc. ; qu^il était si vrai que c'avait été là le notif de votre colère, que dès que vous aviez appris, par madame de R..^..^ que cette lettre n avait été qu'enlore elle et son frère, âwp-le-champ vous m'aviez: mandé que vous n aviez fait ([n'en rire, et pour preuve je tirai votre lettre en date du mardi, <|He je'Yenais de recevoir avant de partir. Ensuite on me demanda bien de vos nouvelles : on me dit que F abbé de Sade TOUS avait écrit une lettre charmante il y a deux jours ; et cet article fut fini.

Le Maréchal était allé chez le Grimberghen, et il arriva en même temps que nous : il avait la lettre de Voltaire, et vous jugex combien elle renouvela sa bile. On voulut dire qu'elle n'était pas de lui et qu'il la niait; mais il parut qu'U aurait été bien fâché de ne l'en pas croire l'auteur. A dire vrai, à la secoode lecture je n'ai pas trouvé de raison d'en douter. L'étonnuit, c'est qu'elle court; mais la folie de l'avoir écrite l'aura bit montrer à quelqu'un, et il n'en fieiat pas davantage. Vous «Q jugeres, car M. de Gereste vous l'a envoyée.

La petite femme est grosse : cela est déclaré; les vomisse- (Beats ont déjà commencé , par conséquent le voyage de Bretagne s'est rompu de lui-même; mais ce qui n'est pas rompu, c'ejit iui volonté. Le prétexte de son état a augmenté tous les genres d'empire qu^elle voulait exercer; et si le Forcalquier û'i\'ait pas <|uitté le service, cela ferait une petite maréchale en Wrl)e. Le Maréchal retournera à Paris vers le 20 d'août pour ^ préparer aux Etats : ainsi ils ne seront plus ici que jusque-là, ^ puis, pendant le séjour de Bretagne, les deux petites femmes ^^eixmt à Paris. Madame de Rochefort est beaucoup mieux : je fai même trouvée en beauté. Nous avons soupe fort gafnient; *après*soupée a été de même : je n'ai pas dormi, et puis on ^est séparé à minuit. Je suis couché dans la pièce où l'on se

5Î CORRESPONDAISCE COMPLCTE

tient , et madame de Rochefort y est restée jusqu'à deux heures. Nous avons raisonné de toutes ses affaires, des terreurs de d'Ussé, de leur fondement. J'ai fait de la morale très-sévère, et d'elle-même elle m'a dit qu'elle avait eu tort de laisser trop durer une fantaisie, et de ne l'avoir pas dit d'abord à la personne intéressée; on ne peut être plus vraie qu'elle l'est, ni plus candide. J'ai parlé sur cela comme Ruyter aurait parlé d'une aventure arrivée sur la rivière de Seine, en se souvenant de SCS combats sur mer; car ce n'est, à dire vrai, qu'une aventure d'eau douce, et il n'y a pas de matière à douter. J'ai parle aussi des langues étrangères : on m'a dit de bout en bout tout ce qui en était. Pour de celui-là, le grand Chat s'en est avisé, tant il est fin. C'est une ressource très-grande à la campagne : on s'en amuse , on s'en moque, et, comme je crois vous l'avoir mandé, il est le chevalier de votre minet.

Je viens à votre lettre d'hier : elle est datée du lundi 9 juillet, à cinq heures, et du mardi à une heure. Je la relis pour raisonner avec vous de ce qu'elle contient ; car je ne pense pas, comme vous , qu'il ne faille pas suivre une lettre que l'on nous écrit pour y répondre : cela prouve que l'on s'en est occupé; chacun a sa manière de sentir, ou plutôt les uns sentent et les autres s'amusent.

Je ne puis prendre que comme une plaisanterie le ton avec lequel vous me dites : Comment ! ne pouvez-vous me donner une' demi-heure par jour? Tant mieux que je ne vous ennuie pas à force de régularité et de longueur ; c'est tout le prix que l'abbé de Sade et moi pouvons demander. Cependant si vous aviez répondu aux articles de mes lettres, vous auriez vu qu'il v en a un où je vous mande que mes soirées ont été changées en matinées, parce que c'est là le temps où je m'occupe de vous , et il y parait bien ; mais les choses douces ne sont pas votre genre avec moi, et vous avez sûrement cru avoir dit une ordure, quand vous me mandez aujourd'hui, comme l'excès de la passion , que je suis le seul sur qui vous comptiez. Votre vérité ne vous permet pas d'autre excès, et je me sais gré d'avoir jugé tout cela il y a longtemps.

Je serais bien fâché que ce ne fût pas par rencontre que je questionnasse Silva sur l'enflure de la plante de votre pied droit; il est vrai que cela était ainsi avant les eaux : mais n'importe, nous consulterons. Si M. Paris était encore à la mode, il vous ferait enfler le pied gauche.

Je suis ravi de voir comme les eaux vous passent; c'est en effet votre remède propre , et si jamais vous avez un jardin à TOUS , il faudra y faire faire une petite statue de la nympbe de Forges, que nous couronnerons de fleurs.

Je trouve que vous n'avez jamais si bien dit, que j'ai l'absence délicieuse; mais toutes vérités ne sont pas bonnes à dire. Je crois en effet que si vous aviez à airanger votre vie , vous en (eriez deux parts, et que ce serait là la mienne. L'absence est Gomme les Champs-Elysées : tous les hommes y sont égaux, ou, pour mieux dire, je crois que j'y aurais quelque avantage, et qae c'est la vraie position pour débiter son amour en chansons.

Je ne sais pas pourquoi je trouverais malsonnaut le mot fexije : il n'y en a pas de plus doux quand il vient de la confiance; mais vous êtes confiante, et puis vous ne l'êtes pas, suivant votre commodité. Je suis toujours votre lettrcî.

Le portrait que vous faites de la P est inimitable, et je le

lirai aux Chats. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant, de plus neuf ni de plus démêlé.

Vous ne me mandez pas que vous avez du plaisir à m'écrire, mais que si vous n'aviez pas l'occupation de m'écrire vous vous ennuieriez à la mort ; c'est précisément comme Caylus qui grave pour ne se pas pendre. Cependant je reconnais avec vérité que je dois être très-flatté de ce que vous croyez que je suis très-capable de sentir tout ce que vous écrivez, et je veux bien agréer, adopter cette louange.

Se voilà-t-il pas que je croyais n'écrire qu'un mot? Mais vous penserez que c'est que je n'ai rien à faire : allez, je vous quitte de m'en savoir gré comme de tout le reste. Ne vous avais-je pas bien dit que vous vous accoutumeriez à vous coucher de bonne heure? Vous ne me dites pas si vous dormez, et c'est bon signe.

Madame de Flamarens se préparait, il y a environ huit jours, au grand voyage de Meudon. Enfin, M, de Cereste lui déclara avant-hier que ce jour était venu , et que ce serait le lendemain: elle frémit et elle demanda du temps pour s'y résoudre; <^e temps sera vraisemblablement un peu long et gagnera le âO août.

Si fait, le d'Arg s'est souvenu de vous. Je lui dis avant-

Wer que j'allai hier à Meudon, et il me dit de vous faire bien ses compliments. Mais c'est à Forges qu'elle est? Eh! oui, c'est cela que je veux dire. Vous trouvez que j'ai le pétillement de

la Pecqui(jDV, et moi je trouve que vous avez (je ne sais pas comment appeler cela) FiDonctioD duD/ Vous me comparez encore à lui , ou plutôt vous me dites que je ne suis pas comme lui , et que je m'occupe de ce qui ne me fait rien, et cela par rapport à vous. Eh ! que diable avez-vous besoin de prétexte pour vous tenir quitte de tout sentiment? Yocis avez trop d'élévation dans l'àme pour avoir recours à cela. Dites tout franchement : îe sens , ou plutôt je vois que vous faites de votre mieux depuis dix ans pour que je vous aime ; mais je vous décdare qu'il n'en sera rien. Voilà parler, cela. Au lieu de cela, vous me payes mes gages en air de méfiance. Il est vrai (comme le dit le Faux sincère *) que c'est toujours quelque chose que oela ; mais il vaut mieux me laisser vous servir sur mes crochets. Je^ne oa' occupe que des -choses dont je me soucie, et je ne suis point cofiuane madame du Maine. Il est certain que je vous regrette beaucoup, et tout aussi certain, comme vous devez l'avoir remarqué si vous avez lu mes lettres, que je n'en ai pas mis plus grand potau-feu pour mes autres «imis depuis votre départ. Je ferais mieux de ne vous rien dire de tout cela; mais,^en vérité, si vous lisiez vos lettres «à Paris, je crois qu'elles vcwis impatiente* raient un peu. Pour madame la Boche, je n'aurais point de complaisance sur cet article. Souveucrz-vous de Tétat où vous étiez quand elle vous nr^it le<marché à la main. On ne découvre la valeur des choses que quand <on s'est exposé à les perdre par sa Faute, et vous ne vous consoleriez pas de T avoir renvoyée ou de rar\'oir amenée à vous demander son congé.

^ Vous aurez vu, dans ma dernière lettre, la réponse de Silva à vos questions : je lui en parlerai encore.

Par rapport à votre laideur, je m'en console, pourvu que vous ne perdiez rien de votre douceur et de vos sentiments pour moi. Je ris de cet article. Voilà une belle consolation que je vous donne, de dire que cela ne me fait rien! Mais à dire vrai, c'est qne je suis bien persuadé, au contraire, que tous serez beaucoup mieux après l'eFFet des eaux; car, si je oie le croyais pas, je n'aurais pas répondu à cet article, comme n'étant point de mon district.

Adieu ; voilà votre lettre finie et la mienne aussi. J'ai mes

* D'Ai^eiison (?). (L.)

^ Le Faux sincère y comédie en cinq actes et en vers, ouvrage postliamc flr Dufrcsny, joué avec succès le 26 juin 1731 , pendant un voyage de Fon- Uineblean. (L.)

aoôès de vérité tout cotnnie un autre , et je n'ai pas le coura;^ de TOUS feîre des amitiés qui sei^ient pour vous comme votre très^mmbie et très-obéissant serviteur.

lies troupes du roi de Pologne se joignent à nous ; mais je crois que ce u^est que pour avoir de meilleures conditions. D'aOleurs , il n'y a rien de nouveau , et on ignore où «en est la ■^ociatioii. Le traité du roi de Prusse est public : nous n'y sommes seulement pas nommés *.

MADAME LA MARQUISE T>V DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

15 juillet.

Savez-vous que je conrunence à craindre que mes lettres ne T4MIS eoiuûent? Je ne sais d'où cela vient ; mais je sens que je delîcBS méfiante : je <u*ois que c'est une suite de l'ennui. Cependant je GTois qve j'ai tort , et j'avoue que vos lettres sont de façon à devoir me rassurer; j'en suis on ne peut pas plus contente, et je sens qu'elles seules me soutiennent ici. Je JEie sais ce que vous direz de celle que je vous écrivis hier; je n'étais point de mau- Taise humeur, ni fâchée contre vous , mais j'étais dans un mo- ■ent de franchise où il faut qne je dise ce cjuc je pense : ce qui fit de certain, c'est que je vous aime et que mes sentiments soat indépendants de tout; tout ce que ma raison peut faire, c^est de m' empêcher de succomber aux chagrins que peut ine OHiser ma méfiance, mais elle ne peut rien diminuer de ma teiidmse. Je n'ai point été à la fontaine ce maitin, comme je vous Pai mandé ; j'y ai été cinq jours de suite; il y faisait un temps •ffireux; je m'y £iti(;uais, je m'y ennuyais, et je crois que la fatigue m'est mortelle : tant qu'il fera vilain, je prendrai les eauL dans mon lit; elles passent une fois pliis vite, et je suis bien plus forte, par conséquent en état de mieux digérer; je mis restée toute la journée dans ma robe à peigner. J'ai eu ce mr madame Harenc et Lauxillières; on peut causer avec eux, et ce sera ma ressource.

Hous avons voulu lire V Éloge du cardinal de Polignac, mais les phrases m'ont pani si longues, que j'ai demandé qu'on cessât; il faut plus (le force que je n'en ai pour soutenir cette lec-

• Voir Mémoires du duc de Luynex, t. IV, p. 184, et Journal de BarbÛT, t. Ilf, p. 35C, 357. (L.)

56 GORRESPO.NDANCE COMPLETE

ture. Quand Formont sera arrivé, je tenterai l'entreprise. ' Envoyez-moi le plus tôt que vous pourrez toutes sortes de rogatons. J'ai déjà lu le Voyage de Falaise et la Fausse comtesse d'Isemberg : cela est excellent pour Forges. Je crains que les Révolutions de Perse ne soient trop sublimes. Je suis au désespoir d'avoir lu Paméla;']e suis le plus pauvre esprit du monde; je n'ai que ce que l'on lui communique, et depuis que je suis ici, je n'ai que de Tinstinct : je ne regarde pas cela comme un malheur. Pour notre duchesse, c'est une bavarderie qui ne ressemble à rien ; toute mon ambition c'est de vivre doucement avec elle , et de terminer notre voyage en paix et bonne intelligence ; mais pour de liaisons, nous n'en aurons jamais ensemble. Elle m'est à rebrousse- poil sur toutes choses; elle engraisse à vue d'oeil , et son visage en est plus ridicule.

Je suis très-inquiète de madame de Rochefort ; je serais réellement au désespoir s'il lui arrivait le moindre mal ; donnez-moi de ses nouvelles, et voyez-la le plus que vous pourrez. Savesvous que le Forcalquier ne m'a pas écrit depuis sa belle relation? elle est pourtant moins impertinente venant' de lui, que si c'avait été de l'abbé de Sade.

Ce samedi 14.

Je reçois votre livre et votre lettre de jeudi : vous allez coucher à Meudon ; vous ne m'écrirez donc point? C'est mon pain quotidien que vos lettres, je ne puis m'en passer; j'ai eu beaucoup de gonflements cette nuit, qui ont fait que je n'ai pas bien dormi; j'ai encore pris mes eaux ce matin dans mon lit, et j'en userai de même tant que je serai faible et qu'il fera aussi vilain. Je trouve que je maigris, et je vois engraisser tout le monde. Je voudrais bien avoir la réponse des consultations que je vous ai prié de faire à Silva ; je ne sais si c'est une once ou deux de casse mondée qu'il faut prendre, et comme je ne soupe point du tout, dans quel temps la prendrai-je?

C'est le clair de lune, ce sont de certaines circonstances qui font que vous me désirez ; je suis regrettée et souhaitée suivant les dispositions où la beauté du temps met votre âme; moi, je vous désire partout, et je ne sache aucune circonstance qui pût me rendre votre présence moins agréable. C'est que je n'ai ni tempérament ni roman.

15 juillet.

Je reçois en rentrant chez moi vos deux lettres, Tune du mercredi 11 juillet, à une heure, et l'autre du même jour à cinq heures et demie , dans laquelle est un petit billet du jeudi» une heure et demie. Vous me plai{;nez de F ennui de vos lettres, «t inutilement, dites-vous, vous voudriez les rendre intéressantes. Eh! mon Dieu, est-ce des nouvelles qu'il me faut pour cela? ou plutôt en serait-ce donc que vous avez beaucoup ^amitié pour moi, que vous savez que j'en ai beaucoup pour TOUS, que vous mourez d'envie de me voir, que vous regrettez de n'être pas dans mon jardin? Il me parait que cela se peut écrire d'un désert comme de Paris. Ce qu'il y a de sur, c'est que je pense cela, environné de tout ce qui est resté de compagnie dans ce pays-ci; et si mes lettres renferment d'autres choses, c'est que ce n'est pas assez de vous écrire pour moi, et qu'il est juste que je vous écrive pour vous. Je vais reprendre rhistoire de ma vie depuis vendredi jusqu'à ce moment.

J'arrivai vendredi sur les six heures à Meudon , et je vous écrivis samedi par Maupertuis , qui se chargea de porter ma lettre à Paris , laquelle sera partie ce matin : ainsi il y aura eu la lacune de samedi. Les Chats étaient, comme je vous l'ai mandé, fort en peine de la pancarte qui vous avait été epvoyée; je les ai calmés après leur avoir bien représenté leurs torts , et pour leur doiuier une marque de confiance de votre part et de la mienne, je leur ai montré le portrait de la P qui commence par : Le vide, etc. Cela leur a plu infiniment : ils vont vous accabler de lettres; le petit Chat vous adore et son frère aussi. Hier samedi, il fit un temps diabolique à la campagne : la belle Ruffec ' arriva sur les huit heures du soir; mais c'était une simple visite en passant, pour aller à Versailles et le lendemain i Saint-Léger. M. et madame de Mircpoix vinrent ensuite et restèrent à souper. (Je ne sais ce que je dis : madame de RufFec était venue le vendredi). Hier donc, samedi, M. et madame de

* Marie-Catlierinc-Gliarlotto-Thérc'se de Grammont; elle épousa en secondes noces, le 26 mars 1727, Jacques-Louis de Saint-Simon, duc de Ruffec, ec mourut à Paris, le 21 mars 1755, à rà{;c de quarante-huit ans. (L.)

58 correspo:ndange complëte

Mirepoix vinrent souper : nous fîmes un quadrille , le Mirepoix, le Maréchal, Tabbé de Sade et moi; car Fabbé de Sade était venu de Versailles , le matin , dîner avec sa belle-sœur, laquelle est arrivée de Cologne * .

Les Mirepoix furent fort bien reçus; on soupa, je m'endormis après le souper, les camouflets volèrent, cela ne me réveilla pas trop. Le Mirepoix me fit des miracles, me parut avoir grande en\*ie de vivre avec moi , me fit des reproches , en reçut de ma part, etc. II avait un Saint-Esprit cle diamants que madame de Mirepoix lui avait fait monter, qui tient lieu de la broderie : cela lui rend Testomac encore plus avance; mais 9 aime sa femme à la folie et cela me plut.

Pendant le souper, le petit Chat reçut votre lettre du mercredi, et sitôt que tout le monde fut allé coucher, nous restâmes ensemble dans ma cfhambre et elle me doima votre lettre à lire : elle rit beaucoup de la mine que je fis à l'article oà vous marquez que la vieillesse vous a ôté les sentiments. Je laissai tomber mes lunettes, et je fis un grand cri, en disant :

Et moi donc Nous retraitâmes tout de nouveau ce qui h

nîgardc : cela vous aurait peut-être ennuyée; mais ces matières me plaisent totgours, et pourvu que l'on me pern>ette de répondre à ma pensée de temps en temps, je me prête assez volontiers a ce que l'on me dit de soi. Ce matin, nous avons eu à diner M. et madame de Préval, M. de la Rivière, M. et madame de flieux", etc. M. de Rieux nous a tiré des tabatières à chaque plat que l'on semait sur la table : je n''en ai jamais tant vu. Les diamants me sortent par les yeux, excepté qu'il rfen a pas sur les manchettes, d'ailleurs tout en est farci. Je trouve que c'est la punition de Midas, et qu'il ne peut rien toucher que cela ne devienne une escarboucle. Il a joué au quinze pour la première fois avec madame de Forcalquier et elle lui a gagné quatorze louis. Après le dîner, nous avons causé encore, madame de Rochefort et moi.

Il y a de grands projets de comédie pour cet hiver : on a élevé non pas autel, mais théâtre contre théâtre. M. de Mirepoix est de la nouvelle troupe. Ils débuteront par le Misanthrope, qui est, dit-on, le triomphe du Mirepoix, et ensuite on jouera la Zoïde de du Châlel. Madame de Mirepoix prendra le rôle d(» madame de Rochefort, le Mirepoix celui du Forcal-

^ Où son mari était enrayé de France à la conr tle rÉkcteur. (I^.)

^ Le président Bernard de Riemc, fils du fameux Samuel IWrnard. (L.)

quier, et du Ghàtel y couservera le sien. Figuree-vous queHe douceur pour madame de liuxemboarg : on se passera de vous toutes. Cependant tmadame de Minepoix a dit à madame de Rochefbit cfn'elle y assisterak, si teUe voulait : et puis on a parlé de La petite Maison^ et il « paina que pour Ja jouer on pourrait bien vémiir les troupes , papce que l'on 'a bien jfoçé que sans cela je ne la domiierais pas.; et >en ce cas madame de Mirepoix jouera votre râle, et madame de Foroakpiier Jtwotie, J'ad bien conseillé à madame de Rochefort de ne laisser voir sur cela nul empressement, afin que madame de iiuaembourg ne pût janmis ^croire que l'on pensât à la rechendker. D'an auti^ oèlé » le Fcot^lquier a fini sa «comédie , donft j'ai (oublié le titre : œ sont 'ces •deux amds ipd aiment la même maîtresse. ll<jr a des dbmes fort agréables, dl a , comme 'de raison , «envie que d'on la jooe^ Tnais, pour cela, il n'a besoin que de madame de Mirepoix : bien entendu que tout cela sera pour cet hiver. Gomme nous 'dînions, ou nous a apporté la réponse du roi de Prusse à Violtaire : vous entendez bien que c'est une nouvelle niche qu'uni iloi a faîte. M. de FoFoalqiûer doit «vous ir'en>'oyer. Mais paur sa «lettre^ que je crois de lui, entre nous, elle fait 'un bien plus gnand bnnit que quand je suis parti : madame >de Mailly jette feux «et flammes, et demande une punition exemplaire. Ou ne sait ce que cela deviendra, et on craint bien que cela oe finisse par un décompement à Bruxelles. La pauvre du Châtelet devrait faire mettre dans le bail de toutes les maisons f|u'e]le loue, la clause de toutes les folies de Voltaire. Véritablement il est incroyable que l'on soit si inconsidéré. Pendant ce temps-là, il est porté aux nues à la Comédie, où Brutus a un plus grand succès qu'il ait encore eu.

Je vous dirai, entre nous, que le maréclial de Brancas est bonhomme, si vous voulez; mais il est impossible d'être plus ennuyeux. Pendant tout le temps que j'ai été à Meudon, il a été, •dit*on, de la plus belle humeur du monde : il n'a pas ouvert la bouche.

En sortant de Meudon, j'ai passé chez les Grimberghen \ Mon Dieu ! la jolie maison ! Ils m'ont fait toutes sortes d'accueils; waaàs je les ai trouvés bien tristes , et en effet ils sont bien maliieoreux.

On dit tous les accords rompus : depuis trois semaines on

1 Ijouif-Joflcpk d* Albert «le Lnynes, prince de Grimberghen. (L.)

n'a pu obtenir aucun ordre de ce pays-ci. > Tout va là-bas* à la bonne foi des généraux. M. d'Harcourt ne peut savoir si tm veut qu'il reste, qu'il avance ou qu'il recule : il demande un général, on n'en envoie point; enfin c'est pis que jamais.

De là je suis arrivé chez la Maréchale, qui m'a reçu asseï franchement. Il y avait chez elle son fils, madame d'Âumont, madame de Maurepas, madame de Mirepoix, M. de Mirepoix, M. de Gereste, Pont-de-Veyle , le Vaujour, le petit Salins et moi.

Le contrôleur est beaucoup plus mal, et madame de M

m'a pris en particulier pour me dire qu'il fallait que notre ami tâchât d'aller demain à Issy, et que surtout il ne manquât poinl de venir auparavant chez elle , parce qu'il saurait ce que M. de M... aurait appris à son retour d'Issy, où il va demain : il n'esl pas douteux qu'ils vont de bon pied. J'en ai parlé au Gereste, qui pense toujours de même, et je viens d'écrire en conséquence à notre ami. Le Mirepoix m'a prié à souper pour demain»- el je lui ai promis : il en a aussi prié le Vaujour et sa femme. Voilà trois heures qui sonnent : bonsoir jusqu'à demain matin. Avant de finir, que je n'oublie pas de vous dire que j'ai to madame de Flamarens chez la Maréchale. Je lui ai lu l'artick de la P..., qui l'a divertie au delà de tout. Je lui ai bien demandé si je ne pourrais pas la voir chez elle , ne fût-ce qu'à la (jrille; car je trouve que cela a assez l'air d'un couvent; mail cela ne se peut pas. Elle a reçu je ne sais combien elle m'a dil de lettres de vous, et elle se prépare à vous écrire.

MADAME LA MARQUISE Di: DKFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉXAULT.

14 juillet.

Je suis saisie de la crainte de n'avoir pas demain de lettra de vous ; cela me ferait une peine horriljle : je suis accoutumëf à les recevoir à la fin de mes eaux et de ma toilette ; cette privation m'affiigerait infiniment.

Ce que vous me mandez de la lettre de Voltaire me paratl terrible; mais il me semble qu'on doit bien ju(}er que c'est um noirceur qu'on lui fait : j'ima(jine que c'est l'abbé Desfontaines. L'expédient que vous imaginez que le roi de Prusse le justifie, en montrant la véritable à M. de Valory, me paratt scabreux:

car, sans être un mauvais patriote, il se pourrait qu'il y eût plus de flatterie qu'il ne conviendrait à cette cour-ci. Je suis curieuse de la (in de cet événement.

Madame de Luynes me mande qu'elle va à Dampierre, le 23 de ce mois, pour quinze jours. Sans doute vous serez invité, sans doute vous y ferez un petit voya(;e, et je serai abandonnée pendant ce temps-là. Il me prend des étonnements funestes d'être ici : c'est comme la pensée de la mort ; si je ne m'en distrayais, j'en mourrais réellement. Vous ne sauriez vous figurer la tristesse de ce séjour; mais si fait, puisque vous êtes allé à Plombières : mais non ; c'est que ce n'est point le lieu, c'est la compagnie dont il est impossible de faire aucun usage. Heureusement, de|)uis que je suis ici, j'ai un certain hébétement qui ferait que je n'entendrais pas le plus petit raisonnement; je végète. Si j'allais à la garde-robe, je crois que je ne serais pas absolument malheureuse ; mais un corj)s glorieux est si mal assorti à mon âme, que cela me désole.

J'imagine que les Soirées de Boulogne me conviendraient bien; je ne les commencerai pas tout à l'heure, parce que je lis actuellement Cremenline, reine de Sanga, qui est de madame de Gomez et dédiée à monseigneur de Maurepas.

Savez-vous que je ne suis point étonnée que Mertrud guérisse le contrôleur? C'est notre étoile qui assure ces succès. Gardonsnous bien de le produire au d'Ar il le tuerait indubitablement. Mais pourquoi u' entreprendrait-il point de faire avoir un héritier à monseigneur de M...? Ce n'est pas que notre étoile ferait rien sur cela ; ainsi je crois qu'il fera mieux de ne pas tenter ce j)rodige.

Crovez-vous que je vous revoie jamais? croyez-vous que je me retrouve jamais dans la rue de Beaune? croyez-vous que je soupe encore une fois chez vous? Toute ma frayeur c'est de mourir ici : ce serait une aventure triste que d'être enterrée aux Capucins, et d'être arrosée du pissat de tous les habitants d'Amiens, Abbeville, Orléans, etc.

J'aurai peut-être demain Formont. Le plaisir que je me fais de l'avoir est un peu troublé par la crainte que j'ai qu'il ne s'ennuie outrément. Cependant c'est comme bonne action qu'il rient; je l'ai préparé à tout ce qu'il trouvera : c'est un devoir qu'il me veut rendre, et, comme vous savez , le devoir est plus fort que l'amour. Je ne crois pas qu'aucun remède puisse être bon lorsqu'on s'ennuie autant que je fais : ce n'est pas que je

02 CORRESPOiSSDAKGE COMPL£TE

ue supporte mon mal patieimnent ; mais jaaaais je ne suis bien aise, et ce u est que parce quu* je végète que. je sois tranquilki: <juaiid dix heures arrivent je suis ravie, je vois- b fin de la joornée avec délices. Si je n'avais pa» mon lit el mea fanteuit, je serais cent fois plos malhearease : j'ai dit moins: les aises do corps. Me plaignez- vous? Je vous jure bien que, gume ou nea guérie, Fovges ne me reverva plus. Vous voyez bien que j^écris pour écrire , et que. j^ commence à bavarder comme ma cbèic compare, qjui, par parenthèse, rentre, et que je vais écoiitei : elle me commimiquera toutes les remarques nnes qiif elle ania Ëaûtes sur les difFérents caractères , et la désolation ou elle est que M. Brisson, M. Pliilippe, etc., n'entendent pas la plaisaati^ ne. Eh bien, vous ne le croires pas, cela m'assomme plus que tout le veste* Adieu jusqu'à demain.

Ce diiocnc&e, à une kcare.

Fonnoot vient d'arriver. Je vous écrirai tantôt , car le dtner est servi. La lettre de Voltaire, dont on m'a envoyé une copie, me perall de lui, abs^hunent de lui.

Je tombais de sommeil hier au soir quandi je sortis de chez la Maréchale ,. où je laissai mesdames de Maurepas et d' Anmont * ; le Vaujour me ramena. Madame de Mirepoix fut fêtée chez la Maréchale comme je n'ai vu personne Tétre, sob mari aussi : l'un par Vautre ils furent nos vainqueurs, car il n'y en eut que pour eux. Je me réveillai en chemin. Le Vaujour ne quitte point sa maison, et il entrevoit de l'espérance d'aj^ rangement : je le souhaite fort. Votre petit chat l'aime beaucoup. Je viens à la réponse de vos lettres. J'ai oublié le sigBalen»enidtf madame de Bancourt, car il faut cela pour que les personnage intéressent. J'ai garde vos lettres; mais je ne veux pas m'inlefr" rompre en les allant chercher. Vous dites que le sexe de mademoiselle Desmazis est mal décidé; et |>uisque madame P... Cfll allée chevaucher avec elle dans la forêt, est-ce au propre oa m

figuré? Je ne sais, il me semble que le Fore cherche à ^

minuer l'abbé de S... ; cai* il m'a dit qu'il leur avait apporté le

' Victnîre-FélicifB de Durfort-DuraA, veuve de Jacques, duc cle Fitt-Janet, reinaiiée le S3 avril 1727, à Louis-Marie- Augostio ^ duc d'Avoiont. (L.^

brotnHofD dé hi lettre qa'il vous écrivait, qu'i} y avait huit jours qu'il y travaillait, et que c'était mettre bteth du temps à une lettre; mais cela prouve qu'il ne veut pas se commettre devant vous : et, après tout, dés que sa lettre est comme vous le dites, qa^importe?

Votre ko» appétit promre que les eaux vous sont très-bonnes. Cd» sera joli de vous préparer m» somper tout de mon mieux, et de songer que vous y mangerez avec plaisir.

Et à qui parlez-vous de Lauzillières? Est-ceque ce n'est pas lui qoi chenninaât avec madame die- Prie , comme ta P... avec ma^ demoiselle Desmazis, le seir même qu'elle partit p€mr son exil?

Je suis Irès-aise de votre hébétement : tout cela prouve votre vocation pour Forges; car il faut laisser son âme dans son coffre en y arrivant, et ne la reprendre qu'au retour; mais cela ne me fait pas trouver bon les longueurs de la» poste. Je (îommence à croire à présent <}ue quand vous serez, en paradis, vous ne vous lèverez pas même pour Saint Jacques le Mineur; car vous trouvezle secret de vous mettre à votre aise partout. Mais ce qui est d'une dame qui a bien du monde, c''est d'^avoir reconduit la pâtissière : il est vrai que cela ne prouve rîen pour une gourmande, et qu^Arlequm, eût-îl été empereur dans la lune, en aurait fait autant.

Voilà une lettre de monsieur votre frère que j'ai ouverte comme vous Te désirez. J'enverrai celle de madame dcLuynrs.

J'attends notre ami qui doit venir à midi ; mais il faut que cette lettre parte auparavant : amsi je ne pourrai vous mander de la politique que demain. Seulement on disait hier (j[ue les conférences étaient rompues. Il est vrai que le roi de Pologne promet des troupes ; mais il veut que Ton agisse , et je ne crois pas que M. de Lans, son ministre ici, Fencourage beaucoup à nous servir, ù la manière dont tout se passe ; car on ne prend aucun parti de quelque nature (jue ce puisse être.

Madame do Forcalquier sera enfin présentée vendredi. Je puis vous assurer qu'en même temps le grand Cîiat ' pense on ne peut pas plus raisonnablement sur tout ce qu'il doit faire pour la rendre heureuse ; son âme est cFailleurs absolument la même, et Févénement de son mariage n'a été qu'un renouvellement de sentiment, par les épreuves réciproques dont il a été l'occasion.

' Son mari. (L.)

64 CORRESPOiSDANCE COMPLETE

La Maréchale vous fait bien des complinienls ; le 6rini])ergben m'a aussi char{][é de vous en faire. Je vous ai mandé que je soupais ce soir chez M. de Mirepoix , je soupe demain chei Montigny * , le cousin : je vous dirai la compagpiie ; cela est incroyable. Ainsi vous voyez que je proHte bien mal de votre absence. Songez au moins que mes lettres ne tratnent pas.

Vous veiTez par la lettre de monsieur votre frère que le découra([ement est partout.

Adieu, en voilà assez pour cette fois. Mes lettres, malgré moi , se ressentent des vôtres, et pour peu qu'il ne me soit paé démontré que c'est de l'ennui pour vous que ce que je pense, il est bientôt à découvert.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

J'ai joué aujourd'hui à la comète douze rois et puis un quadrille : cela m'a conduit jusqu'à l'heure qu'il est. Je suis ravie d'être quitte de mon monde pour causer avec vous. Je trouve que vous avez dit ce qu'il fallait dire aux Chats sur leurs relations, et sur les raisons qu'il y a à ne point s'attendre que j'écoute ni réponde à des plaisanteries sur la P... Je conviens que vous êtes le premier homme du monde pour se conduire avec décence et mettre l'à-propos dans toute chose. Croyez que je fais plus de cas de vous que vous ne pensez ; et quand vous êtes dans votre naturel , que vous vous laissez aller, sans soin, sans art, je vous trouve on ne peut pas phis à mon gré. Par exemple, votre lettre d'aujourd'hui est charmante, elle me fait un plaisir inexprimable , et je veux y répondre tout de suite. L'article des chats est fini.

Il est certain que la lettre est de Voltaire : on ne peut avoir une idée assez présente de toutes ses façons de parler pour les si bien imiter. Un petit citoyen fait de petites choses, etc. Comment voulez-vous que cela s'imagine? et cette seule phrase ne permet pas de le méconnaître. Mais de comprendre comment elle court, c'est ce qui me paraît surnaturel. J'imagine cependant <[ue, vu les circonstances présentes, on ne le punira pas. Je crois la du Chàtelet dans une belle inquiétude.

Madame de Rochefort est très-vraie; mais elle ne l'est pas

1 Exempt des gardes du corps, favori de M. le Daiipliin. (L.)

plus que votre petite servante, ni plus fortement attachée. Le Forcalquiçr pourrait fort bien faire la même comparaison que vous (s'il voyait, s'il comparait), et je serais alors tout aussi bien la 5eme qu'elle, et elle tout aussi bien /aAfer que moi.

Je crois que Tabbé est le chevalier du minet; mais vous ne vous accommoderiez pas que j'eusse une pareille amusette : quand on est confident, on voit le dessous des cartes, qui est toujours très-beau à voir dans les personnes vraies et bien Dées. Quand on est la personne intéressée, on est frappé de la superficie, qui quelquefois est variable et n affiche pas aussi beau jeu qu'on se trouve l'avoir, quand on veut bien prendre la peine d'examiner. Mais vous savez de reste ce que je pense, ce que je suis et quels sont mes sujets de noise. Par exemple, étes-vous de bonne foi quand vous me dites que je veux m'affranchir de la reconnaissance quand je parais douter de vos sentiments? Tout de bon, me croyez-vous un tel motif? Oh! qne non : vous voyez clair comme le jour que lorsque je remarque en vous un grain de sentiment vrai , il fait le miracle du (][rain de moutarde de l'Evangile, il transporte les montagnes. Mais rarement me laissez-vous jouir de cette illusion ou de cette Tenté : mais laissons cet aHicle et ne troublons point mes eaux. Ces eaux réellement me feront du bien. Je crains seulement de trop manger; j'ai toujours un très-grand appétit, et c'est surtout le bœuf que j'aime; je ne saurais souffrir les poulardes et les poulets : le bœuf, le mouton, voilà ce qui me paraît délicieux. Je ne fais que dtner, et je ne prends rien du tout les «oirs. Aujourd'hui je craignais d'avoir trop mangé, et je me sens Testomac très-dégagé ; ce qui achève de me déterminer de prendre demain ma médecine, qui ne sera que de deux onces de manne. Jeudi, je reprendrai mes eaux, et nous irons dtner chez les Rosambeau : cela me contraint assez ; mais quelquefois la contrainte est plus salutaire contre l'ennui qu'on ne se l'imagine, et ce qui tire de l'uniformité (quand cette uniformité n'est pas excellente par elle-même) produit de la gaieté. La parenthèse était nécessaire, sans cela vous croiriez que j'adopte votre '^stème, et tout système est réprouvé par moi, dès qu'il s'agit de sentiment.

Le d'Argenson me platt dans l'oubli de bonne foi qu'il a des

absents. Dites-lui, je vous prie, que je lui sais le meilleur gré

du motnde du peu de souci qu il a de ce que je fais et de ce

que je deviens : cela m'assure du plaisir qu'il aura de me revoir.

66 CORRESPONDASGE COMPLETE

Je ferai un amaeeinent tout neuf pour lui; ii ne se sera pas épuisé en attoitionë, et je trouverai en lui toute la dose d'ami» tié dont il est capable : voilà comme je pense pour lui que j'aime beaucoup, et en vérité pour mes autres amis. Ne vott trouvez-vous pas bien malheureux d'être le seul excepté? Ouï da, je le crois , mais vous n oseriez le dire.

A propos, je n'enlaidis plus, surtout depuis ce nkatîn : teint s'est fort éclaârci; mais je suis mise ici comme une deuse de pommes : je me donne pour vieille, paresseuse et malade; je ne me lève plus pour ceux que j'ai vus une fois, je ne i^ends point de visites, enfin je prends toutes mes conuoe* ditét» , et je suis plus madame de Tomieins ici que dans la me de Beaune.

IjS pauvre Fonnont est tout seul dans un coin de ma chambre. Je vous quitte à reg^ret ; mais il faut bien lui tenir compagnie. Voulez-vous lui faire un {[rand plaisir, envoj^zHoioî les «lemiéres Observations^ de l'abbé Desfontaines, et txnites celles qui paraissent toutes les semaines. Adieu, à demain.

LK PRÉSIDENT IIÉNACLT A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAIU)

17 juillet.

Je reçus hier plus tôt qu'à l'ordinaire, car il n'était que midi, votre lettre du jeudi 12 et du vendredi. Je n'ai pas pu m'empé> cher de lire au d'Argenson l'article qui le reyaixle, et quand fl est venu à l'endroit où vous trouvez le secret de retourner contre moi le peu d'usaye que je fais de votre absence, il n*a pu s'empêcher d'éclater de rire : il prétend qu'il ne faut plus s'étonner qu'on fasse pendre des innocents, et que Luther, Zwingle et Calvin ne vous venaient ])as à la cheville du pied. Miiis je vous pardonne tout cela, si cela vient, comme je n'en puis douter, de ce que vous vous occupez de moi, et je vous uiine mille fois mieux injuste qu^indifFcrente. Donc, pour continuer à mieux tromper encore sur les motifs de ma conduite, je soupai hier chez madame de Mirepoix. .F avais été auparavaiA chez

^ Ohservations sur les écrite modernes (^du l**"" mars 1735 au 31 août 17^^). C'est le chef-d'œuvre polémique et cnti(]iie <iu savant et caustique al>bé, qui fit ])as8er tant de mauvaises nuits à Voltaire, qui le lui rendît bien. 34 tcI.

madame d' Aumont , où madame de M aurepas vint , et où nous parlâmes de notre ami : elles sont bien sûrement à lui ; mais ce n'est pas assez. Ce que je puis vous dire, c'est que si l'abbaye se donne entre-ci huit jours, vous devez être sûre qu'il l'aura. Mais l'alibé ne veut pas se démettre, et tantôt on le croit mort, tantôt cela va mieux : le père Prieur en est las ; mais il n'a pas U force de se déterminer.

J'allai donc de là chez madame de Mirepoix, où je soupai avec elle, son mari, M. et madame de la Vailière, madame de Flamarens, le président de Montesquieu et Pierrot. Notre souper fut fort gai : nous raisonnâmes beaucoup, nous causâmes, pas une épigramme , point d'escrime , un souper assez bon ; ensuite nous jouâmes au piquet, madame de Mirepoix et madame de la Vailière contre Pierrot et moi. J'avais beaucoup causé avec madame de Flamarens avant le souper, et j'ai prié les mêmes personnes à souper pour samedi. Le Mirepoix est oonune vous le connaissez , pariant des coudes , raisonnant du menton, marchant bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc. Je contai à madame de Flamarens l'érection du nouveau tlit*àtre : comme elle est fidèle et curieuse, elle voudrait bien que les troupes se réunissent. Je lui ai dit que je pensais conune elle; mais qu'il fallait bien recevoir les avances, si on en faisait, saiis en faire soi-même. Elle n'est pas sûre de pouvoir venir souper chez moi samedi, à caus^' de la présentation de madame de Forcalquier ; mais elle s'en est excusée de très-bonne grâce, et si elle n'y vient point, ce ne sera pas sa faute.

Elle ne trouve pas le discours de l'abbé du Resnel* si mautais qu'on l'a dit : elle est totalement de votre avis, et moi aussi. Vous ne m'avez pas parlé du discours de Mairan. M. de Bichelieu part, dit-on, lundi pour le Languedoc; on prétend qu'il a eu peur que M. de Mirepoix n'y allât à sa place. Voltaire a écrit à madame de Mailly, et cela vaut mieux que d'avoir écrit au roi de Prusse. On dit qu'elle a promis de faire réponse ; ainsi cela s'adoucit. Druius continue à avoir le plus grand succès du monde : il y a de (j[raiids changements et des scènes entières nouvelles. En tout, c'est une des pièces les plus raisonnables qu'il y ait au tliéâtie, c'est la mieux écrite de Voltaire, et le cinquième acte me parait très-touchant. Je viens à

* Jean-François du Bellay, sieur de Resnel, savant litlcratenr français. Ne > rioiien le 29 juin 1692, reçu ù TAcadéuiie française en 1742; naort k Paris Ïeî5févrierl761. (L).

votre lettre. Après m' avoir expliqué à votre fkçon les motift de ma conduite, vous finissez par dire : Mais me regretiezrvous? vous manque-t'il quelque chose? Je ne le crois pas, etc. Vous vous trompez lourdement de ne le pas croire : je vous regrette, et vous me manquez beaucoup. Il est vrai que je me divertis, parce que je sais que vous vous portez bien , et que je suis sÂr que vous vous porterez mieux. La moindre inquiétude sur cela empoisonnerait ma vie; mais, avec cette idée, je trouve toat agréable par la diversité ; la bouche ne me ferme pas , c'est un dégel de tout ce que je retiens devant vous; je décide à tort et à travers, tout me parait bien, et puis quand j'ai épuisé tout cela , je viens me renouveler en vous écrivant. Vous me mandez que vous dormez bien. Voilà un article essentiel; mais peutêtre quand vous recevrez ma lettre, vous aurez eu une moins bonne nuit, et que cela vous mettra en colère contre moi.

Madame de la Vallière m'a donné à lire une lettre du Nivernais : figurez- vous qu'il n'a reçu qu'il y a huit jours la lettre que je lui écrivis il y a six semaines : il y a beaucoup de compliments pour vous, et la lettre est d'ailleurs remplie d'amitié, d'intérêt et de très-utiles conseils. Elle m'a aussi parlé d'un vovage à Champs avec madame de Mirepoix. Je vais demain souper avec eux à Meudon ; mais devinez où je soupe ce soir? A propos, je crois que je vous l'ai dit : chez le cousin Montigny; mais les convives, vous ne les savez pas : M. Dufort*, personnage essentiel dans les circonstances présentes pour vous envoyer des brochures; madame d'Aubeterre, madame de Sassenage, et notre Picarde gasconne, brochant sur le tout; une madame d'Ëtiolles', Jélyotte, etc. C'est mon cuisinier qui fait le souper : il en fît un fort bon il y a quelques jours chez Pontde-Veyle, à ce qu'ils m'ont dit hier. C'est aujourd'hui Issé, et vous croyez bien que je n'y manquerai pas.

Il n'y a rien de nouveau en politique, sinon une inaction totale de notre part, je dis de la part'de la cour : apparemment que l'on attend que le hasard continuera de s'en mêler; mais il nous mourrait encore cinq ou six têtes couronnées, que nous n'en ferions pas un meilleur usage.

Vous devez avoir Fonnont d'hier : je vous en fais mon comphment et à lui aussi. La brigade est donnée à M. de Pont-

* Fermier général et directeur des postes. (L.)

^ Cette madame d^Eliolles devait être madame de Pom[)adour. (L.)

Saint-Pierre; et le procès de d'Ussé sera jugé lundi, c'est-à-dire pour la provision.

A propos , vous dites que je me fais une espèce de devoir de

fréquenter vos amis; mais pourquoi ne voulez-vous pas qu'ils

soient des miens, et que ce soit pour mon compte? Je vous suis

obligé de vouloir bien entrer en part des soins que je leur rends,

et assurément c'est une idée qui m'y accompa{p[ie; mais il me

semble que je pourrais les voir sans cela , pour deux raisons

assez bonnes : c'est qu'ils me plaisent et qu'ils me reçoivent fort

bien. Sans doute (|ue vous avez part aussi à la bonne réception

que j'en reçois, et j'en suis encore plus aise que si je ne la devais

qu'à moi; mais enfin j'en profite, et cela m'y attire. Tout cela

ne veut dire autre cliose , comme vous le voyez clairement ,

sinon que vous cherchez un peu à me trouver des torts; mais

sûrement cela part d'un bon principe, et si vous m'aimez,

TOUS savez que je sais pardonner. Bonjour; je vous embrasse

mille fois.

LE MÊME A LA MÊME

18 juillet.

Vous n'avez ni tempérament ni roman! Je vous en plains beaucoup , et vous savez comme une autre le prix de cette perte; car je crois vous en avoir entendu parler. C'est que vous appelez roman, dans votre lettre, les souvenirs, le clair de lune, Pidéedes lieux où l'on a vu quelqu'un que l'on aime, une situation d'âme qui fait que l'on y pense plus tendrement, une fête, on l)eau jour, etc., enfin tout ce que les poètes ont dit à ce sujet; il me semblait c|ue cela n'était point ridicule. Mais peut-être estce pour mon bien que vous n'aimez pas que je me mette toutes ces folies-là dans la tête. Eh bien ! soit , je vous demande pardoii pour tous les ruisseaux passés , présents et à venir, pour leurs frères les oiseaux, pour leurs cousins les ormeaux et pour leurs bisaïeuls les sentiments. M'en voilà corrigé, et mes lettres ûe seront plus fju' agréables pour vous, par tout ce <|ue je pourrai ramasser des nouvelles de la ville et que j'imaginerai qui pourra vous amuser. Je reprends donc le style historique, et je ne parlerai de moi que quand cela amènera des faits.

J'allai hier à l'Opéra : tout était plein comme vous avez vu

à Atys. Jamais le Maure ' n'a si bien chanté : c'a été une ad» miration continue. Mais venons à Chassé. Il est un peu TÎeîliî, sa voLY n'est pas si belle que quand il a quitté; mais il était enrhumé : d'ailleurs il a fait des progrés incroyables pour le jeu et pour l'expression. Ily a eu des moments où j'ai retrouvé Thevenard pom* le dionloureux et pour le sensible. La scène du troisième acte a été interrompue ving^t fois , le Sommeil a été chanté à ravir, et j'ai eu véritablement du plaisir : tout le monde a été de même; le seul Pont-de-Veyle , qui avait déjà son opinion formée, n'en veut point chan{jer. J'ai été ensuite me promener dans le Palais-Royal, où j'ai trouvé madame de Mirepoîx avçc son mari et madame de la Valliére : celle-ci allait souper chez madame Dupin , et nos deux époux avaient l'air de devoir passer la soirée tête à tête. Il est vrai que M. de Richelieo part, .mais ce n'est point par la crainte que l'on n'envoyât M. de Mirepoix à sa place : c'est qu il y a des troubles en Lan{piedoc, et que le roi de Sardaigne a soulevé les Cévennes. On craint aussi pour la Provence, et des lettres de ce pays-là font appr*?liender pour le château d'Est. La reine de Hongrie a déclare qu'elle ne voulait d'autre médiateur que le roi d'Angleten^, qui était le seul prince de l'Europe qui l'avait secourue dans son malheur. D'ailleurs nous ne prenons point de parti ici, chose incroyable! Le contrôleur général est infiniment mieux, et M. Dufort me dit hier que la Peyronnie l'avait assuré qu'il était guéri.

Nous ne nous aperçûmes point que Jélyotte eût chanté k l'Opéra : il me parut qu'il était en pays de connaissance. Mais je trouvai là une des plus jolies (V?n)mes que j'aie jamais vues; c'est madame d'Etiolles : elle sait ta musique parfaitement, elle chante avec toute la gaieté et tout le goût |>osKible, sait cent chansons, joue la comédie à Etiolles sur un théâtre aussi beaa que celui de l'Opéra, où il y a des machines et des changements. Paris est admirable pour la diversité incroyable de sociétés et pour les amusements sans nombre. On me pria bea»* coup d'aUer être témoin de tout cela dans mi pays que j'ai beaucoup aimé, où j'ai passé ma jeunesse, et dans une maîiMMi qui est la même que mon père avait, mais où l'on a dépensé cent mille écus depuis*. Cette circonstance ne vous intéressera pas

^ Catlierîne-Nicole le Maure, née à Paris le 31 août 1704^ débuta en 1721 k rOpéra dans Phaeton; morte le 14 janvier 1786. (L.) 2 Voir les Mémoires du président HénauH, p. 18. (L.)

DE MADAME LA ]Vf ARQUISE DU DEFFAND. 71

pki» (|«c €te Toos dire que j'étais à F Opéra dan» ma place ordinaire, à côté de M. de Rotvrroy, qui m'a inondé de sa pituite.

II n'arrirera rien à Yokaire, par la même raison qui fait qu'il wlest rien arriTV à la reine de Honfjvie : c'est qu'on ne prend point cke parti, ce dont je suis assurément très-aise.

Il ne pamM poinU de brochures nouvelle». On attend bientôt madame d'Aatrcy ici. Madame du Chàtelet est dans sa noumeile wawofi.

J^aTais envie de parier à madame de Mirepofx de ses comédies : si son mari n'y avait pas été, je l'aurais fait. Nous fjmes deux tours d'allée, M. de Mircpoix et moit, et nous ne sûmes que BOUS dire l'im à P antre.

MadanMf de Rocliefbrt est en très-bonne santé préseiitement. Son àme ne peut être attarpsée que par un côté , et elle a raison d'étvc conteste de ce côté-là : aussi le dit-elle bien, et son fÎNigpe encore miettx*

De ce que la veiation du Forcalquier est de hii, cela est moins impertinent pour vous ; mais il- sent apparemment que sa ktfre ae valait rie» : car il a £ait tout ce quTil a pu pour douner éi ridicule à Fapprét que l'abbé de Satie a mis à la sienne.

La maigreur dont tous touh plai(piez ne doit pas vous emr barrasser : c'est souvent un etïet des eaax qui désobstruent, et fpi font que les nourritures passant mieux , viennent ensuite à Do«s rençraisser.

MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

10 juillet.

Je n'eus pas hier un instant pour vous écrire : j'eus des visites toute la journée, et des {jens qui me paraissent presque bonne compagnie, en comparaison de ceux que j'îii vus- les premiers quinze jours. Ces {jens sont madame de Rosambrau, madame Hiirenc, qui a du bon sens, assez de goût et est fort bonne femme ; Lauzillières, qui a un air en dessous, (aux ou mystérieux, auquel on ne comprend rien; mais il a de Tesprit. Ils restèrent

chez moi fort tard. La F a eu ses (p^andes vapeurs. Gela

tait horreur : elle fait des cris, des pleurs, elle devient d'un changement affreux. Je la soupçonne- de prendre ses eaux tout ée travers. Elle se purgea l'autre jour, et le même soir de sa

médecine , elle prit de Pélixir d^in petit diinirgien qui est avec madame de Rosambeau; elle rendit tout ce qu'elle avait dans le corps, et depuis ce temps-là les eaux ne lui passent point. Hier nous nous arran^jions, Formont et moi, sur le parti que je jirendrais si elle venait à crever. C'est une folle , mais c'est au pied de la lettre. Ne dites rien de tout cela à Silva. Nous allons aujourcPhui diner chez les Rosaniheau, et je prends mes eaux de honnc heure, parce qu'on nous fera dîner à midi. Je vous écris en dépit de l'ordonnance ; mais les eaux ne me portent jamais à la tête, et quand je n'écris pas, je fais des fleurs de chenilles : à propos, elles ont fait l'admiration de tout Forges.

Formont est un homme délicieux, surtout dans ce lieu-ci. La dissipation ni le désir des nouvelles connaissances ne l'entraînent point : il est occupé de moi, gai, complaisant, ne s'ennuvant pas un instant; il ne se fait point valoir; j'en suis charmée, et je vous avoue que cela m'était nécessaire. Il ne restera pas avec moi absolument tout le temps ; mais je peux compter sur un mois pour le moins.

Je suis bien curieuse de votre lettre d'aujourd'hui , et c'est l'article politique qui m'intéresse, c'est-à-dire ce qui regarde notre ami. C'est un drôle d'homme (|ue cet ami : il est au rebours des autres, il attrape par être essentiel; ses amis lui sont indifférents tant qu'il ne leur est bon à rien, et il ne se souvient pas même alors qu'ils existent. Je me sens de même pour lui : j'irais au bout du monde pour le servir, et je ne vous écrirais pas une ligne pour savoir de ses nouvelles, ou, pour parler plus juste, je ne me soucierais point du tout qu'il sut que je pense à lui et que je l'aime; car, pour ses nouvelles, voilà en quoi je ne lui rends pas la pareille : elles m'intéressent, et je serais fort inquiète s'il était malade.

Adieu; il faut que je vous quitte, parce que j'ai autre chose à faire qu'à jaser.

Formont vous fait mille et mille amitiés.

LA MÊME AU MÊME

20 juillet.

M. d'Arg trouve donc qu'il ne faut plus s'étonner si l'on

fait pendre des innocents, et que mes subtilités et mes sopliismes

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. f3

surpassent tous ceux de Luther, Calvin , etc. Mais ne vous douteriez-yous pas l'un et l'autre que vos textes sont assez ol)scurs pour que l'on puisse y donner telles interprétations que l'on voudra ; et ne seraient-ce pas les auteurs qui seraient subtils et hérésiarques, et, comme tels, ne sentent-ils pas un peu le fagot ; et si l'on les faisait pendre ou brûler, aurait-on à se reprocher d'avoir perdu des innocents? A vous dire le vrai , je n'en aurais pas de scrupule ; mais j'y aurais beaucoup de regret, parce que j'espère toujours qu'ils deviendront orthodoxes.

Vous me donnez des espérances auxquelles je n'ose me livrer. Quoi ! serait-il possible que noti*e ami eût si beau jeu ! Non , je ne le veux pas croire, il ne m'est point ordinaire de voir arriver les choses que je désire autant.

Je suis fort aise que vous voyiez souvent madame deMirepoix : elle est aimable ; je crois son mari fort conséquencieux , Je suis bien de l'avis qu'il leur faut laisser élever leur tbéâtre sans avoir r air de s'en soucier, et cela me sera d'autant plus facile qu'effectivement je ne m'en soucie pas.

Je r€»rus avant-hier une grande lettre de madame de Flamarens, pleine de tendresses. Son style est chaud, et je ne peux pas douter qu'elle ne m'aime : il y a une espèce de ton vif et animé qui a quelque parenté avec la passion. Elle me mandait qu'elle vous avait vu et qu'elle était très-contente de vous. Je lui avais peint la P... à pou près comme à vous : ainsi elle aura vu que je me répète, mais elle n'a eu que la copie et vous F original. J'ai trouvé le discours de M. de Richelieu * charmant : peutétrt» c»n effet est-il trop coupé pour la gravité du lieu et des circonstances; mais il joli, pathétique et de bon goût. Celui de Tabbé du Hainel est très-bien juscju'à la fin de Téloge de l'abbé du Bos, et cet éloge me parait au mieux, quoique un peu long ; tnals le reste est d'un ennui insupportable. Pour celui de M. de ïlairan, je n'ai point encore pu le lire : cependant je veux me faire cet effort ; mais si tout ressemble aux six premières pages, rien n'est si mal écrit, si plat, si commun, si froid, etc.

Je crois <jue vous me regrettez, c'est-à-dire que vous pensez

beaucoup à moi. Mais (comme de raison) vous vous divertissez

tort bien : vous êtes comme les quiétistes, vous faites tout en

moi, pour moi et par moi; mais le fait est que vous faites tout

sans moi et que vos journées se passent gaîment, que vous

iouissez d'une certaine liberté qui vous plait, et vous êtes fort

^ A i*A<udcinie.

aîse qoe pendant ce temps-là je traTaille à me bien porter. Me nuits ne sont pas trop bonnes, et je crois que c'est que je manç un peu trop : hier je me suis retranché le bœuf, aujo«rd'hw j compte réformer la quantité de pain.

Ilyalongtempsquejenai eu des nouvelles de madame de 1 YalUère : } en suis fààïée, car je Faime beaucoup. Jaraîs m» lettre à elle que j'ai brûlée : j'y ai du re^et, car elle étai écrite à ravir : j'aurais voulu vous la montrer. Le Nivemoi ne la hait pas, et je crois qu il n en aime point àfauires.

J'attends un récit de votre souper de M. Dnfort, cdtt m* divertira. Il y aura aussi un article de l'Opëra, mais^ dont je m soucie moins; savez-vous pourquoi? C'est que l'Opéra a éfe souvent une occasion de noise entre nous, et que Toa m'avez pardonné difficilement d'être d'un sentiment cootrair au vôtre sur cela.

Je ne saurais croire qu'il y ait tant d'inaction sur les affaire politiques que vous le croyez; mais c'est qu'on garde le sectet et que les M. . . ne sont peut-être pas informés de ce qui se paMe

D'Ussé ne m'écrit point, et du Chàtel, qui m'écrivait d Gorse, ne daigne pas m'écrire de Paris; j'en suis scandalisée il me semble qu'il devrait, ne fût-ce que par politesse, me de mander comment je me ti^ouve des eaux.

Sans doute que mes amis sont les vôtres, je ne vous ai jamai prêché d'antre évangile; mais vous ne m'avez jamais paraît vouloir croire. Tant mieux si vous en êtes persuadé aujourd'liat il y a longtemps que cela aurait dû être, et que j'ai la certitad que je ne suis jamais entré pour rien dans leurs empressement pour vous; mais vous savez «pie vous m'avez toujours fait va loir vos attentions pour eux comme les ayant par rapport à moi et que vous ne les nommiez pas autrement, en me parlant d^em que tms amis. Ne croyez donc pas que je veuille m'approprie rien de tout ce qu'ils ont fait et feront pour vous; si quelqa'ia avait à gagner dans cette communauté, ce serait moi, et je sai intimement persuadée que vous serez toujours recherché pou vous seul et par préférence à tout.

Je dtnai hier chez madame de Rosambeau. On prétende qo le dfner était détestable, moi je le trouvai excellent ; mais nMM appétit est si franc que je ne sache rien que je pusse trouvci mauvais. Nous donnerons à dfner dimanche; nous seroit douze : ce sera les gens les plus conséquencieûx qi»c prierons; nous ferons grand' chère, cela est déjà ordonné.

Je remplis hier tous mes devoirs, et je voas envoie la liste de toutes les personnes que je vis : voyez s^il n'y en a point là de votre connaissance. Adieu. Je vous écris en prenant mes eaux; nais comme il fiaut les rendre , je vous quitte.

Ce vendredi , à une keure et demie.

N'allez point vous corriger sur rien, j'aime que vous me parliez onneanx , ruisseaux , moineaux , etc. , et ce m'est une occasion très-agréable de vous donner des démentis, de vous confondre, de vous tourmenter, c^est, je crois, ce qui contribue le plus à ne faire passer mes eaux.

Je viens de recevoir une lettre de du Châtel, la plus obscure et la plus tristement badine; on n'y comprend rien. Je viens fen recevoir une aussi de la du Chàtelet, qui m'envoie les Ha^ tangues et Y Éloge de Mairan : elle me parait pénétrée de douleur de l'aventure de Voltaire. Quand vous m'écrirez , parles-moi de mon Maqui (que je trouve très-bien nommé) , et dites-moi que vous n'êtes point surpris de tout ce que je vous en nande, qu'on ne peut avoir autant d^esprk sans que le caractère et Fhumeur y répondent, etc.

Adieu; à tantôt.

LA MÈVB AIT HÉMB.

21 juillet.

Je voos mandai hier que je vous priais de ne flaire aucune réforme ii vos lettres. Si quelque chose m'en déplaft, ce ne sont pas les sentiments, je n'attaque que les contradictions ; et quand j'ai Pair de me moquer de ce qui tient à la rêvasserie, c'est que eela me parait de petites pratiques qui ne tiennent point lieu de Pessentiei, et elles ne m'ëblouissent pas assez pour me ferre perdre de vue les points importants. Ainsi soyez sûr que ce l'est point une répugnance naturelle que j'ai pour ces sortes de dioses; nnais les circonstances, dépendances et accompagne- ■ents décident de leur valeur.

Je sois fort aise de ce que vous me dites de Chassé : j'ai eu ici une lettre qui lui rend le même témoigna{;e. Ce que tous wae mandez des raisons du départ de M. de Richelieu me parait bien grave; cela est-il certain? N'allez pas nous faire infidélité

pour madame d'ÉlioUes. Vous avez bien fait de ne pas parler à madame de M irepoix de ses comédies : il faut que l'on soit bien convaincu de notre indifférence.

Non, je ne crois point que mes lettres vous ennuient, et j'ai eu tort de vous le mander : je suis persuadée, au contraire, qu'elles vous font plaisir et qu'elles tiennent bien leur coin dans votre journée ; si je ne le pensais pas , je ne vous écrirais pas des volumes. Il est vrai que je me satisfais en vous écrivant; mais je ne forcerais pas ma nature comme je fais pour trouver le temps d'écrire cinq et six pages. Je suis persuadée aussi que vous vous amusez beaucoup en m'écrivaut : l'étendue de vos lettres et leur style ne me permettent pas d'en douter.

Vous avez une vénération pour madame de Rochefort qui me divertit : c'est le contraire de poutre en l'œil; je crois que sa vanité est très-flattée de ces triomphes , et assurément ils ne sont pas équivoques, et ils sont (glorieux : elle n'aurait peut-être pas été insensible à d'autres ; mais je crois effectivement qu'il y aurait de certaines rivales qui ne l'inquiéteraient guère, et auxquelles elle ne daignerait pas penser : nous en avons eu la preuve dans la mère aux Gaines, à qui elle savait bien qu'on accordait la caristade; mais tout ce qui n'est point à vous vous parait admirable, et la propriété diminue beaucoup à vos yeux la valeur des choses. Qu'importe? vous m'aimez à votre manière, je ne dois ni ne peux désirer que ce soit à celle d'un autre. J'ai toujours pensé que dans trente ans vous commenceriez à croire que je vous aime , et que vous n'auriez plus de défiance de ma légèreté.

Le Maqui a été à l'agonie de beaucoup de crevailles; mais elle vit actuellement de réginie, ses eaux passent, les forces lui reviennent, et c'est aux dépens de nos oreilles; car sa bavarderie est au plus haut point; tout ce qu'elle nous rapporte delà fontaine est inouï : elle y fait des découvertes qui font extrêmement briller son esprit : elle connaît à fond le caractère de madame Coupe-sac, de M. de Banclie; celui-ci l'exerce, elle lui dit bien son fait, et c'est un amusement sûr qu'elle a pour le reste du vovage : nous allons entreprendre, Formont et moi, de l'amener à désirer de partir à la fin d'août , c'est-à-dire le 26 ou le 27. Si elle différait, cela nous mènerait jusqu'au 5 ou 6 de septembre , mais il faudra beaucoup d'art pour la persuader, car ce séjour-ci est son centre; son âme est comme les chambres de cabaret, il ne lui faut de tapisseries que des eulu-

minures. On trouve des choses bien bizarres en voyant de nouveaux objets, et la nature est inépuisable : celle-ci cependant lient un peu des monstres. Adieu , à tantôt.

A propos, j'ai, je crois, fait une assez bonne réponse à du Chàtel, dont la lettre, comme je crois vous l'avoir dit, est triste impertinentissima .

A midi.

Je reçois votre lettre : la mort du petit d'Argenson est affreuse * ; j'en suis trés-affligée par rapport à monsieur son père : je crois que je dois lui écrire ; je vous enverrai ma lettre , vous la rendrez, si vous le jugez à propos.

Votre lettre est sèche, d'où vient cela? Ne me boudez point; je n'ai de vrai plaisir que le quart d'heure où je lis vos lettres : si vous les abrégez, si je n'y trouve pas ce naturel qui me charme, je serai tout affligée. Adieu.

20 juillet.

M. d'Argenson vint hier matin chez moi avec le Grand Prieur* qui l'était venu voir, et qui Famena pour éviter les compliments qui sont insupportables quand on est véritablement afBigé : ils restèrent avec moi tout le temps de ma toilette ; le Prieur s'en alla, et nous^ partîmes pour Auteuil, d'Argenson et moi. Il y dîna, nous y passâmes une partie de la journée , enjiuite nous allâmes faire un tour dans le bois de Boulogne; nous repassâmes à ma porte , où je trouvai une lettre de vous , et puis nous revînmes souper chez lui, avec madame d'Argenson, le Prieur, le Normant* et Moncrif. Voilà toute ma journée. Il y a tant de variation dans les nouvelles de tous les genres, que d'un jour à l'autre tout change de face. Pour commencer par

1 ■ Je viens «rapprendre seulement une nouvelle bien triste. Il a fait ce imoÎA-ci,^ Pr;igue, un orage aFFreux. Le chevalier d'Argenson, oFtirier dans le

• Héginient du Roi, second fils de M. le comte d'Argenson, conseiller d*État, ■intendant de Pans, ci-devant chancelier de M. le duc d'Orléans, était à un

• poste avec des soldats. Le tonnerre a tomhé, dont il a été tué avec quatorze

• autres hommes. Oh ! parbleu , on ne va pas à la guerre pour être tué d'un «coup de tonnerre. Cela est ridicule à tous égards. « (Barbier, juillet 1742, 1.1», p. 363.) (L.)

* Fils natui-el et reconnu du Régent et de la comtesse d'Argenton. (L.) ' Le célèbre avocat. (L.)

les {j[énérale$ , on frémit de songer à ce qui nous menace ; les troubles des Cévennes sont hien sérieux; il y a plus de quatre mille hommes armés, et il n'y a pas cinq cents hommes de troupes dans tout le Languedoc. Nos côtes courent de grands risques, et ou parle beaucoup de Dieppe. Le roi de Sardaigne a, dit-on, fait insinuer qu'il ne lui convenait pas que rin&u&t restât plus longtemps en France.

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